l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait
Châteaubrun: «Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire
dans les environs, et nous serons absents.» Émile pâlit: il crut recevoir
son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille
serait de retour dans ses pénates. «Eh mais! dit Janille, vers la fin de la
semaine, peut-être. D'ailleurs il est probable que je resterai ici: je ne
suis plus d'âge à courir les montagnes, et vous saurez bien venir me
demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.
--Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Émile en
s'efforçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.
--Pourquoi non, si le cœur vous en dit? reprit la petite vieille en se
rengorgeant d'un air où l'ombrageux Émile crut voir percer un peu de
malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi!»
«C'en est fait, pensa Émile. Mes assiduités ont été remarquées, et quoique
M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien, Janille s'est promis de
m'expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est
arrivé.
--Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain,
j'aurai grand plaisir à causer avec vous.
--Comme ça se trouve, dit Janille: moi aussi, j'ai envie de causer! Mais
demain j'ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain
seulement. C'est entendu, je serai ici toute la journée, n'y manquez pas.
Bonsoir, monsieur Émile, nous causerons de bonne amitié. Ah! mais! c'est
que moi aussi je vous aime bien!»
Plus de doutes pour Émile; la maîtresse femme de Châteaubrun avait ouvert
les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commençait à s'étonner de
le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore,
Gilberte non plus; car, en lui annonçant une petite absence de son père,
cette dernière n'avait pas paru prévoir que Janille la ferait partir avec
lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan: d'abord écarter Émile,
et puis organiser le départ de Gilberte à l'improviste, afin de se ménager
quelques jours pour conjurer le petit orage qu'elle prévoyait de la part du
jeune homme.
«Il faudra donc parler, se disait Émile; et pourquoi reculerais-je devant
ce terme inévitable de mes secrètes aspirations? Je dirai à sa fidèle
gouvernante, à son excellent père, que je l'aime et que j'aspire à sa main.
Je demanderai quelque temps pour m'en ouvrir à mon père et pour m'entendre
avec lui sur le choix d'une carrière, car je n'en ai point encore, et il
faut bien que mon sort se décide. Il y aura une lutte assez violente, mais
je serai fort, j'aime. Il ne s'agit pas de moi seul; j'aurai le courage
invincible, j'aurai le don de la persuasion, je l'emporterai!»
Malgré cette confiance, Émile passa la nuit dans d'affreuses perplexités.
Il se représentait l'entretien qu'il allait avoir avec Janille, et il eût
pu écrire les questions et les réponses, tant il connaissait l'aplomb et la
franchise de la petite femme.
«Ah mais, Monsieur (devait-elle lui dire, à coup sûr), parlez à votre père
avant tout, et arrangez-vous avec lui; car il est fort inutile de troubler
l'esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle, des projets
incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu, car
personne n'est obligé de savoir vos intentions, et Gilberte n'est pas fille
à vous écouter sans être sûre de pouvoir être votre femme.»
Et puis il craignait aussi que Janille, qui avait l'esprit fort positif, ne
traitât d'illusion la possibilité du consentement de M. Cardonnet, et ne
lui interdît les visites fréquentes, à moins qu'il n'apportât une belle et
bonne preuve de la liberté de son choix.
Il était donc plus que prouvé qu'Émile devait entamer le combat avec son
père d'abord, et agir ensuite en conséquence; à savoir: aller rarement à
Châteaubrun avant d'avoir conçu un certain espoir de vaincre, ou, s'il n'y
avait aucun motif d'espoir, s'abstenir de jamais troubler le bonheur de la
famille de Châteaubrun par d'inutiles ouvertures, s'éloigner enfin,
renoncer à Gilberte ...
Mais voilà ce qu'il était impossible à Émile de comprendre au nombre des
choses probables. L'idée de la mort entrerait plus facilement dans la tête
d'un enfant que celle de renoncer à la femme aimée dans celle d'un jeune
homme fortement épris.
Aussi Émile concevait-il plus volontiers la chance de se brûler la cervelle
sous les yeux de son père que celle de plier sous sa volonté. «Eh bien! se
disait-il, je lui parlerai, dès demain, à ce maître terrible, et je lui
parlerai de telle manière que je pourrai ensuite me présenter le front levé
à Châteaubrun.»
