Bohémien des rues de Paris, ayant jugé sans doute que j'étais un
bon homme, se mit à courir après moi:--Donnez-moi quelque chose,
mon capitaine!--Le capitaine restait muet.--Mon général!--Le général
courait toujours.--Mon prince!--Foin du prince!--Mon roi!--_Mon roi!_
Je fus sur le point de lui donner; mais je pensai à M. Royer-Collard,
à M. de Lafayette, à M. Sébastiani, à M. Odilon-Barrot, à M. Mauguin,
à M. Laffitte, au _Constitutionnel_, à toute l'opposition.--_Mon roi!_
fi donc! tu n'auras pas un denier, mendiant! Cependant le pauvre petit
diable était au bout de ses titres honorifiques; il s'arrêta et il
me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile et si fort
embarrassé, je revins sur mes pas:--Imbécile, lui dis-je tout
en colère, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc: _mon
Dieu!_--Donnez-moi quelque chose, mon bon Dieu! s'écria-t-il en
joignant les mains.
Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.
[Illustration]
[Illustration]
XIII.
LE PÈRE ET LA MÈRE.
Une journée si gaiement passée fut suivie d'une nuit charmante,
doucement remplie de songes heureux. Le matin, à mon réveil, je fus
tout étonné de me trouver la tête légère, la pensée libre. Alors,
mollement étendu dans mon lit, je me mis à savourer mon réveil à
loisir, comme fait un buveur bien appris le dernier verre d'une
vieille bouteille. Vive Dieu! c'est une belle chose la tristesse; mais
aussi c'est une douce chose la gaieté, le sommeil facile, les songes
riants. Que ma tête est calme, que ma pensée est légère, que mon
esprit est vagabond, que mon regard est charmé! On dirait qu'une fée
bienfaisante a posé sa main sur les agitations de mon coeur. Je
respire, je vis, je pense; et tout ce repos ce matin, parce qu'hier
je me suis abandonné à ma douce flânerie, parce que je n'ai pas été un
philosophe pédant et forcené, parce que je n'ai été ni un poëte, ni un
penseur. Allons donc! (qui le saura?) redevenons un bon homme tout un
jour. O docteur Faust! ô mon maître! que de fois t'est-il arrivé
de laisser là tes livres, tes fourneaux, ton alambic, et d'aller te
promener sous la fenêtre de Marguerite!
Tout en pensant au grand-oeuvre, je m'habillais, je me parais, je
me faisais gai, je fredonnais un air nouveau, qu'un orgue de Barbarie
répétait déjà sous mes fenêtres. Je sortis de la maison bien résolu à
ne pas emmener avec moi le philosophe morose, et par une irrésistible
habitude, je dirigeai mes pas du côté de Vanves. Arrivé au _Bon
Lapin_, je m'arrêtai subitement; c'était là pourtant que j'avais
dérangé mon bonheur sans le savoir! À ce joyeux rendez-vous, m'était
venue la folle idée de suivre jusqu'au bout, témoin impassible et
persévérant, la destinée d'une jeune fille; et quelle fille? une
villageoise de Paris! Cependant j'entrai dans le jardin du cabaret;
il faisait chaud; c'était une chaleur d'automne, un soleil lourd et
pesant, contre lequel on est mal défendu par une feuille jaunie et
fanée. Je m'assis à ma table accoutumée, j'y avais tracé autrefois
mon chiffre artistement enlacé dans un L gothique; ce chiffre
existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres chiffres
l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que d'heureux moments
j'avais passés à cette table! Quelles tranquilles contemplations! Que
de fois, à cette place même et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas
vu se balancer le frais tissu et le léger chapeau! Quelle belle foule
remplissait naguère ces beaux lieux! Mais aujourd'hui le _Bon Lapin_
était presque désert, le printemps avait emmené avec lui les ombrages
et les amours du petit jardin; il n'y avait tout au fond de la
charmille à demi dépouillée, qu'une espèce de femme richement vêtue,
dédaigneuse et comme il faut.--Une dame;--elle était assise en face
d'un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle
écoutait avec dédain, sans l'écouter.
