viendront jamais, je l'espère. M. de Boisguilbault n'est pas malade, il
jouit de toutes ses facultés; sa monomanie, si l'on peut appeler ainsi
l'éloignement qu'il professe pour votre famille, n'est pas un mal nouveau;
seulement, à voir cette bizarrerie chez un homme si calme et si tolérant à
tous autres égards, j'ai cru longtemps qu'il y avait là des motifs graves,
et je suis forcé de constater maintenant qu'il n'y en a aucun; que c'est un
trait de folie passagère qu'il oubliera si on ne le réveille plus, et que
vous n'en êtes pas le seul objet, puisque d'autres personnes, dont il n'a
jamais eu à se plaindre, et qu'il ne connaît pas du tout, lui inspirent le
même sentiment d'effroi et de répulsion maladive.
--Expliquez-vous donc, dit M. Antoine, qui commençait à respirer. Quelles
sont ces autres personnes?...
--Mais ... Jean d'abord, répondit Émile. Vous savez bien qu'il n'a aucun
motif de craindre sa présence comme il le fait, et que ce brave homme
lui-même ignore absolument ce qu'il peut jamais avoir eu à lui reprocher.
--Il n'a rien à lui reprocher en effet, ni lui, ni personne, mais je sais
fort bien ce qu'il suppose ... Passons! s'il n'est question que de Jean, le
marquis n'est pas fou le moins du monde, il n'est qu'injuste ou dans
l'erreur sur le compte de notre ami le charpentier. Mais le faire revenir
de cette erreur-là est aussi impossible que de fermer la plaie qui saigne
dans son cœur. Pauvre Boisguilbault! Ah! c'est moi, Gilberte, qui
donnerais volontiers ma vie pour lui procurer l'oubli du passé! N'en
parlons plus.
--Encore un mot pourtant, dit Gilberte, car ce mot vous éclaircira, mon bon
père. Ce n'est pas seulement à Jean Jappeloup que le marquis en veut si
fort, c'est à moi-même, à moi qu'il a à peine vue, qui ne lui ai jamais
parlé, et, dont, à coup sûr, il ne peut avoir à se plaindre en aucune
façon. Pour lui avoir prononcé mon nom, avec l'intention de le calmer, M.
Cardonnet, que voici, pour vous le dire, a vu se rallumer toute sa colère.
Il a jeté les portes en criant, comme si on lui parlait d'une mortelle
ennemie.
«Malheur à vous, si vous me parlez jamais de cette demoiselle!!»
M. de Châteaubrun baissa la tête et resta quelques instants sans parler. Il
essuya à plusieurs reprises, avec un gros mouchoir à carreaux bleus, son
large front baigné de sueur. Puis enfin il prit la main de Gilberte et
celle d'Émile dans les siennes, et les fit se toucher sans en avoir
conscience, tant il était occupé d'autre chose que de la possibilité de
leur amour.
«Mes enfants, dit-il, vous avez cru me faire du bien, et vous avez augmenté
ma peine; je ne vous remercie pas moins de vos bonnes intentions, mais je
veux que vous me donniez tous deux votre parole de ne plus revenir avec
moi, ni entre vous, ni en présence de Janille ou de Jean, ni vous, Émile,
avec M. de Boisguilbault, sur ce sujet-là ... Jamais, jamais,
entendez-vous?» ajouta-t-il du ton le plus solennel et le plus absolu dont
il fût capable; et, s'adressant plus particulièrement à Émile, en serrant
avec force sa main contre celle de Gilberte avec un redoublement de
distraction:
«Mou cher monsieur Émile, dit-il avec attendrissement, vous avez été
emporté à une grave imprudence par votre amitié pour moi. Souvenez-vous que
la première fois que vous allâtes à Boisguilbault, je vous dis: «Ne
prononcez pas mon nom dans cette maison, si vous voulez ne pas nuire à mon
ami Jean!» Eh bien, vous avez fini par me nuire à moi-même en oubliant ma
recommandation.
«Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Boisguilbault n'est pas
plus fou qu'aucun de nous trois, et que s'il est injuste envers Jean et
envers ma fille qui sont bien innocents de mes torts, c'est parce que l'on
enveloppe assez naturellement les amis et les proches d'un ennemi dans le
ressentiment qu'il inspire.
«M. de Boisguilbault serait bien cruel de ne pas me pardonner s'il pouvait
lire au fond de mon cœur; mais sa souffrance est trop grande pour le lui
permettre. Respectez donc cette douleur, Émile, et ne traitez pas de fou un
homme dont l'infortune mérite les consolations de votre amitié et tous les
égards dont vous êtes capable ... Allons! promettez-moi de ne plus
conspirer ensemble pour mon repos: car quelque chose que vous fassiez, ce
sera conspirer contre.»
Émile et Gilberte promirent en tremblant, et Antoine leur dit: «C'est bien,
mes enfants, il est des maux incurables et des châtiments qu'il faut savoir
subir en silence. Maintenant, allons voir si Janille a retrouvé sa chèvre.
J'ai là, dans un panier, des abricots que j'ai été cueillir pour vous deux;
car j'avais vu Émile monter le sentier, et je tiens à le régaler des
primeurs de mes vieux arbres.»
Après quelques efforts, Antoine reprit son enjouement avec plus de
facilité que Gilberte et qu'Émile lui-même. Ce dernier n'osait plus faire
de commentaires et de recherches; car tout ce qui tenait à Gilberte lui
était sacré, et il suffisait qu'Antoine lui eût enjoint de ne plus penser à
cette affaire pour qu'il s'efforçât de l'éloigner de son esprit. Mais il y
avait bien d'autres sujets de trouble dans son cœur, et l'amour y jetait
de telles racines, qu'il tombait dans des distractions pires que celles de
M. de Châteaubrun.
Quand il se retrouva seul sur le chemin de Gargilesse, à l'endroit où celui
de Boisguilbault vient bifurquer, son cheval, qui aimait et connaissait
également l'un et l'autre gîtes, prit la direction de Boisguilbault.
Émile ne s'en aperçut pas d'abord, et quand il s'en aperçut, il se dit que
la Providence le voulait ainsi; qu'il avait laissé seul, pendant bien des
jours, le triste vieillard qu'il avait promis d'aimer comme un père; et
que, dût-il être mal reçu, il fallait, sans différer, aller obtenir son
pardon.
On n'avait pas encore fermé définitivement les grilles du parc lorsqu'il
arriva au bas de la colline. Il y entra et se dirigea vers le chalet,
comptant que s'il n'y trouvait pas le marquis, il l'y verrait arriver dès
que la nuit serait close.
Ayant attaché _Corbeau_ à la galerie extérieure du rez-de-chaussée, il
frappa doucement à la porte de la chaumière suisse, et, comme un peu de
vent venait de s'élever avec le coucher du soleil, il lui sembla entendre
quelque bruit dans l'intérieur et la voix faible du marquis, qui lui disait
d'entrer. Mais c'était une pure illusion, car lorsqu'il eut poussé la
porte, il s'aperçut que l'intérieur était vide.
Cependant M. de Boisguilbault pouvait être au fond de l'habitation, dans la
chambre invisible où il avait coutume de se retirer le soir. Émile toussa,
fit craquer le plancher pour l'avertir de sa présence, bien décidé à s'en
aller sans le voir, plutôt que de franchir la porte interdite à tout le
monde sans exception.
Comme aucun bruit ne répondit à celui qu'il faisait, il jugea que le
marquis était encore au château, et il allait se diriger de ce côté
lorsqu'un coup de vent fit ouvrir en même temps avec violence une fenêtre
et la porte située au fond de l'appartement. Il se tourna vers cette porte,
croyant voir arriver par là M. de Boisguilbault; mais personne ne parut, et
Émile distingua l'intérieur d'un petit cabinet de travail aussi mal rangé
que les appartements du château l'étaient avec soin.
Il eût craint de commettre une indiscrétion en y pénétrant, et même en
examinant de loin les meubles pauvres et grossiers, et le pêle-mêle de
vieux livres et de paperasses qu'il vit confusément au premier coup d'œil.
