_Bon Lapin_, et à cette route monotone de la paix du coeur, de
l'enthousiasme pour les belles actions et pour les beaux ouvrages,
dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur
était vieux comme le premier printemps de ce monde. Quand je me fus
bien corrigé de ma naïveté ridicule, je me mis à envisager la nature
sous un aspect tout contraire; je changeai le côté de ma lunette, et
au même instant, par ce verre grossissant, je découvris des choses
horribles. Ainsi donc chaque matin, quand la tête enfermée dans le
moelleux coton surmonté d'une mèche flottante, et les yeux encore
appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais
à la fenêtre, en ce temps-là, mon regard bienveillant et limpide avait
coutume de n'apercevoir, dans ce premier mouvement d'une ville qui
s'éveille, qu'une paix encore innocente; j'interrogeais le vaste hôtel
dont les larges portes s'ouvraient à peine; je soulevais par la pensée
ses doubles rideaux blancs et rouges; je me figurais, sur l'éclatant
tapis d'Aubusson, la jolie pantoufle jaune, le beau châle jeté sur le
sofa, et dans ce lit somptueux quelque jeune duchesse de la cour de
Charles X, plongée dans un sommeil souriant comme elle, et retenant
par ses blanches ailes le songe si court de sa nuit d'été. Cinq étages
plus haut, dans la mansarde... dans le nuage! c'était une jeune fille,
quelque bel enfant trouvé de l'amour et du hasard, une grisette, pour
tout dire. Elle se levait en chantant comme l'oiseau que frappe le
soleil; et même sans passer un jupon, tant pis pour qui regarde! elle
se met à sa toilette du matin, sur sa fenêtre. Quand ses innocentes
ablutions étaient faites, faites en riant, comme la grisette fait
toutes choses, elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne
aux dents inégales; elle couvrait sa jolie tête du bonnet rond de la
lingère, et après avoir salué sa beauté, une dernière fois, dans un
fragment de miroir, elle se rendait gaiement à l'ouvrage. Dans la
rue, glissait d'un pas réservé et modeste le vieux célibataire, pauvre
homme courbé sous l'âge et sous sa liberté; un pot fêlé à la main,
il était en quête de son déjeuner de chaque jour. Il fallait voir
son petit oeil gris s'animer au seul aspect de la jeune femme de
chambre, coquette charitable qui faisait à ce bon homme l'aumône d'un
regard. Cependant la vieille laitière, en suspens au milieu de ses
pratiques, était flanquée de sa petite charrette et de son gros chien;
puis un mendiant, vert encore, flatteur de toutes les cuisines,
et rassurant par sa bonne mine ceux qu'aurait pu attrister sa voix
plaintive, recueillait une abondante aumône; et dans le lointain, la
pauvre fille du hasard et de la joie, pâle, vagabonde, ruinée, l'habit
en désordre, rentrait furtivement dans sa demeure honteuse, pour y
déplorer le jeu fatal de la nuit, un jeu dont elle a été la dupe,
car elle a joué autre chose que ses baisers. Chaque matin j'avais une
heure de ce plat bonheur; après quoi j'arrosais mes oeillets, je
taillais mes roses, j'arrangeais mes jardins, je parais mes domaines,
je taillais les hautes futaies de ma fenêtre, tout en lisant quelque
vieux chef-d'oeuvre des anciens temps. J'étais donc, à tout jamais,
et pour le reste de mes jours, un homme incomplet, un homme perdu, un
homme sans poésie, si je ne m'étais pas avisé à temps de ma duperie,
si je n'avais pas rencontré la jeune Henriette sur un âne, et,
l'instant d'après, cet âne sous du fumier.
[Illustration]
[Illustration]
À quoi tiennent les choses! Quand, après de violents combats avec
moi-même, j'eus renoncé à mes douces joies du matin, à ma fenêtre,
à mes roses, à mes oeillets, à ma naïve contemplation, aux
chefs-d'oeuvre des grands siècles; quand je me fus bien persuadé
que l'adultère habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se
livrait au premier venu qui voulait la mener danser à la barrière; que
ce célibataire à la crème n'avait jamais été qu'un pauvre égoïste dont
la politesse était encore de la bassesse; que cette femme de chambre,
élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait son plus
jeune fils; que tous ces vils marchands se levaient de si grand
matin pour falsifier leurs drogues et qu'ils faisaient l'aumône par
superstition, je me mis à chercher quelque chose qui pût remplacer mon
beau rêve matinal, et j'allai au Palais-de-Justice,--à midi:--c'est
le bon moment. Un avocat monte le large perron, un autre avocat le
descend,--orateurs imberbes, à l'air affairé et n'ayant rien à faire;
des magistrats que l'ennuie cloue sur leurs siéges, des huissiers à la
voix glapissante, de lourdes charrettes chargées d'accusés; malheureux
qui jouent leur vie ou leur liberté sur l'éloquence du premier venu!
