Il voyait avec un plaisir superbe les anciens maîtres de la terre, déchus

ainsi, se réfugier dans les bras du peuple, sans oser recourir à la

protection et à la société des nouveaux riches.

M. de Boisguilbault ne trouvait pas grâce devant lui, quoiqu'il fût

difficile de lui reprocher le désordre et le manque de tenue.

La richesse qu'il avait su conserver portait bien plus d'ombrage à

Cardonnet que le nom de Châteaubrun, et s'il avait du mépris pour le comte,

il avait une sorte de haine pour le marquis. Il le déclarait bon pour les

Petites-Maisons; et rougissait pour lui, disait-il, de l'emploi stupide

d'une si longue vie et d'une si lourde fortune.

Émile prenait soin de défendre M. de Boisguilbault, sans cependant avouer

qu'il le voyait deux ou trois fois par semaine ...

Il eût craint qu'en lui intimant de rendre ses visites plus rares, son père

ne lui ôtât le prétexte qu'il avait auprès des habitants de Châteaubrun

pour aller leur rendre une petite visite en passant.

Il avait besoin surtout de ce prétexte auprès de Gilberte, car il voyait

bien qu'aucune observation ne viendrait de la part de M. Antoine, mais il

craignait que Janille ne fît comprendre à mademoiselle de Châteaubrun qu'il

y allait de sa dignité de tenir à distance un jeune homme trop riche pour

l'épouser, suivant les idées du monde.

Il prévoyait bien que le jour viendrait où ses assiduités seraient

remarquées.

«Mais alors, se disait-il, peut-être que je serai aimé, et que je pourrai

m'expliquer sur le sérieux de mes intentions.»

Cette idée le conduisait naturellement à prévoir une opposition violente et

longue de la part de M. Cardonnet; mais alors il s'élevait en lui comme un

bouillonnement d'audace et de volonté; son cœur palpitait comme celui du

guerrier qui s'élance à l'assaut, et qui brûle de planter lui-même son

drapeau sur la brèche; il se sentait frémir comme le cheval de combat que

l'odeur de la poudre enivre.

Il lui arrivait quelquefois, lorsque son père accablait de sa froide et

profonde colère un de ses subordonnés, de se croiser les bras, et de le

mesurer involontairement des yeux:

«Nous verrons, se disait-il alors en lui-même, si ces choses m'effraieront,

et si cet ouragan me fera plier, quand on portera la main sur l'arche

sainte de mon amour. O mon père! vous avez pu me détourner des études que

je chérissais, refouler toutes mes aspirations dans mon sein, blesser

impunément mon amour-propre et froisser mes sympathies ... Si vous voulez

le sacrifice de mon intelligence et de mes goûts, eh bien, je me soumettrai

encore; mais celui de mon amour!... Oh! vous avez trop de prudence et de

pénétration pour l'essayer, car alors vous verriez que si je suis votre

fils pour vous aimer, je suis aussi votre sang pour vous résister ... Nous

nous briserons l'un contre l'autre, comme deux instruments d'égale force,

et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur.»

En attendant ce jour terrible qu'Émile s'habituait à contempler, il

laissait le dépit secret de son père s'exhaler en vaines paroles contre le

bon Antoine et sa fidèle Janille. Il lui était même devenu indifférent

qu'il fît allusion à la naissance équivoque de sa fille.

Il lui importait fort peu qu'elle eût du sang plébéien dans les veines, et

il entendait à peine ce que M. Cardonnet disait là-dessus.»

Il lui semblait d'ailleurs que c'eût été faire injure au père de Gilberte

que d'essayer de le défendre contre les autres accusations. Il souriait

presque comme un martyr qui reçoit une blessure et défie la douleur.

Malgré toute sa force d'esprit, Cardonnet était donc dans l'erreur, et se

précipitait avec son fils dans l'abîme, en se flattant de le retenir

aisément lorsqu'il en aurait touché le bord. Il croyait connaître le cœur

humain, parce qu'il savait le secret des faiblesses humaines; mais qui ne

sait que le côté faible et misérable des choses et des hommes, ne sait que

la moitié de la vérité.

«Je l'ai fait plier en des occasions plus importantes, et une amourette est

bien peu de chose,» se disait-il.

Il avait raison en fait d'amourettes: il pouvait s'y connaître; mais un

grand amour était pour lui un idéal inaccessible, et il ne prévoyait rien

de ce qu'il peut inspirer de résolutions sublimes ou funestes.

