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[Illustration]
L'ANE MORT
PAR JULES JANIN.
ÉDITION ILLUSTRÉE
PAR TONY JOHANNOT.
Paris,
ERNEST BOURDIN, ÉDITEUR
51, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.
1842.
[Illustration: Portrait de l'Auteur en regard du frontispice.]
[Illustration: Frontispice]
PRÉFACE.
La présente histoire n'est pas écrite par un de ces auteurs qui
refusent à la Critique le droit d'interroger un écrivain sur son
oeuvre, et de lui demander, avant que de lire son livre:--À quoi
bon tel sujet? pourquoi ce héros? d'où vient-il? et enfin, où donc me
conduisez-vous?
Au contraire, l'auteur reconnaît à la Critique son droit
imprescriptible de complète interrogation, et il le reconnaît dans son
entier; seulement il se permet de trouver que, dans bien des cas, la
question: où allez-vous? qui êtes-vous? que demandez-vous? est des
plus embarrassantes.--À de pareilles questions, l'auteur ne saurait
que répondre, en vérité.
Cependant il n'ignore pas que même, critique à part, il y a dans le
monde une race oisive et redoutable d'innocents gentilshommes qui
ne savent pas d'autre occupation que celle de vous interroger à tout
propos; ces gens-là vous les trouverez en tous lieux, sous la forme
inquiétante d'un point d'interrogation?--hommes d'autant plus gênants,
qu'ils peuvent vous être fort utiles, car, pour si peu que vous
soyez dociles à leurs questions, pour un rien, ils vous suivent
très-volontiers partout où vous voulez les conduire. Ces braves gens
suivront, tête baissée, votre imagination vagabonde, comme autant de
moutons de Panurge; ils lui tiendront l'étrier au besoin; seulement
il est bien entendu que si vous tenez à en être applaudi longtemps
et suivi longtemps, il est absolument indispensable que vous leur
expliquiez au préalable le _qui?_ le _quoi?_ le _où?_ le _pourquoi?_
le _comment?_ et le _quand?_ de votre livre; et, je le répète, par la
littérature qui court, rien n'est plus difficile que ces explications
au préalable.
Je sais, il est vrai, aussi bien que personne, qu'à son premier voyage
dans le domaine des inventions, il serait facile à un écrivain peu
timoré d'aborder ces gentilshommes le chapeau à la main; puis, avec
l'humilité d'une préface du dix-septième siècle ou d'un couplet final
de vaudeville moderne, on pourrait leur promettre effrontément de les
conduire à Séville ou à Londres, au Kremlin ou à Saint-Pierre de Rome,
par les plus beaux sentiers, les mieux connus et les plus frayés, et
alors, les honnêtes gens qu'ils sont, ils vous suivraient, et sans nul
doute, tout d'abord, les yeux fermés.
Mais ce n'est pas tout que d'entreprendre un voyage, il faut
l'achever. Que le plus malheureux coucou de Saint-Denis me charge
pour la vallée de Montmorency ou pour les eaux d'Enghien, et qu'il me
dépose au milieu de la route poudreuse de Pontoise, j'imagine que je
serai fort mécontent. De même si, après vos belles promesses, au lieu
de jeter votre lecteur dans quelque ville morte de l'Orient, au milieu
de ces palais et de ces sphinx contemporains de Sésostris, vous lui
faites passer la nuit dans quelque misérable auberge mal servie par
une vachère en haillons, à la lueur d'une lampe enfumée, vous verrez
si vous le trouverez disposé à vous suivre une seconde fois.
D'où je conclus, à coup sûr, qu'à cette première question que la
Critique adresse nécessairement à un livre nouveau: _où allez-vous?_
c'est non-seulement pour l'auteur un devoir de répondre, mais encore
une bonne précaution à prendre, un passe-port qui peut lui être d'une
grande utilité plus tard, dans cette route si incertaine, si mal
entretenue, si obscure, de la faveur populaire.
Ainsi fais-je aujourd'hui; cependant c'est à peine si je sais moi-même
ce que c'est que mon livre;
Si, par exemple, je n'ai fait là qu'un roman frivole,
Ou une longue dissertation littéraire;
Ou bien encore un sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de mort;
Ou même une histoire personnelle;
Ou, si vous aimez mieux, quelque long rêve commencé dans une nuit
d'été lourde et chaude, achevé au milieu de l'orage.
Quoi qu'il en soit, mon livre est fait; le voici: maintenant, à la
grâce de Dieu et du lecteur!
À peine sorti de ma retraite, mon oeuvre à la main, j'ai rencontré
tout à coup la Critique, cette capricieuse déesse dont on parle en
sens si divers; je l'ai reconnue à son air ennuyé; dès le premier
abord, elle a été impitoyable à mon égard; c'était pourtant la
première fois qu'elle me voyait.
Elle a commencé par me demander si j'étais un poëte; et lorsque dans
toute l'humilité de mon âme je lui eus répondu que non-seulement je ne
l'étais pas, mais que je ne l'avais jamais été, elle est devenue plus
affable; seulement elle m'a conseillé de prendre un air plus grave et
moins content de moi-même, et surtout de me couvrir d'un manteau plus
prosaïque pour le voyage périlleux que je voulais accomplir.
Après quoi elle a voulu savoir le nom de mon oeuvre; quand elle a su
que je l'avais intitulée: _l'Ane mort et la Femme guillotinée_[1],
son front est redevenu sévère; elle a trouvé que ce n'était là qu'une
bizarrerie usée, sans vouloir comprendre que je n'avais pas trouvé de
titre plus exact.
[Note 1: Cette fois, arrivé à la septième édition, l'auteur a fait
disparaître ce second titre du frontispice de son livre, et il pense
qu'il a bien fait.]