J'en vis tant, que du sanctuaire de la justice j'admirai tout au plus
la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et ce faisant, je me
figurai, devant cette grille, quelque jeune forgeron attaché au poteau
infamant pour avoir volé un morceau de fer; hélas! le voilà qui se met
à songer que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille
en fer il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune
famille;--au plus fort de ses regrets, le misérable est arrêté tout à
coup par un froid subit sur l'épaule, suivi d'une douleur cuisante et
d'une infamie éternelle!
[Illustration]
Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs. C'est une véritable guirlande
qui tient enchaînées, par un lien d'oeillets, de myrtes et de roses,
les deux rives de la Seine; c'est le rendez-vous de tous les amateurs
de la nature à bon marché: là, sans contrat, sans notaire, sans
enquête, vous achetez une terre, un verger, un jardin que vous
emportez triomphant dans vos bras;--des renoncules, de pâles lauriers,
de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites à la
jaune corolle, des oeillets s'élargissant sur le carton; quel
appui pour la belle fleur, une carte à jouer, une de ces puissances
infernales de trente et quarante, qui vous envoient un homme aux
galères ou au fond de l'eau! Le quai aux Fleurs m'attriste, maintenant
que je le regarde de plus près. À deux pas du gibet, sur le chemin de
la Grève, vis-à-vis la _Gazette des Tribunaux_, bordé d'huissiers, de
recors, d'avoués, de notaires,--sans compter, au fond de chaque pot,
l'essence de chaux qui rend la fleur plus brillante, et qui la tue.
Ainsi ils font mentir même la rose.
Voilà comment tout se dénature, grâce à cette rage d'être _vrai_.
La vérité tant recherchée par les faiseurs de poétiques est une
effrayante chose; je la compare à ces larges miroirs destinés à
l'Observatoire. Vous approchez en toute assurance, et déjà vous vous
commencez à vous-même un gracieux petit sourire, mais soudain vous
reculez d'épouvante à l'aspect de cet oeil sanglant, de cette peau
sillonnée, de ces dents couvertes de tartre, de ces lèvres gercées;
toute cette horreur qui sent la vieillesse, c'est pourtant votre plus
beau et plus blanc visage de jeune homme: que ceci vous apprenne à ne
pas regarder même votre brune jeunesse de trop près.
Mes affreux progrès dans le vrai n'avaient été que trop rapides;
bientôt je n'eus plus sous les yeux qu'une nature contrefaite. Mon
inflexible analyse se glissait en tous lieux et sous toutes choses,
déchirant effrontément les vêtements les mieux taillés, brisant le
moindre lacet, dévoilant à plaisir l'infirmité la plus cachée; et dans
sa maligne joie elle s'estimait heureuse de trouver tant d'exceptions
dans le beau.--En vérité, m'écriais-je tout bas, crois-tu donc qu'il
y ait en ce monde quelque chose de beau et quelque chose de vrai?
le laid et le mensonge, à la bonne heure! et encore sont-ils de
très-moderne découverte. Ainsi pensant, j'allais aux Quinze-Vingts, et
je me bouchais les oreilles à cette musique d'aveugles; j'allais aux
Sourds-Muets, et je fermais les yeux à cette métaphysique de sourds;
j'allais dans les maisons d'orthopédie, et je pensais amèrement que
toutes ces déviations vertébrales seraient bientôt assez dissimulées
pour que j'y pusse être pris, moi le premier: alors je me représentais
mon étonnement et mon effroi, quand, dans le délire légitime de mes
noces, voulant embrasser ma jeune compagne, soudain je sentirais
ses reins menteurs s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille
disparaître, et qu'à la place de cette élégante beauté, je ne
trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait.
