se retirait du ciel brusquement et d'une façon menaçante; j'avais
froid, j'avais peur, j'avais honte; l'approche d'un crime ne m'eût pas
troublé davantage. Je me suis fait une théorie en matière criminelle
qui pourrait fournir le sujet d'un gros livre. J'imagine que si tous
les hommes pouvaient habiter de vastes appartements, ils seraient bien
moins accessibles au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons
tout rétréci de nos jours. Un homme s'enterre dans un espace de six
pieds de long sur six pieds de large qu'il appelle sa maison; il
amoindrit cet espace, déjà si étroit, par des tableaux, par des livres
poudreux, par des statues d'après l'antique; il s'étouffe sous le luxe
et sous le produit des arts, pour trouver à chaque mouvement de tête
une distraction nouvelle; ainsi assiégé, le moyen d'avoir une pensée
de vertu ou de terreur? Parlez-moi d'un vaste salon où le jour entre à
peine, tapissé de panneaux d'un chêne noir! Là tout devient solennel;
là un écho religieux répète le moindre battement du coeur; là vous
sentez tout votre isolement, toute votre faiblesse, la faiblesse
d'un être qui ne suffit pas à remplir la demeure qu'il occupe; là
le silence même a son langage et sa leçon. Je comprenais toutes ces
misères; mais, partisan dévoué du terrible, comment refuser cette
initiation dernière? Savoir le grec et ne pas lire l'_Iliade_? c'était
impossible! Neuf heures sonnaient, je partis donc.
Mon cheval allait au galop et le chemin me paraissait bien long;
arrivé à la porte, je trouvai que j'étais arrivé trop vite. La maison
avait bonne apparence; je montai. Dans un salon bien éclairé se
tenaient des jeunes gens de bonne humeur; le maître du logis me fit
assez bon accueil; mais, ô ciel! cette femme à demi couchée sur une
chaise longue, c'est Henriette? elle ici! Ne dirait-on pas qu'elle est
souveraine maîtresse dans ce lieu depuis huit jours?
La conversation était fort animée et fort gaie, on parlait de tout
et très bien; vous auriez dit une de nos fêtes de chaque soir, et
que l'on n'attendait plus que madame Damoreau ou le petit Litz, quand
soudain dans l'escalier nous entendîmes des pas sourds, un grand
bruit à la porte de l'appartement, les deux battants du salon qui
s'ouvrirent: c'était le jeune homme de la Morgue. Il portait le corps
de son maître sur ses épaules; comme il ne trouva rien de préparé pour
recevoir le cadavre, il fronça le sourcil, et sur le canapé où était
couchée mademoiselle Henriette il plaça son triste fardeau; ainsi la
tête du noyé était sur le même coussin, à côté de la tête de la même
fille pour qui et par qui ce malheureux était mort!
Cependant on préparait une table; cette table était chargée de
journaux, de gravures, de musique nouvelle; il fallut du temps pour
la débarrasser de cet encombrement. L'Anglais s'était retourné vers le
sofa et tenait toujours cette fille ingrate sous son regard.
Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre du noyé sur la table,
on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et l'art se mit à
opérer.
* * * * *
Le cadavre s'agita, les deux mâchoires s'entre-choquèrent, la cuisse
brisée retomba lourdement sur le parquet; à ce choc mou et flasque, le
piano rendit un son plaintif, et tout fut dit!
[Illustration: Magnétisme]
Le jeune Anglais était hors de lui. D'abord, en retrouvant cette frêle
et horrible apparence de la vie, il avait poussé un cri de joie; mais,
hélas! ce dernier bond de la pourriture humaine avait à peine duré
une seconde.--Il se précipita sur le cadavre insulté; il prit sa
main, cette main était froide; il se frotta les yeux comme s'il était
tourmenté par un mauvais songe, et il voulut fuir. Je le suivais,
je le soutenais. Déjà nous étions à la porte du salon, lorsque se
retournant avec un regard menaçant:--Monsieur, dit-il au maître du
logis, je reviendrai demain à huit heures; mais, jusqu'à mon retour,
éloignez cette femme du cadavre, par pitié et par respect!
