d'Émile dans la sienne, où il la garda quelques instants; car il sembla
être ranimé, et une sorte de chaleur vitale s'était communiquée à sa peau
sèche et douce. Peut-être n'étais-je pas digne d'en avoir. Peut-être les
eussé-je mal élevés! Néanmoins j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas ce
bonheur. A présent, je suis résigné à mourir tout entier; mais si un peu
d'affection étrangère me vient du dehors, je l'accepterai avec
reconnaissance. Je ne suis pas très confiant. La solitude rend poltron.
Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractère, afin que vous
n'ayez pas à souffrir de mes défauts, et surtout de ma maussaderie, qui
fait horreur à tout le monde.
--C'est que le monde ne vous connaît pas, reprit Émile; on vous juge bien
différent de ce que vous êtes. On vous croit orgueilleux et obstinément
attaché à la chimère des antiques priviléges. Vous avez pris, sans doute,
un soin cruel envers vous même à ne vous laisser deviner par personne.
--Et pourquoi me serais-je expliqué? Qu'importe ce qu'on pense de moi,
puisque, dans le milieu où je végète, mes vraies opinions paraîtraient
encore plus ridicules que celles qu'on me suppose?
«S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassée, à
lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhésion, aucune moquerie ne
m'en détournerait: mais cette adhésion, de la part d'un homme aussi peu
aimé que je le suis; serait plus nuisible qu'utile au progrès de la vérité.
«Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fût donné la peine de venir
m'interroger, depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est
probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle
de la solitude s'agrandit chaque jour autour de moi, et je n'ai pas le
droit de m'en plaindre.
«Pour plaire, il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu
m'ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre.»
Émile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant
qu'il était en lui, l'amertume secrète qui se cachait sous la résignation
de M. de Boisguilbault.
«Il m'est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec
un triste sourire. J'ai peu d'années à vivre; quoique je ne sois ni
très-vieux ni très-malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour, mon
sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de
n'avoir point eu de joies dans le passé; mais quand le passé a fui devant
nous, qu'importe ce qu'il a été? ivresse ou désespoir, vigueur ou
faiblesse, tout a disparu comme un songe.
--Mais non pas sans laisser des traces, reprit Émile. Quand même le
souvenir lui-même s'effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé
en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon
ce qui l'a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert,
quoique votre courage ne veuille pas descendre à la plainte, et cette
souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peut-être, augmente mon
respect et ma sympathie pour vous.
--J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu
d'appeler le malheur même. Une certaine fierté m'a toujours empêché, j'en
conviens, de chercher un remède dans la sympathie des autres. Il eût fallu
que l'amitié fût venue me chercher, je ne savais pas courir après elle.
--Mais, alors, l'eussiez-vous acceptée?
--Oh! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais
avec un soupir qui pénétra dans le cœur d'Émile.
--Et maintenant, est-ce qu'il est trop tard? dit le jeune homme avec un
profond sentiment de pitié respectueuse.
--Maintenant ... il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser
la demander ... et à qui, d'ailleurs?
--Et pourquoi donc pas à celui qui vous écoute et vous comprend
aujourd'hui? C'est peut-être le premier depuis bien longtemps!
--Il est vrai!
--Eh bien, méprisez-vous ma jeunesse? Me jugez-vous incapable d'un
sentiment sérieux, et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque
affection à un enfant?
--Et si j'allais vous vieillir, Émile?
--Eh bien, comme, de mon côté, j'essaierai de vous faire revenir sur vos
pas, ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J'y gagnerai en sagesse,
à coup sûr, et peut-être y trouverez-vous quelque allégement à vos austères
ennuis. Croyez en moi, monsieur de Boisguilbault: à mon âge, on ne sait pas
feindre; si j'ose vous offrir ma respectueuse amitié, c'est que je me sens
capable d'en remplir les devoirs, et d'apprécier les bienfaits de la
vôtre.»
M. de Boisguilbault prit encore la main d'Émile et la serra, cette fois,
bien franchement, sans rien répondre.
A la clarté de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit
une grosse larme briller un instant sur la joue flétrie du vieillard et se
perdre dans ses favoris argentés.
