«Je ne pense donc pas du tout au mariage, puisqu'il me faudrait peut-être,

pour trouver un mari, changer quelque chose à ma manière de penser. Tenez,

si vous voulez que je vous le dise, Janille s'est mis dans la tête, depuis

quelques jours, une idée qui me chagrine beaucoup. Elle veut que mon père

me cherche un mari. Chercher un mari! n'est-ce pas honteux et humiliant? et

peut-on rien imaginer de plus répulsif?

«Cette excellente amie ne comprend pourtant rien à ma résistance, et, comme

mon père devait aller toucher à Argenton le terme de sa petite pension,

elle a exigé tout à coup ce matin qu'il m'emmenât pour me présenter à

quelques personnes de sa connaissance.

«Nous ne savons pas résister à Janille, et nous sommes partis; mais mon

père, grâce au ciel, ne s'entend pas à trouver des maris, et je saurai si

bien l'aider à n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but.

«Vous voyez bien, monsieur Émile, qu'il ne faut point faire la cour à une

fille qui n'a pas d'illusion, et qui se destine au célibat sans regret et

sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitié ne

chercherait jamais à troubler mon repos.

«Oubliez donc cette folie qui vient de vous passer par l'esprit, et ne

voyez en moi qu'une sœur qui ne s'en souviendra pas, si vous lui promettez

de l'aimer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez-vous?

cela ferait bien de la peine à mon père et à moi!

--Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Émile; d'où vient que

vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends

pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois

deviner? c'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi, pour m'écouter

avec confiance. Vous me prenez pont un jeune fou, qui parle d'amour sans

religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un

enfant à qui l'on dit: Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si

vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut étouffer un

amour sérieux, vous êtes un enfant vous-même, Gilberte, et vous ne sentez

rien du tout pour moi au fond de votre cœur. O mon Dieu, serait-il

possible, et ces yeux qui m'évitent, cette main qui me repousse, est-ce là

le dédain ou l'incrédulité?

--N'est-ce pas assez? Croyez-vous que je puisse consentir à vous aimer avec

la certitude que vous devez tôt ou tard appartenir à une autre? Il me

semble que l'amour, c'est l'éternité d'une vie à deux: c'est pourquoi, en

renonçant à me marier, j'ai dû renoncer à aimer.

--Et je l'entends bien ainsi, Gilberte! l'amour, c'est l'éternité d'une vie

à deux! Je ne comprends même pas que la mort puisse y mettre un terme; ne

vous ai-je pas dit tout cela en vous disant: «Je vous aime!» Ah! cruelle

Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre:

mais si vous m'aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous

êtes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-même.

--O mon Dieu! Émile, je ne doute pas de vous: je vous sais aussi incapable

que moi d'un calcul intéressé. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus

forts que la destinée, que la volonté de votre père, par exemple?

--Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si ... nous nous

aimons?»

Il est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne

pourrions résumer certaines intermittences de peur et de découragement, où

Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-à-dire désolée, montrait les

obstacles et laisser percer une fierté sans emphase, mais assez sentie pour

préférer l'éternelle solitude à l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil

de la richesse.

Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyauté Émile

cherchait à lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux

auxquels Gilberte ne trouvait pas de réplique, ce sont ceux-là que nous ne

pourrions transcrire, car ils étaient tout d'enthousiasme et de naïve

pantomime.

Les amants ne sont pas éloquents à la manière des rhéteurs, et leur parole

écrite n'a jamais rien signifié pour ceux auxquels elle ne s'adresse point.

Si l'on pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre

l'esprit, on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-même.

Mais l'accent, mais le regard, trouvent dans la passion des ressources

magiques, et bientôt Émile sut persuader à Gilberte ce qu'il croyait

lui-même à ce moment-là: à savoir que rien n'était plus simple et plus

facile que de se marier ensemble, partant, qu'il n'y avait rien de plus

légitime et de plus nécessaire que de s'aimer de toutes ses forces.

La noble fille aimait trop pour s'arrêter à l'idée qu'Émile fût un

présomptueux et un téméraire. Il disait qu'il vaincrait la résistance

possible de son père, et Gilberte ne connaissait M. Cardonnet que par des

bruits vagues.

Émile garantissait l'adhésion de sa tendre mère, et ce point rassurait la

conscience de la jeune fille. Elle partagea bientôt toutes les illusions

d'Émile, et il fut convenu qu'il parlerait à son père avant de s'adresser

à celui de Gilberte.