Et je l'entraînai hors de ce lieu funeste.
Nous pensâmes renverser, sur l'escalier, un valet de la maison qui
portait une jatte de punch enflammé.
[Illustration]
[Illustration]
VI.
LA QUÊTEUSE.
Je me représentai à moi-même que vraiment je faisais dans l'horreur
des progrès trop rapides.
Non, certes, ce n'était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres
en fait de douleur; l'_OEdipe sur le mont Cithéron_, l'_Hécube_,
l'_Andromaque_, la _Didon_, la mort d'Hector, et le vieux Priam aux
genoux d'Achille, auraient dû me suffire; et d'ailleurs la douleur
morale n'était-elle pas autrement puissante en émotions vives et
fortes que la douleur physique? Enfin, jusqu'au jour où l'opération
de la pierre obtiendrait l'honneur du drame ou du poëme épique, je
résolus d'être un peu plus un homme comme tout le monde.
Mais, hélas! malgré tous mes efforts, je revenais bientôt à mon étude
favorite: le vrai dans l'horrible, l'horrible dans le vrai. Justement
nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs
d'autrui nous pussent toucher; la pitié pour les maux imaginaires nous
paraissait un abus révoltant; se contenter aujourd'hui des passions de
l'ancien univers poétique, c'était se rayer du nombre des vivants dans
un monde qui, las de demander ses émotions aux héros de l'histoire,
n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des
bourreaux. J'en revenais toujours à mon premier calcul.
--Il est vrai que, grâce à ces âcres douleurs, je ne pleurerai pas,
me disais-je en gémissant. Insensé, orgueilleux que j'étais! ne pas
pleurer! le beau triomphe! jouer au stoïcisme et retenir dans le fond
de mon coeur les gouttes d'eau qui le brisent! Renoncer, si jeune,
à la douce volupté des larmes, et encore me vanter de ce progrès-là
comme d'une action de vertu! Voilà pourtant à quel charlatanisme
misérable le nouvel art poétique m'avait poussé! J'étais comme un
homme mourant de soif qui tient à la main une bouteille pleine d'une
eau salutaire; mais cette bouteille, trop violemment portée à ses
lèvres avides, ne donne pas une goutte d'eau, elle est trop pleine.
D'ailleurs, et à tout prix et même au prix de ma damnation sur la
terre, je voulais savoir ce que deviendrait l'héroïne de mon histoire;
je voulais trouver un sens à cette triste énigme, comme si j'eusse été
sûr que cette énigme eût un sens.
Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, tantôt haut,
tantôt bas; aujourd'hui dans la soie, demain dans la boue; passant de
la misère à l'opulence, de l'opulence à la misère, jusqu'à ce que la
beauté s'en aille; alors il faut tomber dans une misère sans fond.
Comme elle faisait chaque jour de nouveaux progrès dans l'exploitation
de ses attraits et de sa jeunesse, elle était devenue une façon de
grande dame, c'est-à-dire qu'elle était presque une femme honorable;
car, dans le vice, il y a telle position presque aussi honorée que la
vertu; à une certaine hauteur, le vice n'est plus un objet de
mépris, c'est tout au plus un sujet de scandale; le mépris reste; au
contraire, peu à peu le scandale s'efface. Henriette, ainsi posée dans
une sphère élevée, protégée par un amant d'un grand nom, qui lui-même
était protégé et défendu par son amour, s'était faite dame de charité,
pour être autre chose encore que la maîtresse d'un gentilhomme de
la chambre du roi. Elle avait mêlé un grain d'encens à l'ambre de sa
toilette, sa profane beauté s'était agenouillée sur un prie-dieu, et
elle n'en avait paru que plus élégante. En ce temps-là, la beauté,
même profane, tout comme la noblesse, tout comme la fortune, était
un titre à être bien reçu dans la maison du Seigneur. Henriette eut
bientôt ses grandes et ses petites entrées et son banc officiel dans
l'église. Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau et
le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l'aumône d'une main
si petite, d'une voix si douce! Je la vois encore à toutes les belles
fêtes, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de
velours violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des
hommes, par un salut, la mesquine charité des femmes. Un jour elle
entra chez moi pour quêter à domicile; j'étais seul!