Elle a repris son air affable quand je lui ai juré sur mon âme et
conscience que, malgré ce titre bizarre, il ne s'agissait rien moins
que d'une parodie; que le métier de loustic littéraire ne convenait
nullement à mon caractère et à ma position; que j'avais fait un livre
sans vouloir nuire à personne; que si mon livre était par malheur une
parodie, c'était une parodie sérieuse, une parodie malgré moi, comme
en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent pas
plus que moi-même je ne m'en suis douté.
Mais tout à coup son visage redevint sombre et soucieux quand, forcé
de lui répondre de nouveau, je lui expliquai que j'avais écrit de
sang-froid l'histoire d'un homme triste et atrabilaire, pendant que
dans le fait je n'étais qu'un gai et jovial garçon de la plus belle
santé et de la meilleure humeur; que je m'étais plongé dans le sang
sans avoir aucun droit à ce triste plaisir, moi qui, de toutes les
sociétés savantes de l'Europe, ne suis encore que membre très-innocent
de la société d'Agronomie pratique qui m'a fait l'honneur, il y a
deux mois, de m'admettre dans son sein, le jour même où M. Etienne fut
reçu.
Cet air fâché de la Critique me fit grand mal; je vis renaître le
sourire sur ses lèvres quand, pour m'excuser de l'affreux cauchemar
que je m'étais donné à moi-même, je lui racontai que pour n'être pas
la dupe de ces émotions fatigantes d'une douleur factice, dont on
abuse à la journée, j'avais voulu m'en rassasier une fois pour toutes,
et démontrer invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est
d'une fabrication facile comme la grosse terreur. Dans ce genre, Anne
Radcliffe, si méprisée aujourd'hui, est un véritable chef de secte.
Bien longtemps avant le cabinet d'anatomie de Dupont, elle avait
deviné les pustules sanguinolentes et les écorchés en cire; nous
n'avons fait que creuser plus avant à mesure que nous avons mieux
appris l'anatomie. J'ai voulu profiter comme les autres des progrès de
la science; au lieu de tailler ma plume avec un canif, je l'ai taillée
avec un scalpel, voilà tout.
Puis la Critique me prit en grande pitié quand je lui expliquai par
quels efforts incroyables j'étais arrivé à l'horrible, quelle peine je
m'étais donnée pour mêler quelque chose de moi à mon atroce fable. Sa
pitié alla jusqu'aux larmes quand elle sut que le coeur et l'âme
de mon héroïne n'étaient peut-être qu'une triste réalité, et que mon
livre était non-seulement une étude poétique que j'avais voulu faire,
mais encore les mémoires exacts de ma jeunesse: elle n'eut presque
plus la force de me gronder.
Toutefois elle s'emporta violemment lorsqu'au milieu de tous ces
récits et au plus fort de tout ce fracas de style qui lui plut d'abord
et qui finit par la fatiguer, la Critique ne trouva pas une idée
morale, pas un mot qui allât au-delà du fait matériel; rien, au milieu
de tant de descriptions complètes, que des formes et des couleurs;
tout ce qui fait le monde physique, rien de l'autre monde, rien
de l'âme; elle fut prête un instant à s'éloigner de mon livre avec
dédain.
Comme c'était là le reproche qui m'était le plus sensible et le défaut
dont je rougissais le plus, intérieurement, je tombai aux pieds de mon
juge, et, tout tremblant, je lui expliquai comment ce vice dans mon
livre n'était pas le vice de mon coeur; comment il appartenait
entièrement au genre que j'avais voulu exploiter; comment mon but
aurait été tout à fait dépassé si j'avais parlé d'autre chose que
des choses qui tiennent aux sens; et à ce propos j'invoquai la poésie
descriptive, telle qu'on l'a faite depuis M. Delille jusqu'à nos
jours, et je parvins à faire comprendre à mon juge qu'il fallait
accuser de cette sécheresse le genre d'émotions auxquelles je m'étais
livré dans un moment de désespoir, pour n'y plus revenir, n'en doutez
pas.
Ici la conversation devint amicale et plus intime entre moi et mon
juge. Je n'étais ni un chef de secte ni un séïde littéraire; j'étais
un de ces simples écrivains qui vont où ils peuvent, qui ne font pas
école, qui n'engendrent pas de schismes, dont on s'occupe quand on a
le temps, et qui ont autre chose à faire eux-mêmes que de pousser
à une renommée à laquelle d'ailleurs ils ont la bonne foi de ne
prétendre pas.
Nous eûmes donc, la Critique et moi, une grande dispute sur ce qu'on
appelle _la vérité dans l'art_. Je lui expliquai que, dans le système
moderne, le vieil Homère n'aurait pas pu arriver à cette espèce de
vérité, par la seule raison qu'Homère était aveugle. Qu'en effet (je
parle toujours dans le système moderne), il fallait voir avec les yeux
du corps bien plus qu'avec les yeux de l'esprit, pour être dans le
vrai; que lorsqu'on avait vu il fallait dire ce qu'on avait vu, tout
ce que l'on avait vu, rien que ce qu'on avait vu; que l'art était
là tout entier; que Milton en a menti quand il a déchaîné son armée
d'anges et de diables; que le Tasse en a menti quand il a élevé dans
les airs l'élégant palais d'Armide; que toute la poésie épique en a
menti en masse quand elle s'est lancée dans le monde invisible, et
qu'enfin il n'y avait de vrai que _la Pucelle_ de Voltaire et le
_Charnier des Innocents_.--La Critique m'écoutait comme si elle eût
entendu parler un fou.
Et pour preuve, je lui racontai l'histoire d'une tête coupée dans le
Sérail, et le Grand-Seigneur montrant à un peintre français comment
les veines d'un homme décapité se resserrent au lieu de se dilater.
Avant ce terrible mahométan tous les peintres qui avaient représenté
la décollation de saint Jean-Baptiste, Poussin lui-même, en avaient
donc menti par la gorge de leur martyr!