Une fille égoïste ou ambitieuse eût été plus prudente. Elle eût mis l'aveu

de ses sentiments à des conditions plus rigides. Elle n'eût consenti à

revoir son amant que le jour où il serait revenu accomplir toutes les

formalités de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de

toutes ces précautions.

Elle sentit dans son cœur quelque chose de l'infini, une foi et un respect

pour la parole de son amant, qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se

tourmenta plus que d'une chose: c'était d'être une cause de trouble et

d'affliction pour la famille d'Émile, le jour où il parlerait.

Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de

remporter; mais l'idée du combat la faisait souffrir, et elle eût voulu

éloigner ce moment terrible.

«Écoutez, lui dit-elle avec une naïveté angélique, rien ne nous presse;

nous sommes heureux ainsi, et assez jeunes pour attendre. Je crains que la

principale et la meilleure objection de votre père ne soit précisément

celle-là; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous

n'ayez pas encore assez pesé votre choix, assez examiné le caractère de

votre fiancée. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps

de réfléchir, soumettez-vous à toutes les épreuves. Quand même nous ne

serions unis que dans quelques années, qu'importe, pourvu que nous

puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre?

--Oh! vous êtes une sainte! répondit Émile en baisant le bord de son

écharpe, et je serai digne de vous.»

Quand ils retournèrent vers le lieu où ils avaient laissé Antoine, ils le

virent bien loin de là, causant avec un meunier de sa connaissance, et ils

allèrent l'attendre au pied de la grande tour.

Les heures passèrent pour eux comme des secondes, et cependant elles

étaient remplies comme des siècles. Combien de choses ils se dirent, et

combien plus ils ne se dirent pas! Puis le bonheur de se voir, de se

comprendre et de s'aimer devint si violent, qu'ils furent saisis d'une

gaieté folle, et bondissant comme deux chevreuils, ils se prirent par la

main et se mirent à courir sur les pentes abruptes, faisant rouler les

pierres au fond du précipice, et si transportés d'un délire inconnu, qu'ils

n'avaient pas plus le sentiment du danger que des enfants.

Émile poussait devant lui des décombres, ou les franchissait avec ardeur;

on eût dit qu'il se croyait aux prises avec les obstacles de sa destinée.

Gilberte n'avait peur ni pour lui, ni pour elle-même; elle riait aux

éclats, elle criait et chantait comme une alouette au milieu des airs, et

ne pensait plus à renouer sa chevelure qui flottait au vent, et quelquefois

l'enveloppait tout entière comme un voile de feu.

Quand son père vint la surprendre au milieu de ce transport, elle s'élança

vers lui et l'étreignit dans ses bras avec passion, comme si elle voulait

lui communiquer tout le bonheur dont son âme était inondée. Le chapeau gris

du bon homme tomba dans cette brusque accolade et alla rouler au fond du

ravin. Gilberte partit comme un trait pour le rattraper, et Antoine,

effrayé de cette pétulance, courut aussi pour rattraper sa fille.

Tous deux étaient en grand danger, lorsque Émile les devança à la course,

saisit au vol le chapeau fugitif, et, en le replaçant sur la tête

d'Antoine, serra à son tour ce tendre père dans ses bras.

«Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, en les ramenant d'autorité sur une

plate-forme moins dangereuse, vous me faites bien fête tous deux, mais vous

me faites encore plus de peur! Ah çà, vous avez donc rencontré par là la

chèvre du Diable, qui fait courir et sauter comme des fous ceux qu'elle

ensorcelle avec son regard? Est-ce l'air de ces montagnes qui te rend si

folle, petite fille? Allons, tant mieux, mais pourtant ne t'expose pas

comme cela. Quelles couleurs! quel œil brillant! Je vois qu'il faut te

mener souvent promener, et que tu ne fais pas assez d'exercice à la maison.

Ces jours-ci, elle m'inquiétait, savez-vous, Émile? Elle ne mangeait plus,

elle lisait trop, et je me proposais de jeter tous vos livres par la

fenêtre, si cela eût continué. Heureusement il n'y paraît point

aujourd'hui, et puisqu'il en est ainsi, j'ai envie de la mener jusqu'à

Saint-Germain-Beaupré. C'est beau à voir, nous y passerons la journée de

demain, et si vous voulez venir avec nous, nous nous amuserons on ne peut

mieux. Allons Émile, qu'en dites-vous? qu'importe que nous allions à

Argenton un jour plus tard? n'est-ce pas Gilberte? Et quand nous n'y

passerions qu'un jour?