Émile avait vaincu; il en était heureux et fier.
La jeunesse d'aujourd'hui professe un dédain odieux pour la vieillesse, et
notre héros, tout au contraire, mettait un légitime orgueil à triompher de
la réserve et de la méfiance de cet homme malheureux et respectable.
Il se sentait flatté d'apporter quelque consolation à ce patriarche
abandonné, et de réparer envers lui l'oubli ou l'injustice des autres.
Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des
questions dont l'ingénuité confiante ne déplut point au marquis.
Il s'étonnait, par exemple, que, riche et indépendant de tout lien de
famille, M. de Boisguilbault n'eût pas essayé d'aborder la pratique, et de
fonder quelque établissement d'association.
«Cela me serait impossible, répondit le vieillard. Je n'ai aucune
initiative dans l'esprit et le caractère; ma paresse est invincible, et de
ma vie, je n'ai pu agir sur les autres. J'y serais moins propre que jamais,
d'autant plus qu'il ne s'agirait pas seulement d'avoir un plan
d'organisation simple et applicable au présent, il faudrait encore des
formules religieuses et morales, une prédication de principes et de
sentiment.
«Je reconnais la nécessité du sentiment pour convaincre les âmes; mais ceci
n'est pas de mon ressort. Je n'ai pas la faculté de me livrer et de
m'épancher, et mon cœur n'a plus assez de vie pour communiquer l'éloquence
à ma parole.
«Je crois aussi que le temps n'est pas venu ... vous ne le croyez pas,
vous? Eh bien, je ne veux pas vous ôter cette conviction; vous êtes taillé
pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l'occasion
d'agir!
«Quant à moi, j'ai des projets pour plus tard ... pour après ma mort. Je
vous les dirai peut-être quelque jour ... Regardez ce beau jardin que j'ai
créé ... ce n'est pas sans intention ... mais je veux vous connaître mieux
avant de m'expliquer; me le pardonnez-vous?
--Je m'y soumets, et je suis certain d'avance que votre prédilection pour
ce paradis terrestre n'est pas une pure manie de propriétaire oisif.
--J'ai pourtant commencé par là. Ma maison m'était devenue antipathique;
rien ne sert la paresse et le dégoût comme l'ordre immuable, c'est pourquoi
vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangée. Mais je ne
tiens à rien de ce qu'elle renferme, et je puis bien vous confier que je
n'y ai pas dormi depuis quinze ans.
«Le chalet où nous avons pris le café est ma véritable demeure. Il y a une
chambre à coucher et un cabinet de travail que je ne vous ai point ouverts,
et où personne n'est entré depuis qu'ils sont construits, pas même Martin.
«Ne parlez de cela à personne, la curiosité m'y poursuivrait peut-être.
Elle assiége déjà bien assez le parc le dimanche.
«Les oisifs des environs y restent jusqu'à onze heures du soir, et je n'y
rentre que lorsque la fermeture des grilles les force à se retirer.
«Je me lève fort tard le lundi, afin que les ouvriers aient eu le temps de
faire disparaître toutes les traces de l'invasion, avant que je les aie
vues. Martin veille a cela.
«Ne m'accusez pas de misanthropie, quoique je mérite bien un peu de l'être.
Tâchez plutôt d'expliquer cette anomalie d'un homme pénétré de la nécessité
de la vie en commun, et cependant forcé par ses instincts de fuir la
présence de ses semblables.
«J'appartiens à cette génération d'égoïsme individuel, et ce qui est vice
chez elle est maladie chez moi ... Il y a des causes à cela ... Mais j'aime
mieux ne pas m'en rendre compte; afin de ne point avoir à me les rappeler.»
Émile n'osa pas faire de questions directes, quoiqu'il se promît de
découvrir peu à peu tous les secrets de M. de Boisguilbault; ou du moins
tous ceux où la famille de Châteaubrun devait se trouver intéressée. Mais
il jugea que c'était bien assez de victoires pour un jour, et qu'avant
d'obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et chérir, s'il
était possible.