Peu, être M. de Boisguilbault contribua-t-il aussi un peu pour sa part à

calmer l'ardeur ombrageuse d'Émile à l'endroit des questions sociales;

parfois sa sécurité glaciale avait impatienté le bouillant jeune homme;

mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophète avait

raison de subir le présent avec patience en vue d'un avenir certain.

Lorsqu'il lui parlait au nom de la logique des idées, souveraine des mondes

et mère des destinées humaines, au lieu de l'irriter, comme il était arrivé

à M. Cardonnet de le faire, en invoquant la fausse et grossière logique du

fait, il réussissait à l'apaiser et à le convaincre.

Si le contraste de leurs caractères causait au plus impatient des deux une

sorte de généreux dépit, bientôt le plus calme reprenait son empire, et

découvrait cette force cachée qui était en lui, et qui le rendait, pour

ainsi dire, supérieur à lui-même.

Les railleries de M. Cardonnet avaient vivement froissé Émile, et l'eussent

presque poussé à l'exagération du fanatisme. La haute raison de M. de

Boisguilbault le réconciliait avec lui-même, et il se sentait fier d'avoir

la sanction d'un vieillard aussi éclairé et aussi rigide dans ses

déductions.

Comme ils étaient grandement d'accord sur le fond des choses, les

discussions ne pouvaient durer longtemps, et comme le communisme était le

seul sujet qui pût faire départir le marquis de son laconisme habituel, il

leur arrivait bien souvent de tomber dans le silence d'une rêverie à deux.

Pourtant Émile ne s'ennuyait jamais à Boisguilbault. La beauté du parc, la

bibliothèque, et surtout le plaisir réservé mais certain que le marquis

trouvait à le voir, lui faisaient de ces visites un repos agréable et

précieux, au sortir d'émotions plus ardentes.

Il se créait là, pour lui, sans qu'il y prît garde, un intérieur nouveau,

bien plus conforme à ses goûts que l'usine bruyante et la maison

militairement gouvernée de son père. Châteaubrun eût été encore plus la

retraite selon son cœur.

Là, il aimait tout, sans réserve: les habitants, les ruines et jusqu'aux

plantes et aux animaux domestiques. Mais le bonheur d'y passer sa vie,

c'était le ciel à escalader; comme il fallait, après ce rêve, retomber sur

la terre, Émile tombait moins bas à Boisguilbault qu'à Gargilesse.

C'était comme une station entre l'abîme et le ciel, les limbes entre le

paradis et le purgatoire. Il s'habituait, tant il y était bien reçu et

jalousement gardé, à se croire chez lui. Il s'occupait du parc, rangeait

les livres et prenait des leçons d'équitation dans la grande cour.

Peu à peu le vieux marquis se laissait aller aux douceurs de la société, et

parfois son sourire ressemblait à un véritable enjouement.

Il ne le savait pas, ou ne voulait pas le dire: mais ce jeune homme lui

devenait nécessaire et lui apportait la vie. Pendant des heures entières il

semblait accepter nonchalamment cette douceur, mais lorsque Émile était au

moment de partir, il voyait s'altérer insensiblement ce pâle visage et le

soupir d'asthme devenait un soupir de tendresse et de regret lorsque le

jeune homme s'élançait sur son cheval impatient de redescendre la colline.

Enfin il devint évident pour Émile lui-même, qui apprenait chaque jour à

déchiffrer ce livre mystérieux, que l'âme du vieillard était affectueuse et

sympathique, qu'il avait un regret sourd et continu de s'être voué à la

solitude, et qu'il avait eu pour s'y déterminer d'autres motifs qu'une

disposition maladive.

Il crut que le moment était venu de sonder cette blessure et d'en proposer

le remède.

Le nom d'Antoine de Châteaubrun, prononcé déjà maintes fois sans succès, et

qui s'était perdu sans écho dans le silence du parc, vint sur ses lèvres,

et s'y attacha plus obstinément. Le marquis fut obligé de l'entendre et d'y

répondre:

«Mon cher Émile, lui dit-il du ton le plus solennel qu'il eût encore pris

avec lui, vous pouvez me faire beaucoup de peine, et, si telle est votre

intention, je vais vous en donner le moyen: c'est de me parler de la

personne que vous venez de nommer.