J'ai étudié entre autres laideurs, un beau jour de conscription, les
défenseurs de la patrie. On les avait dépouillés de tout vêtement, et
ils exposaient, à qui mieux mieux, en s'en vantant, comme le riche se
vante de sa fortune, toutes leurs infirmités cachées, pour échapper à
la gloire. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises
trouées; quelques-uns, c'étaient les plus élégants, n'avaient pas
de chemise, et sous ces haillons des corps si laids! des regards si
misérables! Un homme était là qui les toisait, les étudiant avec moins
de soin qu'on ne ferait un cheval de coucou! Pauvre race humaine! race
perdue. L'âme s'en est allée d'abord, le corps ensuite. Et il faut que
la gloire se contente de ces cadavres-là!
Et quand venait le soir, je retrouvais mon atroce joie; je sortais
seul, et à la porte des théâtres, je voyais des malheureux s'arracher
une place pour applaudir un empoisonneur ou un diable, un parricide
ou un lépreux, un incendiaire ou un vampire; sur le théâtre, je voyais
circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre métier que d'être tour
à tour brigands, gendarmes, paysans, grands seigneurs, Grecs, Turcs,
ours blancs, ours noirs, tout ce qu'on voulait qu'ils fussent; sans
compter qu'ils exposaient sur ces planches malsaines, leurs femmes et
leurs petits enfants et leur vieil aïeul; sans compter qu'ils avaient
de la vanité! Ce plaisir dramatique, soulevé par de pareils agents,
me répugnait; mais il entrait dans mon système d'observer l'ignoble
s'amusant, riant, vivant, ayant des théâtres, des comédiens, des
comédiennes, et des hommes d'un génie fait tout exprès pour lui
distiller le vice et l'horreur.
[Illustration]
Après quoi, je parcourais ces magnifiques boulevards d'un bout à
l'autre; ils ont pour point de départ une ruine, la Bastille; ils
aboutissent à une autre ruine, une église inachevée. J'observais dans
ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord, à commencer
seulement à la Bastille, elle semble essayer ses forces, elle est
timide encore; elle se fait en petit, commençant par quelque jeune
enfant qui chante une chanson obscène pour divertir les hommes du port
et les commis de l'octroi. Vous avancez, la femme vénale change de
face: le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet sans rubans,
le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la
muraille, comme s'il s'agissait d'éviter un pestiféré. Plus loin, la
dame est parée, à demi nue, en cheveux, elle a des refrains chantés
faux, une voix enrouée, elle laisse après elle une épaisse traînée
de musc et d'ambre: c'est le vice à l'usage des amateurs les plus
avancés. Un degré de plus, et voilà que nous avons un beau châle
de cachemire, et que nous allons en fiacre; louez une place à
l'avant-scène du Gymnase, vous aurez presqu'à vous tout seul, pour
vingt-quatre heures, les trente-six ans et le cachemire; oui, mais
aussi, étudiant, mon bel ami, vous serez ruiné pour tout le trimestre.
[Illustration]
Puis enfin, faites silence, et si vous êtes sage, tenez votre coeur
à deux mains. Il s'agit cette fois d'une espèce de grande dame qui
sera difficile à dompter. Voyez vous, dans un lointain équivoque, tout
rempli de riches présents, de trahisons, de billets doux et de tendres
soupirs, la maîtresse du grand seigneur, une femme dressée de longue
main, qui est jeune et belle, séduisante et parée; que vous dirai-je?
une danseuse de l'Opéra ou quelque ingénuité du Théâtre-Français. Ah!
cette femme ne serait pas si recherchée si elle n'avait pas chaque
soir un habit et un visage de rechange; si elle n'était pas mêlée
incessamment à toutes sortes de passions menteuses, si tout le
parterre haletant n'était pas là pour lui dire: _Je t'aime!_ Et dans
son orgueil l'amant de cette femme répond au parterre: _Aimez-la, mais
c'est moi qu'elle aime!_ Insensé! comme si la femme de théâtre aimait
jamais autre chose que le parterre! Vivat! à cette heure, sept heures
du soir, dans tout Paris la prostitution est la reine de la ville: aux
coins des rues, une vieille femme met en vente sa propre fille; à la
porte des loteries, de vieilles femmes prostituent même le hasard.