--Et quand nous n'irions pas du tout! dit Gilberte en sautant de joie;

allons à Saint-Germain, mon père, je n'y ai jamais été; oh! la bonne idée!

--Nous sommes sur le chemin, reprit M. de Châteaubrun, et pourtant il nous

faut aller coucher à Fresselines; car ici il n'y a pas à y songer. Au

reste, Fresselines et Confolens valent la peine d'être vus. Les chemins ne

sont pas beaux: il faudra nous mettre en route avant la nuit. Monsieur

Charasson, allez donner l'avoine à cette pauvre _Lanterne_, qui aime assez

les voyages, puisque ce sont les seules occasions pour elle de se régaler;

vous reconduirez cet âne à ceux qui nous l'ont prêté, là-haut à Vitra, et

puis vous irez nous attendre avec la brouette et le cheval de M. Émile, de

l'autre côté de la rivière. Nous y serons dans deux heures.

--Et moi, dit Émile, je vais écrire un mot au crayon pour ma mère, afin

qu'elle n'ait point à s'inquiéter de mon absence, et je trouverai bien un

enfant pour lui porter ma lettre.

--Envoyer si loin un de ces petits sauvages? ce ne sera pas facile. Eh!

vrai Dieu! nous sommes servis à point, car voici quelqu'un de chez vous, si

je ne me trompe!»

Émile, en se retournant, vit Constant Galuchet, le secrétaire de son père,

qui venait de jeter son habit sur l'herbe, et qui, après avoir enveloppé sa

tête d'un mouchoir de poche, se mettait en devoir d'amorcer sa ligne.

«Quoi! Constant, vous venez pêcher des goujons jusqu'ici? lui dit Émile.

--Oh! non, vraiment, Monsieur, répondit Galuchet d'un air grave: je nourris

l'espoir de prendre ici une truite!

--Mais vous comptez retourner ce soir à Gargilesse?

--Bien certainement, Monsieur. Monsieur votre père n'ayant pas besoin de

moi aujourd'hui, m'a permis de disposer de la journée tout entière; mais

dès que j'aurai pris ma truite, s'il plaît à Dieu, je quitterai ce vilain

endroit.

--Et si vous ne prenez rien?

--Je maudirai encore plus l'idée que j'ai eue de venir si loin pour voir

une pareille masure. Quelle horreur, Monsieur! Peut-on voir un plus triste

pays et un château en plus mauvais état? Croyez donc, après cela, les

voyageurs qui vous disent que c'est superbe, et qu'on ne peut pas vivre aux

bords de la Creuse sans avoir vu Crozant! A moins qu'il n'y ait du poisson

dans cette rivière, je veux être pendu si l'on m'y rattrape. Mais je n'y

crois pas à leur rivière; cette eau transparente est détestable pour pêcher

à la ligne, et ce bruit continuel vous casse la tête. J'en ai la migraine.

--Je vois que vous avez fait une promenade peu agréable, dit Gilberte, qui

voyait pour la première fois la ridicule figure de Galuchet, et à qui ses

dédains prosaïques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines

font un grand effet, convenez en; elles sont singulières au moins!

Êtes-vous monté jusqu'à la grande tour?

--Dieu m'en préserve, Mademoiselle! répondit Galuchet, flatté de

l'interpellation de Gilberte, qu'il regardait de toute la largeur de ses

yeux ronds, remarquablement écartés, et séparés par un petit bouquet de

sourcils fauves assez bizarre. Je vois d'ici l'intérieur de la baraque,

puisqu'elle est tout à jour comme un réverbère, et je ne crois pas que cela

vaille la peine de se casser le cou.»

Puis, prenant le sourire de Gilberte pour une approbation de cette mordante

satire, il ajouta d'un ton qu'il crut plaisant et spirituel: «Beau pays, ma

foi! il n'y pousse pas même du chiendent! Si les rois maures n'étaient pas

mieux logés que ça, je leur en fais mon compliment; ces gens-là avaient un

drôle de goût, et ça devait faire de singuliers pistolets! Sans doute

qu'ils portaient des sabots et qu'ils mangeaient avec leurs doigts?

--Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Émile à Gilberte,

qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton

capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet.

--Oh! je vois bien que monsieur est très moqueur, reprit-elle. Il en a le

droit, il vient de Paris, où tout le monde a de l'esprit et de belles

manières, et il se trouve ici parmi les sauvages.

--Je ne peux pas dire ça dans ce moment-ci, répliqua Galuchet, en lançant

un regard assassin à la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son goût;

mais, franchement, le pays est bien un peu arriéré. Les gens y sont fort

malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et tout déchirés! A Paris, tout le

monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche.