--Je sais bien, répondit le jeune homme, mais ...

--Vous le savez! dit M. de Boisguilbault; que savez-vous?»

Et, en faisant cette interrogation, il parut si courroucé, et ses yeux

éteints se remplirent d'un feu si sombre, qu'Émile, stupéfait, se rappela

ce qui lui avait été dit à leur première entrevue de sa prétendue

irascibilité, quoique ce fût alors d'un ton qui ne lui eût pas permis de

voir là autre chose qu'une vanterie fort plaisante.

«Mais répondez donc! reprit M. de Boisguilbault d'une voix moins âpre, mais

avec un sourire amer. Si vous savez les causes de mon ressentiment, comment

osez-vous me les rappeler?

--Si elles sont graves, répondit Émile, apparemment je les ignore; car ce

qu'on m'en a dit est si frivole, que je ne peux plus y croire en vous

voyant irrité à ce point contre moi.

--Frivole! frivole!... Et qu'est-ce donc qu'on vous a dit? Soyez sincère,

n'espérez pas me tromper!

--Et quand donc vous ai-je donné le droit de me soupçonner d'une bassesse

telle que le mensonge? reprit Émile un peu animé à son tour.

--Monsieur Cardonnet, dit le marquis en prenant le bras du jeune homme

d'une main tremblante comme la feuille près de se détacher au vent de

l'automne; vous ne voudriez pas vous faire un jeu de ma souffrance, je le

crois. Parlez donc, et dites ce que vous savez, puisqu'il faut que je

l'entende.

--Je sais ce qu'on dit, et rien de plus. On prétend que c'est à propos

d'un chevreuil, que vous avez rompu une amitié de vingt ans. Un de ces

animaux, que vous apprivoisiez pour votre amusement, se serait échappé de

votre garenne, et M. de Châteaubrun l'ayant rencontré à peu de distance de

chez vous, aurait commis l'étourderie de le tuer. C'eût été une grande

étourderie, il est vrai, puisqu'il n'y a point de chevreuils dans ce

pays-ci, et qu'il devait supposer que celui-là était un de vos favoris;

mais M. de Châteaubrun a toujours été fort distrait, et vraiment ce n'est

pas là un défaut qu'on ne puisse pardonner à un ami.

--Et qui vous a raconté cette histoire? Lui, sans doute?

--Il ne s'est jamais expliqué avec moi ni devant moi: c'est Jean, le

charpentier, encore un homme dont vous ne voulez pas entendre parler,

quoique vous ayez été généreux envers lui, qui m'a dit n'avoir jamais connu

entre vous deux d'autre motif de mésintelligence.

--Et de qui tenait-il cette belle explication? de la servante de la maison,

sans doute?

--Non, monsieur le marquis. La servante ne parle pas plus de vous que le

maître. Ce que je viens de vous dire est une histoire accréditée parmi les

paysans.

--Et le fond de l'histoire est vrai, reprit M. de Boisguilbault après une

longue pause, qui parut le calmer entièrement. Pourquoi vous en

étonneriez-vous, Émile? Ne savez-vous pas qu'il ne faut qu'une goutte d'eau

pour faire déborder un lac?

--Et si votre lac d'amertume n'était rempli que de pareilles gouttes d'eau,

comment ne voulez-vous pas que je m'étonne de votre susceptibilité? Je ne

vois chez M. de Châteaubrun d'autre défaut qu'une sorte d'inertie et

d'irréflexion continuelle. Si c'est une suite de distractions et de

gaucheries qui vous a rendu sa présence insupportable, je ne retrouve pas,

là votre haute sagesse et votre tolérance accoutumées. Je serais donc plus

patient que vous, moi, que vous traitez souvent de volcan en éruption, car

les distractions de M. Antoine me divertissent plus qu'elles ne m'irritent,

et j'y vois une preuve de l'abandon de son âme et de la naïveté de son

esprit.

--Émile, Émile, vous ne pouvez pas juger ces choses-là! reprit M. de

Boisguilbault, embarrassé. Je suis fort distrait moi-même, et je souffre de

mes propres méprises. Celles des autres me sont apparemment

insupportables ... L'affection ne vit, dit-on, que de contrastes. Deux

sourds ou deux aveugles s'ennuient ensemble. Bref, j'étais las de cet

homme-là! ne m'en parlez pas davantage.