Et pourtant, quand vint le lendemain, Émile, au lieu de se sentir investi
de toute la force de sa volonté, se trouva si épuisé par l'insomnie et si
navré de tristesse, qu'il craignit d'être faible, et ne parla point.
Quoi de plus douloureux, en effet, lorsque l'âme s'est épanouie dans un
rêve délicieux, que de se voir jeté tout à coup dans une cruelle réalité?
Quand on s'est fait un adorable secret à soi-même d'un amour chastement
voilé, d'aller le révéler froidement à des êtres qui ne le comprennent pas,
ou qui le méprisent?
Soit qu'Émile fît cet aveu à son père ou à Janille, il fallait donc livrer
son cœur, rempli d'une langueur pudique et d'une sainte ivresse, à des
cœurs étrangers ou fermés depuis longtemps à des sympathies de ce genre?
Et il avait rêvé un dénouement si autrement sublime! N'était-ce pas
Gilberte qui, la première, et seule au monde avec lui sous l'œil de Dieu,
devait recueillir dans son âme le mot sacré d'amour lorsqu'il s'échapperait
de ses lèvres?
Le monde et les lois de l'honneur, si froides en pareil cas, étaient donc
là pour ôter à la virginité de sa passion ce qu'elle avait de plus pur et
de plus idéal! Il souffrait profondément, et déjà il lui semblait qu'un
siècle d'amertume avait passé entre ses songes de la veille et cette sombre
journée qui commençait pour lui.
Il monta à cheval, résolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude,
le calme et la résignation nécessaires pour affronter le premier choc.
Il voulait fuir Châteaubrun; mais il se trouva auprès sans savoir comment.
Il passa outre sans détourner la tête, remonta le rude chemin où, battu par
l'orage, il avait vu pour la première fois les ruines à la lueur des
éclairs.
Il reconnut les roches où il s'était abrité avec Jean Jappeloup, et il ne
put comprendre qu'il n'y eût pas plus de deux mois qu'il s'était trouvé là,
si léger d'esprit, si maître de lui-même, si différent de ce qu'il était
devenu depuis.
Il alla vers Éguzon, afin de revoir tout le chemin qu'il avait fait alors,
et où il n'avait point encore repassé.
Mais, dès les premières maisons, la vue des habitants qui l'examinaient
lui causa le même sentiment d'effroi et de misanthropie qui eût pu venir à
M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et
couvert qui s'ouvrait sur sa gauche, et s'enfonça sans but dans la
campagne.
Ce chemin inégal, mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers,
tantôt sur de frais gazons, tantôt sur un sable fin, et bordé d'antiques
châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables, le conduisit à de
vastes landes où il avança lentement, satisfait enfin d'être seul dans un
site désolé.
Le chemin s'en allait devant lui tantôt en zigzag, tantôt en montagnes
russes, à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères, et les
tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction
suivie.
De temps en temps une perdrix rasait l'herbe à ses pieds, un martin-pêcheur
traçait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marécage avec la rapidité
d'une flèche.
Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le
sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous
ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au delà de précipices et de
ravins profonds, les ruines de Crozant s'élever en flèche aiguë sur des
cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu'on peut à
peine embrasser d'un seul coup d'œil.
Émile était déjà venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin
plus direct, et sa préoccupation l'ayant empêché cette fois de s'orienter,
il resta un instant avant de se reconnaître.
Rien ne convenait mieux à l'état de son âme que ce site sauvage et ces
ruines désolées. Il laissa son cheval dans une chaumière et descendit à
pied le sentier étroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du
torrent. Puis il en remonta un semblable, et s'enfonça dans les décombres
où il resta plusieurs heures en proie à une douleur que l'aspect d'un lieu
si horrible, et si sublime en même temps, portait par instant jusqu'au
délire.
Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses
aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à
pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se
réunissent avec fracas à l'extrémité de la presqu'île, et y entretiennent,
en bondissant sur d'énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les
flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches
grises qui se dressent du fond de l'abîme comme des géants, ou pendent
comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent.
Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des
rochers, qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, à les en distinguer de
loin.
On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce
lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un
pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d'éternelle
désolation.
Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanqué de
tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette
forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une
place si importante dans les guerres du moyen âge est à peu près ignorée.
Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s'y
seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est rude et longue dans cette
région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets
ont brisées et que le temps a réduites en poussière.
Cependant le grand donjon carré, dont l'aspect est sarrasin en effet, se
dresse encore au milieu, et, miné par la base, menace de s'abîmer à chaque
instant comme le reste.
Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes
coniques, présentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent
incessamment des nuées d'oiseaux de proie.
On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup
d'endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des
gouffres où l'eau se précipite avec fureur.
Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche
de l'ennemi; car, de plain pied avec la base des édifices et les sommets de
la montagne, la vue était bornée par d'autres montagnes arides. Mais leurs
flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres
fertiles et pousser en liberté de beaux arbres souvent déracinés par le
passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine élévation.
Quelques chèvres, moins sauvages que les enfants misérables qui les
gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices.
Tout cela est d'une désolation si pompeuse et si riche d'accidents que le
peintre ne sait où s'arrêter. L'imagination du décorateur ne trouverait
qu'à retrancher dans ce luxe d'épouvante et de menace.
Émile passa là plusieurs heures, plongé dans le chaos de ses incertitudes
et de ses projets. Parti avec le jour, il était dévoré par la faim et ne se
rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa détresse
morale.
Étendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa tête et songeait
aux tortures de Prométhée, lorsque les sons lointains d'une voix mâle, qui
ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et
courut au bord du précipice. Alors, sur le ravin opposé, il vit trois
personnes descendre le sentier.
Un homme en blouse et en chapeau gris à larges bords marchait le premier,
et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de
prendre garde à eux; après lui venait un paysan conduisant un âne par la
bride, et, sur cet âne, une femme en robe lilas bien pâle, en chapeau de
paille bien modeste.
Émile s'élança à leur rencontre, sans se demander si Janille avait parlé,
si l'on se tenait en garde contre lui, si on allait l'accueillir
froidement.
Il courait et bondissait comme une pierre lancée sur le flanc escarpé de
l'abîme. Il partit à vol d'oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec
de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l'autre versant,
pour recevoir l'accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de
Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et
son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement
contenue. Janille n'était pas là, Janille n'avait point parlé!
Comme le bonheur paraît plus doux après la peine, et comme l'amour répare
vite le temps perdu à souffrir! Émile ne se souvenait plus de la veille et
ne songeait plus au lendemain.
Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa
bien-aimée, il brisa toutes les branches de broussailles qu'il put
atteindre, et les jeta sous les pieds de l'âne, comme autrefois les Hébreux
semaient de perles les traces de l'humble monture du divin maître.
Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon
qu'il put choisir, quoiqu'elle n'eût aucun besoin d'un pareil secours pour
descendre d'un âne si petit et si tranquille. Émile n'était plus timide,
car il était fou; et si Antoine n'eût pas été le moins clairvoyant des
hommes, il eût compris qu'il ne fallait pas plus songer à réprimer cette
passion exaltée qu'à empêcher la Creuse ou la Sédelle de courir ou de
gronder.
«Ça, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous
nous rencontrons si à point, je veux qu'on ne me parle que de déjeuner. Un
convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de
provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis
que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et
puis, Émile courra aux maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort
de pain bis. Restons près de la rivière, c'est de l'eau de roche
excellente, prise en petite quantité avec beaucoup de vin.»
Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur l'herbe, Gilberte se fit une
assiette avec une grande feuille de lotus, et son père découpa les portions
avec une espèce de sabre qu'on appelait eustache de poche. Émile apporta,
outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent
déclarées excellentes, et dont l'amertume a du moins l'avantage d'exciter
l'appétit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penché d'un arbre,
n'eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d'autant
plus de plaisir, disait-il, qu'il n'avait pas là les yeux de mademoiselle
Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Émile fut rassasié
au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des héros de roman qui ne mangent
jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appétit, et qu'en
cela les romans sont aussi vrais que la vie.
Quel transport pour Émile, après avoir cru qu'il ne reverrait plus
Gilberte que sévère et méfiante, de la retrouver telle qu'il l'avait
laissée la veille, pleine d'abandon et de noble imprévoyance! Et comme il
aimait Antoine d'être incapable d'un soupçon, et de conserver une si
expansive gaieté!
Jamais il ne s'était senti si gai lui-même; jamais il n'avait vu un plus
beau jour que cette pâle journée de septembre, un site plus riant et plus
enchanté que cette sombre forteresse de Crozant! Et justement Gilberte
avait ce jour-là sa robe lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis
longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure où il était devenu
éperdument amoureux!