Il voulut obtenir seulement de pénétrer dans la bibliothèque; et le marquis
lui promit de la lui ouvrir à leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne
prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault sentant peut-être
revenir ses méfiances, voulait voir si Émile reviendrait bientôt de
lui-même.
XVIII.
ORAGE.
A partir de ce jour, Émile ne vécut plus chez ses parents. Il y était bien
de sa personne la nuit, et durant quelques heures de la journée; mais son
esprit était plus souvent à Boisguilbault, et son cœur presque toujours à
Châteaubrun.
Il retourna fréquemment à Boisguilbault, plus fréquemment qu'il n'y eût
été, peut-être, sans le voisinage de Châteaubrun et les prétextes que lui
fournissait la première visite.
D'abord ce furent des livres à porter, et, quoique le marquis lui eût
permis de puiser à discrétion dans sa bibliothèque, il avait soin de ne
les remettre à Gilberte qu'un à un, afin d'avoir toujours un motif pour
paraître devant elle.
Ni Janille ni M. Antoine ne songèrent à s'étonner du plaisir que Gilberte
prenait à la lecture, ni à en surveiller le choix: la première, parce
qu'elle ne savait pas lire; le second, parce que la prévoyance n'était pas
son fait. Mais l'ange gardien de la jeune fille n'était pas plus soigneux
de la pureté de ses pensées que ne le fut Émile.
Son amour enveloppait Gilberte d'un respect inviolable, et la sainte
candeur de cette enfant était un trésor dont il se fût montré plus jaloux
que son père, à qui, suivant l'expression de Janille, le bien était
toujours venu en dormant.
Aussi, avec quelle attention, avant de lui remettre un volume, quel qu'il
fût, histoire, morale, poésie ou roman, il le feuilletait, dans la crainte
qu'il ne s'y trouvât un mot qui pût la faire rougir!
Si, dans son ignorance confiante, elle lui demandait à connaître quelque
livre sérieux où il se souvenait que certains détails ne dussent pas être
mis sous les yeux d'une jeune vierge, il lui répondait qu'il l'avait en
vain cherché dans la collection de Boisguilbault, et qu'il ne s'y trouvait
point.
Une mère n'eût pas mieux agi en pareil cas que ne le fit le jeune amant de
Gilberte; et plus l'incurie affectueuse du père et de la fille eût
favorisé, sans le savoir, des tentatives de corruption, plus Émile se
faisait un devoir cher et sacré de justifier l'abandon de ces âmes naïves.
Les occasions où Émile pouvait entretenir Gilberte de ce qui se passait
entre lui et M. de Boisguilbault étaient bien courtes et bien rares, car
Janille ne les quittait presque jamais; et lorsqu'ils étaient avec M.
Antoine, Gilberte s'attachait d'habitude et d'instinct, à tous les pas de
son père.
Cependant elle sut bientôt que l'amitié du jeune Cardonnet et du vieux
marquis avait fait de grands progrès, et qu'elle était fondée sur une
remarquable conformité de principes et d'idées.
Mais Émile lui cachait le plus possible le peu de succès de ses tentatives
de rapprochement entre les deux maisons: nous dirons, en son lieu, quel fut
à cet égard le résultat de ses efforts.
Espérant toujours réussir avec le temps, Émile dissimulait ses fréquentes
défaites; et Gilberte, devinant les embarras et la délicatesse de la
mission qu'il avait acceptée, n'insistait guère, crainte de montrer trop
d'empressement et d'exigence.
Et puis, il est vrai de dire que, peu à peu, Gilberte se passionna moins
pour le succès de l'entreprise, tandis que, de son côté, Émile sentait
s'opérer en lui une résolution encore plus complète.
L'amour absorbe toute autre pensée; et ces deux jeunes gens, à force de
songer l'un à l'autre, n'eurent bientôt plus le loisir de penser à quoi que
ce fût.
Tout leur être devint sentiment, c'est-à-dire passion, et les heures
s'envolèrent dans l'ivresse de se voir, ou se traînèrent dans l'attente du
moment qui devait les réunir.