Mais ce qui captiva son attention, en dépit de lui-même, ce fut un portrait
de femme de grandeur naturelle, placé au fond de ce réduit, juste en face
de lui, si bien qu'il lui était impossible de ne pas le voir, outre qu'il
était difficile de ne pas regarder une peinture si belle et une image si
charmante.
La dame était vêtue à la mode de l'empire; mais un cachemire bleu d'azur
richement brodé, et jeté en draperie sur ses épaules, cachait ce que la
taille courte eût pu avoir de disgracieux. La coiffure en boucles, dites
naturelles, était assez heureuse, et les cheveux d'un blond doré
magnifique.
Rien n'était plus délicat et plus charmant que ce jeune visage; sans doute
c'était là madame de Boisguilbault, et notre héros s'oubliait à interroger
curieusement la physionomie de cette femme, dont la vie et la mort devaient
avoir eu une si grande influence sur la destinée du solitaire.
Mais il est bien rare qu'un portrait nous donne une idée juste du
caractère de l'original, et, dans la plupart des cas, on peut peut bien
dire que ce qui ressemble le moins à la personne, c'est son image.
Émile s'était représenté la marquise pâle et triste; il voyait une belle
élégante, au fier et doux sourire, à la pose noble et triomphante.
Avait-elle été ainsi avant ou après son mariage? Ou bien était-ce une
nature toute différente de ce qu'il avait supposé?
Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il voyait là une figure ravissante,
et que, comme il lui était impossible de rencontrer l'image de la jeunesse
et de la beauté sans se représenter aussitôt Gilberte, il se mit à comparer
ces deux types, qui peu à peu lui parurent avoir des affinités.
Le jour baissait rapidement, et, n'osant faire un pas pour se rapprocher du
mystérieux cabinet, Émile ne vit bientôt plus la peinture que d'une manière
vague.
La peau fraîche et les cheveux dorés qui ressortaient encore lui firent
bientôt une illusion si forte, qu'il crut avoir devant les yeux le portrait
de Gilberte, et que, quand il n'eut plus dans la vue qu'un brouillard
rempli d'étincelles fugitives, il eut besoin de faire un effort de volonté
pour se rappeler que sa première impression, la seule juste en pareil cas,
ne lui avait offert aucun trait précis de ressemblance entre la figure de
madame de Boisguilbault et celle de mademoiselle de Châteaubrun.
Il sortit du chalet, et ne rencontrant personne dans le parc, il se dirigea
vers le château.
Le même silence, la même solitude régnaient dans la cour. Il monta
l'escalier de la tourelle, sans que Martin vînt à sa rencontre, pour
l'annoncer avec ce ton de cérémonie dont il ne se départait jamais, même
envers l'unique habitué de la maison.
Enfin, il pénétra jusque dans le salon, où les jalousies, fermées jour et
nuit, entretenaient une obscurité profonde; et saisi d'un vague effroi,
comme si fa mort était entrée dans cette maison déjà si peu vivante, il
courut vers les autres pièces et trouva enfin M. de Boisguilbault étendu
sur un lit.
Il avait la pâleur et l'immobilité d'un cadavre. Les dernières clartés du
jour jetaient un reflet vague et triste sur cette chambre, et le vieux
Martin, que sa surdité empêcha d'entendre l'approche d'Émile, assis au
chevet de son maître, avait l'apparence d'une statue.
Émile s'élança vers le lit et saisit la main du marquis. Elle était
brûlante; et les deux vieillards se réveillant, l'un du sommeil de la
fièvre, l'autre de la somnolence de la fatigue ou de l'inaction, le jeune
homme s'assura bientôt qu'il n'y avait là qu'une indisposition peu grave en
elle-même. Cependant les ravages que deux jours de malaise avaient produits
sur ce corps débile et usé étaient assez inquiétants pour l'avenir.
«Ah! vous avez bien fait de venir! dit M. de Boisguilbault en serrant
faiblement la main d'Émile; l'ennui m'eût vite consumé si vous m'eussiez
abandonné!»