Il apprit qu'on s'était mis en route pour aller voir un parent à la
Clavière, avant les deux jours qu'on devait aller passer à Argenton, et
que, n'ayant trouvé personne dans ce château, on avait résolu de faire une
promenade à Crozant, où l'on resterait jusqu'au soir; et il n'était guère
que midi! Émile s'imagina avoir l'éternité devant lui. M. Antoine s'étendit
à l'ombre après le déjeuner, et s'endormit d'un profond sommeil. Les deux
amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la
forteresse.
XXI.
LE PETIT COUCHER DE M. ANTOINE.
Le page de Châteaubrun réjouit un instant le jeune couple par ses naïvetés;
mais, emporté bientôt par le besoin de courir, il s'écarta à la poursuite
des chèvres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers, et finit
par s'entendre avec eux, en jouant aux palets sur le bord de la Creuse,
pendant qu'Émile et Gilberte entreprenaient de longer la Sédelle sur
l'autre flanc de la montagne.
Comme, en bien des endroits, le torrent a rongé la base du roc, il leur
fallut tantôt grimper, tantôt redescendre, tantôt mettre le pied sur des
blocs à fleur d'eau, et tout cela non sans peine et sans danger. Mais la
jeunesse est aventureuse, et l'amour ne doute de rien.
Une providence particulière protège l'un et l'autre, et nos amoureux se
tirèrent bravement de tous les périls, Émile tremblant d'une toute autre
émotion que la peur lorsqu'il soulevait ou retenait Gilberte dans ses bras;
Gilberte riant pour cacher son trouble ou pour s'en distraire.
Gilberte était forte, agile et courageuse comme une enfant de la montagne;
et pourtant, à franchir ainsi des obstacles continuels, elle se sentit
bientôt essoufflée et se laissa tomber sur la mousse au bord de l'eau
bondissante, jeta son chapeau sur le gazon, forcée de relever ses cheveux
dénoués qui pendaient sur ses épaules.
«Allez donc me cueillir cette belle digitale que je vois là-bas,» dit-elle
à Émile pensant qu'elle aurait le temps de se recoiffer avant qu'il fût de
retour,
Mais il y alla et revint si vite, qu'il la trouva encore tout inondée de
ses cheveux d'or, que ses petites mains avaient peine à ramasser en une
seule tresse.
Debout auprès d'elle, il admirait ces trésors qu'elle rejetait derrière sa
tête avec plus d'impatience que d'orgueil, et qu'elle eût coupés depuis
longtemps comme un fardeau gênant, si Antoine et Janille ne s'y fussent
jalousement opposés.
En ce moment, néanmoins, elle leur sut gré de ne l'avoir pas souffert; car,
malgré son peu de coquetterie, elle vit bien qu'Émile était éperdu
d'admiration, et elle n'avait rien fait pour la provoquer!
Si la beauté a de certains triomphes, dont l'amour ne ne peut se refuser à
jouir, c'est surtout lorsqu'ils sont imprévus et involontaires. Cette belle
chevelure eût été, en effet, un véritable dédommagement pour une femme
laide, et chez Gilberte c'était comme une prodigalité de la nature ajoutée
à tous ses autres dons.
Il faut bien dire que, comme son père, Gilberte était plus laborieuse
qu'adroite de ses mains, et, d'ailleurs, elle avait perdu en courant toutes
ses épingles, et par deux fois, la lourde torsade roulée sur sa nuque avec
précipitation se défit et retomba jusqu'à ses pieds.
Le regard d'Émile plana toujours sur elle; Gilberte ne le voyait pas, mais
elle le sentait comme si le feu de ce regard passionné eût rempli
l'atmosphère. Elle en fut bientôt si confuse, qu'elle oublia d'en être
joyeuse, et enfin, comme à l'ordinaire, elle s'efforça de rompre, par une
plaisanterie, leur mutuelle émotion.
«Je voudrais que ces cheveux fussent _à moi_, dit-elle, je les couperais,
et je les enverrais au fond de la rivière.»
C'était l'occasion pour Émile de faire un beau compliment; mais il s'en
garda bien. Qu'eût-il dit sur ces cheveux-là, qui exprimât l'amour qu'il
leur portait? Il ne les avait jamais touchés, et il en mourait d'envie. Il
regarda furtivement autour de lui.