--Je ne saurais croire que cette injonction soit sérieuse. O mon noble ami,

tournez votre déplaisir contre moi seul, si j'insiste; mais il m'est

impossible de ne pas voir que cette rupture fâcheuse est un de vos

principaux sujets de tristesse. Vous vous la reprochez au fond de l'âme,

comme une injustice; et qui sait si ce n'est pas l'unique source de votre

misanthropie de fait? Nous tolérons difficilement les autres, quand il y a

au fond de nos pensées quelque chose dont nous ne pouvons nous absoudre

nous-mêmes. Moi, je crois, et j'ose vous dire que vous seriez consolé si

vous aviez réparé le mal que vous faites depuis si longtemps à un de vos

semblables.

--Le mal que je lui fais? Et quel mal lui ai-je donc fait? Quelle vengeance

ai-je donc exercée contre lui? à qui en ai-je dit du mal? à qui me suis-je

plaint? que savez-vous vous même de mes sentiments secrets envers lui?

Qu'il se taise, ce malheureux! ou il commettra une grande iniquité en se

plaignant de ma conduite.

--Monsieur le marquis, il ne s'en plaint pas, mais il déplore la perte de

votre amitié. Ce regret trouble son sommeil, et obscurcit parfois la

sérénité de son âme douce et résignée. Il ne prononce pas volontiers votre

nom, lui non plus; mais si on le prononce devant lui, il le couvre

d'éloges, et ses yeux se remplissent de larmes. Et puis il y a quelqu'un

auprès de lui qui souffre plus encore de sa douleur que lui-même; quelqu'un

qui vous respecte, qui vous craint, et qui n'ose pas vous implorer;

quelqu'un pourtant dont l'affection et la reconnaissance seraient un

bienfait dans votre solitude, et un appui dans votre vieillesse ...

--Que voulez-vous dire, Émile? dit le marquis péniblement ému. Est-ce de

vous que vous parlez? Mettez-vous votre amitié pour moi à cette condition?

Ce serait bien cruel de votre part!

--Il n'est pas question de moi ici, répondit Émile. Mon dévouement pour

vous est trop profond, et ma sympathie trop involontaire, pour être mise à

aucun prix. Je vous parle de quelqu'un, qui ne vous connaît que par moi,

mais qui vous avait déjà deviné, et qui rend justice à vos grandes

qualités; d'une personne qui vaut mille fois mieux que moi, et que vous

aimeriez d'une affection paternelle, si vous pouviez la connaître; en un

mot, je vous parle d'un ange, de mademoiselle Gilberte de Châteaubrun.»

A peine Émile avait-il prononcé ce nom, dont il espérait comme d'un charme

magique, qu'il vit la figure de son hôte se décomposer d'une manière

effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blêmes devinrent

pourpres; ses yeux sortirent de leurs orbites; ses bras et ses jambes

s'agitèrent de mouvements convulsifs. Il voulut parler, et bégaya des

paroles inintelligibles. Enfin, il réussit à faire entendre ces mots:

«Assez, Monsieur ... c'est assez, c'est trop ... N'ayez jamais le malheur

de me parler de _cette demoiselle!_»

Et, quittant les rochers du parc, où cette scène se passait, il entra dans

le chalet, dont il tira la porte avec violence derrière lui.

XIX.

LE PORTRAIT.

Émile demeura quelques jours sans retourner à Boisguilbault: sa peine était

profonde. Il s'était d'abord irrité et dépité contre les caprices fâcheux

et incompréhensibles du marquis. Mais bientôt, réfléchissant à cet incident

bizarre, il se prit d'une grande compassion pour cette âme malade, qui, au

milieu de conceptions si lucides et d'instincts si affectueux, nourrissait

une sorte de folie désastreuse, certains accès de haine ou de ressentiment,

voisins de l'aliénation mentale.

C'était la seule explication que le jeune homme pût se donner à lui-même de

l'effet violent produit sur son vieux ami par le nom adoré de Gilberte. Il

fut si consterné de cette découverte, qu'il ne se sentit plus le courage de

poursuivre une entreprise désormais inutile, et qu'il résolut d'en faire

part loyalement à mademoiselle de Châteaubrun.

Il s'achemina un soir vers les ruines, avec les sentiments de sa défaite,

et, pour la première fois, il arriva triste. Mais l'amour est un magicien

qui, par des faveurs ou des cruautés inattendues, déjoue toutes nos

prévisions.

