Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hôpital Cochin et le

Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, on rencontre un ancien

monastère, triste et isolé, assez semblable aux ladreries du onzième

siècle. Une sale et infecte fabrique de chandelles étend son ombre

suintante à la gauche de ce bâtiment. À son angle droit, une pauvre

marchande de pommes s'est construit une cabane en bois; à la porte de

cette cabane, une grande chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous

entrez, et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance ou de

pitié; dans le médecin, pas de compassion; dans les malades, pas de

confiance; ce sont les moeurs, c'est l'effroi, c'est l'égoïsme d'une

ville ravagée de la peste; c'est ce qu'il y a de pire au monde, la

honte chez le malade et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer.

Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dévorantes, une

inquiétude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes,

tous les noms, qui usurpe toutes les places, du dégoût et de

l'horreur, voilà la vie, si c'est vivre! L'air en est infecté, le

ruisseau en est fangeux. J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes,

pâles, livides, verts, hébétés, privés de leur raison naissante,

insipides victimes d'une insipide passion; à côté d'eux, des pères de

famille, portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants;

plus loin, des vieillards horribles, que l'art médical conservait

précieusement comme autant de phénomènes curieux que l'on montrait

aux étrangers, en disant: _Nos pestiférés sont plus affreux que les

vôtres!_--digne sujet d'orgueil! Tout ce peuple de misérables tordus,

courbés, écrasés sous le mal, sans mémoire, sans espérance, sans

souvenirs, se promenaient d'un pas lent et silencieux. Dans cette

foule, pas un malade n'aurait osé se plaindre même à Dieu, tant ils

ont peur d'être entendus des hommes! C'était partout, et sur tous ces

visages et dans toutes ces âmes, la même lèpre, la même honte, la

même fange infecte, le même désespoir. Ah! me disais-je, tu veux de

l'horreur; ah! te voilà à la poursuite de toutes les infamies! ah! tu

sors de chez toi, le matin, uniquement pour contempler toutes

sortes de lambeaux, de pourritures et de corruptions; eh bien! sois

satisfait, sois repu d'infections et de vices! Mais pourtant sortons,

sortons au plus vite de cette peste. Et en effet, j'allais pour

sortir; quelqu'un me dit: L'hôpital est double; ici sont les hommes,

là-haut sont les femmes; ne voulez-vous pas voir les deux sexes? Des

femmes ici? des femmes? Hélas! à peine sur l'escalier, je rencontrai

des nourrices infectées par le frêle nourrisson qu'elles tenaient

encore sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que de

colère; de pauvres filles de la campagne, pleurant et ne concevant

rien à leur maladie, rien au sourire moqueur qui les accueillait,

cachaient leur tête dans leur tablier de bure. À la porte de ce

repaire, une jeune femme, innocente,--et déplorable victime du lien

conjugal, se tenait immobile comme une statue de Niobé, attendant,

dans un lit misérable, une place à côté de quelque prostituée. Quoi!

la femme qui nourrit un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui

s'abandonne à son amour; quoi donc! l'honnête femme qui se fie à

son mari; quoi! celles-là aussi atteintes de cet horrible mal?

Malheureuses! et plus à plaindre cent fois que les autres malades,

que d'ici vous entendez rire aux éclats dans les dortoirs. Celles-là,

elles sont chez elles, elles font de l'hôpital une maison de

plaisance, un lieu de repos. J'entrai dans le dortoir: la salle est

immense; on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les unes se

faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec

un peignoir; les plus jeunes, à moitié nues, se disputaient à qui

était la plus jeune; d'autres juraient affreusement ou chantaient

d'une voix rauque quelque chanson d'ivrognerie et de débauche. Autant

les hommes, habitants de ces demeures, étaient laids et pâles et

découragés, autant la plupart de ces femmes étaient encore fraîches

et blanches et heureuses. Malheureuses femmes! assez belles pour être

belles même là! assez insouciantes pour chanter encore, là! assez

fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels trésors de

beauté tu leur as donnés dans ta colère! Pauvres créatures maudites!