Un cercle de rochers et d'arbrisseaux isolait Gilberte et lui du monde
entier. Il n'y avait aucun point de la montagne d'où on pût les voir. On
eût dit qu'elle avait choisi cet abri pour le tenter, et pourtant
l'innocente fille n'y avait point songé et ne songeait pas encore qu'il y
eût là quelque danger pour elle.
Émile n'avait plus sa raison. L'insomnie, l'épouvante, la douleur et la
joie, avaient allumé la fièvre dans son sang.
Il s'agenouilla auprès de Gilberte, et prit dans sa main tremblante une
poignée de ses cheveux rebelles; puis, comme elle tressaillait, il la
laissa retomber en disant:
«J'ai cru que c'était une guêpe, mais ce n'est qu'un brin de mousse.
--Vous m'avez fait peur, reprit Gilberte en secouant la tête: j'ai cru que
c'était un serpent.»
Cependant la main d'Émile s'attachait à cette chevelure et ne pouvait
l'abandonner.
Sous prétexte d'aider Gilberte à en rassembler les mèches éparses que lui
disputait la brise, il les toucha cent fois, et finit par y porter ses
lèvres à la dérobée. Gilberte parut ne point s'en apercevoir, et, remettant
précipitamment son chapeau sur sa coiffure mal assurée, elle se leva en
disant, d'un air qu'elle voulait rendre dégagé:
«Allons voir si mon père est réveillé.»
Mais elle tremblait; une pâleur subite avait effacé les brillantes couleurs
de ses joues; son cœur était prêt à se rompre; elle fléchit et s'appuya
sur le rocher pour ne pas tomber. Émile était à ses pieds.
Que lui disait-il? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant
n'ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement;
elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le
battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne, prise de
convulsions, oscillait au-dessus de sa tête.
Elle n'avait plus de jambes pour fuir, et d'ailleurs elle n'y songeait
point. On fuirait en vain l'amour; quand il s'est insinué dans l'âme, il
s'y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu'il y eût d'autre
péril dans l'amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n'y en
avait pas d'autres en effet pour elle auprès d'Émile. Celui-là était bien
assez grand, et le vertige qu'il causait était plein d'irrésistibles
délices.
Tout ce que Gilberte sut dire, ce fut de répéter avec un effroi plein de
regret et de douleur:
«Non, non! il ne faut pas m'aimer.
--C'est donc que vous me haïssez!» reprenait Émile; et Gilberte, détournant
la tête, n'avait pas le courage de mentir. Eh bien, si vous ne m'aimez pas,
disait Émile, que vous importe de savoir que je vous aime? Laissez-moi vous
le dire, puisque je ne peux plus le cacher. Cela vous est indifférent, et
on ne craint pas ce qu'on dédaigne. Sachez-le donc, et si je vous quitte,
si je ne vais plus vous voir, apprenez au moins pourquoi: c'est que je
meurs d'amour pour vous, c'est que je ne dors plus, que je ne travaille
plus, que je perds l'esprit, et qu'il m'arriverait peut-être bientôt de
dire à votre père ce que je vous dis maintenant. J'aime mieux être chassé
par vous que par les autres. Chassez-moi donc; mais vous m'entendrez ici,
parce que mon secret m'étouffe; je vous aime, Gilberte, je vous aime à en
mourir!» Et le cœur d'Émile était si plein qu'il déborda en sanglots.
Gilberte voulut s'éloigner; mais elle s'assit à trois pas de là et se prit
à pleurer. Il y avait plus de bonheur que d'amertume au fond de toutes ces
larmes. Aussi Émile se fut-il bientôt rapproché pour consoler Gilberte, et
fut-il bientôt consolé à son tour; car dans l'effroi qu'elle exprimait, il
n'y avait que tendresse et regret.
«Je suis une pauvre fille, lui disait-elle, vous êtes riche, et votre père
ne songe, à ce qu'on dit, qu'à augmenter sa fortune. Vous ne pouvez pas
m'épouser, et moi je ne dois pas songer à me marier dans la position où je
suis.
«Ce serait un hasard de rencontrer un homme aussi pauvre que moi, qui eût
reçu un peu d'éducation, et je n'ai jamais compté sur ce hasard-là. Je me
suis dit de bonne heure que je devais tirer bon parti de mon sort pour
m'habituer à la dignité des sentiments, qui consiste à ne point porter
envie aux autres, et à se créer des goûts simples, des occupations
honnêtes.