Chose étrange pour M. Cardonnet, qui observait son fils avec soin, et pour
Émile, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-même, mais
chose bien naturelle pourtant et bien inévitable! la passion qui avait
absorbé toute cette première jeunesse de notre héros, c'est-à-dire le désir
de s'instruire, de connaître et de prendre part à la vie générale, fit
place à un doux sommeil de l'intelligence et à une sorte d'oubli de ses
théories favorites.
Dans une société où tout serait en harmonie, l'amour deviendrait, à coup
sûr, un stimulant au patriotisme et au dévouement social. Mais lorsque les
intentions hardies et généreuses sont condamnées à une lutte pénible avec
les hommes et les choses qui nous entourent, les affections personnelles
nous captivent et nous dominent jusqu'à produire l'engourdissement des
autres facultés.
Le peuple cherche dans l'ivresse du vin l'oubli de ses autres privations,
et l'amant dans celle des regards de sa maîtresse trouve comme un philtre
d'oubli pour tout le reste. Émile était trop jeune pour savoir et vouloir
souffrir, et pourtant il avait déjà beaucoup souffert.
Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eût-il pu s'y
soustraire? Avouons-le, sans trop de honte pour ce pauvre enfant, il ne
pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni à l'avenir, ni au passé du
monde, ni aux vices des sociétés, ni aux moyens de les sauver, ni aux
misères humaines, ni aux volontés divines, ni au ciel, ni à la terre.
La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinée, le monde, c'était son
amour; et pourvu qu'il vît Gilberte et qu'il lût son sort dans ses yeux,
peu lui importait que l'univers s'écroulât autour de lui.
Il ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il
s'était fatigué à courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers
l'objet aimé, il s'assoupissait auprès de sa mère, ou lui lisait les
journaux sans comprendre un mot de ce que prononçait sa bouche; et quand il
se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour éteindre
sa lumière, et n'avoir plus le spectacle des objets extérieurs.
Alors les ténèbres s'illuminaient du feu intérieur qui l'animait, et sa
vision radieuse venait se placer devant lui. Dans cette extase, il n'avait
plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il rêvait les yeux ouverts,
il voyait les yeux fermés.
Un mot d'affection enjouée, un sourire de Gilberte, sa robe qui l'avait
effleuré en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brisé, et dont il
s'était emparé, c'en était bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le
jour avait à peine paru, qu'il courait préparer son cheval lui-même afin de
partir plus vite. Il oubliait de manger, et ne s'étonnait même pas de vivre
ainsi de la rosée du matin et de la brise qui soufflait de Châteaubrun.
Il n'osait pas y aller tous les jours, quoiqu'il l'eût pu sans que M.
Antoine le reçût moins bien. Mais il y a dans la passion une pudeur
craintive qui s'effraie du bonheur au moment de le saisir. Il errait alors
dans toutes les directions, et se cachait dans les bois pour regarder les
ruines de Châteaubrun à travers les branches, comme s'il eût craint d'être
surpris en flagrant délit d'adoration.
Le soir, quand Jean Jappeloup avait fini sa journée, comme il n'avait pas
encore de quoi payer un loyer, qu'il ne voulait pas gêner ses amis, et que
les nuits étaient chaudes et sereines, il se retirait dans une petite
chapelle abandonnée, sur les hauteurs qui forment le centre du village, et,
avant de s'étendre sur la paille dont il s'était fait un lit, il allait
dire sa prière dans la jolie église de Gargilesse.
Il descendait par préférence dans la crypte romaine qui porte encore les
traces de curieuses fresques du XVe siècle. De la fenêtre élégante de ce
souterrain, on domine encore des murailles de rochers et les vertes ravines
où coule la Gargilesse.
Le charpentier avait été privé trop longtemps à son gré de la vue de son
cher _endroit_, et il interrompait souvent sa prière paisible et rêveuse
pour regarder le paysage, toujours demi-priant, demi-rêvant, plongé dans
cet état particulier de l'âme que connaissent les gens simples, les
paysans, surtout après la fatigue du jour.
C'est alors qu'Émile, lorsqu'il avait dîné et promené quelque temps avec sa
mère, venait chercher le charpentier, admirer avec lui ce joli monument et
causer ensuite sur le sommet de la colline, de tout ce dont on ne parlait
point dans la maison Cardonnet, c'est-à-dire de Châteaubrun, de M. Antoine,
de Janille, et, finalement, de Gilberte.
Il y avait quelqu'un qui aimait Gilberte presque autant qu'Émile, quoique
ce fût d'un tout autre amour: c'était Jean.
Il ne la considérait pas précisément comme sa fille, car il se mêlait à son
sentiment paternel une sorte de respect pour une nature si choisie, et une
manière de rude enthousiasme qu'il n'eût point eu pour ses propres enfants.
Mais il était vain de sa beauté, de sa bonté, de sa raison et de son
courage, comme un homme qui sait le prix de ces dons, et qui sent vivement
l'honneur d'une noble amitié.
La familiarité avec laquelle il s'exprimait sur son compte, retranchant le
titre de mademoiselle, selon son habitude d'appeler chacun par son nom,
n'ôtait rien à la vénération instinctive qu'il avait pour elle, et les
oreilles d'Émile n'en étaient point blessées quoique, pour son compte, il
n'eût pas osé en faire autant.
Le jeune homme se plaisait à entendre raconter les jeux et les gentillesses
de l'enfance de Gilberte, ses élans de bonté, ses attentions généreuses et
délicates pour l'ami vagabond qui, sans asile, eût manqué de tout.
«Quand je courais par la montagne, tout dernièrement, disait Jappeloup,
j'étais quelquefois serré de si près, que je n'osais sortir d'un trou de
rocher ou du faîte d'un arbre bien branchu où je m'étais caché le matin.
«La faim se faisait sentir alors, et un soir que je n'en pouvais plus de
faiblesse et de fatigue, je tournais la montagne, me disant avec souci
qu'il y avait bien loin de là à Châteaubrun, et que, si j'étais rencontré
en chemin par les gendarmes, je n'aurais pas la force de courir; mais voilà
que j'aperçois sur le chemin une petite charrette avec quelques bottes de
paille, et, tout à côté, Gilberte qui me faisait signe.
«Elle était venue jusque là avec Sylvain Charasson, me cherchant de tous
côtés, et guettant comme une petite caille au coin d'un buisson. Alors je
me suis couché et caché dans la paille; Gilberte s'est assise auprès de
moi, et Sylvain nous a ramenés à Châteaubrun, où j'ai fait mon entrée sous
le nez des gendarmes qui m'épiaient à deux pas de là.
«Une autre fois nous étions convenus que Sylvain m'apporterait à manger
dans le creux d'un vieux saule, à une lieue environ de Châteaubrun; il
faisait un mauvais temps, une pluie battante, et je me doutais que le
drôle, qui aime ses aises, ferait semblant de m'oublier ou mangerait mon
dîner en route.
«Cependant j'y passai à l'heure dite, et je trouvai le petit panier bien
rempli et bien abrité. Et puis devinez ce que j'aperçus auprès du saule?
«La trace d'un pied mignon sur le sable mouillé, et j'ai pu suivre ce
pauvre petit pied sur le terrain d'alentour où il avait enfoncé plus d'une
fois jusqu'au dessus de la cheville.
«Cette chère enfant s'était mouillée, crottée, fatiguée, ne voulant se fier
qu'à elle-même du soin d'assister son vieux ami.
«Et puis encore un autre jour, elle vit les limiers qui marchaient droit
sur une vieille ruine, où, me croyant bien en sûreté, je faisais
tranquillement un somme en plein midi. Il faisait cruellement chaud ce
jour-là! c'était le même jour où vous êtes arrivé dans le pays. Eh bien,
Gilberte prit le sentier de traverse, sentier bien dur et bien dangereux,
où les cavaliers n'auraient pu la suivre, et arriva un quart d'heure avant
eux, toute rouge, toute essoufflée, pour me réveiller et me dire de gagner
au large.
«Elle en a été malade, la pauvre chère âme, et ses parents n'en ont rien
su. Voilà surtout ce qui me rendait soucieux le soir, quand nous avons
soupé à Châteaubrun, et que Janille nous a dit qu'elle était couchée. Oh
oui! cette petite-là a toujours été d'un grand cœur.