D'où il suit, encore une fois, qu'avant de parler d'une chose, il faut
la voir de ses yeux, la toucher de ses mains. Vous parlez d'un mort,
allez à l'amphithéâtre; d'un cadavre, déterrez le cadavre; des vers
qui le rongent, ouvrez le cadavre. Si, par hasard, vous trouvez
que c'est là rétrécir singulièrement le monde poétique, que de le
renfermer dans les étroites limites de vos cinq sens, de le rapetisser
assez pour qu'il tienne dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel
puisse l'embrasser tout entier, on vous répondra qu'à cet inconvénient
dans le vrai, il existe un remède, la description. Maintenant qu'il
vous est défendu d'avoir la vue très-longue et en même temps de vous
servir du télescope, la loupe vous reste; ainsi armé, vous serez
l'homme des infiniment petits; vous serez le poëte, ou, ce qui revient
au même, l'anatomiste des détails; votre domaine, pour être ainsi
rétréci, n'en sera pas moins un vaste domaine. Allons donc! Vous
passiez autrefois de la masse aux détails, de la façade aux corniches,
du tout à la partie; aujourd'hui la marche est changée. Une ruine
imposante s'élève là-haut au sommet de cette montagne; si vous voulez
la bien voir, commencez par étudier ce petit fragment de pierre; cette
pierre s'est détachée de cette petite fenêtre à ogives qui éclairait
la vieille chapelle du château; la chapelle touche aux tourelles, les
tourelles touchent à la place d'armes... si bien que voilà tout un
monde retrouvé à propos de ce fragment; vous n'avez plus qu'à grimper
ainsi quelque temps, du grain de sable au rocher, pour atteindre cet
homme à _festons_ et à _astragales_, dont se moquait Despréaux.
Vous voyez que ceci n'est pas une nouveauté déjà si nouvelle, et
que dans la poésie moderne tout se compense: le tout par l'unité, le
monument entier par un fragment brisé, les faits par la parole, la
pensée par la description, le drame par le récit, la poésie par la
prose, l'imagination par le coup d'oeil, le monde moral par le monde
physique, l'infini par le fini, l'_Art poétique_ par la préface du
premier venu.
J'ai donc usé de mon droit de nouveau venu et de la nouvelle charte
poétique, en mettant le rien à la place du quelque chose; et si par
hasard, même de ce néant où je me suis placé, je rencontrais quelque
possesseur jaloux qui, avec la hardiesse du premier occupant, vînt
me dire: _Ote-toi de mon chaos!_ comme Diogène disait à Alexandre:
_Ote-toi de mon soleil!_ je représenterais humblement à ce maître
du vide, qu'il a tort de se mettre ainsi en colère; que le chaos
appartient à tout le monde, surtout quand il n'y a plus que du chaos;
que pour être le premier qui se soit logé dans ce je ne sais quoi sans
forme et sans couleur, il n'est pas le premier, à coup sûr; que je
pourrais lui en nommer bien d'autres qui y sont restés embourbés avant
lui, et qu'enfin les ténèbres sont assez vastes pour que lui et moi
nous nous bâtissions dans ces Landes ténébreuses chacun un beau palais
de nuages, où nous logerons à notre gré des bourreaux, des forçats,
des sorcières, des cadavres, et autres agréables habitants bien dignes
de cet Éden. Pour moi, dans la construction de mon château gothique,
je n'irais pas nonchalamment.
D'abord je choisirais, sur le haut de quelque montagne ou sur le bord
de quelque rivière, un vaste emplacement; et quand mon emplacement
serait trouvé, je creuserais un large fossé, que le temps remplirait
d'une boue noire et verte; sous ce fossé je placerais une prison
féodale aux murs suintants, et pour tout meuble, quelque gril de
quatre pieds pour y brûler à petit feu le juif vagabond; au-dessus de
ma prison, de larges salles pour mes archers et mes hommes d'armes;
et sur les murs, en guise de tableaux, des armets, des cuirasses, des
cuissards, des gantelets, des arquebuses aux mèches flamboyantes,
des arcs détendus aux cordes sonores, du fer partout, des fenêtres
ouvertes à tous les vents.
Après la salle des feudataires viendrait une salle de cérémonie tout
enveloppée d'une vaste tapisserie soulevée, par la bise du soir et
animée par de gigantesques figures de l'Histoire sainte, lente et
formidable création de l'aiguille de nos grand'mères. Je vois déjà les
vastes fauteuils, l'âtre immense, les torches attachées à des bras de
fer aux murs de cette demeure féodale; puis, à côté de cette salle si
favorable aux fantômes, une autre salle pavée de grosses dalles, pour
servir aux banquets; la table est chargée de viandes et de vins; les
paladins s'y pressent en masse, chacun vêtu de son écharpe et portant
les couleurs de sa dame; on mange, on boit, on s'enivre, on se bat,
on blasphème. Cependant les tours s'élèvent, lourdes, meurtrières,
percées de trous, jusqu'à ce qu'enfin le château étant achevé,
l'architecte s'aperçoive qu'il a perdu son temps à élever une masse
inutile, et qu'il eût bien mieux fait, puisqu'il en voulait au
moyen-âge, de se construire à meilleur marché un moyen-âge de carton
ou de terre cuite.
Il faut, en général, se méfier des mauvais tours de l'imagination;
car si elle n'est un peu guidée par le bon sens, l'imagination est
un pauvre architecte. Laissez-la faire, cette folle du logis, elle va
changer tous les temps, dénaturer tous les lieux, effacer, niveler à
tout hasard. Elle placera des créneaux au troisième étage d'une maison
bourgeoise; elle entourera de fossés le demi-arpent de salade d'un
fermier de Nanterre; folâtre et insouciante comme une fille qui
n'a pas à s'occuper d'amour, l'imagination prend la forme de ruines
amoncelées à la chapelle moderne, les blancs fantômes à la chambre
dorée où tout est marbre et acajou. De là résulte souvent une espèce
de _donquichottisme_ littéraire, plus ridicule mille fois que tout ce
que nous savions en fait d'anachronismes.
