censeur.
[Illustration]
[Illustration]
IX.
L'INVENTAIRE
Rentré chez moi, j'étais obsédé par ces funestes images; le monde
physique, vu de près, m'avait rendu malheureux; le monde moral, étudié
à la loupe, m'avait rendu misérable; à force de poésie, j'en étais
venu à détester les hommes; à force de réalité, je me figurais que
je devais détester la vie; j'étais tombé de bien haut, moi qui jadis
étais poursuivi de tant de bonheur, moi qui, à chaque pas, à chaque
battement de mon coeur, rendais grâces à ce Dieu qui a créé la
jeunesse! Ma vie était flétrie; mon univers, à moi, était changé; je
m'étais engagé, sans le savoir, dans un drame inextricable; il fallait
en sortir à tout prix, et je ne savais plus où trouver mon dénouement.
Alors une vague idée de suicide passa jusqu'à mon coeur. Cette
triste poétique de tombeaux et de cadavres a cela d'affreux, qu'elle
vous habitue bien vite, même à votre propre cadavre. À force de
jouer avec toutes les idées sérieuses, il n'y a plus d'extravagances
impossibles. Me tuer, moi si heureux, si libre, si aimé, la tête si
remplie, le coeur si plein, du vivant de mon noble père, ma tante
si vieille, ma mère si jeune encore! Me tuer sans raison, sans motifs,
parce qu'il a plu à quelques fous de changer la langue, les moeurs
et les chefs-d'oeuvre de mon pays! Eh! voilà justement pourquoi une
pareille mort me paraissait belle et poétique! Je pensai donc
avant tout à mettre en ordre, non pas mes affaires, je n'avais pas
d'affaires, mais mes papiers, et j'en avais un grand nombre. Déjà
j'avais ouvert machinalement le lourd secrétaire d'ébène incrusté
d'une nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique. Tout
un poëme est répandu dans ces divers tiroirs! J'en fis la mélancolique
revue: cette revue était amusante comme un souvenir qui est encore
un souvenir d'hier, et qui peut redevenir, si vous le voulez, une
espérance!
D'abord, vous apercevez, au milieu du secrétaire, une masse assez
considérable de papiers déjà jaunis: ce sont des vers de jeune homme,
des plans de drames, des livres commencés, un avortement complet, un
édifice qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui tombe déjà en ruine. Pas
une de ces pensées qui m'agitaient n'avait été mise en lumière, pas un
de ces rêves n'avait trouvé d'échos au dehors, aucune mémoire ne s'en
était occupée. Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le
plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pensée,
c'est de la jeter au dehors assez complète pour qu'elle frappe, assez
parée pour qu'elle séduise. Jeune et fort comme je l'étais, j'avais
manqué de courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse,
j'avais laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité décente
et gracieuse qui est le comble de l'art, mais dans cette nudité
maladroite qui offense: un bas mal tiré et retenu par une jarretière
usée, un corset dont on voit tout le travail, un jupon disgracieux,
tout le dessous d'une parure mal composée: voilà ce qui occupe mon
premier tiroir.
Le second tiroir est presque vide; il contient mes papiers de famille,
quelques titres de propriété, quelques rentes sur l'État, achetées
après tant de sueurs paternelles! mon testament, qui n'a que deux
lignes; en un mot, toute mon indépendance, ma douce et précieuse
indépendance dans ces chiffons de papier! Brûlez ce tiroir, et demain
je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un
marchand de saillies à défaut de mieux, un oiseau sur la branche, qui,
dès le premier jour du printemps, prévoit déjà en tremblant le sombre
hiver. Pourtant ce tiroir, si précieux à mon existence, est le seul
qui ne soit pas fermé; en revanche, le tiroir d'à côté est défendu par
deux serrures: dans le tiroir ouvert il ne s'agit que de ma fortune,
il s'agit de mon coeur dans le tiroir fermé.
Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai éprouvé qu'un
amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au
troisième, le troisième au quatrième; ils s'affaiblissent l'un l'autre
comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agitée par
la pierre d'un enfant. Surtout il est une femme que l'on ne remplace
jamais: c'est la seconde femme que l'on aime.
Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées dans le
coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de date et d'amour. Ce sont
des lettres d'une grosse écriture, ou bien si finement écrites, que,
l'amour passé, on ne saurait les lire qu'à la loupe; ce sont des
cheveux bruns ou noirs, encore chargés d'un léger reste de parfums; ce
sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et
un jour, une date incomplète; mais le moyen de croire jamais que
nous oublierons même l'année de ces éternelles amours! Ce sont des
portraits effacés, des bracelets brisés, des fleurs desséchées,
toutes sortes de frivolités, d'oublis, de mensonges, de serments, de
bonheurs, de promesses, toutes sortes de néants!
Eh bien! telle est la toute-puissance des souvenirs du coeur, que
tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les
fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits
agitées, tous les reproches, tous les désespoirs, renfermés et
contenus dans ce tiroir, tous ces parfums évanouis, toutes ces
ivresses évaporées, si je veux, je vais les ranimer en même temps et
leur dire: _Levez-vous, et m'entourez!_ comme fit le Christ pour cet
homme qui était mort. Oui, vous êtes encore mes jeunes et éclatantes
passions, portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées! Je sais
vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures.
Vous êtes les fantômes souriants de mes passions d'autrefois! Il
ferait nuit, qu'à leur forme, à leur odeur, à un je ne sais quoi que
je devine, je les reconnaîtrais les uns et les autres, dans tout
ce pêle-mêle d'amours. Voici la première violette qu'Anna m'avait
cueillie sur les bords de notre fleuve bien-aimé; voici le ruban
que me donna Juliette le jour de son mariage, pauvre femme! Hortense
m'abandonna ce mouchoir brodé la première fois que je lui pris la
main. Ces longs cheveux noirs étaient espagnols, ils ornaient une tête
impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres paroles,
je n'osais pas fixer mes yeux sur ces yeux noirs et brûlants; cet
amour me fit peur, je le brisai, commençant violemment l'éducation de
mon coeur.
[Illustration: L'inventaire]
Vous voyez ces douces épîtres, écrites sur un papier grossier, de
longues barres difformes, un langage à part, intelligible seulement
pour celui qu'on aime! De la grande dame je m'étais élevé à la
grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que
j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant
sur mon tapis; et là, des heures entières, moitié dormant, moitié
éveillée, tantôt me regardant travailler avec un calme et long
sourire, tantôt s'impatientant légèrement, elle attendait le moment
heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle
se laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout où, pour
être bien reçue, il suffit d'être jeune et jolie.
Il y a aussi, dans mon trésor, un bracelet du plus fin travail; je
le garde avec soin; il me fut livré dans un moment de folle ivresse,
quand la main se fait petite pour mieux étreindre, quand l'or glisse
sur le bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes choses,
même ses dentelles et ses perles. Elle me donna ainsi tout d'un coup
son bracelet et son amour; mais son amour où est-il? De tout l'or
qu'elle a usé, la pauvre fille, voilà peut-être tout ce qui reste! Au
moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de lui accorder
une bonne place à Bicêtre ou aux Filles-Repenties, puisqu'elle doit y
venir tôt ou tard!
Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau de la fiancée
de Gustave; elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa
parole, l'honnête fille! À peine eut-elle à son doigt cette alliance
bénie par le prêtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague
mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretière
rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet.
Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta
au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé
avec Julie; ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé
avec tant de caprices, ce poignard défendait Louise que ne pouvait
pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour
l'Angleterre, où l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile
porcelaine où elle renfermait la blancheur et l'éclat de son teint:
«Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper!» Suzanne
m'envoya sa ceinture le jour où elle sentit qu'elle était mère.--Telle
était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose, tombée des
blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont
battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de
son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait
le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans
laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; même je n'ai
jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour à toi, mon
honnête petit voile vert tout fané! tu as bien recouvert le plus
frais, le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage qui
ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire: Madame de C....
me dit un jour (elle était malade): Allez de ma part tout au haut du
faubourg Saint-Honoré, pour prendre ma fille dans son pensionnat; je
veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera
plus sa mère! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la bande des
jeunes pensionnaires était lâchée dans le jardin.--Il fallait les
voir!--il fallait les entendre! C'étaient des petits cris d'oiseaux
joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêle-mêle de frais
visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive.
Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps de dire
_adieu_ à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère:--Que me
donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à
vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes
sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, détachant
son petit voile vert:--_Tiens, me dit-elle, je te le donne pour la
bonne nouvelle_, et du même pas elle courut embrasser sa mère.
Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une gaze grossière,
le soleil du midi a enlevé ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur
que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête
enfance de quinze ans; eh bien! mon voile ingénu, mon voile qui
n'avais rien à voiler, tu es le plus précieux de mes trésors, tu es la
partie honnête et sainte de cette touchante histoire; tes quinze ans,
ton innocence, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses,
ont surnagé au-dessus de tous les transports, de tous les prestiges
que représentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon,
mon petit voile vert, de t'avoir ainsi mêlé à tous ces souvenirs des
profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour
les purifier?
[Illustration]
Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor--tout mon
trésor!--Et même, ô profanation! ô insensé! ô ingrat! je n'aurais
donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi, Henriette, mon petit
voile vert.
[Illustration]
X.
POÉSIE.
Je terminais cet inventaire triste et doux, lorsque je mis la main sur
un paquet cacheté avec soin; le cachet était intact, l'adresse était
écrite de ma main, le frêle envoi était resté dans ces tiroirs, comme
un dépôt sacré que je ne pouvais violer sans délit. Cependant, par je
ne sais quelle curiosité innocente, j'ouvris le paquet mystérieux.
Il se composait d'un mouchoir de soie, dont la couleur appartenait
évidemment à une mode passée; le mouchoir était accompagné d'un simple
billet soigneusement cacheté et encore tout empreint d'un parfum doux
et faible, suave avant-coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris cette
lettre; elle était d'une si belle écriture, que d'abord je ne pus
la croire de ma main; ce ne fut pas sans une émotion profonde que je
relus ces vers depuis longtemps oubliés:
À MARIE.
Il te plaît, jeune fille; eh bien! je te l'envoie;
Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns,
Si tu veux confier à ses longs plis de soie
Tes cheveux doux et bruns;
Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie,
Endort ton frais sourire, un moment arrêté,
Pour ne laisser régner sur ta bouche fleurie
Que ta jeune beauté;
Si, plus doux que les feux des deux frères d'Hélène,
Tes yeux sous leur paupière ont voilé leur clarté,
Et si les soupirs seuls de ta suave haleine
Troublent l'obscurité;
Comme le chant léger d'un sylphe qui voltige
Sur les pas d'une fée aux pieds blancs et polis,
Et qui pose en passant, sans en courber la tige,
Ses ailes sur un lis;
Une voix, doucement plaintive à ton oreille,
Te parlant dans la nuit sans te causer d'effroi,
Te dira bas, tout bas: «Enfant, tu dors, il veille;
Il veille, et c'est pour toi!
«Il demande à la nuit les leçons de l'histoire,
De fabuleux récits, des pensers douloureux,
Et des accents de joie, et des chants de victoire,
Et des vers amoureux.
«Il cherche, pour te plaire, une palme suprême;
Il veut sentir son front couronné comme un roi,
Pour se mettre à genoux et te dire: Je t'aime,
Je t'aime, c'est pour toi.»
C'est pour toi que je veux un nom grand et célèbre;
Puis, à ton nom chéri prêtant l'appui du mien,
De l'avenir pour toi levant l'oubli funèbre,
Je lui dirai le tien.
Et tous les coeurs aimants, retrouvant leur folie
Dans cet amour vivant dont tu m'as enchanté,
Sauront ton nom plus doux que le nom de Délie,
Que Tibulle a chanté.
Oh! mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie
Pressera sur ton front tes beaux cheveux bouclés,
Eusses-tu renfermé tes plaisirs et ta joie
Sous mille et mille clés;
Si de quelque rival enivré sur ta couche
Les baisers enflammés, qui me feraient affront,
Répondant en silence aux baisers de ta bouche,
L'écartaient de ton front;
Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre
Qu'une nuit orageuse évoque de son sein,
Plus triste que le chant du vieux et saint ministre
Qui trouble l'assassin;
Cette voix te crira: «Prends garde! ta folie
Peut-être aura demain de subites rougeurs;
Son oeil voit tout, prends garde! un coeur qu'on humilie
Rêve des jours vengeurs.»
Ou plutôt si tu dois, dans une nuit profane,
En faire à ton amant un triomphe moqueur,
Livre au feu, dès ce soir, ce tissu diaphane,
Brûlé comme mon coeur!
Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche d'à côté je
saisis mes pistolets: c'est une belle arme, montée par Stelein, et
trempée dans le Furens. Je m'amusai à les contempler de nouveau, à
regarder encore, gravée sur la platine, cette tête de sanglier, et
machinalement mon sang s'échauffait, mon pouls battait plus fort;
j'étais heureux d'un bonheur si cruel, mais si vif! Dieu merci,
j'entendis frapper un léger coup à ma porte.
