leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique
et vénérable poussière.
Le marquis mouillait à peine ses lèvres, et faisait signe à son vieux
serviteur de remplir le verre d'Émile qui, habitué à une grande sobriété,
s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber à tant d'expériences
réitérées sur les nombreux échantillons de cette cave seigneuriale.
«Est-ce là votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il
émerveillé de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.
--Je ... je n'en sais rien, répondit le marquis; je ne m'en mêle pas, c'est
Martin qui dirige mon intérieur. Je n'ai jamais d'appétit; et ne m'aperçois
pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?
--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'être admis à votre table, je
prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de
devenir gourmet.
--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en
ont beaucoup!
--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Émile;
tant de gens manquent du nécessaire que j'aurais honte de me faire un
besoin du superflu.
--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutumé. Eh
bien, je dirai à Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a
jugé qu'à votre âge on avait grand appétit; mais il me semble que vous
mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel âge avez-vous?
--Vingt et un ans.
--Je vous aurais cru moins jeune.
--D'après ma figure?
--Non, d'après vos idées.
--Je voudrais que mon père entendît votre opinion, monsieur le marquis, et
qu'il voulût bien s'en pénétrer, répondit Émile en souriant; car il me
traite toujours comme un enfant.
--Quel homme est-ce que votre père? dit M. de Boisguilbault avec une
ingénuité de préoccupation qui ôtait à cette question ce qu'elle eût pu
avoir d'impertinent au premier abord.
--Mon père, répondit Émile, est pour moi un ami dont je désire l'estime et
dont je redoute le blâme. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous
peindre un caractère énergique, sévère et juste.
--J'ai ouï dire qu'il était fort capable, fort riche, et jaloux de son
influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien.
--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il
en puisse faire?
--Ah! ce serait bien long à dire! répondit le marquis en soupirant; vous
devez savoir cela aussi bien que moi.»
Et, entraîné un instant par la confiance qu'Émile lui avait témoignée à
dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il
eût craint de faire un effort pour en sortir.
«Il faut absolument rompre cette glace séculaire, pensa Émile. Ce n'est
peut-être pas si difficile qu'on le croit. Peut-être serai-je le premier
qui l'ait essayé!»
Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui
inspirait l'ambition de son père, ou sur la lutte pénible de leurs opinions
respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses
sympathies, et même de ses rêves pour l'avenir de la famille humaine.
Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut
à provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de pénétrer dans
cette âme mystérieuse.
«Que ne puis-je amener une explosion de dédain ou d'indignation! se
disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place.»
Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la même tactique que son
père avait suivie naguère avec lui; il affectait de fronder et de démolir
tout ce qu'il supposait devoir être plus ou moins sacré aux yeux du vieux
légitimiste; «la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriété, la
puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme
jésuitique, le prétendu droit divin, l'inégalité des droits et des
jouissances, base des sociétés constituées, la domination de l'homme sur la
femme, considérée comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme
propriété dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois
païennes que l'Évangile n'a pu détruire dans les institutions, et que la
politique de l'Église a consacrées.»
M. de Boisguilbault paraissait écouter mieux qu'à l'ordinaire; ses grands
yeux bleus s'étaient arrondis comme si, à défaut du vin qu'il ne buvait
pas, la surprise d'une telle déclaration des droits de l'homme l'eût jeté
dans une stupeur accablante.
Émile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait
d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de
son jeune enthousiasme ne suffisait pas à conjurer l'avalanche de neige
près de rouler sur lui.
Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eût trop
durci pour se détacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'écouter, M. de
Boisguilbault n'eût rien entendu, la téméraire profession de foi de
l'enfant du siècle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond
silence.
«Eh bien, monsieur le marquis, dit Émile, étonné de cette tolérance
apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes
d'être combattues?»
M. de Boisguilbault ne répondit pas; un pâle sourire erra sur ses lèvres,
qui firent le mouvement de répondre et ne laissèrent échapper que le soupir
problématique. Mais il posa la main sur celle d'Émile, et il sembla à ce
dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptôme de vie à
cette main de pierre.
