Les vins furent exquis, et le vieux Martin présentait horizontalement, sans

leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique

et vénérable poussière.

Le marquis mouillait à peine ses lèvres, et faisait signe à son vieux

serviteur de remplir le verre d'Émile qui, habitué à une grande sobriété,

s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber à tant d'expériences

réitérées sur les nombreux échantillons de cette cave seigneuriale.

«Est-ce là votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il

émerveillé de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.

--Je ... je n'en sais rien, répondit le marquis; je ne m'en mêle pas, c'est

Martin qui dirige mon intérieur. Je n'ai jamais d'appétit; et ne m'aperçois

pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?

--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'être admis à votre table, je

prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de

devenir gourmet.

--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en

ont beaucoup!

--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Émile;

tant de gens manquent du nécessaire que j'aurais honte de me faire un

besoin du superflu.

--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutumé. Eh

bien, je dirai à Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a

jugé qu'à votre âge on avait grand appétit; mais il me semble que vous

mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel âge avez-vous?

--Vingt et un ans.

--Je vous aurais cru moins jeune.

--D'après ma figure?

--Non, d'après vos idées.

--Je voudrais que mon père entendît votre opinion, monsieur le marquis, et

qu'il voulût bien s'en pénétrer, répondit Émile en souriant; car il me

traite toujours comme un enfant.

--Quel homme est-ce que votre père? dit M. de Boisguilbault avec une

ingénuité de préoccupation qui ôtait à cette question ce qu'elle eût pu

avoir d'impertinent au premier abord.

--Mon père, répondit Émile, est pour moi un ami dont je désire l'estime et

dont je redoute le blâme. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous

peindre un caractère énergique, sévère et juste.

--J'ai ouï dire qu'il était fort capable, fort riche, et jaloux de son

influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien.

--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il

en puisse faire?

--Ah! ce serait bien long à dire! répondit le marquis en soupirant; vous

devez savoir cela aussi bien que moi.»

Et, entraîné un instant par la confiance qu'Émile lui avait témoignée à

dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il

eût craint de faire un effort pour en sortir.

«Il faut absolument rompre cette glace séculaire, pensa Émile. Ce n'est

peut-être pas si difficile qu'on le croit. Peut-être serai-je le premier

qui l'ait essayé!»

Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui

inspirait l'ambition de son père, ou sur la lutte pénible de leurs opinions

respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses

sympathies, et même de ses rêves pour l'avenir de la famille humaine.

Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut

à provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de pénétrer dans

cette âme mystérieuse.

«Que ne puis-je amener une explosion de dédain ou d'indignation! se

disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place.»

Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la même tactique que son

père avait suivie naguère avec lui; il affectait de fronder et de démolir

tout ce qu'il supposait devoir être plus ou moins sacré aux yeux du vieux

légitimiste; «la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriété, la

puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme

jésuitique, le prétendu droit divin, l'inégalité des droits et des

jouissances, base des sociétés constituées, la domination de l'homme sur la

femme, considérée comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme

propriété dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois

païennes que l'Évangile n'a pu détruire dans les institutions, et que la

politique de l'Église a consacrées.»

M. de Boisguilbault paraissait écouter mieux qu'à l'ordinaire; ses grands

yeux bleus s'étaient arrondis comme si, à défaut du vin qu'il ne buvait

pas, la surprise d'une telle déclaration des droits de l'homme l'eût jeté

dans une stupeur accablante.

Émile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait

d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de

son jeune enthousiasme ne suffisait pas à conjurer l'avalanche de neige

près de rouler sur lui.

Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eût trop

durci pour se détacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'écouter, M. de

Boisguilbault n'eût rien entendu, la téméraire profession de foi de

l'enfant du siècle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond

silence.

«Eh bien, monsieur le marquis, dit Émile, étonné de cette tolérance

apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes

d'être combattues?»