À tout prendre, ce paladin de la Manche qui s'en va dans la campagne,
cherchant des torts à redresser, des géants à pourfendre, et tout prêt
à se faire tuer pour la veuve, pour l'orphelin, pour la dame de ses
pensées, est une figure respectable dont on est fâché de s'être moqué,
lorsqu'on vient à réfléchir quel noble coeur recouvrait cette armure
de carton, quel brave homme portait ce cheval efflanqué, quel bon
maître servait cet écuyer grotesque; on est irrité contre soi-même du
plaisir qu'on a pris à cette admirable histoire, parce qu'il y a là,
en effet, beaucoup plus de l'homme moral que d'autre chose, et qu'un
seul discours du héros compense à merveille les moulins à vent et
l'armet de Membrin.
Mais, au lieu de ce chevalier nomade, la fleur de la chevalerie,
donnez-moi quelque don Quichotte domestique, un don Quichotte en
bonnet de coton, chevalier errant comme don Quichotte, moins le
courage, le dévouement, l'esprit, la grâce, l'honneur, la gaieté,
l'abnégation de soi-même, la piété, le pur amour de don Quichotte;
faites que ce don Quichotte bourgeois, laissant de côté les actions
de bravoure, ne songe qu'à imiter ce côté ridicule et bouffon que tout
valet de chambre sait trouver à coup sûr aux personnes et aux choses
héroïques; qu'il brise le joli pont vert de sa demeure pour le
remplacer par un pont-levis de charpentier de village, suspendu à
des cordes à puits; qu'il se plaise à la lueur verdâtre des vitraux
peints; qu'il mette à la place des poissons de ses étangs une boue peu
chevaleresque; qu'il coupe le cou à sa basse-cour comme trop champêtre
pour sa féodalité; qu'il se fasse traîner en police correctionnelle
pour avoir voulu user de son droit de _nopçage_ ou de tout autre droit
seigneurial aussi bien prouvé; alors vous aurez en effet le véritable
don Quichotte, le don Quichotte matériel, l'homme justement ridicule
des temps chevaleresques; vous aurez un fou rire de bon aloi, qui ne
vous laissera pas de remords; vous vous moquerez à coeur ouvert d'un
fou qui n'aura rien de respectable. Mais, croyez-moi, il faut avoir un
bien mauvais coeur pour ne pas verser de véritables larmes quand le
bon héros de la Manche, cet excellent chevalier de la _Triste Figure_,
est ramené meurtri de coups dans sa demeure. Je le vois encore doux et
fier, triste et non pas abattu, disant bonjour à son ami le barbier,
prenant la main du bon curé, rentrant chez soi par la petite porte
de son jardin, traversant ses carrés de choux ombragés par les
tournesols, dont les jolies têtes semblent garder leur maître avec
amour et pitié; du jardin, le voilà dans sa basse-cour.
À l'approche de Rossinante, l'ânesse pousse un hennissement de joie
auquel répondent en choeur les trois ânons que le chevalier donna
à son page; puis arrivent à sa rencontre, son vieux chien, son vieux
coq, sa vieille soeur, sa jeune nièce, tout son monde à lui, toute
sa petite maison de pauvre campagnard, et le voilà tout à coup
à l'abri de toutes les atteintes de la Critique. C'est là, le
savez-vous? une comédie manquée; c'est comme si l'Avare donnait sa
cassette à un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme de
son ami; sous ce rapport, le _Don Quichotte_ de Cervantes est un
excellent, un admirable livre, un livre de la famille des comédies de
Molière; mais c'est une mauvaise action.
Il serait donc à désirer, avant que de nous faire rétrograder ainsi
dans le temps, de se demander: à quoi bon? et de ne pas s'exposer,
comme fit Robinson Crusoé, à laisser sur le chantier une frégate
inutile. Quant à la vérité littéraire comme on l'entend de nos jours,
c'est un véritable guet-apens tendu à la poésie. De bonne foi, où donc
cette rage d'être _vrais_ nous conduira-t-elle? À mon sens, il devrait
être permis d'être moins cruellement exact, de n'être pas forcé,
à tout propos, de dire au lecteur: _ceci est rouge_, ou _ceci est
blanc_, ou même encore de décomposer la couleur pour lui dire: _ceci
est violet_; les chefs de l'école devraient en même temps ne pas
exiger que, lorsqu'il est en présence d'un monument, le romancier
compte, par exemple, le nombre des portes et fenêtres de l'édifice
aussi exactement que le receveur de l'impôt direct.
Quant aux héros modernes, comme ils sont en très-petit nombre, comme
nous avons déjà passé à travers toutes les modifications de l'homme
physique, blancs, noirs, poitrinaires, lépreux, forçats, bourreaux,
vampires, et que je ne sache plus que les Albinos, les castrats et les
hydrophobes qui n'aient pas été exploités en grand, je voudrais aussi
que chacun pût emprunter à son voisin le héros exceptionnel de son
histoire, sans que le voisin eût le droit de s'écrier:--_Je suis
volé!_
L'égoïsme dans les arts est le plus triste des égoïsmes; c'est surtout
dans la poésie moderne qu'on serait mal venu de dire à un confrère:
_Laisse-moi mes morts!_
Voilà ce que je dis à la Critique pour ma défense et pour me faire
pardonner tout ce qu'elle aurait pu appeler dans mon livre: imitation,
incertitude, plagiat. Elle m'écouta tant bien que mal, et quand j'eus
tout dit, elle ajouta que j'étais terriblement obscur.
--C'est le beau d'une préface, lui répondis-je effrontément.