Elles auraient pu être l'honneur de la jeunesse, l'orgueil du foyer

domestique, la force de l'âge mûr, la consolation du vieillard; elles

ont tout dévoré avant vingt ans, jeunesse, vertus, beauté, famille,

l'amour et le mariage, l'enfance et la vieillesse; elles ont prodigué,

elles ont vendu pour rien, elles ont changé contre des ulcères tous

ces biens précieux qu'elles avaient reçus de Dieu en partage, la

grâce, la jeunesse, le sourire, la santé, le bonheur! Oh! vraiment,

c'est horrible, horrible!--Tout à coup, à un signal donné, les jeux

s'arrêtent, un grand silence remplace ce grand bruit, toutes ces

femmes se mettent en ordre, et elles se traînent, l'une après l'autre,

pour se rendre où le médecin les attend.

C'était au lit de misère. Ce lit de misère occupe une petite salle

basse, éclairée d'une seule fenêtre qui donne sur un égout; les murs

en sont grisâtres, bizarrement ornés par quelques figures obscènes

échappées à l'oisiveté des malades. On a placé sur le lit une mince

paillasse recouverte d'une toile noire; à côté de ce grabat sont

semés çà et là, dans un triste pêle-mêle, toutes sortes d'instruments

tranchants. Cependant on apporte un réchaud rempli de feu; dans ce

feu rougit le fer; autour du lit se tiennent de vieilles habitantes de

l'endroit, incurables qui par leurs services ont mérité d'assister

à ce spectacle; sur l'unique siége est assis l'élégant opérateur qui

s'entretient d'actrices et de journaux avec ses élèves. J'étais au

milieu de ces jeunes adeptes d'Esculape, plus savants que le dieu

lui-même de la médecine, qui avait le bonheur d'ignorer tant de

maladies, et j'étais le seul qui fût ému et attentif. Par la porte

entr'ouverte je considérais toutes ces femmes si peu vêtues qui

attendaient leur tour avec autant d'impatience que s'il se fût

agi d'une entrée à l'Opéra. Il y avait dans le nombre des têtes

ravissantes, des têtes d'enfant, frêles et décentes, une bouche

entr'ouverte et un léger sourire; de belles têtes aux sourcils arqués,

au regard expressif, aux noirs cheveux; c'était un mélange confus

et varié de beautés diverses, vrai sérail de sultan, qui la nuit,

réveillé par le maître, arrive pieds nus jusqu'à la porte de son

harem, attendant dans un respect amoureux ses ordres et son mouchoir.

[Illustration]

Une voix se fit entendre; un nom: _Henriette!_ Henriette! Et du sein

de la foule qui lui faisait place, je la vis arriver la tête haute,

le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misère

avec autant d'aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendit

l'opérateur. Le silence était grand; l'homme était armé de ciseaux

recourbés, il taillait dans la chair vive; on n'entendait que le bruit

sonore de l'instrument, et quand, vaincue par la douleur, la jeune

femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui

répondait par des cris de colère ou de mépris. Pour moi, partagé entre

l'horreur et la pitié, entre l'amour et le dégoût, je contemplais

cette malheureuse, j'admirais son courage, j'admirais ce corps si

blanc, ces formes si pures, cette main délicate et douce, ce cou

frêle et gracieux, toute cette beauté si misérablement anéantie! Je me

disais qu'elle eût fait le bonheur d'un roi... elle était descendue au

dernier échelon de l'humanité dégradée! Quand l'opérateur en eut fini

avec le fer, il employa le feu; il brûla impitoyablement toutes ces

plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux ouvrage avec

la complaisance d'un jeune peintre qui achève un paysage. Puis, avec

une voix dure:--Fais place à une autre, coquine! s'écria-t-il,

et qu'on ne te revoie plus ici! Elle se leva, pâle et souffrante,

marchant à peine, insolente encore; une autre malade l'avait déjà

remplacée, que je ne m'étais pas encore aperçu de son départ.

[Illustration]

[Illustration]

XVII.

LE RETOUR.

Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. Arrivé à la

porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez

laid, mais large et commode. Je restais là plongé dans un étonnement

stupide qui tenait du désespoir, lorsqu'après une heure d'attente

tout au moins, vers le milieu de la rue de la Santé (_la Santé!_ amère

dérision, trait d'esprit de quelque conseiller municipal), sur le bord

des boues éternelles qui l'encombrent, je découvris quelque chose de

blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se tirer de cette

fâcheuse position. Mon parti fut bientôt pris:--Donne-moi ton carrick

et ton chapeau, monte derrière le cabriolet! dis-je à Gauthier. Disant

ces mots, je chargeai mes épaules du carrick galonné, et, les yeux

couverts du vaste chapeau ciré, je m'aventurai en véritable cocher de

fiacre vers ces deux femmes.

[Illustration: Sortie de l'Hôpital]

C'était Henriette, et à côté d'elle, cette jeune et honnête femme

mariée dont la décence et la douleur m'avaient frappé; guéries en même

temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à

la porte, à demi nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile,

l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien.

Je descendis:--Voulez-vous monter dans ma voiture? leur dis-je. À

peine eus-je parlé, qu'Henriette avait pris sa place dans le vaste

cabriolet, sans se faire autrement prier.

--Je n'ose pas, Monsieur, me répondit l'autre femme; mon mari demeure

bien loin et je doute que votre course vous soit payée. En même temps

elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets

qu'elle n'eût pas donnée à ses compagnes d'infortune ou que celles-ci

n'eussent pas dérobé, et elle restait assise sur la borne, les pieds

dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts.

--Montez toujours, Madame, lui répondis-je; vous me paierez si vous

pouvez. Je me plaçai entre ces deux femmes. Au même instant, toutes

les filles guéries sortaient ce jour-là de l'hôpital. On n'eût

jamais dit, à les voir si alertes, par quelles horribles épreuves

les malheureuses avaient passé. Elles riaient, elles sautaient, elles

chantaient: _Vive le vin et vive l'amour!_ Elles rentraient à la fois

dans le monde et dans la débauche.--À quoi donc sert cet horrible mal?

La plupart de ces femmes libérées étaient reçues avec transport par

des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de

cris de joie, les fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques

vieilles femmes à l'air ignoble venaient reprendre leurs captives, de

pauvres filles qu'elles avaient achetées au pays de Caux, dans tout

l'éclat virginal de la vingtième année, que la maladie avait enlevées

à ces galères abominables, et qui n'avaient pas fait tout leur temps.

--Où allons-nous, Madame? demandai-je en m'adressant d'abord à la

jeune et malheureuse femme qui tremblait à mon côté.

Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. Elle me dit enfin

que son mari demeurait là-bas tout au loin. Pourtant, la malheureuse!

elle l'avait tant prié de venir la voir et de la retirer lui-même de

cette misère où il l'avait plongée! Mais il n'était pas venu:--Et sans

vous, Monsieur, je serais morte de froid et de honte sur cette borne.

Ainsi elle parlait, et d'une voix si douce! et elle jetait sur moi un

si touchant regard! Pauvre femme! si chaste et si souillée! si honnête

et si perdue! faite tout exprès pour les douces joies domestiques,

et passant sa lune de miel à l'hôpital! Nous avancions; à chaque rue

nouvelle elle devenait plus triste. J'en fis la remarque et je mis

le cheval au pas.--Qu'avez-vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi

tremblez-vous si fort?--Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il

me recevoir? comment me pardonnera-t-il le mal qu'il m'a fait?--Je

la regardai, elle était pâle et livide; son beau visage portait des

traces ineffaçables de toutes les souffrances de l'âme, du coeur, de

l'esprit et du corps.--Ayez bon courage, Madame! lui disais-je; en ce

moment nous passions sous l'arcade de l'Hôtel-de-Ville.--Bon courage!

mon Dieu, j'en ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je

suis, un an de tortures et de prison pour un mois de mariage! Nous

arrivâmes ainsi à la porte de sa maison; j'arrêtai mon cheval; la

jeune femme était muette, je lui donnai le temps de se remettre.

Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous

le dernier collet de mon carrick, et elle s'était endormie, les deux

mains sur mes genoux.

À la fin, je dis à la jeune dame:--Voulez-vous, Madame, que je vous

mène à votre mari? Elle me jeta un regard languissant, mais plein de

reconnaissance. Alors je soulevai la tête d'Henriette, je la relevai

avec précaution, et j'abaissai la portière de ma voiture; l'air frappa

sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les

yeux, elle prononça comme une plainte vague et sans suite. La jeune

femme honnête était déjà sur le seuil de la porte; sans rien dire,

elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules, et, remontant sur le

marchepied du cabriolet, elle entoura de ce sympathique lambeau

les épaules d'Henriette, qui luttait encore contre le sommeil;

l'impassible Gauthier tenait la bride de mon cheval.

Sa dernière aumône accomplie, la malheureuse reprit courage; elle

montait le raide escalier en s'appuyant sur mon bras, car si elle ne

tremblait plus, elle était si faible! La maison était calme, propre,

froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier; nous nous arrêtâmes au

second étage; nous frappons; une voix répondit:--Entrez! J'ouvris la

porte; la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui

n'était plus voilé, était haletant; j'entrai le premier. Un homme

entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa

femme comme s'il l'eût vue la veille; pas un mot d'intérêt, pas un

sourire, pas un regret, pas une pitié! L'homme horrible! Il osa encore

donner à cette femme un baiser qui me fit peur, car cet homme avait

les yeux pleins d'une horrible rougeur, ses cheveux morts tombaient

en tristes flocons, de larges pustules couvraient son visage!--Ah!

malheureuse femme! m'écriai-je en m'approchant d'elle, malheureuse!

que venez-vous faire ici? Quelle destinée vous ramène à votre perte!

Ici!... vous seriez mieux d'où vous sortez! L'homme souriait d'un air

railleur, et continuait la recherche de ses papiers.

La frêle et innocente créature se prit à pleurer; puis elle me

regarda; elle avait l'air de me dire: Je connais mon sort; dans un an,

venez me reprendre au même endroit!

Ô pauvre malheureuse! voilà donc où te mène le devoir? Et que ferait

donc de pis la débauche? et serait-il donc vrai que la misérable

Henriette eût raison, puisqu'enfin, toi la vertu, toi l'honneur sans

tache, tu es plus à plaindre que la prostituée de la rue? Pauvre

femme, pauvre femme!--Je descendis l'escalier avec un tremblement

convulsif; ma tête heurta contre la tête de mon cheval.

Henriette dormait toujours.

[Illustration]

[Illustration]

XVIII.

LUPANAR.

--Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre pratique, quand je fus

un peu remis de mon émotion.

Henriette ne répondit rien; elle me regarda d'un air étonné, comme

si elle n'eût pas encore songé qu'elle devait aller quelque part; la

malheureuse! en effet, elle était sans asile; naguère, avant d'entrer

à l'hôpital, elle avait encore une charmante petite maison, si

coquette, si riante, si élégamment vicieuse, qu'on lui pardonnait son

vice. Dans cette maison tout à elle, elle était reine; elle avait,

pour parer et doubler sa beauté, la dentelle et le velours, l'or et la

soie; son pied se posait à peine sur les tapis chargés de fleurs.

Elle se souriait à elle-même dans des glaces brillantes; son oeil se

reposait nonchalamment sur les chefs-d'oeuvre du siècle passé: les

amours qui voltigent, les bergers qui soupirent, les bergères qui

étalent sur le fin gazon leur petite jambe effilée. Les meubles les

plus rares paraient cette demeure somptueuse: les vieux bronzes, les

marbres polis par le temps, les pendules qui chantent et qui marquent

à coup sûr l'heure d'aimer; mille parfums invisibles circulaient entre

ces murailles profanes, comme circule le sang dans le corps; l'écho

rieur et discret murmurait tout bas de tendres paroles; dans les

corniches, s'entendait, en prêtant bien l'oreille, le bruit des

baisers. Dans cette maison, le monde entier avait envoyé ses

dépouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux et

grimaçants; l'Angleterre, son argenterie tourmentée et bizarre;

Sèvres, ses nobles porcelaines plus précieuses que l'or; les vieux

châteaux royaux, leurs mille fantaisies sans nom, mais non pas sans

grâce. Des serviteurs peu nombreux, mais bien dressés, s'empressaient

autour de l'idole; elle avait, pour garder sa porte, une vieille

femme, tour à tour et selon le besoin, duègne sévère, engageante

matrone; elle avait, pour monter derrière sa voiture, un beau paysan

de Vanves, qui s'était corrompu comme elle et qui portait la même

livrée; elle avait, pour la flatter le matin et le soir, pour lui

prêter sa gaieté, sa science et sa piquante effronterie, une jolie

fille de seize ans, soubrette pleine d'avenir et qui bientôt allait

faire du vice pour son propre compte. Sa cuisine était brûlante, son

salon était calme et frais, sa chambre à coucher était entourée de

jasmins et de roses, son alcôve était muette, sa porte discrète, sa

fenêtre curieuse. Là, sa beauté était dans toute sa puissance,

dans tout son éclat; elle avait tout l'attirail nécessaire à cette

exploitation; elle ne pouvait pas être, c'était impossible, plus

parée, plus fêtée, plus ménagée, plus flattée, plus reposée; elle ne

pouvait pas désirer ni un bain plus tiède, ni un lit plus doux, ni un

vin plus généreux, ni une table mieux servie, ni une obscurité plus

habile. Ainsi entourée, ainsi logée, ainsi exploitée, la plus médiocre

beauté eût été belle encore; jugez de la beauté d'Henriette! Chacune

de ses heures sonnait une fête, une trahison ou un plaisir. Chaque

matin, à son réveil, Rose, sa soubrette, lui apportait, fraîchement

imprimées, cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce qui était

la beauté, l'esprit, la jeunesse, la vertu. En lisant ces calomnies et

ces injures, Henriette se consolait d'être séparée de ce monde auquel

elle rendait mépris pour mépris; venaient ensuite les journaux

de modes, le journal des théâtres et les billets doux, et elle

choisissait à la hâte son chapeau, son spectacle et son amant de la

journée. Midi sonne, les chevaux sont à la voiture chargée d'armoiries

mensongères; c'est l'heure de la rue Vivienne et des lentes promenades

si chères à une jolie femme, quand, s'arrêtant à chaque magasin

nouveau et recueillant les murmures flatteurs des jeunes ouvrières qui

l'encombrent, elle hésite entre mille nouveautés du matin, essaie une

étoffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur à son chapeau,

compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche dentelle, et, après

quatre heures de ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se

parer le soir de ces étincelantes frivolités.

[Illustration: Entrée au Théâtre]

Le soir venu, l'Opéra l'appelait ou bien le Théâtre-Italien; le luxe

des arts et leurs chefs-d'oeuvre, fêtes royales de chaque jour; et

pendant que la foule des honnêtes gens attendait patiemment à la porte

du théâtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et souvent à jeun

(car c'est là une admirable passion, la musique), que son tour fût

venu d'acheter, au prix de trois jours de travail, une place obscure

et rétrécie dans le coin le plus incommode de la salle, elle arrivait,

elle la favorite des riches, au grand galop de ses chevaux, et elle

descendait resplendissante de pierreries; elle avait pour lui donner

la main, pour être son chevalier d'honneur, quelque homme grave et

bien posé dans le monde, un conseiller d'État, un président de cour

royale, un pair de France, ou tout au moins quelque vieux soldat de

l'Empereur, héroïque fragment d'une victoire, qui, pour donner la main

à cette fille, avait mis son plus grand cordon bleu ou rouge; derrière

elle, et tout prêt à se faire tuer pour lui épargner une insulte,

marchaient, heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les plus

jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. Elle entrait dans sa

loge avec fracas, interrompant sans pitié madame Pasta ou madame

Malibran, qui chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le

parterre la pût admirer tout à l'aise, et pour s'assurer elle-même

que nulle femme n'était plus belle qu'elle-même; son regard était

insolent, son sourire était une insulte. Elle prodiguait tout haut aux

plus honnêtes femmes les plus amères railleries, railleries d'autant

plus cruelles qu'elles étaient accueillies par le brûlant suffrage de

quatre ou cinq épées toutes prêtes à tout soutenir. Au plus fort de

l'hiver on lui apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait

parmi ces roses les plus fraîches, jetant les autres à ses pieds. À la

vue de cette femme si insolente et si belle, les vieillards oubliaient

leur sagesse, les nouveaux mariés oubliaient leur jeune épouse; les

femmes sans reproche, voyant le vice triomphant et plus entouré que la

vertu, se demandaient avec inquiétude si elles n'étaient pas les dupes

de leur propre retenue. Garcia lui-même oubliait de chanter, à la

vue d'une femme plus belle que la Desdémona, ce beau marbre

inspiré.--Elle, cependant, habituée à ces triomphes, recevait dans

sa loge tous les hommages: les beaux esprits, les militaires, les

savants, les poètes, les jeunes écoliers échappés à leur maître, tout

lui était bon, pourvu que la foule qui l'entourait fût illustre.

Puis, au moment où la foule était le plus empressée, elle se levait,

toujours aussi dédaigneuse et aussi insolente; elle sortait comme elle

était entrée, avant la fin de l'air commencé; elle avait l'air de

dire au comédien qui chantait:--_Je te rends ton auditoire_;--aux

plus belles dames de la salle:--_Mesdames, reprenez vos amants et vos

maris; je n'en veux plus_. Et qu'importe? si elle l'eût voulu, chaque

soir elle eût trouvé, au bas de l'escalier, un nouveau Raleigh pour

étendre son manteau sous ses pieds.

Mais, arrivée au comble de sa beauté et de son insolence, la

malheureuse fille ne sentit pas que la tête lui tournait. Comme rien

ne la pouvait guider, ni son esprit ni son coeur, elle se trouva

tout d'un coup égarée sans retour. Elle se jeta à plaisir, et avec

une profusion insensée et à corps perdu, dans tous les excès de la

vie sans frein et sans règle. C'est là d'ailleurs une des infinies

prévoyances de Dieu, que la modération dans le vice soit impossible;

et voilà pourquoi le vice, comme la gloire, est chose passagère et

périssable. Ainsi, la malheureuse, elle aussi, après ses triomphes,

elle eut son Waterloo et son île Sainte-Hélène sur les hauteurs de la

rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il leur faut si peu de chose

pour être vaincues! une ride légère, une dent qui se noircit, quelques

cheveux qui tombent, cette raison du maître qui leur dit, comme dans

Juvénal:--_Ton nez me déplaît: displicuit nasus tuus!_ Donc un jour,

un jour d'hiver, par le froid, par la boue, par la neige, un matin

qu'elle n'avait pas encore déjeuné, malade, jaune, horriblement pâlie,

elle fut chassée à pied, à demi vêtue, de cette maison qui, la veille

encore, était à elle; son laquais lui dit:--_Va-t'en!_ La vieille

portière si dévouée lui ouvrit à peine, et en souriant avec mépris,

le battant de la porte; Rose, sa femme de chambre qu'elle aimait tant,

qui lui réchauffait les pieds dans son sein, à qui elle donnait si

généreusement ses bijoux, ses robes, ses dentelles et ses amants de

la veille, Rose prit sa place dans ce paradis profane, et elle ne lui

jeta même pas, par pitié, la dernière paire de gants qu'elle avait

volée à sa maîtresse. Un seul mot du maître avait suffi pour tout

briser autour de cette femme, les glaces, les porcelaines, les

diamants, l'amour des hommes et le courroux des femmes, pour anéantir

cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore que, dans les

boues de la rue, la police l'eût accueillie et lui eût ouvert les

portes de l'hôpital.

[Illustration]

Mais à présent qu'elle est chassée, même de l'hôpital, à présent

qu'elle a perdu sa dernière protectrice, l'horrible maladie qui

l'avait protégée, à présent où ira cette fille? Quelle maison voudra

la recevoir, si pâle, si pauvre, si faible, si mal vêtue? À quel seuil

inhospitalier ira-t-elle demander un lit et du pain? Et elle repassait

dans sa mémoire toute sa vie brillante, pour savoir où elle irait.

Moi, j'attendais patiemment qu'elle eût pris son parti; ce combat d'un

nouveau genre m'intéressait; j'étais bien aise d'apprendre où donc

pouvait se rendre une malheureuse qui sortait de l'hôtel infamant _des

Capucins_.

L'âne mort · 第 7 / 13 段