Et Martin, qui n'avait pas entendu les paroles de son maître, mais qui
semblait recevoir le contrecoup de ses pensées, répéta d'une voix plus
haute qu'il ne croyait:
«Ah! monsieur Émile, vous avez bien fait de venir! M. le marquis s'ennuyait
beaucoup de ne pas vous voir.»
Il raconta ensuite comme quoi l'avant-veille, au moment de se retirer dans
le parc, M. le marquis s'était senti pris de fièvre, et s'était imaginé
_tout tranquillement_ qu'il allait mourir. Il avait voulu se mettre au lit
dans cette même chambre, où il n'avait pourtant pas l'habitude de coucher,
et il lui avait donné des instructions comme s'il ne devait plus se
relever. La nuit avait été assez agitée, et, le lendemain, le marquis avait
dit:
«Je me sens mieux, ce ne sera rien; mais je suis fatigué comme si j'avais
fait une longue route, et j'ai besoin de me reposer quelque temps. Du
silence, Martin; peu de jour, peu de soins et pas de médecin: voilà ce que
je t'ordonne. Ne sois pas inquiet.»
«Et comme je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir peur, continua le vieux
familier, M. le marquis m'a dit:
«--Sois tranquille, brave homme, ce ne sera pas encore pour cette fois-ci.»
--Est-ce que M. le marquis est sujet à de telles indispositions? demanda
Émile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?»
Mais il avait oublié que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son
maître, et, sur un geste de ce dernier, Martin était déjà sorti de
l'appartement.
«J'ai laissé parler ce pauvre sourd, dit M. de Boisguilbault; rien n'eût
servi de l'interrompre. Mais, d'après son récit, ne me prenez pas pour un
poltron.
«Je ne crains point la mort, Émile; je l'ai beaucoup désirée autrefois:
désormais, je l'attends avec calme. Il y a déjà longtemps que je sens ses
approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vécu, sans
me presser.
«Je suis sujet à des fièvres intermittentes qui m'ôtent l'appétit et le
sommeil, mais dont personne ne s'aperçoit, parce qu'elles me laissent assez
de forces pour le peu qu'il m'en faut.
«Je ne crois pas à la médecine; jusqu'ici, elle n'a trouvé le moyen
d'enlever le mal qu'en attaquant la vie dans son principe. Sous quelque
forme que ce soit, c'est de l'empirisme, et j'aime mieux plier sous la main
de Dieu que bondir sous celle d'un homme.
«Cette fois j'ai été plus accablé que de coutume; je me suis senti plus
faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Émile, j'ai reconnu
que je ne pouvais plus vivre seul.
«Les vieillards sont des enfants pour s'éprendre d'un bonheur nouveau; mais
quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants.
Ils redeviennent vieillards, et ils meurent.
«Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis là: c'est la fièvre qui me
donne cette expansion. Quand je serai guéri, je ne le dirai plus, je ne le
penserai même plus; mais je le sentirai toujours à l'état d'instinct à
travers mon apathie.
«Ne vous croyez pas enchaîné pour cela à ma triste vieillesse. Il est fort
indifférent que je vive un an de plus ou de moins, et qu'une main amie
ferme les yeux de celui qui a vécu seul. Mais puisque vous voilà revenu,
merci! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avez-vous fait durant tous
ces tristes jours?
--J'ai été triste moi-même de les passer loin de vous, répondit Émile.
--C'est possible! Telle est la vie, tel est l'homme. Se faire souffrir
soi-même en faisant souffrir les autres! C'est là une grande preuve de la
solidarité des âmes!»
Émile passa deux heures auprès du marquis, et le trouva plus expansif et
plus affectueux qu'il ne l'avait encore été. Il sentit augmenter son
attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme,
en le quittant, il s'inquiétait de l'avoir laissé parler avec animation:
«Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, et vous me trouverez
debout. Ce n'est pas cela qui fatigue, c'est l'absence d'expansion qui
dessèche et qui tue.»
XX.
LA FORTERESSE DE CROZANT.
Le marquis fut à peu près guéri en effet le lendemain, et déjeuna avec
Émile. Rien ne vint plus troubler cette amitié singulière d'un vieillard et
d'un tout jeune homme, et grâce aux dernières affirmations de M. de
Châteaubrun, la douloureuse appréhension de la folie ne vint plus troubler
l'attrait qu'Émile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault.