Elle me dit encore que c'était une insolence à faire à mes lecteurs.
Je sautai de joie, comme si j'avais reçu le plus flatteur des éloges.
Alors elle s'approcha de moi; elle me serra dans ses deux bras longs
et secs comme les bras des fantômes de Louis Boulanger; puis elle me
donna le baiser de paix, en appliquant sur mon visage un visage d'un
âge, d'un embonpoint et d'une fraîcheur très-équivoques.
Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant la main à
ma joue, je trouvai que ma joue était sanglante: la cruelle m'avait
donné le baiser de Judas.
Mais, Dieu merci! je fus bien vite consolé en songeant que dans ma
manière d'être isolé, et d'écrire au hasard, et peut-être aussi avec
les haines dont on commence déjà à m'honorer, la Critique ne pouvait
guère m'embrasser autrement.
[Illustration]
[Illustration]
I.
LA BARRIÈRE DU COMBAT.
[Illustration]
Vous parlez de l'âne de Sterne;--un temps fut où cette mort et
cette touchante oraison funèbre faisaient répandre de douces larmes.
J'écris, moi aussi, l'histoire d'un âne, mais soyez tranquilles, je
ne m'en tiendrai pas à la simplicité du _Voyage sentimental_, et cela
pour de bonnes raisons. D'abord, cette nature, qui est la nature
de tout le monde, nous paraît fade aujourd'hui; elle est d'un trop
difficile accès pour qu'un écrivain qui sait son métier s'amuse à
cette poursuite, avec la certitude de n'arriver, en dernier résultat,
qu'au ridicule et à l'ennui. Parlez-moi au contraire d'une nature bien
terrible, bien rembrunie, bien sanglante: voilà ce qui est facile à
reproduire, voilà ce qui excite les transports! Courage donc! le
vin de Bordeaux ne vous grise plus, avalez-moi ce grand verre
d'eau-de-vie. Nous avons même dépassé l'eau-de-vie; nous en sommes à
l'esprit-de-vin; il ne nous manque plus que d'avaler l'éther tout pur;
seulement, à force d'excès, prenons garde de donner dans l'opium.
D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe même de Rodogune et le poison
aristotélien qui la remplit jusqu'aux bords, comparés à des flots de
sang noir qui se tracent un sillon obstiné dans la poussière, pendant
qu'autour du cirque romain, les chrétiens, brûlés vifs dans leur
enveloppe de poix et de soufre, servent de flambeaux à ces combats
nocturnes; pendant que le robuste athlète, terrassé et cherchant de
son dernier regard le doux ciel de l'Argolide, ne rencontre que le
regard avide de la jeune vierge romaine dont la main blanche et frêle
le condamne à mourir? Alors le héros de cette étrange fête arrange sa
mort; il s'étudie à rendre harmonieux son dernier soupir, à mériter
encore une fois les applaudissements de cette foule satisfaite!
Hélas! nous n'avons pas encore le cirque où les hommes se dévorent
entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons déjà la
Barrière du Combat:
[Illustration]
Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une
vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la
bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à
travers les lèvres livides. Surtout, parmi les hôtes dramatiques de
cette basse-cour, il y en avait un qui faisait silence dans son coin.
C'était une horrible bête fauve,--un géant hérissé! mais l'âge et la
bataille lui avaient dégarni les mâchoires; vous eussiez dit le frère
aîné de quelque sultan retranché du nombre des hommes, ou bien un
ancien roi des Francs à la tête rasée. Ce dogue émérite était affreux
à voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose
du cardinal de la Balue dans la sienne; fier et bas, impuissant
et hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher qu'à vous
mordre: le digne comédien d'un pareil théâtre. Dans un coin de ces
coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crânes à demi
rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux
de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux débris arrivaient
en droite ligne de Montfaucon: c'est à Montfaucon que se rendent,
pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à
la queue l'un de l'autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de
travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de
la vieille châtelaine, qui, l'oeil fixé sur les victimes, les voit
défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait
un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d'une mare
violette dans laquelle nage un sang coagulé; alors le massacre
commence: un homme armé d'un couteau, les bras nus, les frappe l'un
après l'autre: ils tombent en silence, ils meurent; et, quand tout est
fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les
vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comédiens dévorants
de la Barrière du Combat.
[Illustration]
[Illustration]
J'étais donc à la Barrière du Combat, à l'entrée du théâtre, un jour
de relâche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré
le directeur du chenil; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux
et rares, de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de
commandement et en même temps plusieurs rides obséquieuses, un genou
très-souple, une épine dorsale raisonnablement voûtée, un juste et
agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges.
Cependant cet homme fut très-poli à mon égard.--Je ne puis vous
montrer aujourd'hui toute la compagnie, me dit-il; mon ours blanc est
malade, l'autre se repose; mon boule-dogue nous dévorerait tous les
deux; on est en ce moment occupé à traire mon taureau sauvage; mais,
cependant, je puis vous faire dévorer un âne si le coeur vous en
dit--Va donc pour l'âne à dévorer, dis-je à l'_imprésario_, et du même
pas j'entrai dans l'enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si
on eût joué _Athalie_ ou _Rodogune_.
[Illustration]
Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans que même un
honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne
exclamation admirative. J'étais dans une atmosphère d'égoïsme
difficile à décrire. Cependant une porte s'ouvrit lentement, et je vis
entrer.....
Un pauvre âne!
Il avait été fier et robuste; il était triste, infirme, et ne se
tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche de devant avait été
cassé par un tilbury de louage; c'était tout au plus si l'animal avait
pu se traîner jusqu'à cette arène.
Je vous assure que c'était un lamentable spectacle. Le malheureux
âne commença d'abord par chercher l'équilibre; il fit un pas, puis
un autre pas, puis il avança autant que possible sa jambe droite de
devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre
dogues affreux s'élancent; ils s'approchent, ils reculent et enfin ils
hésitent; ils s'enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal.
