--Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi de France.

D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous

trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par

jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous

sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le

droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux

Italiens.

--Ah! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui

n'est pas assez riche pour nourrir une bonne compagnie de brigands,

avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, tant

pis pour Maria! ce soir même j'irais faire la cuisine à vos bandits,

et je serais le bien-venu.

--Que dites-vous? vous leur feriez la cuisine? et quelle cuisine, s'il

vous plaît?

--Par Dieu, je leur ferais une cuisine de grande route, et je ne sache

pas que parmi vous il soit un homme assez dégoûté pour refuser

de manger de mon rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais à

Terracine, j'étais l'homme le plus renommé pour le civet de lièvre

et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est ainsi qu'en a jugé son

éminence le cardinal Fesch, que Dieu conserve! On m'envoya chercher un

soir dans ma forêt pour lui faire à souper, et, le repas fini, il jura

sur son âme que dans son propre palais il n'avait jamais rien mangé de

plus exquis.

Je m'approchai du bandit, et d'un air solennel:--Je vous félicite, lui

dis-je, vous êtes un homme sauvé! Votre talent de rôtisseur vous fera

mieux venir parmi nous que si vous étiez un grand musicien, un poëte,

un peintre, un sculpteur, un général. Il ne tient qu'à vous de devenir

un pouvoir, car nous sommes dans l'âge d'or de l'égalité. Bien plus,

à l'heure où je vous parle, la France entière n'est occupée qu'à

débattre les devis de la salle à manger d'un ministre. Parcourez donc

tout Paris, et à la première maison qui pourra vous convenir, entrez

fièrement, dites au maître: _Je suis un grand cuisinier_, prouvez-le,

et vous êtes à la tête des affaires.

Le pendu me remercia d'un geste amical; je le quittai, tranquille

désormais sur son sort.

[Illustration]

[Illustration]

XV.

LE PAL.

L'histoire du pendu me revenait souvent en mémoire. Justement en

France, en Angleterre, en Allemagne, partout, s'élevait en ce temps-là

une nouvelle école de publicistes qui, pour premier article de leur

code, proscrivaient la peine de mort. La question était longuement

débattue, comme toutes les théories le seront toujours chez des

peuples assez savants et exercés pour jouer avec le paradoxe. Il

arriva donc qu'emporté sans m'en douter dans cette foule d'arguments

en sens contraire pour et contre la peine de mort, je m'estimai

heureux d'avoir parlé à un pendu; j'étais tout fier de pouvoir

raconter l'histoire d'un homme de l'autre monde, sans être forcé de me

contenter du récit incomplet et impossible d'un patient qui marche

à la mort. Selon moi, j'avais un argument sans réplique en faveur

de cette loi pénale si combattue par nos sages; je n'attendais plus

qu'une occasion pour le développer à mon gré.

L'occasion arriva bientôt. Un jour, un jour d'automne, à la fin de

toute feuillée, quand vous sentez venir l'hiver et ses frimas, nous

étions réunis à la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La

société était nombreuse, mais les membres qui la composaient n'étaient

guère animés les uns pour les autres de cette sympathie active qui

rapproche les hommes et qui ne leur permet pas de compter les heures

qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les dames, silencieuses et

complètement isolées, s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille. Les hommes

se parlaient à de longs intervalles sans avoir rien à se dire; bref,

la soirée était perdue, si cette grande question de la peine de mort

ne fût venue jeter une passion intéressante au milieu de tout ce

désoeuvrement. Le choc devint électrique: chacun avait en réserve

son argument tout prêt pour ou contre, chacun parlait de toute la

force de ses poumons et sans attendre que son tour fût venu; pour moi,

j'attendais, en homme habile, que ce premier bruit se fût apaisé, et

dès que je jugeai l'instant propice, je racontai l'histoire de mon

pendu.

Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'était vraie et croyable que

dans la bouche du bandit italien; racontée par moi, c'était un conte

sans vraisemblance. À ce sujet, la discussion reprenait de plus belle;

déjà mes adversaires, c'est-à-dire les adversaires de la peine de

mort, retranchés derrière ce grand mot: l'_humanité_! comme derrière

un rempart inaccessible, avaient à ce point l'avantage, que personne

n'osait plus prendre ma défense, lorsqu'au plus fort des clameurs

contre la fausseté de mon récit, je rencontrai un secours

tout-puissant.

C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa bourgeois,

économiquement recouvert d'une indienne passée, dans lequel il était

plongé, il leva sa tête ornée d'une longue barbe blanche, et reprenant

gravement la conversation ou je l'avais laissée:--Je veux bien croire,

nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été

empalé!

À ces mots, il se fit tout à coup un grand silence; les hommes

se rapprochèrent du narrateur; les dames, oubliant leur aiguille,

prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des

femmes en groupe, écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez

souvent admiré cette physionomie qui s'anime, cet oeil qui s'ouvre

de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou

qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui

retombent nonchalamment: voilà ce que j'admirais moi tout seul, en

attendant qu'il plût au Turc de commencer.