M. de Boisguilbault ne répondit pas; un pâle sourire erra sur ses lèvres,

qui firent le mouvement de répondre et ne laissèrent échapper que le soupir

problématique. Mais il posa la main sur celle d'Émile, et il sembla à ce

dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptôme de vie à

cette main de pierre.

Enfin il se leva et dit:

«Nous allons prendre le café dans mon parc.»

Et, après une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase

commencée tout bas:

«Car je suis complètement de votre avis.

--Vraiment? s'écria Émile en passant résolument son bras sous celui du

grand seigneur.

--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement.

--C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifférentes?

--Plût à Dieu!» répondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentué

que les autres.

XVII.

DÉGEL.

Émile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les

haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de

ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse

disposition.

La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande

intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et

une source abondante, s'échappant du milieu des rochers, courait dans tous

les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.

Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient

couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des

buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour

jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le

parc s'étendait jusqu'à l'horizon.

«Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être

certain que vous êtes un grand poëte.

--Il y a beaucoup de grands poëtes de mon espèce, répondit le marquis,

c'est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.

--La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation

intéressante? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature

n'est-il pas poëte aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée

sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté,

n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique?

--Vous arrangez cela pour le mieux,» dit M. de Boisguilbault d'un ton de

complaisance paresseuse, qui n'était pourtant pas sans bienveillance. Mais

Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout

propos, et il craignait d'avoir manqué sa principale attaque, «Que

trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-même? se

disait-il. Il n'est point de siége fameux dans l'histoire qui soit

comparable à celui-ci.»

Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la

propreté charmèrent Émile un instant. Mais l'absence d'êtres humains et

d'animaux domestiques, dans cette retraite champêtre, se fit trop vite

remarquer pour qu'il fût possible d'entretenir la moindre illusion.

Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantée de

sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant à la porte dans une auge de

pierre, et s'en échappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entière

en bois résineux coquettement découpé en balustrades, et adossée à des

blocs granitiques, le joli toit à grands rebords, l'intérieur meublé à

l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre,

brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg

plus qu'à une habitation rustique.

Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de

son vieux majordome qui ne donnassent l'idée de personnages en bois peint,

adaptés là pour compléter la ressemblance.

«Vous avez été en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Émile, et ceci est

un souvenir de prédilection.

--J'ai peu voyagé, répondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un

jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur

mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je

me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.

--Je vois que vous préférez ce pays-ci à tous les autres, et que vous y

êtes revenu pour toujours?

--Pour toujours, assurément.

--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitée par des

spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont

moindres.

--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriété.

--Est-ce une indiscrétion de vous les demander?

--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire

équivoque.

--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du

mot; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une

énigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'expérience et la

sagesse de certains êtres un utile enseignement.

--Pourquoi dites-vous de _certains êtres_? Ne suis-je pas semblable à tout

le monde?

--Oh! nullement, monsieur le marquis!

--Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du même

ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout à fait de

votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre café.

--Je m'étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que

vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et

j'oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour

un enfant comme moi.

--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond

soupir.

--Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement;

mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part: car il est tout aussi

certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout

opposé d'irrésistible sympathie.

--C'est singulier, dit le marquis, très singulier; expliquez-moi donc ça.

--C'est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre

avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs,

on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et

profond de la vie, sur des fronts austères.

--Oui, voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le

dire. Vous n'êtes pas le premier, et je m'y attendais.

--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en dépit de l'espèce de stupeur

magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait

bizarre.

--Bizarre!... oui, très bizarre, et c'est vous qui êtes le plus excentrique

de nous deux. J'ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de

ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caractères des gens que j'ai

connus dans ma jeunesse.

--Et cette impression m'a-t-elle été défavorable, monsieur le marquis?

--Bien au contraire, répondit M. de Boisguilbault de cette voix sans

inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses.

Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait

en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore

des ouvriers dans le parc?

--Non, monsieur le marquis, plus personne.