Il s'abstint, ainsi qu'il l'avait promis à Antoine, de jamais parler de
lui, et s'en dédommagea en ouvrant son cœur au marquis sur tous ses autres
secrets; car il lui eût été impossible de ne pas lui raconter son passé, de
ne pas lui communiquer ses idées pour son avenir, et, par suite, ses
souffrances, un instant assoupies, mais fatalement interminables, que
l'opposition de son père lui avait suscitées et devait lui apporter encore
à la première occasion.
M. de Boisguilbault encouragea Émile dans les projets de respect et de
soumission; mais il s'étonna du soin qu'avait toujours pris M. Cardonnet
d'étouffer les instincts légitimes d'un fils aussi enclin au travail et
aussi heureusement doué.
Le goût et l'intelligence qu'Émile montrait pour l'agriculture lui
paraissaient caractériser une noble et généreuse vocation, et il se disait
que s'il avait eu le bonheur de posséder un fils tel que lui, il eût pu
utiliser, de son vivant, l'immense fortune qu'il destinait aux pauvres,
mais dont il n'avait pas su faire usage dans le présent.
Il ne pouvait s'empêcher de dire en soupirant qu'on était béni du ciel
quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-même, une
initiative féconde et les moyens de compléter sérieusement l'œuvre de sa
destinée.
Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensée, de vouloir consacrer au
mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnés pour l'aider à faire
le bien, et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniâtre, qui mettait
l'argent au-dessus du bonheur d'autrui et du sien propre, comme si l'homme
était l'esclave des choses matérielles et non le serviteur de la vérité
avant tout.
M. de Boisguilbault n'était pourtant pas un esprit essentiellement
religieux. Émile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le
marquis avait dit: «Je crois en Dieu,» il se croyait dispensé de dire:
«J'adore.» Quand ses pensées, prenant le plus puissant essor dont il était
capable, s'élevaient jusqu'à une sorte d'invocation, qui n'était pas
précisément la prière, mais l'hommage, il disait à Dieu: «Ton nom est
sagesse!» Émile ajoutait: «Ton nom est amour!» Alors le vieillard
reprenait: «C'est la même chose,» et il avait raison.
Émile ne pouvait guère le contredire; mais, dans cette disposition à
insister sur le caractère grandiose de la logique et de la rectitude
divines, on sentait bien, chez le marquis, l'absence de cette passion
exaltée qu'Émile portait dans son sein pour l'inépuisable bonté de la
Toute-Puissance. Mais aussi, quand les faits extérieurs, les misères, la
faiblesse humaine et tout le mal d'ici-bas donnaient un démenti apparent à
cette miséricordieuse Providence et qu'Émile tombait dans une sorte de
découragement, le vieux logicien reprenait la supériorité de sa foi.
Il ne doutait jamais, lui, il ne pouvait pas douter. Il n'avait pas besoin
de voir pour savoir, disait-il, et le passage des fléaux de ce monde ne
troublait pas plus à ses yeux l'ordre moral des choses éternelles que celui
des nuées sur le soleil n'en altérait l'ordre physique.
Sa résignation ne partait pas d'un sentiment d'humilité ou de tendresse:
car pour ses propres chagrins, il avouait n'avoir jamais pu se soumettre
qu'extérieurement; mais il croyait pour l'univers à une source de fatalisme
optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le
trait le plus original de son esprit et de son caractère.
«Voyez, disait-il, la logique est partout! Elle est infinie dans l'œuvre
de Dieu; mais elle est incomplète et insaisissable dans chaque chose, parce
que chaque chose est finie; l'homme lui-même, bien qu'il soit le reflet le
plus frappant de l'infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre
la sagesse infinie, si ce n'est à l'état d'abstraction: car, s'il cherche
en lui-même et autour de lui, il ne la peut saisir et constater en aucune
façon. Vous me traitez souvent de logicien; j'y consens: j'aime et je
cherche la logique. J'en ai un besoin énorme, et ne me complais à rien qui
lui soit étranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes
instincts? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tâte, plus je
trouve en moi l'abîme des contradictions, le désordre du chaos. Eh bien, je
suis un exemple particulier de ce qu'est l'homme en général; et plus je
suis illogique à mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer
sur ma faible tête, qui s'égarerait sans cette boussole céleste, et
rendrait follement l'univers complice responsable de sa propre infirmité.»