Levez la tête; tout cet éclat, d'où vient-il? Il s'exhale des maisons
de jeu et de débauche. Tout au bas de cette tour, un homme fabrique de
la fausse monnaie; à cet angle obscur, une femme égorge son mari, un
enfant vole son père. Écoutez: quel bruit affreux! un bruit massif
vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine; ô misère!
ce noyé-là, était peut-être un jeune homme! Passez votre chemin et
soyez sans inquiétude: rien ne se perd dans les ténèbres et dans les
flots.
[Illustration]
Et voilà comment, de ces sensations incomplètes et de cette horreur
bâtarde, infortuné! je tombai dans cette affreuse vérité qui,
semblable à la tache d'huile, allait s'étendant toujours.
[Illustration]
[Illustration]
IV.
LA MORGUE.
J'avais beau m'abandonner corps et âme à ces horribles distractions,
j'avais beau dénaturer toutes choses sans pitié ni miséricorde, faire
du beau le laid, de la vertu le vice, du jour la nuit, c'était en
vain; plus mes progrès dans l'horrible étaient rapides, et plus je me
sentais découragé et malheureux. Il me restait toujours, au fond de
l'âme, je ne sais quel regret, sinon un remords. À la vie nouvelle
que je m'étais imposée il manquait un but, une héroïne; il manquait
la jeune fille de Vanves.--Par un malheur inespéré, je la retrouvai
un matin au détour de la rue Taranne, près de la fontaine, où elle
regardait couler l'eau. Sur sa tête vous eussiez vainement cherché
l'honnête chapeau d'une paille fanée, sur ses joues le coloris et
l'animation des beaux jours, sur ses deux bras le hâle vigoureux de la
santé et du soleil. Toutefois, c'était bien la jeune fille de Vanves;
la voici telle que la ville nous l'a faite:--des gants sales, de vieux
souliers, un chapeau neuf, une robe étriquée, une collerette à petits
plis passés à l'empois; moitié richesse et moitié misère! C'était
Henriette! Elle marchait avec une dignité compassée; bien qu'elle
s'arrêtât à tous les magasins de modes et partout où il y avait
quelque chose à voir, elle avait cependant l'air d'une femme qui
veut aller vite; mais quoi! le moment présent était plus fort que sa
volonté. Du reste, son air modeste, sa démarche décente, la réserve un
peu maniérée dont était empreinte toute sa personne, me firent juger
que déjà et sans retour le vice avait passé par là.
[Illustration]
Je la suivis. Elle marchait d'un pas tantôt lent, tantôt rapide;
tantôt regardant, tantôt regardée; jamais étonnée, jamais émue. Elle
arriva ainsi tout au bas de la rue Saint-Jacques. La foule assiégeait
la porte d'une maison d'assez pauvre apparence où se faisait une
invasion par _autorité de justice_; les spéculateurs remplissaient
cette maison. De chaque côté de la rue se voyait étalé l'attirail
ordinaire des commerçants ambulants: quelques miroirs tout neufs, de
vieux livres de messe; les plus sales outils de la vie matérielle;
quelques tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux; il s'agissait
d'un pauvre diable arrêté pour dettes et dont on faisait vendre tous
les meubles, ces meubles de nulle valeur, si précieux pour lui, ce
pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit
de noces, la table de bois blanc sur laquelle il écrivait ses livres,
le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'mère, le portrait qu'il fit
de sa femme avant que cette femme adorée ne suivît son séducteur à
Bruxelles, ces bonnes gravures fixées sur le mur avec des épingles:
tout cela se trouvait sous la main de la justice. La justice était
représentée par une voix criarde et par d'autres voix en faux-bourdon
qui mettaient aux enchères. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui
était suspendu dans sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme
dont personne ne voulut pour rien; son chien et son enfant restaient
dans un coin sans que la justice songeât à eux! Il fallut une heure,
tout autant, pour dépouiller ce malheureux dans les formes;
personne ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verroux de
Sainte-Pélagie, à ces cinq ans de prison qui devaient le rendre à
une vie sans asile, à une liberté sans ressources, à cet enfant...
personne, pas même la jeune Henriette! Je l'observai longtemps; mais
sa curiosité était sans intelligence et sans pitié; dans tous ses
traits je ne pus découvrir un seul mouvement de compassion, rien
de l'âme; elle sortit de cette misère comme on sort d'un spectacle
gratis, tout en relevant dans les airs ses larges manches; à vingt pas
de là elle s'arrêtait de nouveau vis-à-vis la préfecture de police, où
deux recors entraînaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour
mendier.