[Illustration: La quêteuse]
Il était deux heures de l'après-midi; un ardent soleil d'été dévorait
toute ma rue; mes volets étaient fermés, j'avais sur ma table un
charmant bouquet de roses, l'appartement était frais et brillant,
éclairé seulement par un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de
tous les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait justement
prendre ses ébats sur une délicieuse tête de madone qu'on dirait
échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc chez moi, cette jeune
beauté devenue si brillante; elle était seule, elle était parée; elle
agita l'air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue, je retrouvai
comme un reflet printanier du vif incarnat que je lui avais vu le
premier jour. Je fus poli, je fus empressé et même tendre. Elle qui
n'avait pas fait attention à moi, homme de la foule, elle venait
aujourd'hui chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût été le
soir; elle était assise là, enfin; me regardant enfin, m'adressant la
parole, enfin; là pour moi, pour implorer mon aumône! J'oubliais un
instant toute sa vie présente pour ne plus me souvenir que de l'enfant
et des premiers jours de Charlot.
--Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la
faisant asseoir, comme un homme qui parle à une vieille connaissance,
ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans
façon.
--Henriette! ma chère Henriette! reprit-elle presque indignée; mais,
Monsieur, vous savez donc mon nom de baptême?
--Et Charlot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, Charlot?
--Charlot! Elle me regardait avec une attention trop calme pour être
jouée, soit qu'elle cherchât à s'expliquer si elle me connaissait,
soit qu'en effet, l'ingrate et oublieuse fille, elle ne se souvînt pas
de Charlot. Cet oubli si complet me fendit le coeur.
--Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus ému, le pimpant Charlot, que
vous aimiez tant, que vous embrassiez avec transport; Charlot, cet
éveillé Charlot, sur lequel vous galopiez de si bon coeur dans la
plaine de Vanves, Charlot le fantasque, qui vous a fait perdre un jour
votre chapeau de paille; le laborieux Charlot qui portait le fumier de
monsieur votre père; l'infortuné Charlot que j'ai vu!.. Hélas! si vous
saviez, Henriette, où je l'ai retrouvé, Charlot!
Elle tira de son mouchoir brodé un petit souvenir en maroquin, garni
en or, et sans me répondre:--Je quête pour l'oeuvre des enfants
trouvés; combien Monsieur me donne-t-il?
--Rien, Madame.
--Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi; à la dernière
quête j'ai eu trois cents francs de plus que Madame de***, je serais
désolée d'être vaincue par elle aujourd'hui.
--Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je violemment.
--Pas encore, me répondit-elle.
--Allez l'apprendre, Madame; et alors, en passant par le chemin de
l'hôpital, pauvre, fanée, malade, vieillie, couverte de honte et de
boue, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Charlot, et par
amour pour Charlot, je ferai l'aumône à votre enfant.
Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre les plis de sa
robe de soie; elle sortit lentement de ma chambre, regardant sa bourse
avec regret, jetant un coup d'oeil satisfait sur la glace du salon,
puis un autre regard sur moi-même; elle aurait bien voulu charger son
regard de mépris, elle n'y trouva même pas de la colère; la colère est
la dernière des vertus qui veulent du coeur.
Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reçue pour la
première fois. Un si dur refus à sa première demande! Pouvoir toucher
sa main en y déposant une pièce d'or, et repousser si brutalement
cette main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'être cruel; cette
femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une aumône. Il y avait
trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans sa charité;
et d'ailleurs pas un mot de Charlot! pas un souvenir pour Charlot,
mon ami Charlot, le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques! Froide et
vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!--Je saurai ce que
tu deviendras, me dis-je en moi-même, je m'attacherai à tes pas
comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte.