Gilberte était seule. Certes, Janille n'était pas loin; mais, comme elle

s'était écartée de la maison à la recherche d'une de ses chèvres, et qu'on

ne savait pas précisément de quel côté elle pouvait être, soit qu'on

l'attendît, soit qu'on se mît en route pour aller la rejoindre, on avait

bien vis-à-vis de soi-même une excuse plausible pour affronter le

tête-à-tête. Gilberte aussi paraissait un peu triste. Elle eût été fort

embarrassée de dire pourquoi, ni comment il se fit qu'après avoir passé

cinq minutes avec Émile, elle ne se souvînt plus d'avoir eu quelques idées

sombres en l'attendant.

On avait dîné depuis longtemps à Châteaubrun: suivant une antique habitude,

on mangeait aux mêmes heures que les paysans, c'est-à-dire le matin, au

milieu du jour, et après la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux

qui ne font pas de la nuit le jour.

Le soleil était à son déclin lorsque Émile arriva: c'est l'heure où toutes

choses sont belles, graves et souriantes à la fois. Émile s'imagina que

jusque-là il n'avait pas encore compris la beauté de Gilberte, tant il en

fut frappé: comme si c'était pour la première fois, comme si, depuis six

semaines, il n'avait pas vécu dans une extase de contemplation.

N'importe, il se persuada qu'il n'avait encore aperçu que la moitié de ses

cheveux, et la centième partie de ce que son sourire renfermait de charmes,

ses mouvements de grâce, et son regard de trésors inappréciables.

Il avait bien des choses importantes à lui dire, mais il ne se souvenait

plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu'à la regarder et à l'écouter.

Tout ce qu'elle disait était si frappant, si nouveau pour lui!

Comme elle sentait la richesse de la nature, comme elle lui faisait

comprendre la perfection des moindres détails! Si elle lui montrait une

fleur, il y découvrait des nuances dont il n'avait jamais encore apprécié

la délicatesse ou la splendeur; si elle admirait le ciel, il s'apercevait

que jamais il n'avait vu un si beau ciel. Le paysage qu'elle regardait

prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon:

«Oh! oui, comme c'est beau, en effet!... Oh! vous avez raison ... C'est

vrai, comme c'est vrai, ce que vous vous voyez et ce que vous dites là!»

Il y a une délicieuse stupidité dans l'âme des amants: tout signifie, _je

vous aime!_ et l'on chercherait vainement un autre sens à la monotonie de

leur adhésion sur tous les points.

Cependant, quoique plus inexpérimentée encore qu'Émile, Gilberte, en

qualité de femme, se rendait un peu plus compte de ce qu'elle éprouvait

elle-même, tandis qu'Émile aimait comme on respire, sans songer qu'il y a

là, à chaque minute de notre existence, un problème ou un prodige.

Gilberte s'interrogeait davantage, et se sentait envahir avec plus

d'étonnement. Elle fit bientôt un effort pour rompre cette manière de

causer, où, à force de ne se rien dire, on se disait beaucoup trop.

Elle parla de M. de Boisguilbault, et force fut à Émile de dire qu'il

n'espérait plus rien. Tout son chagrin se réveilla à cet aveu, et il se

plaignit amèrement de la destinée qui lui enlevait la seule occasion d'être

utile à M. de Châteaubrun et de complaire à Gilberte.

«Eh bien, consolez-vous, dit la jeune fille avec candeur, je ne vous en

aurai pas moins d'obligations: car, grâce à votre zèle et à votre courage,

j'ai du moins l'esprit en repos sur le point principal. Sachez ce qui me

tourmentait le plus.

«A voir l'obstination hautaine du marquis et l'humilité généreuse de mon

père, il me venait à l'esprit un doute insupportable. Je me figurais que

mon bon père pouvait avoir eu, sans le vouloir assurément, quelque tort

grave, et j'avais voulu en surprendre le secret pour me charger de le

réparer. Oh! je l'aurais fait au prix de ma vie! Mais maintenant ...

--Mais maintenant! Eh bien! maintenant, dit M. Antoine en paraissant tout

à coup au détour d'un massif d'arbustes sauvages, et en souriant avec son

air de confiance et de franchise accoutumé, que diable racontez-vous là de

si sérieux, et qu'est-ce que tu réparerais au prix de ta vie, ma pauvre

petite? Je vois, Émile, qu'elle vous prend pour son confesseur, et qu'elle

s'accuse d'avoir tué une mouche avec trop de colère. Qu'est-ce? allons,

parlez donc! car votre air embarrassé me donne envie de rire. Est-ce que

par hasard on aurait des secrets pour le vieux père?

--Oh non, mon père! je n'en aurai jamais, s'écria Gilberte en jetant son

bras sur l'épaule d'Antoine, et en appuyant, sa joue rose contre son visage

cuivré. Et puisque vous écoutez aux portes, en plein air, vous allez être

forcé d'apprendre ce dont il s'agit. Si vous y trouvez quelque chose à

blâmer, songez, que vous en avez perdu le droit, en surprenant ma pensée et

en commentant mes paroles. Tenez, je vais tout lui dire, monsieur Émile!

car il vaut mieux qu'il le sache. Mon bon père, vous vous affligez de la

rancune injuste de M. de Boisguilbault, à propos d'une misère ...

--Ah diantre! tu vas me parler de ça, toi! A quoi bon? Tu sais bien que ce

sujet-là me chagrine! dit M. Antoine, dont la figure enjouée s'altéra tout

à coup.

--Il faut bien en parler, puisque c'est pour la dernière fois, reprit

Gilberte. Ce que j'ai à vous en dire vous fera de la peine, et pourtant

cela vous ôtera, j'en suis sûre, un grand poids de dessus le cœur.

«Allons, père chéri, ne détournez pas la tête, et ne prenez pas l'air

soucieux qui fait tant de mal à votre Gilberte.

«Je sais fort bien que vous ne voulez pas que je prononce devant vous le

nom du marquis; vous dites que cela ne me regarde pas, et que je ne peux

rien comprendre à vos différends. Mais c'est aussi trop me traiter en

petite fille, et je suis bien d'âge à deviner un peu vos peines, afin

d'apprendre à vous en consoler.

«Eh bien, je m'informais auprès de M. Cardonnet, qui voit fort souvent M.

de Boisguilbault, et qui a eu part à sa confiance sur des points

importants, des dispositions présentes de ce gentilhomme à notre égard. Je

lui disais que, pour vous ôter le chagrin que vous conserviez de l'avoir

involontairement blessé, je donnerais ma vie ... C'est bien là ce que je

disais?

--Et puis? dit M. de Châteaubrun en passant sur ses lèvres la jolie main de

sa fille, d'un air préoccupé.

--Et puis? reprit-elle, M. Émile avait déjà répondu à ce que je voulais

savoir, c'est-à-dire que M. de Boisguilbault nous garde une terrible

rancune; mais qu'il n'y a plus à s'en occuper, parce que cette rancune

n'est fondée sur rien, et que vous n'avez, grâce à Dieu, aucun reproche à

vous faire! Au reste, j'en étais bien sûre, cher père; je ne craignais

qu'une de vos distractions. Eh bien, consolez-vous ... quoique pourtant

vous allez vous affecter, j'en suis sûre, de l'état fâcheux de votre ancien

ami ... M. de Boisguilbault est bien réellement ce qu'il passe pour être,

et il faut que vous le reconnaissiez comme les autres ... ce pauvre

gentilhomme est fou.

--Fou! s'écria M. Antoine frappé d'effroi et de douleur, réellement fou?

Vous l'avez entendu divaguer, Émile? Est-ce qu'il souffre beaucoup? est-ce

qu'il se plaint? est-ce que sa folie est constatée par les médecins? Oh!

voilà une affreuse nouvelle pour moi!»

Et le bon Antoine, se laissant tomber sur un banc, refoula en vain de gros

soupirs. Sa robuste poitrine semblait se soulever pour se briser.

«O mon Dieu, voyez comme il l'aime encore! s'écria Gilberte en se jetant à

genoux près de son père et le couvrant de caresses. Oh! pardon, pardon, mon

père! je vous ai fait du mal, j'ai parlé trop vite! Mais aidez-moi donc à

le consoler, Émile?»

Émile tressaillit de ce que Gilberte, dans son émotion, oubliait pour la

première fois de l'appeler _monsieur_. Il semblait qu'elle le traitât comme

un frère, et, dans un transport d'attendrissement, il s'agenouilla aussi

auprès du bon Antoine, qui paraissait comme menacé d'un coup de sang, tant

il était rouge et oppressé.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 17 / 23 段