La résistance était impossible, l'âne ne pouvait que mourir. Ils
déchirent son corps en lambeaux; ils le percent de leurs dents aiguës;
l'honorable athlète reste calme et tranquille: pas une ruade, car il
serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout.
Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons
s'entre-choquent avec un bruit sourd; et j'étais seul! Enfin l'âne
tombe sous leurs dents; alors, misérable! je jetai un cri perçant:
dans ce héros vaincu je venais de reconnaître un ami!
[Illustration]
En effet, et à n'en pas douter... c'était lui!
C'était Charlot! voilà sa tête allongée, son calme regard, sa robe
grisonnante!... C'est bien lui! Le pauvre diable! il avait joué un
rôle trop important dans ma vie pour que le moindre accident de sa
personne ne fût pas présent à mon souvenir. Digne Charlot, c'est donc
moi qui devais être la cause, le prétexte et le témoin impassible de
ta mort! Le voilà gisant sur la terre sanglante, mon pauvre ami, que
naguère j'avais flatté d'une main caressante! Et sa maîtresse, sa
jeune maîtresse, où est-elle à présent? où est-elle? Ainsi agité,
je me précipitai dans l'arène pour fuir plus vite. En passant devant
Charlot, je vis qu'il se débattait sous le poids de l'horrible agonie;
même dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche, je reçus
de sa jambe cassée un faible coup, un coup inoffensif qui ressemblait
à un reproche doux et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que
vous avez offensé et qui vous pardonne.
Je sortis, en étouffant, de ce lieu fatal.
--Charlot, Charlot! m'écriai-je, est-ce donc toi, Charlot? Toi, mort!
mort pour mon passe-temps d'un quart d'heure! toi, jadis si fringant
et si leste! Et sans le vouloir je me rappelai tant de bonheur
décevant, tant d'agacerie innocente, tant de grâce décente et jeune,
qui un jour m'étaient arrivés au petit trot sur le dos de ce pauvre
âne! C'est là une attendrissante et mélancolique histoire! Deux héros
bien différents, sans doute, mais pourtant deux héros inséparables
dans mon souvenir et dans mes larmes. L'un s'appelait Charlot, comme
vous savez; l'autre se nommait Henriette. Je vais dire leur histoire;
je la dirai pour moi d'abord, pour vous ensuite, si vous voulez.
Pauvre Charlot! malheureuse Henriette! moi cependant qui les ai perdus
l'un et l'autre, je suis encore le plus à plaindre des trois!
[Illustration]
[Illustration]
II.
LE BON LAPIN
Vienne le 2 mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais sur la route
de Vanves, montagne pelée, à la portée de Paris; campagnes équivoques,
à l'usage des blanchisseuses, des meuniers, des romanciers en plein
vent et de tous les poëtes ordinaires du Pont-Neuf. J'étais, ce
jour-là, tout entier au bonheur de vivre, de respirer, d'être jeune,
de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi, admirant comme
un enfant la moindre fleur qui s'épanouissait lentement, restant des
quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins à vent avec
une gravité magistrale. Tout à coup, justement à l'encoignure de cette
route si mal tenue, si étroite, si rocailleuse, et pourtant si aimée,
qui conduit à la taverne du _Bon Lapin_, j'aperçus une jeune fille sur
un âne qui l'emportait et qui s'emportait. O le ravissant spectacle!
j'y serai toute ma vie. La jeune enfant était rose, animée, assez
grande, à la gorge naissante, mais qui déjà battait aux champs;
dans sa terreur, elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux
étaient en désordre, et elle criait avec une bonne voix: _Arrête!
arrête!_ Mais le maudit âne allait toujours, et moi je le laissais
courir. La jeune fille, pour être un peu effrayée, n'était pas en
grand danger. J'étais si heureux de la savoir à ma merci! Pour la
secourir, il n'y avait là que moi, le hasard et mon chien. À la fin je
crie à Roustan: _Arrête, Roustan!_ Aussitôt Roustan s'élance droit à
l'âne; l'âne s'arrête brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons
un cri, je cours à elle, elle est à moi, l'âne s'enfuit à travers
champs.
[Illustration]
À peine je la tenais sur mes bras, la contemplant déjà comme mon
bien, qu'elle se releva brusquement et se mit à courir après son
âne:--Charlot! Charlot! disait-elle. Et cependant mon chien courait
aussi en aboyant: Charlot courait de plus belle; le moyen d'aller, à
pas égal, à la poursuite d'un chien qui court, d'un âne qui trotte, et
surtout d'une fille qui ne pense pas à vous!
J'allai d'abord ramasser le chapeau de la belle enfant; un chapeau
d'une paille commune, un ruban fané, une mauvaise fleur bleue, et
pourtant quelque chose qui révélait une bonne et bienveillante nature
de jeune fille. La jeune fille était bien loin de moi!
--Charlot! Charlot! criait-elle.
Cependant Roustan, l'intelligent animal, courait toujours après l'âne;
il me le ramenait par le plus court et justement du côté du chapeau.
Il y avait entre l'âne, sa jeune maîtresse et moi, une ligne courbe
très-prononcée; j'arrêtai l'âne au bord du chemin, derrière un large
buisson, et, pendant que la jeune fille criait: Charlot! Charlot!
je montai sur le grison, le chapeau de paille sur la tête, et,
m'enfonçant dans un petit bois, j'allai au pas.