J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander à manger: il

n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu, et du

lait de chèvre qui sentait le bouc. Ces gens-là n'ont pas de honte de vivre

si chichement!

--Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire?

dit Gilberte, révoltée du ton aristocratique de M. Galuchet.

--C'est plutôt qu'ils sont trop paresseux, répondit-il un peu étourdi de

cette observation qui ne lui était pas venue.

--Et qu'en savez-vous? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne

comprit pas.»

«Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air résolu me

plaît fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que

je ne suis pas un niais de provincial.

«Eh bien, dit Émile à Gilberte, pendant que Constant cherchait des vers

sous les pierres du rivage, pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la

figure d'un parfait imbécile.

--Je crains qu'il ne soit encore plus sot que simple, répondit Gilberte.

--Allons, mes enfants, vous n'êtes pas indulgents, observa le bon Antoine.

Ce garçon-là n'est pas beau, j'en conviens, mais il paraît que c'est un bon

sujet, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance,

et deux ou trois fois il m'a offert ses petits services. Il m'avait même

fait cadeau d'une ligne très bonne, et comme on n'en trouve point ici:

malheureusement je l'ai perdue avant de rentrer à la maison; à telles

enseignes que Janille m'a grondé ce jour-là presque autant que le jour où

j'ai perdu mon chapeau. Dites donc, monsieur Galuchet, ajouta-t-il en

élevant la voix, vous m'aviez promis de venir pêcher de notre côté, je ne

tourmente pas beaucoup mon poisson; je n'ai pas votre patience, c'est pour

cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours; vous

viendrez déjeuner à la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons

endroits: le barbillon abonde par là, et c'est un joli coup de ligne.

--Monsieur, vous êtes trop honnête, répondit Galuchet; j'irai certainement

un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilités.»

Et, enchanté d'avoir trouvé cette phrase, Galuchet salua le plus

gracieusement qu'il put, et s'éloigna, après s'être chargé du message

d'Émile pour ses parents.

Gilberte eut quelque envie de quereller un peu son père pour cet excès de

bienveillance envers un personnage si lourd et si déplaisant; mais elle

était trop bienveillante elle-même pour ne pas lui sacrifier bien vite ses

répugnances, et, au bout d'un instant, elle y songea d'autant moins, que ce

jour-là, il lui était impossible de ressentir une contrariété.

Grâce à la disposition de leurs âmes, nos amoureux trouvèrent agréables et

plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille

jument de M. Antoine, attelée à une sorte de boguet découvert qu'il avait

bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon

vouloir, dans les chemins effrayants qu'ils eurent à suivre pour gagner

leur gîte.

Ce véhicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson,

installé au milieu, conduisait _crânement_ (c'était son expression) la

pacifique _Lanterne_.

Les cahots épouvantables qu'on recevait dans une voiture si mal suspendue

n'inquiétaient nullement Gilberte et son père, habitués à ne pas se donner

toutes leurs aises, et à ne se laisser arrêter par aucun temps ni aucun

chemin.

Émile les devançait à cheval, pour les avertir et les aider à mettre pied à

terre, quand la route était trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait

sur le sable doux des landes, il passait derrière eux pour causer et

surtout pour regarder Gilberte.

Jamais élégant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la calèche

brillante de sa triomphante maîtresse, n'a été si ravi et si fier que ne

l'était Émile, en suivant la belle campagnarde qu'il adorait, dans les

vagues sentiers de ce désert, à la clarté des premières étoiles.

Que lui importait qu'elle fût assise sur une espèce de brancard traîné par

une haridelle, ou dans un carrosse superbe? qu'elle fût vêtue de moire et

de velours, ou d'une petite indienne fanée? Elle avait des gants déchirés

qui laissaient voir le bout de ses doigts roses, appuyés sur le dossier de

la voiture. Pour ménager son écharpe des dimanches, elle l'avait pliée et

mise sur ses genoux. Sa belle taille svelte et souple n'en ressortait que

mieux. Le vent tiède du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche

comme l'albâtre. Le souffle d'Émile se mêlait à la brise, et il était

attaché là comme l'esclave derrière le char du vainqueur.

Il y eut un moment où, grâce au peu de précaution de Sylvain, la brouette

s'arrêta tout court et faillit heurter la tête du cheval d'Émile.

Monsieur Sacripant avait mis une patte sur le marchepied, pour avertir

qu'il était fatigué et qu'on eût à le prendre en voiture. M. Antoine

descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du

boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour

s'élancer si haut.