--Entrez, petite! m'écriai-je.
Et la porte s'ouvrit.... J'étais sauvé!
[Illustration]
[Illustration]
XI.
JENNY.
À mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, le pistolet que
j'avais élevé à la hauteur de ma tempe s'abaissait insensiblement; au
dernier pas que fit la jeune fille, l'arme fatale était retombée à
sa place accoutumée.--Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, petite
Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelque
fragment de ma garde-robe ou brûlé ma plus belle chemise?--Une bonne
nouvelle, Monsieur: je me marie demain.
Je fus frappé comme d'un coup de foudre; il y avait six ans que je la
traitais comme une enfant, ce matin même j'avais mis pour elle quelque
friandise en réserve, et elle allait se marier, cette toute petite
Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu'il
n'y avait à cela rien d'étrange. Je poussai un profond soupir, et, me
levant furieux:
--Maudit soit, m'écriai-je, le premier prétendu poëte qui s'est avisé
de faire de l'horreur, métier et marchandise! maudite soit la nouvelle
école poétique avec ses bourreaux et ses fantômes! ils ont tout
bouleversé dans mon être; à force de me faire étudier le monde moral
dans ses plus mystérieuses influences, ils m'ont empêché de remarquer
que cette jolie petite Jenny n'était plus un enfant.--Pardonne-moi, ma
petite Jenny, lui disais-je en me rapprochant d'elle; tes dix-huit
ans te sont arrivés sans me crier: gare! C'est que, vois-tu, je suis
devenu un si grand philosophe! À ces mots, Jenny, prête à pleurer, se
prit à rire, puis, me tendant sa grosse joue:--N'embrassez-vous pas
votre petite Jenny aujourd'hui?
--J'embrasse en tout respect une vénérable fiancée, répondis-je en
m'inclinant.
--Votre petite Jenny, répondit-elle.
--Ma petite Jenny, soit, et je ne pus retenir un gros soupir.
--Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec
mon habit; nous vous attendrons demain.
--Bien volontiers, Madame; et à ces mots elle me quitte en courant de
toutes ses forces. Je me mis à la fenêtre, et l'instant d'après je la
vis remonter dans une grosse charrette de blanchisseuse, traînée par
un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec
autant de facilité qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit
sa noble maîtresse à Saint-Sulpice.
Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. La noce était
nombreuse; au moment où j'arrivais, elle se rendait à l'église. Jenny
ouvrait la marche; sa bonne et calme figure respirait la tranquillité
la plus parfaite; la jeune femme était vêtue de blanc, sa tête était
couverte de rubans; elle portait au côté droit un énorme bouquet de
fleurs d'oranger qui me fit presque rougir. Son mari venait après
elle, jovial garçon fort insignifiant à contempler; puis tout
l'attirail ordinaire, une mère attendrie, un père tout fier de son
habit neuf, les commères de l'endroit, et une enivrante odeur de
cuisine se mêlant aux sons d'un violon criard. Je suivis Jenny jusqu'à
l'autel; on eût dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle
dit _oui_ d'un ton ferme et décidé, et, sa prière murmurée, elle se
leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau
bénite. Chose étrange! je fus heureux de sentir son doigt effleurer
le mien, moi qui depuis six ans, deux fois par semaine, l'embrassais
à tout hasard. C'était une enfant de ma maison, qu'un autre était venu
prendre et m'avait dérobée. Cet autre était un butor; mais c'était un
bon homme, c'était un mari. Cependant, toujours poussé par ma triste
analyse, je gâtais de mon mieux le bonheur de Jenny, je comparais ses
jours de repos à ses jours de travail, et je trouvais déjà que ce plus
bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physionomie
monotone d'un jour très-vulgaire. Peu s'en fallut que dans ma pensée,
dix mois à l'avance, je n'étendisse Jenny sur le lit de sangles, en
proie à toutes les douleurs de l'enfantement. Je disséquai sans pitié
cette joie franchement épanouie, je passai à l'alambic tout ce vin bu
avec tant de gaieté. Je me disais qu'il y avait dans ce vin bien des
drogues malsaines. Ma stupide philosophie ressemblait à de l'envie,
que c'était à faire pitié ou à faire peur. Cependant Jenny était
heureuse; elle était si pressée de regarder son mari tout à son aise,
qu'elle me dit adieu sans même m'accorder un regard, et moi je la
quittai en la trouvant jolie malgré moi,--jolie parce qu'elle était
heureuse!--et je poussai un soupir qui n'était rien moins que le
soupir d'un homme résigné.--Serait-il donc possible, m'écriai-je, que
l'amour ne s'aperçût pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver
qu'on fût épris d'une femme sans le savoir? À cette pensée, je sentis
un frisson involontaire. Malheureux que j'étais! c'est en vain que
je voulais me le dissimuler à moi-même, ce n'était pas Jenny qui me
rendait misérable. Non, je n'étais pas le jouet d'un amour sans nom
et sans but: je savais trop bien quel était le triste et indigne objet
auquel j'avais attaché ma vie. Misérable et indigne amour! Quoi donc!