L'attitude nonchalante de cette femme attira mes regards, ses formes
élégantes me firent désirer de voir son visage; je ne sais quel vague
pressentiment me disait que j'allais la reconnaître; mais j'avais
beau regarder, elle ne se retournait pas. Cependant, par la porte du
jardin, restée entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que soutenait
une vieille femme toute chancelante elle-même sur son bâton, se
présenta pour demander quelque aumône. La tête de ce vieillard était
belle et sereine, son ton était décent, sa voix n'avait rien de
plaintif; j'en eus pitié. Quand il eut enfermé mon aumône dans la
poche de sa femme, il alla tendre, à la dame du bosquet, sa main
nette et tremblante; mais la dame impatientée le repoussa d'un geste
impérieux et dur; le vieillard, facilement découragé, se retirait
humblement, lorsque, regardant de plus près cette dame sans pitié:--Ma
femme, dit-il à sa compagne, ne croirait-on pas que c'est là notre
enfant? En entendant son homme parler ainsi, la pauvre femme poussa un
gros soupir; au premier coup d'oeil elle avait reconnu leur fille.
À la vue d'Henriette, son vieux père abandonné la voulut embrasser et
lui tout pardonner; mais elle se détourna avec dégoût:--Au nom de ton
vieux père, mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'avons tant
pleurée! et elle détournait les regards.--Au nom du ciel, disait
la mère, reconnais-nous, nous qui te pardonnons!.. Toujours le
même silence. J'étais hors de moi. Je me levai:--Au nom de Charlot,
m'écriai-je, contemplez votre vieux père à vos genoux! Les deux
vieillards tendaient les bras; mais au nom de Charlot elle s'était
levée, et, sans jeter même un regard de pitié sur ces vieilles mains
qu'on lui tendait uniquement pour l'embrasser, elle sortit brusquement
du jardin; l'honnête et amoureux jeune homme qui la suivait avait
l'air consterné.
[Illustration: Le père et la mère]
À peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte, que le vieillard,
s'asseyant à mes côtés et d'un air à peu près riant:--Vous avez donc
connu notre Charlot? me dit-il.--Si je l'ai connu, brave homme! j'ai
mieux fait que de le connaître, je l'ai monté, et sans faire tort à
personne, je suis témoin que c'était un digne baudet.
--Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait
vingt charges de fumier par jour! ajouta-t-il en vidant le verre de sa
fille et en mangeant le pain qu'elle avait laissé.
--Comment donc se fait-il, mon brave homme, que vous ayez perdu ce
digne compagnon?
--Hélas! Monsieur, ma femme le prêtait souvent à notre Henriette pour
la promener; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai
porté moi-même la charge de Charlot pour que Charlot pût porter notre
fille. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie. Charlot et
ma fille s'en allèrent de chez moi pour ne plus revenir; ma femme
pleurait son Henriette, moi je pleurais Henriette et Charlot; l'enfant
nous donnait du courage, le grison nous gagnait notre pain; nous avons
tout perdu le même jour, et me voilà avec une besace et un bâton.
--Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille femme.
--Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Charlot! ajouta le
vieillard, car j'imagine qu'il a fait une triste fin.
--Hélas oui, une triste fin! repris-je. Je l'ai vu mourir; pour me
divertir un instant on l'a fait dévorer par des chiens.
Les deux vieillards reculèrent de trois pas comme s'ils avaient vu une
bête féroce.
C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, je ne pus me
faire entendre; ils s'éloignèrent plus indignés de ma barbarie que de
celle de leur enfant.
En effet, de quel droit leur causer cette horrible peine, moi que
cette femme n'avait pas nourri de son lait, moi que cet homme n'avait
pas nourri de son pain?
[Illustration]
[Illustration]
XIV.
LES MÉMOIRES D'UN PENDU.
Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. J'étais retombé, malgré moi,
dans ma philosophie; tous mes beaux projets de ce matin, l'aspect
de ces deux vieillards les avait réduits à néant. Je quittai le _Bon
Lapin_ pour n'y plus rentrer, et je revenais sur mes pas, cherchant
vainement tout le plaisir que je m'étais promis, quand, au milieu
de la route, je rencontrai un voyageur qui marchait sur Paris, comme
ferait une armée triomphante; ce voyageur était un gai compagnon,
un insouciant amateur de bon vin et de bonne chère; on voyait qu'il
marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gîte du soir et de
son repas du lendemain; son visage était franc et ouvert, le hasard
respirait dans toute sa personne. J'ai toujours remarqué que le hasard
donnait à un homme qui s'y abandonne franchement, je ne sais quel
air de force et de liberté qui fait plaisir à voir: ainsi était le
voyageur. Comme je voulais me divertir à tout prix et que d'ailleurs
il n'avait pas l'air bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés;
c'était un bon homme, il m'adressa la parole le premier:
[Illustration]
--Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il; en ce cas, vous me
montrerez le chemin, car dans toutes ces carrières et parmi toutes ces
ronces, je me suis déjà égaré deux fois.