[Illustration]
Jusqu'à ce jour fatal, ce mendiant avait été le plus heureux des
mortels; il avait mendié toute sa vie; son bisaïeul, son aïeul, son
grand-père, son père, tous ses ascendants paternels et maternels
étaient fils et petits-fils légitimes et illégitimes de mendiants.
La mendicité était le domaine à jamais substitué de cette famille de
pairs de la borne. Notre homme, à peine âgé de quinze jours, mendiait
déjà sur le sein de sa mère. À deux ans il tendait sa petite main aux
passants, tranquillement assis sur les degrés du Pont-Neuf, entre une
cage remplie de chiens et une marchande de décrets républicains. Jeune
homme, il avait eu le talent d'être assez contrefait pour se dérober
à la gloire militaire de l'Empire; il mendiait alors au nom de la
royauté perdue et des malheurs de notre antique noblesse. Quand la
royauté nous fut rendue, il se fit soldat mutilé d'Austerlitz et
d'Arcole, il tendit la main au nom de la gloire française et des
revers de Waterloo; de sorte que jamais la pitié publique ne lui avait
manqué. L'histoire contemporaine était pour lui une source inépuisable
d'abondantes charités et de respectueuses aumônes. Quand son impôt
quotidien était prélevé, il restait immobile sur quelque place
publique, se moquant intérieurement de la course empressée de tant
d'hommes qui se dirigent vers un but inconnu, et qui courent, à
perdre haleine, après je ne sais quel bonheur qu'il avait trouvé si
facilement en restant toujours à la même place. Il était fier de sa
vie à l'égal d'un savant du quinzième siècle; véritable sage en effet,
il avait deviné le bonheur qui était à sa portée; du reste, servant
l'État de tous ses moyens, enrichissant sa patrie à sa manière,
à force de donner à l'impôt indirect; car le matin il se livrait
volontiers à de longues et intéressantes libations, bien faites pour
plaire à l'octroi municipal. À midi, quand le soleil était beau,
l'air calme et pur, une pipe courte et noire à la bouche, il aimait
à s'enivrer des vapeurs du tabac, à s'environner des riantes images
d'une ondulante fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs,
pour l'ordinaire de ses repas, il ne se servait que de viandes salées,
il soutenait avec raison qu'il était le plus utile citoyen de la
France, puisqu'il était un de ceux qui usaient le plus de vin,
de tabac et de sel, les trois denrées les plus profitables à un
gouvernement représentatif. Ce qui n'était pas trop mal raisonner.
[Illustration]
[Illustration]
Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais il serait
logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir besoin de mendier.
Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt de mendicité; sa figure
était sereine encore, son attitude était calme, il avait une noble
tristesse; et comme, après tout, il s'agissait pour lui de la liberté,
j'en eus pitié. Henriette détourna les yeux avec indifférence et elle
reprit sa course; je la suivis, elle s'arrêta à la Morgue.