aimer une pareille femme; la suivre à la trace dans cet affreux sillon
de vices et de corruptions de tout genre; la voir se perdre sans
pouvoir lui crier: _arrête!_ car cette femme n'entend pas la langue
que je parle; n'avoir rien à lui demander, car ce rien-là, elle
l'accorde à tout le monde! n'avoir rien à lui dire, car cette femme
est une femme sans intelligence comme elle est une femme sans coeur!
Assister ainsi, témoin muet et impassible, à cette rapide dégradation
d'une créature si belle!--et cependant l'aimer, n'aimer qu'elle seule
au monde, oublier tout pour elle: renoncer pour elle, même à la vie
heureuse, même aux plaisirs, même aux plus simples transports de
la jeunesse! Fatalité! Mais, comme disent encore les
Orientaux:--_Henriette est Henriette, et je suis amoureux
d'Henriette._
[Illustration]
[Illustration]
XII.
L'HOMME-MODÈLE.
À deux pas de la barrière, je me trouvai nez à nez avec un homme d'un
âge mûr, d'un très-beau visage orné d'une barbe longue et noire. Je le
regardai face à face, et de tous mes yeux.
--Si tu veux me voir, me dit-il, paie-moi: je suis le modèle vivant
de la nature la plus parfaite; tu vas en juger. Ordonne: qui veux-tu
voir? Je m'appuyai contre un arbre.--Fais l'Apollon, lui dis-je, et
sois beau, si tu veux être payé!
Alors l'homme se dressa de toute sa hauteur, il repoussa sa barbe sous
son menton, il écarta son pied en arrière, il leva les yeux au ciel,
puis, ouvrant toutes grandes ses larges narines, il laissa retomber
son bras dans sa force et sa liberté.--Le bel homme! me disais-je,
et par un mouvement d'envie.--À présent, lui dis-je, montre-moi un
esclave romain, qui va être fouetté pour avoir volé des figues.
Aussitôt l'homme se mit à genoux; il courba le dos, il baissa la
tête, il s'appuya sur ses deux mains nerveuses, et, se traînant sur le
ventre jusqu'à moi, il me regarda avec l'air affable et craintif d'un
chien qui a perdu son maître. Ainsi humilié, l'homme était à peine un
chien.--Un ver!--un dieu! dit Bossuet. Je voulus tirer ce dieu de
sa bassesse:--Vil esclave, lui dis-je, relève-toi, révolte-toi; tu
t'appelles Spartacus!
Il se releva alors, mais peu à peu, comme un homme qui se révolte
lentement et qui prend toutes ses aises; il mit un seul genou en
terre; il fit semblant de saisir avec ses deux mains un homme égorgé,
il ouvrit une large bouche, et l'oeil à demi fermé, l'oreille
tendue, vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir
de la vengeance: j'en eus peur.--Pourrais-tu faire l'homme ivre-mort?
lui demandais-je.
--Je ne contrefais jamais l'ivresse, par respect, me répondit-il en se
relevant. Si tu me paies bien, tu me verras ce soir véritablement et
naturellement ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras _gratis_.
Je lui jetai quelque monnaie. Aussitôt l'Apollon, l'esclave, le dieu,
le ver, redevenus un homme vulgaire, n'avaient plus à eux quatre, pour
me remercier, qu'un niais sourire et une expression sans chaleur.--Un
être si beau et si nul! un si intelligent comédien, un si stupide
mendiant! Tout cela dans le même regard, dans la même âme, dans
la même chair! Certes, j'avais là le sujet d'une belle tirade
philosophique, mais l'accident me fit rire; et, ma foi! je fus tout
joyeux... d'être encore si joyeux.