--Volontiers, mon brave; vous n'avez qu'à me suivre; nous entrerons à
Paris ensemble, bien qu'à vrai dire vous n'ayez pas l'air très-pressé
d'arriver.
--Je n'ai jamais eu hâte d'arriver nulle part. Où je suis bien, je
reste; où je suis mal, je reste encore, crainte d'être plus mal. Tel
que vous me voyez, véritable héros de grand chemin, j'ai plutôt mené
la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier errant. La patience est
la vertu qui vient après le courage. Il y a en Italie plus d'un rocher
sur lequel je suis resté quinze jours en embuscade, l'oreille tendue,
l'oeil au guet, la carabine à la main, attendant un gibier qui
n'arrivait pas.
--Hé quoi! Monsieur, seriez-vous par hasard un de ces hardis brigands
siciliens dont j'ai entendu faire tant d'agréables récits d'assassinat
et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa?
--Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon temps un de ces
hardis Siciliens, comme vous dites, un jovial et courageux bandit,
enlevant l'homme et son cheval sur la grande route, aussi habilement
qu'un filou français peut voler une misérable bourse dans une foire
de village. À ces mots, il baissa la tête et j'entendis un profond
soupir.
--Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui
dis-je avec l'air du plus grand intérêt.
--Si je la regrette, Monsieur! vivre autrement ce n'est pas vivre.
Rien n'égale, sous le soleil, un digne habitant des montagnes.
Figurez-vous un montagnard de vingt ans: un habit vert aux boutons
d'or, les cheveux élégamment noués et retenus par un léger filet, une
riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont suspendus, un
large sabre qui traîne derrière lui en jetant un son formidable, une
carabine brillante comme l'or sur ses épaules; à son côté, un poignard
au manche recourbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, posté sur
le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant et se battant tour à
tour, tantôt faisant alliance avec le pape, et tantôt avec l'empereur,
rançonnant l'étranger comme un esclave, buvant le rosolio à longs
flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes filles, et
toujours sûr de mourir à une potence ou sur un lit de grand seigneur:
voilà le bon métier que j'ai perdu!
--Perdu! Cependant il me semble que vous n'avez pas dû être facile
à pendre, et que, si vous vous êtes retiré du métier, c'est que vous
l'avez bien voulu.
--Vous en parlez à votre aise, répliqua le bandit; si comme moi vous
aviez été pendu...
--Vous, pendu!
--Oui, j'ai été pendu, et encore pour ma dévotion. J'étais caché dans
un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau
soir (la lune s'était levée si brillante et si pure!) je me ressouvins
que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à
la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute l'Italie ce
jour-là avait retenti de ses louanges, moi seul je n'avais pas eu
de prière pour elle; je résolus de ne pas rester plus longtemps en
retard; je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant reflet
des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où
la nuit était le plus éclairée. J'étais tout entier à la madone;
je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient, sur leurs
portes, le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient
sur moi. J'arrivai à la porte de la chapelle; un seul battant était
ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte: c'était
mon signalement, et ma tête était mise à prix! J'entrai dans l'église,
une église de notre pays catholique et chrétien, avec ses arceaux
découpés, sa mosaïque vivante, son dôme aérien, son autel de marbre
blanc, son doux parfum, et les derniers sons de l'orgue visitant le
moindre écho tour à tour. La sainte image de la madone était entourée
de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de
mon butin: une croix de diamants qui avait été portée par une jeune
comtesse d'Angleterre, femme hérétique, diamants d'une belle eau;
un petit coffre espagnol d'un travail précieux; un beau collier de
perles, enlevé à une galante dame de France qui riait aux éclats,
et qui, par-dessus le marché, m'envoya un baiser. La Vierge parut
satisfaite de mon hommage; il me sembla qu'elle me souriait avec
bonté, et qu'elle me disait:--_Bon voyage, Pédro! je t'enverrai de
bons voyageurs dans les montagnes_. Je me relevai plein de sécurité et
d'espérance, et déjà je reprenais le chemin de ma maison, quand je me
sentis violemment saisi par derrière; les sbires m'entraînèrent dans
une prison dont je ne pouvais m'échapper, car il n'y avait là ni une
femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas un paolo pour payer
le geôlier.