--En ce cas, fermez la porte en vous retirant.»

Émile resta seul avec son hôte dans la solitude de ce grand parc. Le

marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus

du chalet, dans une situation admirable.

Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des

peupliers, comme un rideau coupé de chaudes clartés, d'un travers à l'autre

des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme

l'opale, au-dessus d'un océan de sombre verdure, et les bruits du travail

dans la campagne, en s'affaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus

distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.

C'était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux

et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une

douce rêverie.

Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'âme, avant d'entreprendre de

nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie

imprévue en rompant le premier le silence:

«Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de

plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en

dépit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que

nous professons les mêmes principes, c'est que nous sommes tous les deux

communistes.

--Serait-il vrai? s'écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant

rêver. J'ai pensé tantôt que c'était vous qui me répondiez précisément par

forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc réellement le

bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves?

--Qu'y a-t-il donc là d'étonnant? reprit le marquis avec calme. La vérité

ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et

n'ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du

faux? Vous me prenez pour un homme très-positif et très froid. Il est

possible que je sois ainsi; à mon âge, on est trop las de soi-même pour

aimer à s'examiner; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des

réalités générales qui sont assez dignes d'intérêt pour nous distraire de

nos ennuis.

«J'ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m'avait nourri; mon

indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop près; et puis

j'avais des soucis intérieurs qui m'en ôtaient la pensée. Mais depuis que

la vieillesse m'a délivré de toute prétention au bonheur et de toute

espèce de regret ou d'intérêt particulier, j'ai senti le besoin de me

rendre compte de la vie générale des êtres, et, par conséquent, du sens des

lois divines appliquées à l'humanité.

«Quelques brochures saint-simoniennes m'étaient arrivées par hasard, je les

lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu'on pût dépasser les

hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait

réconcilié.

«Je voulais connaître davantage les principes de cette nouvelle école, de

là je passai à l'étude de Fourier. J'admis toutes ces choses, mais sans

voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque

tristesse à voir l'ancien monde s'écrouler sous le poids de théories

invincibles dans leur système de critique, confuses et incomplètes dans

leurs principes d'organisation.

«C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepté, avec un parfait

désintéressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une

révolution sociale.

«Les tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la

foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les

publications de toutes les écoles, et je m'égarais lentement dans ce

labyrinthe sans me rebuter de la fatigue.

«Peu à peu l'hypothèse communiste se dégagea de ses nuages; de bons écrits

vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me

reporter aux enseignements de l'histoire et à la tradition du genre humain.

«J'avais une bibliothèque assez bien choisie des meilleurs documents et des

plus sérieuses productions du passé.

«Mon père avait aimé la lecture, et moi je l'avais haïe si longtemps, que

je ne savais pas même ce qu'il m'avait laissé de précieuses ressources

pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l'ouvrage.

«Je rappris les langues mortes que j'avais oubliées, je lus pour la

première fois, dans les sources mêmes, l'histoire des religions et des

philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les

prophètes, les poëtes, les martyrs, les hérétiques, les savants, les

orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous

les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions et de tous les

cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque

par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique

aussi claire que la lumière du jour: savoir, l'égalité des droits et la

nécessité inévitable de l'égalité des jouissances, comme conséquence

rigoureuse de la première.

«Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d'une chose, c'est qu'au

temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d'activité,

d'intelligence et de liberté d'opinions, le monde soit encore plongé dans

une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le

forcent à se transformer; c'est qu'il y ait tant de prétendus savants et

tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l'État et par

l'Église, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie à faire le travail

bien simple qui m'a conduit à la certitude; c'est enfin que, tout en se

précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie

se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et

l'engloutit, tandis que les initiés à la loi de l'avenir n'ont pas encore

assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tête

levée, qu'ils sont communistes et non autre chose.

«Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d'utopies avec

l'éloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces

expressions-là, parce qu'à votre âge, la vérité passionne, et qu'on s'en

fait un idéal qu'on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le

plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'émouvoir comme

vous pour cette vérité qui me paraît, à moi, aussi positive, aussi

évidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et

romanesque.

«C'est chez moi le résultat d'une étude plus approfondie et d'une certitude

mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferais pas un

reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la

doctrine par trop de pétulance.

«Prenez-y garde: vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais

ridicule et vous plairez quand même aux gens qui vous combattront; mais

craignez qu'en parlant trop vite et à trop de gens rebelles de choses si

graves et aussi respectables, vous ne fassiez naître en eux des

contradictions systématiques et une défense de mauvaise foi.

«Que diriez-vous d'un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant? Vous

trouveriez qu'il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste

est tout aussi respectable que la vérité évangélique; puisqu'au fond c'est

la même vérité. N'en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute

politique.

«Si vous êtes exalté, il faut vous sentir bien maître de vous-même pour la

proclamer; si vous êtes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu

de confiance et de liberté d'esprit vous vienne pour ouvrir votre cœur aux

hommes sur un pareil sujet.

«Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont là

des folies, des songes creux, une fièvre de déclamation ou une extase de

mysticisme. On l'a assez dit, et assez de têtes faibles ont donné le droit

de le dire.

«Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de

visions fiévreuses et désordonnées;--cela n'a pas empêché de vivre ce qui

était viable dans le saint-simonisme.

«Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son système

ne subsiste et ne souffre un examen sérieux. La vérité triomphe et fait son

chemin, à travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque déguisement

qu'on lui prête. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de

raison où nous sommes arrivés, les formes ridicules d'un enthousiasme

aveugle disparussent entièrement.

«N'est-ce pas votre avis? L'heure n'a-t-elle pas sonné où les gens sérieux

doivent s'emparer de leur véritable domaine, et où ce qui est prouvé aux

yeux de la logique soit professé par les logiciens?

«Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des

hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge,

s'ensuit-il que l'homme clairvoyant soit forcé de suivre les aveugles dans

le précipice?

«On aura beau me démontrer la nécessité d'obéir à des lois mauvaises et à

des préjugés coupables si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit

n'en sera que plus convaincu de la nécessité de protester contre.

«Jésus-Christ était-il dans l'erreur, parce que, pendant dix-huit siècles

encore, la vérité démontrée par lui devait germer lentement et ne point

éclore dans les législations?

«Et maintenant que les problèmes soulevés par son idéal commencent à

s'éclaircir pour plusieurs d'entre nous, d'où vient que nous serions taxés

de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent

ans peut-être?

«Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'être un poëte ni un devin pour

être parfaitement convaincu de ce qu'il vous plaît d'appeler des rêves

sublimes.

«Oui, la vérité est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la

découvrent. Mais ceux qui, l'ayant reçue et palpée, s'en accommodent comme

d'une très bonne chose, n'ont véritablement pas le droit de s'enorgueillir;

car si, l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que

des idiots ou des fous.»

M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui,

et il eût pu parler longtemps encore sans qu'Émile, frappé de stupeur,

songeât à l'interrompre.

Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son idéal

pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait

pas s'en dégoûter lui-même, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais

peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et

l'immobilité de ses traits, M. de Boisguilbault exerça sur lui un ascendant

extraordinaire.

Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la

destinée prononçant ses arrêts sur l'abîme de l'éternité.

La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les

clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers

l'empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de

cette eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être

l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait à

plonger Émile dans une émotion profonde, semblable à la mystérieuse terreur

que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l'oracle dans

l'obscurité des chênes sacrés.

«Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement pénétré de ce

qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements

qu'en vous demandant pardon, du fond de mon cœur, de la manière dont je

vous les ai arrachés. J'étais loin de croire que vous eussiez de telles

idées, et j'étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le

respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement

filial, si vous me jugez digne de vous le témoigner.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 15 / 23 段