--Que Mahomet soit loué! dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai

pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse!

Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une jeune fille de

quinze ans qui écoutait, assise à côté de sa mère; elle fit semblant

de reprendre son ouvrage. Quand on travaille on n'écoute pas.

[Illustration]

--Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon père était riche, et je le

suis. En véritable musulman, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie,

c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais passionné, autant

j'étais difficile dans mes choix. C'était en vain que je parcourais

tous les marchés les plus célèbres, je n'en trouvais aucune assez

belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves,

des femmes noires comme l'ébène, d'autres femmes blanches comme

l'ivoire; celle-ci venait de la Grèce, le pays des belles filles, mais

elle était tout en larmes; celle-là venait de France, mais elle me

riait au nez et elle me tirait par la barbe.--Tu n'as donc rien de

plus beau, disais-je au marchand d'esclaves?--Mais souviens-toi,

Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme est une belle

créature, mais il ne faut pas la vouloir plus belle que Dieu ne l'a

faite. Ainsi parlait le marchand d'esclaves; il avait raison, le

digne homme; il ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il

l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible;

si bien qu'un soir, poussé par mon envie, je me mis à franchir les

remparts du palais impérial.

[Illustration]

Je ne songeais pas à me cacher, j'escaladai les murs de Sa Hautesse

comme si elle n'eût eu à son service ni janissaires, ni muets, et par

conséquent je ne fus aperçu de personne. Je pénétrai heureusement

à travers les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré

sérail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard

téméraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise fut grande

lorsqu'à la lueur blanche et pâle du premier soleil je pus juger que

les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient à toutes celles

que j'avais vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire à cette

triste réalité, et je commençais à me repentir de mon entreprise,

quand tout à coup je fus saisi par les gardes du palais.

Non-seulement il y allait de ma tête, mais encore il y allait de

la vie de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur

sommeil: on résolut de ne point parler de cette souillure à Sa

Hautesse; et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte

formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mérité.

[Illustration]

Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal?

C'est un instrument aigu placé sur le haut de nos minarets, et qui ne

ressemble pas trop mal à ces flèches de paratonnerres que vous avez

inventées, vous autres Européens, comme pour défier le destin jusque

dans les nuages. Il s'agissait de me mettre à cheval sur ce pal

effilé, et pour mieux me faire garder l'équilibre, on m'attacha à

chaque pied deux boulets en fer. La première douleur fut cruelle; le

fer s'enfonçait lentement dans mon corps; et le deuxième soleil,

dont les rayons plus brûlants frappaient sur les dômes étincelants de

Stamboul, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant à l'heure de midi,

si mes boulets ne se fussent détachés de chaque pied; ils tombèrent

avec fracas; ma torture devint alors plus supportable, et je me mis

à espérer que je ne mourrais pas. Rien n'égale en beauté le spectacle

que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremêlée de petites îles

revêtues de verdure, et sillonnée dans tous les sens par les

vaisseaux de l'Europe. De la hauteur où j'étais placé, je compris

que Constantinople était la reine des villes. À présent, je planais

au-dessus de la cité sainte; je voyais à mes pieds ses brillantes

mosquées, ses palais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses

vastes cimetières, refuges tranquilles des buveurs d'hydromel. Dans ma

reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prière

fut entendue, car un prêtre chrétien me délivra au péril de ses jours;

il m'emporta dans sa cabane et me sauva. À peine guéri, je retournai

dans mon palais; mes esclaves se prosternèrent à mes pieds. J'achetai,

le lendemain, les premières femmes qui se présentèrent; je rechargeai

ma longue pipe d'écume, je la trempai dans l'eau de rose, et si

je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur supplice,

c'était pour me rappeler tout haut qu'il faut acheter les femmes comme

elles sont, et que si le Prophète ne les a pas faites plus belles,

c'est que le Prophète n'a pas voulu.--Allah est grand!

Ainsi parla le Turc; ce long récit l'avait fatigué; il retomba

nonchalamment sur les coussins de la bergère, et il reprit la

voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe à l'heure de

midi. Dans cette attitude, si j'étais peintre, je peindrais le calme

et le bonheur. À mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux

enfant de Mahomet couché sur un tapis de Perse, sans peine, sans

désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient qui ne

vous force même pas à fermer les yeux, comme si c'était déjà une trop

grande violence pour un mortel.

Ainsi parla le Turc: J'ai remarqué souvent qu'une histoire

intéressante et bien racontée disposait merveilleusement les esprits

et changeait souvent la face d'une conversation, de l'ennui au

plaisir. Une fois entré dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse,

sinon se glorifier soi-même et décrier les absents? Ainsi donc,

après ce premier récit, la soirée prit une face nouvelle; chacun

se rapprocha de son voisin, et, bien plus, la maîtresse du logis,

étouffant la voix d'une économie parcimonieuse qui lui reprochait

d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé positivement

l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut

acceptée avec mille bravos unanimes: en un clin d'oeil la cheminée

fut débarrassée de son rempart de papier gris; le sarment embrasé fit

reluire les chenets de cuivre, en même temps que tous les visages,

égayés et ranimés par cette douce chaleur, annonçaient une

satisfaction inattendue. Il y a tout un poëme descriptif dans

le premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous donne à

l'improviste un avant-goût des plaisirs flamboyants de l'hiver.

Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé; au moment où la flamme

blanche et bleue, précédée d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus

grand éclat, elle se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait

pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait ne prendre

part à la conversation que pour en relever de temps à autre les traits

saillants par un sourire moitié affable, moitié moqueur, de sorte qu'à

l'instant même tout l'intérêt fut autour de cet homme. D'ailleurs il

était jeune et beau, son oeil était noir, et tout révélait en lui

l'homme de goût et l'homme d'esprit, qui dans le monde ne se regarde

comme supérieur ou comme inférieur à personne. Au premier abord et

à la curiosité des regards, notre jeune homme comprit qu'on lui

demandait une histoire. Aussitôt, sans se faire plus longtemps prier,

il appuya son bras sur le siége d'une jeune femme qui était presque

assise devant lui, et, la tête penchée à côté de cette tête fraîche

et jolie, il commença son récit avec une voix si douce et si pure, que

vous auriez dit que c'était la jeune femme qui parlait, si ses lèvres

entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement immobiles, si elle-même

elle n'eût pas pris l'attitude du plus entier recueillement.

[Illustration]

--Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... Cette dérogation

inattendue à cette règle sociale qui exige qu'on dise toujours

_messieurs_ quand on parle en public, parut une nouveauté piquante

dont ces dames surent bon gré au narrateur. En effet, par cette

tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs d'un

tête-à-tête féminin, et s'isolait du reste de l'assemblée; il y eut

donc un murmure d'approbation qui le força à recommencer sa phrase: en

homme d'esprit, il la recommença tout autrement.

--Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais les circonstances

de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns de vous connaissent sans

doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient

sous le soleil.

C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel est entièrement

bleu, à l'air chaud et pur. J'étais mollement couché sur les bords

du fleuve, ou plutôt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout à

coup la Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résister

d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résister plus mollement

ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mêler entièrement à cette

onde maîtresse et rouler dans le même lit. À cette heure de midi, la

chaleur était accablante, l'onde était limpide; j'étais couché sur

le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, et dans l'état de

béatitude d'un homme qui a pris de l'opium; que vous dirai-je? À force

de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si

paisible et si calme, je crus découvrir dans le fond de la rivière,

assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle idéale et jeune

beauté qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme était

inexprimable. La vision se balançait mollement dans le miroir des

eaux; un vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des

blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes il lui

faisait un vêtement diaphane. J'étais sur le bord du fleuve, immobile,

enchanté, saisi par un amour indicible, réalisant tous les rêves d'une

première jeunesse; il me sembla que j'étais le héros du Tasse, le beau

Renaud arrêté dans les jardins d'Armide, au bord de ces bassins de

marbre où les nymphes délirantes chantaient l'amour en se balançant

dans l'onde argentée; ces belles femmes, du fond de ce cristal

limpide, me tendaient leurs bras et leurs sourires;--je succombai!

Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, ni la force

irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, ni la fuite de ma

déesse diaphane, ne purent m'arracher à mon rêve poétique; je nageais

au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui se

disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux périls qui

m'attendaient, je me laissais aller complaisamment à leurs efforts;

tantôt je me trouvais mollement bercé, dans les bras de la Saône,

tantôt le Rhône m'arrachait violemment à ces douces étreintes, et

m'entraînait avec furie; d'autres fois, placé sur les confins de

ces deux puissances rivales, emporté par l'une, arrêté par l'autre,

j'étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi

riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me

précipitai pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors, à quel

bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé;

mais après un jour tout entier de cette extase, je me réveillai dans

la grange d'un villageois; la nuit descendait des montagnes, les

boeufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques

mugissements; ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux

rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de

Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés,

sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n'ont pas conservé

dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères.

[Illustration]

Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rêve. Je suis

parfaitement de l'avis de l'Italien et du Turc. La mort, vous le

voyez, la mort pénale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la

mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une

que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui

pensait que vivre et mourir c'était même chose; seulement, puisque je

m'étais endormi une fois, je suis fâché de m'être réveillé.

Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son discours, il

se vit l'objet de l'attention qui durait encore, son visage devint

couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il

se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la

jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que

cette rougeur était contagieuse; et de fait, c'était plaisir de voir

ces deux jeunes têtes s'animant tout à coup du même incarnat de leurs

vingt ans.

Quand l'assemblée fut un peu revenue de ces récits étranges, la

discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de

mort n'avaient rien à opposer à de pareils arguments. Pendant qu'ils

se creusaient la tête pour trouver quelques réponses plausibles, les

partisans timorés de la mort légale, un instant battus, et qui avaient

craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant à la charge avec

plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs démonstrations.

C'était à qui se souviendrait d'être mort au moins une fois en sa vie.

L'un, au bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, et il

se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas une sensation

désagréable; l'autre avait reçu une balle en pleine poitrine, sans

ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait

fracassé le crâne, et il n'en conservait pas d'autre souvenir: je

ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres

cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si

bien, qu'il fut conclu, à l'unanimité, que la mort n'était pas une

douleur; que la mort pour un crime était moins, de la part de

la société, une satisfaction équivalente du crime commis, qu'une

précaution pour le repos de tous; que la société payait beaucoup trop

cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette

récompense immortelle; et qu'enfin craindre la mort dans son lit était

le métier d'un sot plus encore que le métier d'un poltron.

On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle Beccaria en

personne n'eût su que répondre, lorsqu'un gros abbé, qui était resté

jusqu'alors plongé dans un long fauteuil et dans l'état heureux d'un

homme qui digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége,

alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la cheminée

et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il se mit bien

d'aplomb sur ses deux pieds, et comme c'était un homme de sens et de

bon conseil, un de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience

que la Révolution française avait chassés à l'étranger, et qui,

rentrés dans leur patrie, s'étaient mis à reconstruire de leur mieux

une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-être pour

soi-même et d'une active charité pour les autres, le digne homme fut

écouté avec attention:

--Par saint Antoine, s'écria-t-il, voilà une belle discussion sur la

peine de mort! M'est avis, Messieurs, que vous en agissez bien à votre

aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d'une indigestion, vous

parleriez de la mort avec plus de respect.

[Illustration]

[Illustration]

XVI.

LES CAPUCINS.

C'était bien en vain que je cherchais à oublier la double passion,

la double étude de ma vie, Henriette et la laideur morale; rien ne

pouvait me distraire de cette funeste passion, de cette fatale étude.

Chaque jour je me trouvais possédé davantage de je ne sais quel

épouvantable désir de pousser l'horreur à bout, de savoir enfin si je

pouvais la dépasser, ou bien si je serais vaincu par elle. Or, pour

moi, l'horreur n'existait que là où était Henriette, nature si vide

et si fausse, abîme d'égoïsme et de faiblesse, être humain qui n'avait

rien de l'homme moral, merveilleuse enveloppe à laquelle rien ne

manquait, l'âme exceptée. Ce je ne sais quoi vivant et sans coeur,

auquel je m'étais attaché et que je suivais à la trace dans le vice,

je le retrouvai encore un matin. Vous dire en quel lieu, comment

l'oser, et d'ailleurs comment vous le dire? Cependant il le faut. Mon

histoire ne serait pas complète si nous ne traversions pas toutes

ces fanges livides. Le lieu terrible où le vice l'avait portée, cette

femme,--dans la société telle que nous l'avons faite, c'est un lieu

aussi fatal, aussi nécessaire, j'ai presque dit aussi inévitable

que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, abominable, tout rempli de

plaintes, de misères, de hurlements, de grincements de dents. C'est là

un hôpital, mais un hôpital sans respect. Le médecin lui-même méprise

ses malades; il a pour eux plus de dégoût que de pitié. Cette fois,

l'hôpital devient prison, le malade devient ulcère; le mal prend en

ce lieu toutes sortes de noms horribles qu'on prononce tout bas.

Le passant désigne du doigt avec un rire moqueur la victime qu'on y

porte. C'est le préfet de police, et non pas la soeur de charité,

qui tient ouverts ces funestes asiles. La police est la reine et la

souveraine maîtresse de ces lieux; la soeur hospitalière s'enfuit

loin de ces misères en se voilant la face; il faut donc que ce soient

là des figures bien hideuses, pour que vous en détourniez votre chaste

regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Pitié et de

l'Hôtel-Dieu! La misérable que le vice jette dans ces demeures y entre

d'ordinaire à la suite d'un banquet, la lèvre mal essuyée, le sein nu,

la tête couronnée de fleurs. Elle en sort comme elle y est entrée,

le sein nu, chargée de fleurs, et toute prête à s'enivrer encore; et

cependant l'espace étroit où ou la renferme, l'air qu'elle respire,

les tortures fétides qui l'attendent, la honte et la misère ignoble

dont elle va être la vassale abominable, tout fait de ce lieu redouté

comme une première damnation presque aussi terrible que celle qui

attend le crime après la mort,

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