--Et vous fûtes pendu, mon brave?
--Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon courage et à ma
renommée. Quelques heures suffirent pour élever le gibet et pour
appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de
mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents blancs,
des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus; ils tenaient à la main
une torche allumée; leur tête était couverte d'un _san benito_ qui
lançait une flamme sinistre; vous les eussiez pris pour autant de
fantômes; devant moi, quatre prêtres, murmurant les prières des morts,
portaient une bière; je marchai bravement à la potence. La potence
était honorable; c'était un grand chêne frappé de la foudre, qui
s'élevait sur un léger monticule; de blanches marguerites formaient
un tapis de fleurs au pied de l'arbre; derrière moi s'élevaient les
heureuses montagnes toutes remplies de mes exploits. Je saluai,
non sans douleur, mon beau domaine; sur le devant de la potence se
déroulait un précipice où tombait, avec un sourd murmure, un torrent
rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi; autour de l'arbre
funeste tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans trembler
au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à fait, lorsqu'un
dernier coup d'oeil jeté sur mon cercueil me fit reculer de deux
pas:--Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps,
m'écriai-je; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre
de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des sbires
s'approchant:--Mon cher fils, me dit-il, assurément vous auriez raison
de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier; mais,
comme vous êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand vous
serez mort, de vous faire couper la tête et de l'exposer au point le
plus élevé de nos remparts.
La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle; en un clin
d'oeil je fus sur le haut de la potence; la vue était admirable. Le
bourreau était novice, de sorte que j'eus le temps de contempler
tout à l'aise cette foule qui pleurait sur moi. Quelques jeunes
gens tremblaient de fureur, les jeunes filles étaient en larmes; les
paysans me regrettaient comme un brave homme qui savait très-bien
prélever la dîme sur les voyageurs qui voulaient voir, sans payer, les
églises, le soleil, les femmes, le pape et les princes de l'Italie;
les sbires seuls se réjouissaient ouvertement. Au milieu de cette
foule se tenait, les bras croisés, Francesco, notre digne capitaine;
son regard me disait:--_Courage aujourd'hui, demain vengeance!_
Cependant, en attendant l'exécuteur, je me promenais sur la potence,
au-dessus du précipice; un léger zéphyr agitait doucement la corde
fatale.--Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. Il arriva
enfin au sommet de l'échelle; mais il avait le vertige, ses jambes
tremblaient; cette cascade au-dessous de lui, cet éclatant soleil
au-dessus de sa tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine
pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux jusqu'au
fond de l'âme. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au
cou, il me poussa dans l'abîme; il tenta d'appuyer son ignoble pied
sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied
d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de mon bourreau glissa, le
choc fut violent; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses
deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il
tomba lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les flots.
Tel fut le récit du pendu.
[Illustration]
Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée,
m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que
la potence pût devenir un agréable sujet d'amusants souvenirs; jamais
je n'avais vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire,
parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde en sensations, c'est à
qui rembrunira le tableau, à qui ensanglantera la scène, comme si dans
notre vie sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire,
une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant sur les
épaules, rien de plus. Or, telle était la loyauté de notre bandit;
il savait que la potence était la contre-partie de sa profession,
il savait que la société italienne lui avait dit tacitement:--Je
te permets de piller, de voler et même de tuer des Anglais et des
Autrichiens, à condition que, si tu nous forces à te prendre, tu seras
pendu; cette condition, il l'avait acceptée, et il avait dans l'âme
trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il
était devenu depuis qu'il avait été pendu; à ma prière, il continua
son récit:
--Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il, et ce
serait à recommencer dans une heure, que je ne m'en inquiéterais pas
plus que de cela. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé
dans le vide, je sentis d'abord un assez grand mal à la gorge, puis
je ne sentis rien; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais la
moindre parcelle de cet air balsamique et bienfaisant retenait ma
vie; et d'ailleurs, légèrement balancé dans cet espace aérien, je
me sentais bercé par une main invisible. Le bruit à mon oreille,
c'étaient les divines mélodies du ciel; ce souffle tiède et pur sur
mes lèvres brûlantes, c'était le baiser de ma bien-aimée; je voyais
les objets comme à travers un voile de gaze; c'était un lointain
lumineux comme si le paradis eût été tout au bout de ma vision. À coup
sûr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'étais son martyr. Et
puis n'avais-je pas mon scapulaire et les cheveux de Maria sur mon
coeur? Tout à coup, l'air me manqua, je ne vis plus rien, je ne
sentis plus de balancement; j'étais mort!
--Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et
très-peu disposé à en sortir.
--Ceci est un grand miracle, me répondit gravement le bandit. J'étais
mort depuis une heure, quand mon digne capitaine coupa la corde de
la potence. Lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le
bienveillant regard d'une femme qui, penchée sur moi, me rendait mon
âme.... une âme plus pure et plus forte. Cette femme avait la voix
italienne, une grâce italienne, le doux parler, le vif regard, toutes
les perfections d'une Italienne. Je crus un instant que je sortais du
tombeau et que la madone de saint Raphaël me recevait dans ses bras.
Voilà, seigneur, mon histoire de bandit; j'ai promis à ma douce Maria
de devenir un honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir à
bout par amour pour elle; déjà même, pour être honnête parmi vous,
je me suis procuré un habit propre et un chapeau neuf, ce qui est un
grand point.
[Illustration]
--Il vous faudrait encore un métier, et j'ai bien peur que vous n'en
ayez pas.
--Voilà ce qu'on me dit partout, seigneur; et cependant j'ai beau
chercher, je n'ai jamais vu qu'un métier menât à quelque chose parmi
vous.
--Pensiez-vous être plus heureux en Italie?
--La campagne de Naples, bonne mère, produit chaque matin assez de
champignons pour nourrir toute une ville: chez vous, tout se paie,
jusqu'à vos champignons qui sont mortels.
--Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit un métier d'honnête
homme?
--Il n'y en a pas de plus loyal; on n'est ni maître ni valet; on ne
dépend que de soi; on ne travaille que quand il y a urgence, et il
n'y a jamais urgence, tant que le soleil reluit là-haut; enfin on peut
aller à Rome et faire le tour de Saint-Pierre à genoux, ce qui vaut
deux cents indulgences: voilà ce que c'est que d'être lazzarone.
--En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas fait recevoir
lazzarone, je vous prie?
--J'y avais bien songé, excellence, me dit-il; Maria elle-même m'en
avait prié; mais j'ai trop peur des éruptions du Vésuve.
En même temps nous entrions dans Paris.
L'entrée de Paris, par la barrière du _Bon Lapin_, est peut-être
la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes les entrées
parisiennes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une
vaste plaine où manoeuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez
dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche la _Grande
Chaumière_ et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et tout d'un
coup vous vous trouvez en présence du beau jardin du Luxembourg,
aimable et tranquille promenade de ces quartiers lointains. Mon
Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des
vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes pairs de
France qui venaient faire des lois, la cravache à la main et l'éperon
au talon; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si
mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de
marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni
travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni chantant dans la
rue d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore;
d'horribles gravures coloriées à la porte des vitriers; des pots de
terre sans élégance, rien d'antique; des rues étroites, un air infect,
de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands
de poisons à toutes les rues, et pas une madone! Le bandit était
consterné:--Quel métier vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il
avec une inquiétude visible.
--Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrassé
moi-même de sa personne.
--Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de
la meilleure peinture, de plus belles statues en marbre; je garderais
mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à
vos marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes
leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique sourire.
--Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien
sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras quinze mille
peintres, trente mille musiciens, et je ne sais combien de poëtes qui
ne sont pas trop bien dans leurs affaires;--pour ce qui est de votre
poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois
vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais.
--Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour.
Quand j'étais à Venise, c'était, parmi les seigneurs les plus galants,
à qui me confierait la conduite de sa sérénade, et je la menais si
galamment, que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever pour mon
propre compte l'entreprise que j'avais commencée pour autrui.
--La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France,
il n'y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner
quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu
serais Métastase en personne, qu'elles ne feraient que rire, pauvre
diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de
ton amour dans une nuit d'été.
--En ce cas-là, reprit le jeune homme en relevant la tête, j'irai
demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais
manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon: s'il veut me
prendre à son service, je m'engage à monter la garde au plus fort de
l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit.