chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille à côté de lui.
«Ce n'est rien, c'est moi, dit M. Antoine; ne vous dérangez pas. J'ai voulu
partager mon lit avec ce vaurien; mais monsieur, sous prétexte qu'il
grandit, a des inquiétudes dans les jambes, et j'ai reçu tant de coups de
pied, que je lui cède la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y tient
si fort! quant à moi, je serai beaucoup mieux ici.»
Tel fut le châtiment exemplaire que subit à Fresselines le page de
Châteaubrun.
XXII.
INTRIGUE.
Nous laisserons Émile oublier le rendez-vous que lui avait donné Janille,
et courir par monts et par vaux avec l'objet de ses pensées. C'est à
l'usine Cardonnet que nous irons reprendre le fil des événements qui
enlacent sa destinée.
M. Cardonnet commençait à prendre sérieusement ombrage des continuelles
absences d'Émile, et à se dire que le moment viendrait bientôt de
surveiller et de régler ses démarches. «Le voilà distrait de son
socialisme, se disait-il; il est temps qu'il se prenne à quelque réalité
utile. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porté à
l'ergotage. Il paraît que ce dada est à l'écurie pour quelque temps, ne
l'en faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas
remplacer les théories. A cet âge, on est mené par des instincts plus que
par des idées, bien qu'on s'imagine fièrement le contraire; enchaînons-le
d'abord au travail matériel, et qu'il s'y prête, malgré lui s'il le faut.
Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il
se verra forcé de faire. Peu à peu l'occupation quelconque que je lui aurai
créée deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours été ainsi?
Même en étudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? Eh
bien, qu'il achève son droit, quand même il devrait le haïr de plus en plus
et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiété. Je sais maintenant
qu'il ne faudra pas beaucoup de temps, ni une coquette fort habile, pour le
débarrasser de l'enduit pédagogique des jeunes écoles.»
Mais on était en pleines vacances, et M. Cardonnet n'avait pas de motifs
immédiats pour renvoyer Émile à Poitiers. D'ailleurs, il espérait beaucoup
de son séjour à Gargilesse; car, insensiblement, Émile acceptait sans
répugnance les occupations que, de temps en temps, son père lui traçait, et
paraissait ne plus se préoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout
travail accompli par Émile, l'était avec supériorité, et M. Cardonnet se
flattait de le débarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir
perdre cette soumission et cette capacité dont il recueillait parfois les
fruits.
Rien n'était plus contraire aux intentions de madame Cardonnet que de faire
remarquer à son mari la conduite singulière d'Émile. Si elle eût pu deviner
le bonheur que goûtait son fils à s'absenter ainsi, et le secret de ce
bonheur, elle l'eût aidé à sauver les apparences, et se fût faite sa
complice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle
s'imaginait que le ton souvent froid et railleur de M. Cardonnet était la
seule cause du malaise qu'éprouvait Émile dans la maison paternelle, et,
s'en prenant secrètement à son maître, elle souffrait amèrement de jouir si
peu de la société de son fils. Lorsque Galuchet rentra, annonçant que M.
Émile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne
put retenir ses larmes, et dit à demi voix: «Le voilà qui découche à
présent! Il ne veut plus même dormir ici: il y est donc bien malheureux!
--Eh bien, ne voilà-t-il pas un beau sujet de douleurs? dit M. Cardonnet en
haussant les épaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez
effrayée de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous
n'êtes pas au bout de vos peines; car ce n'est que le début des petites
escapades que peut se permettre un jeune homme.
«Constant, dit-il à son secrétaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles
sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontré mon fils?
--Ah! Monsieur, répondit Galuchet, une compagnie fort agréable! M. Antoine
de Châteaubrun, qui est un bon vivant, un gros réjoui, tout à fait honnête
dans ses manières; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une
mine on ne peut plus avenante.
--Je vois que vous êtes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien
perdu des appas de la demoiselle.
--Dame! Monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros
rire de contentement, car il était bien rare que son patron lui fît
l'honneur de causer avec lui sur un sujet étranger à ses fonctions.
--Et c'est sans doute avec ces personnes-là que mon fils continue ses
excursions romantiques?
--Je le pense, Monsieur; car je l'ai vu de loin passer à cheval, comme il
s'en allait avec elles.
--Avez-vous été quelquefois à Châteaubrun, Galuchet?
--Oui, Monsieur. J'y ai été une fois que les maîtres étaient absents, et si
j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas
été si sot.
--Pourquoi?
--Parce que j'aurais sans doute vu le château gratis, au lieu que cette
sorcière, après m'avoir promené dans son taudis, m'a bien demandé cinquante
centimes, Monsieur, pour le prix de sa complaisance! C'est indigne de
rançonner les gens pour leur montrer une pareille ruine!
--Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques réparations
depuis que je n'y suis entré?
--Quelles réparations, Monsieur? cela fait pitié! Ils ont rebâti un coin
grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller
des papiers dans leurs chambres. Le maître n'est pas moitié si bien logé
que je suis chez vous. C'est triste, là dedans! Des tas de pierres dans la
cour à se casser les jambes, des orties, des ronces, pas de porte à une
grande arcade qui ressemble à l'entrée du château de Vincennes, et qui
serait assez jolie si on y donnait une couche de badigeon; mais le reste
est dans un état! Pas un mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des
crevasses à s'y fourrer tout entier, du lierre qu'on ne se donne pas
seulement la peine d'arracher: ce ne serait pas bien difficile, pourtant!
et des chambres qui n'ont ni plancher, ni plafond! Ma foi, les gens de ce
pays-ci sont de vrais Gascons de vous vanter leurs vieux châteaux, et de
vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour trouver quoi? des
décombres et des chardons! En vérité Crozant est une fameuse mystification,
et Châteaubrun ne vaut guère mieux que Crozant!
--Vous n'êtes donc pas charmé non plus de Crozant? Mon fils pourtant
paraissait beaucoup s'y plaire, je parie?
--M. Émile pouvait bien s'y plaire, donnant le bras à un si beau brin de
fille! A sa place, je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi, qui
espérais y prendre des truites, et qui n'y ai pas seulement attrapé un
goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que
vingt kilomètres pour aller et autant pour revenir, ça fait quatre
myriamètres à pied.
--Vous êtes fatigué, Galuchet?
--Oui, Monsieur, très-fatigué, très-mécontent! on ne m'y reprendra plus,
dans leur forteresse des rois maures.»
Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet
répéta complaisamment et avec un sourire narquois:
«Ces rois-là devaient faire de drôles de pistolets! sans doute qu'ils
portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts.
--Vous, avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, répondit M. Cardonnet,
sans, daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, épris comme vous
voilà, vous trouveriez quelque prétexte pour aller rendre, de temps en
temps, visite au vieux Châteaubrun.
--Je n'ai pas, besoin de prétextes, Monsieur, répondit Galuchet d'un ton
important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invité à aller pêcher,
dans sa rivière, et encore aujourd'hui, il m'a sollicité de déjeuner avec
lui un dimanche.
--Eh bien! pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite
récréation de temps en temps.
--Monsieur, vous êtes trop honnête: si je ne vous suis pas nécessaire,
j'irai dimanche prochain, car j'aime beaucoup la pêche.
--Galuchet, mon ami, vous êtes un imbécile.
--Comment, Monsieur? dit Galuchet déconcerté.
--Je vous dis, mon cher, reprit tranquillement Cardonnet, que vous êtes un
imbécile. Vous ne pensez qu'à prendre des goujons quand vous pourriez faire
la cour à une jolie fille.
--Oh! pour cela, Monsieur, je ne dis pas! dit Galuchet et en se grattant
l'oreille d'un air agréable: j'aimerais assez la fille, vrai! c'est un
bijou! des yeux bleus comme ça, des cheveux blonds qui ont, je parie, un
mètre cinquante centimètres de longueur, des dents superbes et un petit air
malin. J'en serais bien amoureux, si je voulais!
--Et pourquoi ne voulez-vous pas?
--Ah dame! si j'avais seulement la propriété de dix mille francs, je
pourrais bien lui plaire! mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire à
une fille qui n'a rien.
--Vos appointements égalent peut-être son revenu?
--Mais c'est de l'éventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mère
(ce qui me répugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une
servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour
commencer l'établissement.
--Et vous pensez que dix mille francs suffiraient?
--Je n'en sais rien; mais il me semble que ces gens-là n'ont pas le droit
d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs;
la montagne, le jardin et un bout de pré qui est là, au bord de l'eau, tout
rempli de joncs, le verger où les arbres fruitiers ne sont bons qu'à faire
du feu, tout cela réuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit
que M. Antoine a un petit capital placé sur l'État. Cela ne doit pas être
grand'chose, à voir la vie qu'ils mènent. Mais enfin, s'il y avait là un
millier de francs de rente assuré, je m'arrangerais bien de la fille. Elle
me plaît, et je suis en âge de m'établir.
--M. Antoine a douze cents francs de rente, je le sais.
--Réversibles sur la tête de sa fille, Monsieur?
--J'en suis certain.
--Mais bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a
droit qu'à la moitié.
--Eh bien, dès à présent vous pourriez donc prétendre à elle?
--Merci, Monsieur! Et avec quoi vivre? élever des enfants?
--Sans doute! il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver
ça, Galuchet, si votre bonheur en dépendait absolument.
--Monsieur, je ne sais comment répondre à vos civilités, mais ...
--Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille, et répondez.
--Monsieur, je n'ose pas.
--Pourquoi donc? est-ce que nous ne causons pas de bonne amitié?
--J'en suis sensiblement touché, reprit Galuchet, mais ...
--Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc!
--Eh bien, Monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbécile, je
vous dirai mon sentiment. C'est que M. Émile fait la cour à cette
demoiselle.
--Vous croyez? dit M. Cardonnet feignant la surprise.
--Si monsieur n'en a pas connaissance, je serais fâché d'occasionner du
désagrément entre lui et son fils.
--C'est donc un bruit qui court?
--Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrête guère à écouter les propos;
mais moi, j'ai très bien remarqué que M. Émile allait fort souvent a
Châteaubrun.
--Qu'est-ce que cela prouve?
--C'est comme monsieur voudra, et cela m'est fort égal. C'était seulement
pour dire que si j'avais quelque idée d'épouser une demoiselle, je ne
serais pas bien aise d'arriver en second.
--Je le conçois. Mais il y a peu d'apparence que mon fils fasse
sérieusement la cour à une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait
épouser. Mon fils a des sentiments élevés, il ne descendrait jamais à un
mensonge, à de fausses promesses. Si cette fille est honnête, soyez certain
que ses relations avec Émile sont tout à fait innocentes. N'est-ce pas
votre opinion?
--J'aurai là-dessus l'opinion que monsieur voudra.
--C'est être aussi par trop accommodant! Si vous étiez amoureux de
mademoiselle de Châteaubrun, ne chercheriez-vous pas à vous assurer par
vous-même de la vérité?
--Certainement, Monsieur; mais je n'en suis guère amoureux, pour l'avoir
vue une fois.
--Eh bien, écoutez, Galuchet; vous pouvez me rendre un service. Ce que vous
venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquiétude qu'à vous, et tout
ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie,
aura au moins le résultat sérieux de m'avoir averti de certains dangers. Je
vous répète que mon fils est trop honnête homme pour séduire une fille sans
fortune et sans expérience; mais il pourrait lui arriver, en la voyant
souvent, de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait
l'un et l'autre à des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien
facile de couper court à tout cela en éloignant Émile sur-le-champ; mais
cela contrarierait le projet que j'ai de le former à la pratique de mes
occupations, et je regretterais qu'un motif si peu important me forçât à me
séparer de lui dans les circonstances présentes. Consentez donc à me
servir. Vous êtes sûr d'être bien accueilli à Châteaubrun: allez-y souvent,
aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractère
facile du père Antoine vous y aidera. Voyez, observez, et rapportez-moi
tout ce qui s'y passe. Si votre présence contrarie mon fils, il sera
démontré que le danger existe; s'il cherche à vous faire éconduire, tenez
bon, et posez-vous sans hésitation en prétendant à la main de la
demoiselle.
--Et si l'on m'accepte?
--Tant mieux pour vous!
--C'est selon, Monsieur, jusqu'où auront été les choses entre elle et votre
fils.
--Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et
l'adresse de savoir à quoi vous en tenir, puisque vous allez là en
observateur.
--Et si je m'aperçois que j'arrive trop tard?
--Vous vous retirerez.
--J'aurai fait là une drôle de campagne, et M. Émile m'en voudra.
--Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes, tout cela ne se fera pas
sans quelque ennui et quelque désagrément pour vous; mais il y a une bonne
gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande.
--Ça suffit, Monsieur, et je n'ai plus qu'un mot à dire: c'est que, dans le
cas où la fille me conviendrait, et si je venais à lui convenir aussi, je
serais trop pauvre, à l'heure qu'il est, pour entrer en ménage.
--Nous avons déjà prévu ce cas. Je vous aiderais à vous faire une position.
Par exemple, vous vous engageriez à me servir pendant un temps donné, et je
vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don
de cinq mille francs, si c'était nécessaire.
--Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ça? dit Galuchet en se
grattant la tête plus fort que jamais.
--Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fois-ci je ne
plaisante plus du tout.
--C'est entendu, Monsieur; vous avez trop d'honnêtetés pour moi. Je vas me
planter en faction à côté de M. Émile, et il sera bien fin si je le perds
de vue!»
«Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet
dès que Galuchet se fut retiré, mais il suffira qu'il ait un rival de ton
espèce pour se sentir bientôt humilié de son choix; et si l'on préfère un
lourdaud d'épouseur comme toi à un beau soupirant de rencontre comme lui,
il aura reçu une assez bonne leçon. Dans ce cas-là, un petit sacrifice pour
l'établissement de M. Galuchet ne serait pas la mer à boire, d'autant plus
que cela le retiendrait à mon service et couperait court à l'ambition de me
quitter. Mais c'est là le pis-aller de mon projet, et Galuchet a vingt
chances contre une d'être mis à la porte dans quelque temps. Jusque-là,
j'aurai eu celui d'aviser à quelque chose de mieux, et j'aurai du moins
réussi à tourmenter Émile, à le désenchanter, à attacher à ses flancs un
ennemi qu'il ne sait guère combattre, l'ennui sous la forme de Constant
Galuchet.»
L'idée de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eût pas été
trop tard ou trop tôt pour qu'Émile renonçât à ses illusions, cette idée
eût pu réussir. Une rivalité quelconque stimule les âmes vulgaires, mais un
esprit délicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature élevée se
dégoûtera infailliblement de l'être qui prend plaisir aux hommages de la
sottise; il suffira peut-être même que l'objet de son culte les souffre
avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'éloigne. Mais Cardonnet
comptait sans la fierté de Gilberte.
Émile revint de son excursion plus enflammé que jamais, et dans un tel état
d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne
pas triompher de tout. La généreuse Gilberte avait puissamment aidé à son
illusion en la partageant, et en cela elle s'était montrée, par son
imprévoyance et son abandon de cœur, la digne fille d'Antoine. Émile
aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'être avancé à ce point
auprès d'elle, sans avoir commencé par s'assurer du consentement de M.
Cardonnet. C'était là une terrible imprudence, et même une coupable
témérité; car, à moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus
de son père. Mais Émile était dans ce délire d'exaltation où l'on compte
sur les miracles, et où l'on se croit presque dieu parce qu'on est aimé.
Pourtant il revint à Gargilesse sans avoir fixé le moment où il déclarerait
ses sentiments à sa famille; car Gilberte avait exigé qu'il ne brusquerait
rien, et avait reçu la promesse qu'il commencerait par disposer peu à peu
l'esprit de ses parents à la tendresse, par une conduite selon leurs vœux.
Ainsi Émile devait réparer une absence qui leur avait, sans doute, causé
quelque souci, en restant auprès d'eux tout le reste de la semaine, et en
travaillant avec assiduité à tout ce qu'il plairait à son père de lui
tracer. «Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit
Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la
semaine suivante.» La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le
jour, et, comme Émile, elle trouvait une douceur infinie à caresser dans sa
pensée le mystère d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme
et la profondeur.
Émile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta
d'écrire à M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur
ses sentiments, au cas où l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le
voir. Il s'attacha aux pas de son père, lui demanda même de l'occupation,
et s'appliqua à la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris
grand intérêt à la réussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas
longtemps violence à son propre cœur, il lui fut impossible de pousser au
travail les ouvriers indolents. Rien ne servait à M. Cardonnet de mettre à
la tâche les hommes de cette catégorie. Ils manquaient de force, et la
concurrence des plus actifs produisait en eux le découragement au lieu de
l'émulation. La tâche était bien payée; mais comme les travailleurs
voyaient, au mécontentement du maître, qu'ils ne seraient pas gardés
longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le présent,
et faisaient de l'économie sur leur nourriture, Quand Émile les voyait
s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un
morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hébreux esclaves
employés à la construction des pyramides, il se sentait épris d'une telle
pitié, qu'il eût voulu leur donner son propre sang à boire plutôt que de
les abandonner à cette mort lente du travail et de l'abstinence.
Alors il essayait de persuader son père, puisqu'il ne pouvait sauver ces
existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement
passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-mêmes, en
leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de
raison, que les vignes ayant gelé l'année précédente, on ne pouvait se
procurer du vin dans le pays qu'à un prix très-élevé, et pour la table des
bourgeois seulement. Là où l'économie générale n'intervient pas, il était
facile de prouver que l'économie particulière est impuissante à effectuer
de notables améliorations, et d'établir, par l'invincible démonstration des
chiffres, qu'il fallait renoncer à construire ou faire passer le
travailleur par les nécessités fâcheuses de sa condition. M. Cardonnet
faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de sévères
limites. Émile courbait la tête et soupirait; il ne pouvait pas donner à
Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.
«Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais
fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce
monde, il suffira que tu aies senti la nécessité d'avoir un bon surveillant
en ton lieu et place. La partie matérielle est la moins poétique. C'est au
point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme
dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi à
comprendre ce qui m'échappe, et mets un peu ton génie au service de mon
courage.»
Durant cette semaine, Émile eut à lire, à comprendre, à étudier et à
résumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait
pas avoir précisément besoin de ce travail, mais c'était une manière
d'éprouver Émile, et il fut ravi de la rapidité et de la clarté qu'il y
apporta. Une pareille étude ne pouvait causer de dégoût à un esprit occupé
de théories. Tout ce qui appartient à la science peut avoir dans l'avenir
une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les
déplorables conditions par lesquelles l'inégalité fait passer les hommes du
présent pour l'exécution d'un travail quelconque, on peut s'éprendre pour
l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute
intelligence d'Émile, et se disait qu'avec de si éminentes facultés, il
n'était pas possible de fermer toujours les yeux à ce qu'il appelait
l'évidence.
Le dimanche vint. Il semblait à Émile qu'un siècle se fût écoulé depuis
qu'il n'avait vu ce lieu enchanté de Châteaubrun, où pour lui la nature
était plus belle, l'air plus suave et la lumière plus riche qu'en aucun
autre point de l'univers. Il commença pourtant par Boisguilbault: car il se
souvint que Constant Galuchet devait déjeuner à Châteaubrun, et il espéra
que ce lourd personnage serait parti, ou occupé à pêcher, quand il y
arriverait; mais il était loin de prévoir le machiavélisme de M. Constant.
Il le trouva encore attablé avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du
cru auquel il n'était pas habitué, et se dandinant sur sa chaise tout en
disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour,
attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permît d'aller
guetter sur la terrasse l'arrivée de son amant.
Mais Janille n'avait point de distractions; elle rôdait comme un lézard
dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste à point pour
recevoir la moitié du salut qu'Émile adressait à Gilberte. Cependant Émile
vit, du premier coup d'œil, qu'elle n'avait pas parlé.
«En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que
de coutume, vous n'êtes pas galant, et vous avez failli amener une querelle
de rivalité entre ma fille et moi. Comment, vous me faites espérer que,
dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez même un
jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en
voyage avec mademoiselle, sous prétexte qu'elle a une quarantaine d'années
de moins! comme si c'était ma faute, et comme si je n'étais pas aussi leste
pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de
votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma
colère; car si vous fussiez revenu plus tôt, vous eussiez été fort mal
reçu.
--Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifié, répondit Émile, en vous disant
combien notre rencontre à Crozant avait été imprévue, et notre voyage à
Saint-Germain improvisé subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chère
demoiselle Janille, et soyez sûre qu'il fallait que je fusse à dix lieues
d'ici pour manquer à votre rendez vous.
--Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine
qui a tout le tort: c'est une tête si légère! mais j'aurais cru que vous
seriez plus raisonnable que lui.