Elle criait toujours _Charlot! Charlot!_ et je faisais sonner bien
fort la sonnette à Charlot, cherchant quelque gros arbre derrière
lequel je pusse la laisser approcher. Elle était au bord du bois,
plus rose que jamais, haletante d'inquiétude, et quand enfin elle
nous revit, l'âne et moi, elle se précipita sur lui, l'embrassant,
l'appelant par mille noms divers:--Te voilà, lui disait-elle, Charlot!
et elle prenait de ses deux petites mains cette grosse tête; l'animal
se laissait faire, pendant que moi, toujours à cheval sur notre âne,
j'aurais donné ma vie pour obtenir un de ces frais baisers que la
jeune fille prodiguait à Charlot. Charlot absorbait toute sa pensée.
[Illustration]
À la fin elle leva la tête:--Ah! voici mon chapeau, s'écria-t-elle
d'un air joyeux; puis elle me regarda avec de grands yeux noirs bien
limpides, et, comme je restais en possession de sa monture, elle
s'assit sur le gazon en face de moi et de l'âne, elle remit en ordre
ses beaux cheveux; puis quand elle eut essuyé son front de sa main,
elle replaça son chapeau sur sa tête, et avec un gros soupir de
fatigue, elle se leva sur ses deux petits pieds comme pour me dire:
_Otez-vous de là!_ Elle avait l'air déterminée à ne pas me laisser son
Charlot plus longtemps.
Je mis pied à terre; elle bondit sur son âne.
Un coup de bride, un grand coup de pied, et adieu ma vision! Jamais
je n'avais vu de fille plus séduisante, plus riante, plus fraîchement
épanouie. Du reste, elle n'eut pour moi ni un mot, ni un regard. Moi
je fus tout regard; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je dit?
Elle était si occupée de Charlot et de son chapeau de paille! Non,
certes, je ne suis pas de ces promeneurs sans moralité qui se figurent
qu'il n'y a qu'une manière de s'intéresser à une femme; moi, j'en
sais mille très innocentes! Eh! je vous prie, n'est-ce pas déjà un
ineffable bonheur, l'avoir surprise dans sa terreur si animée, avoir
entendu son petit cri d'oiseau, moitié effrayé, moitié joyeux? Et
comme elle courait, et s'arrêtait; comme elle était bien assise sur
le gazon, et comme elle s'est relevée d'un seul bond! Et comme elle
appelait: Charlot! Charlot! Et d'ailleurs, ne suis-je pas monté sur
son âne? Ne me suis-je pas assis à la même place qu'elle? Elle ne
m'a pas vu, mais qu'importe? j'ai couvert ma tête de son chapeau de
paille, j'ai passé sous mon menton le ruban qui avait touché le sien;
j'ai été penché sur elle quand elle embrassait Charlot, et ce tendre
baiser, c'est presque moi qui l'ai reçu! Ainsi pensant et méditant,
je regagnai le bienveillant cabaret du _Bon Lapin_, tout entier à mon
bonheur de la matinée.
[Illustration: Henriette et l'âne]
J'aime le cabaret du _Bon Lapin_. Vous le trouverez, comme je vous
le disais, au bas de la montagne de Vanves, adossé à un moulin et
hospitalièrement situé entre une cour et un jardin; la cour est
ombragée d'arbres, et protégée, quand il fait chaud, par une
tente épaisse sous laquelle s'abritent les dîneurs; cette cour
est d'ordinaire la salle à manger des commères de Paris, qui, peu
soucieuses de n'être pas vues, aiment à voir passer, sur la grande
route, les allants et les venants. De ce côté-là, se dirigent
incessamment le gros vin, le pain bis, l'épaule de mouton et le
rosbif. Le jardin prête son ombre à des gastronomes moins carnivores;
de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles et des
vieillards, de jeunes filles et des militaires, de jeunes filles
et des gens de robe. Je suis étonné, en vérité, qu'il y ait tant
de jeunes filles dans le monde; il faut qu'elles se multiplient
terriblement pour suffire à toutes choses. C'est comme un civet de
lièvre à la taverne du _Bon Lapin_.
J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout seul, sans jeune
fille, mais, en réalité, maître absolu de toutes celles qui étaient
là et qui vraiment, dans le fond de l'âme, auraient voulu être autre
part. Les joyeux plaisirs du cabaret ne sont pas encore à notre
hauteur. Ce qui fait la fortune d'un bouchon en plein vent, ce n'est
pas l'amour: l'amour se cache; l'ivresse se montre au grand jour.
Est-il donc moins honteux de perdre sa raison près d'une femme que
de la laisser au fond d'un verre? Explique qui pourra le problème.
Je n'ai rencontré que deux heureux au _Bon Lapin_. Dans le bosquet
le plus reculé s'étaient réfugiés un jeune adolescent et sa cousine:
dix-sept ans l'un et l'autre! Ils n'avaient pour tout mets qu'une
pomme et du pain; mais ils mangeaient avec appétit et gaieté, mordant
dans leur pain et changeant de morceau à chaque bouchée: on ne fait
pas deux fois un pareil repas dans sa vie.
[Illustration]
La jeune fille et Charlot me revenaient toujours au coeur. Les
grâces de l'un, vif, pimpant, hardi, léger; la beauté de l'autre,
vive, agaçante, hardie, légère; ces fières oreilles qui menaçaient les
cieux, ce sourire folâtre qui défiait le malheur; ce trot si élégant
et si doux, cette course si svelte et si animée! J'étais fou de l'un
et fou de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient si bien! le nom de
Charlot sortait si naturellement de sa bouche! Heureux couple!