La Morgue est un petit bâtiment carré, placé comme en vedette
vis-à-vis un hôpital; le toit forme un dôme revêtu d'herbes marines et
d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit
la Morgue de très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs
et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu librement, mort ou vif,
à toute heure de la nuit et du jour; la porte basse en est toujours
ouverte; les murs suintent; sur quatre ou cinq larges dalles noires,
les seuls meubles de cette caverne, sont étendus autant de cadavres;
quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames
nouveaux, il y a deux cadavres par chaque dalle. On n'en comptait que
trois ce jour-là: le premier était un vieux manoeuvre, qui s'était
écrasé la tête en tombant d'un troisième étage, au moment de finir sa
journée et d'aller en recevoir le faible salaire. Il était évident que
ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop
faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit
était pour elles un délicieux rendez-vous de divertissement et de
bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait
laissés et élevés le vieillard, aucun d'eux n'avait voulu reconnaître
son père, pour éviter les frais de sépulture. À côté du pauvre maçon,
un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une comtesse de la rue du
Helder, était étendu, à demi caché par un cuir noir et gluant qui
voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait,
oubliant la leçon et la férule du maître d'école; au-dessus de sa tête
étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée,
souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait
son goûter. Sur la pierre du milieu, entre l'enfant et le vieillard,
moisissait le corps d'un beau jeune homme déjà saisi par le violet
de la mort. Henriette s'arrêta devant cette pierre funèbre, et, sans
changer de couleur, se dit à elle-même à demi voix:--_C'est bien lui!_
[Illustration]
Et en effet, le malheureux insensé! le croiriez-vous? il s'était
tué pour cette femme. Il avait été dans les mains de cette femme le
premier jouet de sa beauté, et elle l'avait brisé comme fait l'enfant
à qui chaque lendemain rend le jouet brisé la veille. Il y a toujours
ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux dont elle abuse sans
pitié, sans miséricorde, sans reconnaissance, et bien souvent
c'est celui-là même qui l'aurait le plus aimée. Ainsi avait fait ce
malheureux suicide. Il avait rencontré cette femme, et il l'avait tout
d'un coup trop aimée, comme on aime. Pour elle il avait oublié son
gothique manoir, son vaste comté, son bel avenir à la Chambre des
Pairs d'Angleterre, son nom, que l'Amérique ne prononce pas sans
baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Charlot! Il
l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous ces formes si pures
il avait cru trouver une âme! L'âme s'était enfuie, et lui, il était
mort. Elle ne dit donc pas autre chose que ces mots:--_C'est lui!_ et
désormais, bien assurée d'être enfin délivrée de ce grand amour et de
cet immense dévouement, elle parut respirer plus à l'aise!--Il ne sera
plus là pour l'aimer, Dieu merci! Comme elle allait pour sortir de
la Morgue, deux hommes encore jeunes se présentèrent sur le seuil de
cette porte; celui-ci avait l'air empesé d'un valet de bonne maison:
ce n'était rien moins qu'un savant précoce; on eût pris celui-là pour
un grand seigneur: c'était le domestique du noyé.
Au premier coup d'oeil il reconnut son maître: ils avaient eu, sinon
la même mère, tout au moins la même nourrice, la même enfance, la même
jeunesse; ils s'attendaient à mourir toi aujourd'hui et moi demain;
ils étaient presque deux frères; si bien que lui, le valet, il
n'aurait pas voulu être le maître, tant il aimait son frère! Il alla
se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur
muette, pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui
fut pendant un temps la nation française, avait l'air de ne rien
comprendre à ce silencieux désespoir.
Ce jour-là c'était la fête patronymique du gardien de la Morgue;
sa famille et ses amis s'étaient réunis autour de sa table; on lui
chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la
commune ivresse; seulement, de temps à autre il levait le rideau rouge
de la salle à manger, comme pour voir si l'on ne venait pas voler ses
morts.
Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant de
l'Anglais:--Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il.--Mon
maître! revoir mon maître! s'écriait le malheureux.--Oui, votre
maître, lui-même, le geste à la main, le sourire à la lèvre, le regard
dans les yeux, le voulez-vous? À ces mots, vous eussiez vu sur la
figure de l'Anglais épouvanté, un air d'incrédulité inquiète et
malheureuse qui l'eût fait prendre, lui aussi, pour un homme de
l'autre monde.--Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre
à neuf heures, et je vous tiendrai parole.--Il prit en tremblant
l'adresse qu'on lui présentait, et, comme vaincu par tant d'assurance
et par cette promesse solennelle, il répondit:--J'irai. En même temps
l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous eussions agi de concert,
nous sortîmes tous les trois de la Morgue.
À peine sorti, je m'avançai vers le faiseur de miracles; je ne pensais
plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qui devait revivre
le soir même.--Monsieur, dis-je au jeune homme avec assurance,
oserais-je vous prier de m'admettre ce soir à la résurrection que vous
avez promise tout à l'heure?--Très-volontiers, Monsieur, répondit-il;
et comme il pensait qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers
elle pour l'inviter à la fête de ce soir; mais Dieu sait comment cette
aimable invitation fut formulée!--Pour moi, à la seule idée de ce que
j'allais voir, les cheveux me dressaient sur la tête.--Courage donc!
m'écriai-je; allons, maintenant tu vas jouer avec les cadavres!--Voilà
un grand pas de fait dans l'horreur!
[Illustration]
[Illustration]
V.
LA SOIRÉE MÉDICALE