Une fois il emmena Émile dans la campagne, et ils firent à cheval
l'exploration des vastes propriétés du marquis. Émile fut frappé du peu de
rapport d'une telle richesse territoriale.
«Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, répondit le marquis;
quand on ne sait pas sortir des données de l'économie actuelle, le mieux
qu'on ait à faire, c'est de grever le moins qu'on peut le cultivateur
laborieux. Ces gens-là me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une
longue vie. Je le crois bien! Ils me croient très bon, quoique ma figure ne
leur plaise guère. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils
l'entendent, et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis
sauver, mais dont je ne veux pas être le bourreau. Je sais fort bien que,
sous une législation logique, cette propriété doit arriver à centupler ses
produits. Je suis soulagé de mon ennui quand j'y songe: mais pour y songer
et me nourrir de la certitude qu'elle sera un jour l'instrument du libre
travail d'hommes nombreux et sages, il ne faut pas que je la voie à l'état
où elle est: car ce spectacle me glace et m'attriste! aussi je m'y expose
bien rarement.»
Il y avait en effet deux ans environ que M. de Boisguilbault n'était entré
dans ses fermes, et n'avait fait le tour de ses domaines. Il ne s'y
décidait que dans les cas d'absolue nécessité. Partout il était reçu avec
des démonstrations de respect et d'affection qui n'étaient pas sans un
mélange de terreur superstitieuse; car ses habitudes de solitude et ses
excentricités lui avaient donné, dans l'esprit de plusieurs paysans, la
réputation de sorcier.
Plus d'une fois, durant l'orage, on avait dit tristement:
«Ah! si M. de Boisguilbault voulait empêcher la grêle, il ne tiendrait qu'à
lui! mais au lieu de faire ce qu'il peut, il cherche quelque autre chose
que personne ne sait et qu'il ne trouvera peut-être jamais!»
«Eh bien, Émile, que feriez-vous de tout cela, si c'était à vous? dit le
marquis en rentrant; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante
visite de propriétaire à d'autres fins que de vous interroger.
--J'essaierais! répondit Émile avec vivacité.
--Sans doute, reprit le marquis, j'essaierais de fonder une vraie
_commune_ si je pouvais. Mais j'essaierais en vain, j'échouerais. Et vous
aussi, peut-être!
--Qu'importe?
--Voici le cri généreux et insensé de la jeunesse: qu'importe de succomber
pourvu qu'on agisse, n'est-ce pas? On cède à un besoin d'activité, et l'on
ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est
qu'il n'y a point d'hommes. En ce sens, votre père a raison d'invoquer un
fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas mûrs, les
cœurs ne sont pas disposés; je vois bien de la terre et des bras, je ne
vois pas une âme détachée du _moi_ qui gouverne le monde. Encore quelque
temps, Émile, pour que l'idée éclose se répande: ce ne sera pas si long
qu'on le croit; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc!
--Eh quoi! le temps fait-il quelque chose sans nous?
--Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où l'on doit
se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le
temps où l'on peut faire à la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la
force?
--Beaucoup!
--Tant mieux!... Je le crois aussi!... Eh bien, Émile, nous causerons un
jour ... bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un
peu plus vite qu'aujourd'hui.»
C'est dans de tels entretiens qu'Émile trouvait la force de subir les
heures qu'il ne pouvait passer auprès de Gilberte. Il manquait bien quelque
chose à son amitié pour M. de Boisguilbault: c'était de pouvoir lui parler
d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de
superbe, qui se passe assez bien de l'avis des autres, et le temps où Émile
sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le
désespoir n'était pas encore venu pour lui.
En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait,
cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu'il était aimé,
quoiqu'il n'eût jamais osé le demander et qu'on eût encore moins osé le lui
dire.