Malheureuse fille, déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout
d'un coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: le caprice
d'un homme t'a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans
le néant! Et je repassais en moi-même l'histoire de la plupart des
pauvres filles que le sort a fait naître dans une basse condition,
pour servir de jouet à quelques riches qui s'en arrangent et qui s'en
défont comme d'un beau cheval.
La plus malheureuse créature parmi les créatures faites ou non à
l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance est languissante et
remplie de travaux puérils; sa première jeunesse est une promesse
ou une menace; sa vingtième année est un mensonge; après avoir été
trompée par un fat, elle ruine un imbécile; son âge mûr, c'est
la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main,
laissant à chaque maître nouveau quelqu'une de ses dépouilles: son
innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière
dent. Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la fin de
toutes ces misères, à s'abriter derrière une borne, sur le grabat
d'un hôpital, ou dans quelque coulisse de mélodrame. J'en ai vu de
ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur
le ventre, et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des
espions. J'en sais une qui a consenti a devenir la femme légitime d'un
censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le pouce étaient
encore tout rougis du ciseau! Était-ce, je vous prie, la peine d'être
belle? Pourtant c'est un don si rare, la beauté! Il y a dans ce seul
mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obéissance et de respect!...
Mais cependant malheur! malheur à cette divine enveloppe mortelle qui
ne recouvre pas--une âme--et un coeur!
[Illustration]
[Illustration]
VII.
LA VERTU.
J'étais devenu plus morose que jamais; inquiet pour moi-même, je
ne savais pas si, en effet, malgré tout mon mépris, je n'étais pas
amoureux de cette femme. Pour me distraire et pour oublier quelque peu
mes inquiétudes, je laissai de côté mes spéculations poétiques, sauf
à y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un
instant je m'enfonçai dans les ténèbres décevantes de la métaphysique.
J'en fis à mon ordinaire une science isolée de toutes les autres
sciences, une abstraction réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais
sans résultat et sans intelligence pour personne. Je cherchai la cause
des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur le bonheur et sur
le plaisir; un échappé de Charenton n'eût pas mieux fait.--Où est le
bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun
courait après quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne
n'allait dans le même sens; tous tendaient au même but:--Restons en
place, me dis-je à moi-même, et voyons où j'arriverai.
J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande route, brûlé
et poudreux, quand, au milieu de ma rêverie, je fus accosté par un
voyageur qu'à sa prière monotone, plus encore qu'à sa besace et à
son bâton noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espèce de
chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu'à la nuit
tombante. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, en me
priant de lui prêter un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre
une réponse, il s'assit à mes côtés, et, tirant de son bissac du
pain et une gourde remplie de vin, il se mit à la vider lentement;
il poussait de temps à autre un profond soupir, comme pour n'en pas
perdre l'habitude. J'imaginai que, pour ma recherche présente, cet
homme me serait d'un précieux secours.--Frère, lui dis-je avec un air
d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur?
Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me
répondre:--Le bonheur? me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous?
Je ne m'attendais pas à la question; elle m'embarrassa, et pour me
dispenser d'y répondre, j'y répondis par une autre question:--Vous
comptez donc plusieurs sortes de bonheurs?
--Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde j'ai eu mille sortes
de bonheurs: enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mère, pendant
qu'il y en a tant qui n'ont ni père ni mère; jeune homme, j'ai eu
le bonheur, à Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupée, quand je
méritais d'en perdre deux; homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager
aux frais du public, et de m'instruire des moeurs et des usages de
tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs.
--Mais, mon brave, tous ces bonheurs ne sont que des fractions
du bonheur, des espèces diverses d'une seule famille; comment
comprenez-vous le bonheur en général?
--Comme il n'y a pas de vagabond en général, je ne puis vous répondre.
Seulement, dans le cours de ma vie, j'ai observé que, pour un homme
bien portant, le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de
lard; que, pour un homme malade, c'était d'être couché tout seul dans
un bon lit à l'hôpital.