Pendant ce temps-là, Gilberte caressait les naseaux de _Corbeau_ et

passait sa petite main dans les flots de sa noire crinière. Émile sentit

battre son cœur comme si un courant magnétique lui apportait ces caresses.

Il faillit faire, sur le bonheur de _Corbeau_, quelque réflexion aussi

ingénue que celle dont Galuchet eût été capable en pareil cas; mais il se

contenta d'être bête en silence. On est si heureux quand, avec de l'esprit,

on se sent pris de cette bêtise-là!

Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les

arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d'où

sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.

Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et

Gilberte dans une sorte d'assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux

tout le lendemain, tout un siècle de bonheur.

L'auberge où l'on s'arrêta, et qui était la meilleure du hameau, n'avait

que deux lits dans deux chambres séparées. On décida que Gilberte aurait la

meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Émile, en prenant

chacun un matelas. Mais quand on en fut à vérifier le mobilier, il se

trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit, et Émile se fit un

plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange.

Cet arrangement, qui menaçait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup

contrarier le page de Châteaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout

en voyage.

Habitué à suivre son maître dans toutes ses courses, il se dédommageait de

l'austérité à laquelle le condamnait Janille à Châteaubrun, en mangeant et

dormant dehors à discrétion.

M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaieté, lui passait toutes

ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme à un

nègre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et

d'atteler la voiture, c'était bien vraiment son maître qui maniait

l'étrille et soulevait le brancard.

Si l'enfant s'endormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux,

ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutôt que de réveiller

son page.

S'il n'y avait qu'une portion de viande à souper: «Vous partagerez les os

avec monsieur Sacripant,» disait M. Antoine à Charasson, qui couvait des

yeux cette victuaille; mais sans trop s'en rendre compte, le bonhomme

rongeait les os et laissait le meilleur morceau à Sylvain. Aussi le rusé

gamin connaissait les allures de son maître, et plus il était menacé de

jeûner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne étoile.

Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention à son

coucher, et qu'Émile se contentait de la crèche, il commença, en servant le

souper, à bâiller, à tirer ses bras, et à dire que la route avait été

longue, que ce maudit pays était au bout du monde, et qu'il avait bien cru

n'y arriver jamais.

Antoine fit la sourde oreille, et bien que le souper fût peu délicat, il

mangea de grand appétit.

«Voilà comme j'aime à voyager, disait-il en choquant à chaque instant son

verre contre celui d'Émile, par suite de l'habitude qu'il avait prise avec

Jean Jappeloup: c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections

avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin, dans une chaise de poste ou sur

un navire, courir seul tristement après la fortune. Il fait bon à jouir du

peu qu'on a, en parcourant un beau pays où l'on connaît tous les passants

par leur nom, toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornières!

Voyez si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille au

bout de la table, je me croirais à Châteaubrun, car j'ai ma fille d'abord

et un de mes meilleurs amis; et puis mon chien, et même M. Charasson, qui

est content comme un roi de voir le monde et d'être hébergé selon son

mérite.

--Ça vous plaît à dire, Monsieur, reprit Charasson, qui, au lieu de servir,

était assis au coin de la cheminée; cette auberge-ci est abominable et l'on

y couche avec les chiens.

--Eh bien, vaurien que vous êtes, n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit

M. Antoine en faisant sa grosse voix; vous êtes bien heureux qu'on ne vous

envoie pas percher avec les poules! Comment diable, Sybarite, vous avez de

la paille; et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit?

--Faites excuse, Monsieur, la paille ici c'est du foin, et le foin fait mal

à la tête.

--S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit,

pour vous apprendre à murmurer. Vous vous tenez comme un bossu, ce lit

orthopédique vous fera grand bien. Allez préparer le lit de votre maître,

et montez la couverture du cheval pour monsieur Sacripant.»

Émile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanterie que M.

Antoine soutint gravement jusqu'au bout, et, lorsque Gilberte se fut

retirée dans sa chambre, il suivit M. Antoine dans la sienne, pour savoir

s'il saurait persuader à son page de se contenter de la paille.

Le châtelain se divertit à se faire servir comme un homme de qualité. «Çà,

disait-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me présente mon foulard, et

qu'on éteigne les lumières. Vous allez vous étendre sur ces briques, et

gare à vous, si vous avez le malheur de ronfler! Bonsoir, Émile, allez vous

coucher; vous ne serez pas affligé de la société de ce drôle, qui vous

empêcherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses

plaintes ridicules.»

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 20 / 23 段