Cependant je revenais sur mes pas, par le plus court, ne regardant
plus ni l'herbe naissante, ni les moulins à vent, ni rien de ce beau
paysage qui m'enchantait le matin; j'étais triste et boudeur comme
un homme tout étonné de se trouver seul. Un incident imprévu me vint
tirer de ma rêverie. Je passais auprès d'un lourd paysan, un rustre
dans la force du terme, précédé par un vil baudet chargé de fumier;
le paysan battait le baudet à outrance.--_Ah! Charlot_, cria-t-il une
fois. Charlot!... Je me retourne, je regarde: le malheureux! c'était
bien lui; tout courbé sous cette paille infecte!... et tout à l'heure
encore, il caracolait sous cette idéale figure. Quelle brusque
transition, quelle métamorphose inattendue! Je passai devant Charlot,
jetant au pauvre âne un regard de compassion qu'il me rendit de son
mieux. Je fus malheureux pendant huit jours. Quoi donc! passer ainsi
de cette belle enfant à ce vil fardeau, de ces tendres caresses à ces
coups de bâton, de cette voix câline qui disait si bien _Charlot!_
à cette grosse voix brutale qui jure et qui blasphème en
criant:--Charlot! C'était là trop de joie et trop de misère à la fois,
même pour Charlot.
En vain, depuis ce jour et dès que je fus un peu remis de mon
aventure, je repris mes lentes promenades autour de Vanves et du _Bon
Lapin_; en vain j'allai souvent m'asseoir au pied du buisson en fleurs
qui la vit tomber; je rencontrai, chemin faisant, plus d'un âne et
plus d'une jeune fille; hélas! ce n'était ni Henriette, ni Charlot.
[Illustration]
[Illustration]
III.
LES SYSTÈMES.
De ce jour seulement je devins triste, ou plutôt, j'en ai bien peur,
je me fis triste. Il faut dire que le moment était bien choisi pour
renoncer ainsi, de gaieté de coeur, à toutes les joies de mes vingt
ans. Joies innocentes, joies printanières que je retrouvais chaque
matin à mon réveil, et qui m'accompagnaient de leurs doux éclats de
rire jusqu'à l'heure tournoyante du sommeil. Mais, à mon insu, déjà
une grande révolution s'était opérée dans la vieille gaieté française.
La nouvelle poésie envahissait tous les esprits; je ne sais quel
reflet ténébreux d'une passion à la Werther me saisit, moi aussi, tout
à coup, mais je ne fus plus le même jeune homme. Jadis gai, jovial et
dispos; à présent triste, morose, ennuyé; naguère, l'ami de la joie,
des gros éclats de rire et d'une délirante chanson bachique, lorsque,
les deux coudes sur la table, on se presse, sans y songer, à côté
d'une taille féminine artistement rebondie, et que du pied droit on
presse furtivement un petit pied qui s'en aperçoit à peine. Adieu donc
à toutes mes douces joies, à mes joyeux refrains! Le drame remplace
la chanson, et Dieu sait quels drames! J'en ai construit, moi qui vous
parle, de terribles; vous eussiez pris le premier acte pour le sixième
acte de la _septième journée_, ou de la _septième année_, tant il y
avait de sang! En ce genre, j'ai fait des découvertes incroyables,
j'ai trouvé un nouveau filon à la douleur: je me suis bâti un Olympe
d'une architecture funeste, entassant les vices sur les crimes,
l'infection physique sur la bassesse morale. Pour la mieux voir, j'ai
écorché la nature, afin que, privé de cette peau blanche et veloutée
que recouvre de son doux incarnat le fin duvet de la pêche, le triste
cadavre me révélât tous ses mystères de sang, d'artères, de poumons,
de tendons, de viscères; j'ai fait subir à la poésie une véritable
autopsie: un homme fort et jeune est étendu sur une large pierre
noire, pendant que deux bourreaux habiles enlèvent sa peau chaude et
sanglante comme celle d'un lièvre, sans qu'un seul lambeau de cette
peau reste sur la chair vive! Voilà pourtant la nature qu'on
avait faite en mon absence, et voilà la nature que j'adoptai, moi
malheureux, pour n'avoir pas retrouvé assez vite mon double rêve:
Henriette et Charlot!
[Illustration]
Malheureusement on n'arrive pas tout d'un coup à un résultat si
complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention sur
son âme et son coeur, sur l'esprit et sur les sens, pour pervertir
ainsi ses sensations honnêtes, pour faner entièrement cette naïveté
innocente de l'âme, douce pudeur difficile à perdre. Moi surtout qui,
tout jeune, aimais à lire Fontenelle et Segrais, j'ai dû bien souffrir
avant d'arriver à cette perfection poétique. Hélas! je me souviens en
effet que ces bergers en chemise de batiste, ces bergères en paniers,
ces moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans roses, ces
pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hâle,
ce ciel qui n'avait pas de nuages, me faisaient passer des moments
d'extase indicible; j'ai aussi beaucoup aimé la _Galatée_ de Virgile
et les _Deux Pêcheurs_ de Théocrite, et cette délicieuse comédie des
_Deux Femmes Athéniennes_! Pardon, j'étais faux alors. La vérité! la
vérité! ne sortez pas de la vérité, mes amis, quand vous devriez
en mourir. En effet, qu'est-ce qu'un berger, dans la vie réelle?
un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous
à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes.
Qu'est-ce qu'une bergère _véritable_? un gros morceau de chair mal
taillée, qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras,
qui sent l'ail et le lait rance. Oui, certes, Théocrite et Virgile ont
menti. Que nous parlent-ils de laboureurs! Le laboureur n'est qu'un
marchand comme un autre marchand, qui spécule sur le bétail comme
l'épicier spécule sur le sucre et la cannelle. Du courage donc!
et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature
dépouillée, que nous avons eu les premiers l'honneur de découvrir.
[Illustration]
D'ailleurs, en fait de bonnes fortunes, le tout est de savoir s'y
prendre; une main serrée à propos, un regard lancé en temps et lieu,
un soupir habilement ménagé, vous avancent souvent et beaucoup une
intrigue d'amour. La première fois que j'ai pris la main à la nature
vraie, ce fut à la Morgue, et, comme vous le pensez bien, avant que
d'en venir à cette témérité, j'avais déjà fait une longue cour.
[Illustration]