--Avec cette vie de privation et d'isolement, vous avez dû être
tourmenté par bien des passions diverses?
--J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant de moi;
j'ai d'abord aimé à la fureur les arbres à fruits et les vignes de
l'automne; j'ai adoré les bouchons et les tavernes; j'ai fait mille
folies pour un peu d'argent; je me souviens d'avoir passé quatre
longues nuits d'hiver à attendre un misérable habit de velours à
boutons de métal; j'ai pensé aller au bagne pour un innocent mulet
dont j'avais escaladé l'écurie. À présent, toutes ces passions sont
bien loin de moi, ajouta-t-il en me volant mon mouchoir dans ma poche,
pendant que je l'écoutais avec admiration.
--Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins dans votre vie,
repris-je d'un ton lamentable et pénétré.
--Il n'est pas de chagrin qui ne cède à un jeu de cartes, reprit-il
avec un sourire, et prêt à me proposer de jouer avec lui.
--Avez-vous eu des amis, brave et digne homme?
--J'avais un ami à dix-neuf ans, je lui ai brisé le crâne pour une
servante de cabaret; j'avais un ami à Bristol, je l'ai fait pendre
pour sauver ma seconde oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai
gagné sa besace, son pain et son passe-port; toute ma vie j'ai eu des
amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il.
--Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'avez-vous vu de plus étonnant
dans vos voyages?
--À Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du
patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brûler un
juif; à Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir à la porte d'un
conspirateur; à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once de trop.
Voilà tout.
--Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par
hasard ce que c'est que la vertu?
--Je n'en sais rien, reprit-il.
--J'en suis fâché, répondis-je; j'aurais beaucoup tenu à votre
définition; et je repris mon air soucieux.
L'instant d'après j'aperçus mon mendiant debout devant moi; il tenait
son bâton d'une main; de l'autre main il fit un geste solennel:
--Maître! reprit-il, pourquoi donc vous désespérer? Si nous ne savons
ni vous ni moi ce que c'est que la vertu, il y a peut-être des gens
qui le savent pour nous; je les interrogerai, si vous le désirez, et
si vous croyez que monsieur le préfet de police le permette.
--Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander à un homme ce
que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse; il n'y a
que cette dernière question qui soit indiscrète.
Le vagabond s'avança au milieu du grand chemin avec la hardiesse d'un
coquin qui se sent soutenu par un honnête homme; le jarret tendu, la
tête haute, l'oeil fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour
montrer un énorme râtelier de trente-deux dents tout au moins.
Sur ces entrefaites, deux hommes passèrent; l'un était un usurier,
et l'autre sa victime:--Qu'est-ce que la vertu? leur cria le vagabond
avec une voix de tonnerre.
--C'est de l'argent à vingt-cinq pour cent, répondit le
premier.--C'est un voyage à Bruxelles, répondit le second; et ils
continuèrent leur chemin.
[Illustration]
Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait continuer;
je lui fis un signe affirmatif; au même instant survenait un autre
voyageur.
C'était un vieil habitant du bagne, qui avait fait son temps et qui
avait encore trente-six francs cinquante centimes à être libre et
vertueux; du reste, fringant et rieur, un homme éprouvé. Le mendiant
l'aborda avec une tendresse toute particulière:--Bon voyage, camarade!
mais, avant de passer outre, savez-vous ce que c'est que la vertu?
--La vertu, mon enfant, c'est une cour d'assises, un jugement, dix ans
de bagne, un bâton d'argousin et deux lettres sur l'épaule, qu'il ne
faut pas renouveler: voilà ce que c'est que la vertu.
--Bien parlé, dit le questionneur; si tu veux te faire voyageur comme
moi, nous ferons commerce ensemble: tu entends trop bien la vertu pour
que je me sépare d'un compagnon tel que toi; et ils partaient en effet
tous les deux, quand un gendarme, accourant de toute la vitesse de son
cheval, leur cria: _Halte là!_--Qu'est-ce que la vertu? crièrent-ils
au cavalier.