«Si le roi de France savait ce qu'elle vaut, il serait trop honoré de
l'obtenir en mariage pour le meilleur de ses fils.
«Elle n'était pas plus grosse que mon poing, qu'on voyait déjà que ça
serait joli et aimable comme tout.
«Vous aurez beau chercher dans les grandes dames et dans les plus riches,
mon garçon, jamais vous ne trouverez par là une Gilberte comme celle de
Châteaubrun!»
Émile l'écoutait avec délices, lui adressait mille questions, et lui
faisait raconter dix fois les mêmes histoires.
M. Cardonnet ne fut pas longtemps sans découvrir la cause du changement
survenu chez Émile. Plus de tristesse, plus de réticences pénibles, plus de
reproches détournés.
Il semblait qu'Émile n'eût jamais été en opposition avec lui sur quoi que
ce soit, ou du moins qu'il n'eût jamais remarqué que son père avait
d'autres vues que les siennes.
Il était redevenu enfant à beaucoup d'égards; il ne soupirait point à tel
ou tel projet d'études; il ne voyait plus les choses qui eussent pu blesser
ses principes; il ne rêvait que belles matinées de soleil, longues
promenades, précipices à franchir, solitudes à explorer; et pourtant il ne
rapportait ni croquis, ni plantes, ni échantillons de minéralogie, comme il
l'eût fait en tout autre temps.
La vie de campagne lui plaisait par-dessus tout, le pays était le plus beau
du monde, le grand air et l'exercice du cheval lui faisaient un bien
extrême; enfin, tout était pour le mieux, pourvu qu'on le laissât courir;
et s'il tombait dans la rêverie, il en sortait par un sourire qui semblait
dire:
«J'ai en moi de quoi m'occuper, et ce que vous me dites n'est rien auprès
de ce que je pense.»
Si, par quelque artifice, M. Cardonnet réussissait à le retenir, il
paraissait brisé un instant, et puis tout à coup résigné, comme un homme
qu'il est impossible de déposséder de son fonds de bonheur; il se hâtait
d'obéir et se mettait à la tâche pour avoir plus tôt fini.
«Il y a une jolie fille au fond de tout cela! se dit M. Cardonnet, et
l'amour rend docile cette âme rebelle. C'est fort bon à savoir. La fièvre
philosophique et raisonneuse peut donc faire place à une soif de plaisir ou
à des rêveries sentimentales! J'étais bien fou de ne pas compter sur la
jeunesse et sur les passions! Laissons souffler cet orage, il emportera
l'obstacle auquel je me serais brisé; et quand il sera temps, d'arrêter
l'orage, j'y aviserai. Dépêche-toi de courir et d'aimer, mon pauvre Émile!
Il en est de toi comme du torrent qui me fait la guerre: tous deux vous
vous soumettrez quand vous sentirez la main du maître!»
M. Cardonnet n'avait pas la conscience de sa cruauté. Il ne croyait pas à
la force et à la durée de l'amour, et n'attachait pas plus d'importance à
un désespoir de jeune homme qu'à des larmes d'enfant.
S'il eût pensé que mademoiselle de Châteaubrun pouvait devenir victime de
son plan d'attente, il s'en fût fait conscience peut-être. Mais ici
l'esprit de propriété et le _chacun pour soi_ l'empêchaient de prévoir le
mal d'autrui.
«C'est l'affaire du vieux Antoine de garder sa fille, pensait-il, si
l'ivrogne s'endort sur ses propres dangers, il a du moins une servante
maîtresse qui n'a rien de mieux à faire qu'à mettre, le soir, dans sa poche
la clef du fameux pavillon. On peut, quand il en sera temps, ouvrir les
yeux de la duègne.»
Dans cette persuasion, il laissa Émile à peu près libre de son temps et de
ses démarches. Il se bornait à le railler, et à dénigrer amèrement la
famille de Châteaubrun dans l'occasion, pour se mettre à l'abri du reproche
d'avoir ouvertement encouragé les poursuites de son fils.
Dans son opinion, Antoine de Châteaubrun était véritablement un pauvre
sire, un homme déconsidéré, que la misère avait avili et que l'oisiveté
abrutissait.