--La vertu, reprit l'autre, ce sont de bonnes menottes, une bonne
camisole de force, un bon cachot à triple serrure; et il les chassa
devant lui.
Voilà comment, pour une définition que je cherchais, j'en eus
plusieurs.
Ce qui fit que je restai aussi peu avancé que Caton d'Utique en
personne qui, lui aussi, a donné sa petite définition de la vertu.
[Illustration]
[Illustration]
VIII.
TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE.
Cependant, je venais d'apprendre que la lèpre du coeur égalait toute
autre lèpre en laideur, et qu'aussi bien, puisqu'il nous fallait de
l'horreur à toute force, c'eût peut-être été chose sage de ne pas
s'arrêter aux infirmités physiques. Entre ces deux laideurs, la
laideur du corps et la laideur de l'âme, se trouvait nécessairement la
solution du problème que je m'étais proposé, à savoir, la science du
laid et du difforme. Malheureux que j'étais! cette science me coûtait
cher: elle me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur; d'une
question presque littéraire, elle avait fait d'abord une question
d'amour, puis enfin elle faisait une question de cour d'assises.
J'étais trop avancé pour reculer; j'étais comme un homme qui a
commencé une collection d'insectes; pour la compléter, il se voit
forcé d'adopter les plus hideux.
D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon moi, me
conduire plus sûrement a la connaissance des hommes, que tous les
livres des moralistes. On a fait beaucoup de traités _sur le beau_,
_sur le sublime_, sur la nature morale, et ces traités ne prouvent
rien; on s'est arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait
dû creuser jusqu'au tuf. Que me font vos moeurs de salon dans une
société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses
geôliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses
cabarets et ses spectacles? Ces agents principaux de l'action sociale,
il entrait dans mon plan de les connaître, d'autant plus que je devais
ainsi échapper, au moins pour un instant, à ces tortures du monde
extérieur dont j'avais fait mon étude jusqu'alors.
Je me mis donc à étudier même les espions, ces tristes héros qui
devaient tenir leur place dans mon histoire; j'en ai vu de toutes les
espèces, dans les salons, sur les places publiques, aux carrefours; et
je n'ai jamais été plus surpris que de voir ces gens-là être pères
de famille, sourire à leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir des
amis qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois n'eût pas mieux
fait.
[Illustration]
Un jour, au petit cabaret de la rue Sainte-Anne, je vis entrer un
homme en guenilles, affreux à voir; sa barbe était longue, ses cheveux
étaient en désordre, toute sa personne était souillée. D'où venait-il?
de quel repaire? de quelle caverne? Combien de voleurs avait-il
dénoncés le matin même?--L'instant d'après, je vis ce même homme
sortir décemment vêtu, la poitrine chargée des croix de deux ordres
d'honneur; Monsieur le Comte allait dîner chez un magistrat.
[Illustration]
Cette transformation si subite me fit peur; je pensai en tremblant que
c'était peut-être ainsi que les deux extrémités se touchaient.
Un autre soir, à la fin de la nuit, au commencement du jour, rentrait
chez lui un employé subalterne des jeux publics; il avait pendant dix
longues heures contemplé d'un oeil sec la ruine et le désespoir de
plusieurs familles, et cependant le voilà qui jette son manteau à un
pauvre transi de froid.
Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre cette cruelle
indifférence et cette subite pitié, m'épouvanta plus encore que le
changement à vue de la rue Sainte-Anne.
J'ai vu une femme dans le comptoir d'une loterie; cette femme était
belle et jolie, elle était assise à côté d'un beau jeune homme, et
elle écoutait tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air
indifférent elle vendait à de pauvres ouvriers un papier infâme qui
devait porter leur misère à son comble.
Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me fit soulever le
coeur.
J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, retranchant sans pitié
une pensée, comme s'il ne s'agissait que d'une tête humaine; un homme
ivre et ignoble, qui s'escrimait contre une opinion comme un bon
soldat se battrait contre son ennemi.