Enfin il se leva et dit:
«Nous allons prendre le café dans mon parc.»
Et, après une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase
commencée tout bas:
«Car je suis complètement de votre avis.
--Vraiment? s'écria Émile en passant résolument son bras sous celui du
grand seigneur.
--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement.
--C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifférentes?
--Plût à Dieu!» répondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentué
que les autres.
XVII.
DÉGEL.
Émile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les
haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de
ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse
disposition.
La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande
intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et
une source abondante, s'échappant du milieu des rochers, courait dans tous
les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.
Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient
couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des
buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour
jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le
parc s'étendait jusqu'à l'horizon.
«Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être
certain que vous êtes un grand poëte.
--Il y a beaucoup de grands poëtes de mon espèce, répondit le marquis,
c'est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.
--La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation
intéressante? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature
n'est-il pas poëte aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée
sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté,
n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique?
--Vous arrangez cela pour le mieux,» dit M. de Boisguilbault d'un ton de
complaisance paresseuse, qui n'était pourtant pas sans bienveillance. Mais
Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout
propos, et il craignait d'avoir manqué sa principale attaque, «Que
trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-même? se
disait-il. Il n'est point de siége fameux dans l'histoire qui soit
comparable à celui-ci.»
Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la
propreté charmèrent Émile un instant. Mais l'absence d'êtres humains et
d'animaux domestiques, dans cette retraite champêtre, se fit trop vite
remarquer pour qu'il fût possible d'entretenir la moindre illusion.
Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantée de
sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant à la porte dans une auge de
pierre, et s'en échappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entière
en bois résineux coquettement découpé en balustrades, et adossée à des
blocs granitiques, le joli toit à grands rebords, l'intérieur meublé à
l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre,
brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg
plus qu'à une habitation rustique.
Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de
son vieux majordome qui ne donnassent l'idée de personnages en bois peint,
adaptés là pour compléter la ressemblance.
«Vous avez été en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Émile, et ceci est
un souvenir de prédilection.
--J'ai peu voyagé, répondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un
jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur
mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je
me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.
--Je vois que vous préférez ce pays-ci à tous les autres, et que vous y
êtes revenu pour toujours?
--Pour toujours, assurément.
--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitée par des
spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont
moindres.
--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriété.
--Est-ce une indiscrétion de vous les demander?
--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire
équivoque.
--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du
mot; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une
énigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'expérience et la
sagesse de certains êtres un utile enseignement.
--Pourquoi dites-vous de _certains êtres_? Ne suis-je pas semblable à tout
le monde?
--Oh! nullement, monsieur le marquis!
--Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du même
ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout à fait de
votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre café.
--Je m'étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que
vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et
j'oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour
un enfant comme moi.
--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond
soupir.
--Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement;
mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part: car il est tout aussi
certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout
opposé d'irrésistible sympathie.
--C'est singulier, dit le marquis, très singulier; expliquez-moi donc ça.
--C'est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre
avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs,
on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et
profond de la vie, sur des fronts austères.
--Oui, voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le
dire. Vous n'êtes pas le premier, et je m'y attendais.
--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en dépit de l'espèce de stupeur
magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait
bizarre.
--Bizarre!... oui, très bizarre, et c'est vous qui êtes le plus excentrique
de nous deux. J'ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de
ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caractères des gens que j'ai
connus dans ma jeunesse.
--Et cette impression m'a-t-elle été défavorable, monsieur le marquis?
--Bien au contraire, répondit M. de Boisguilbault de cette voix sans
inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses.
Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait
en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore
des ouvriers dans le parc?
--Non, monsieur le marquis, plus personne.
--En ce cas, fermez la porte en vous retirant.»
Émile resta seul avec son hôte dans la solitude de ce grand parc. Le
marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus
du chalet, dans une situation admirable.
Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des
peupliers, comme un rideau coupé de chaudes clartés, d'un travers à l'autre
des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme
l'opale, au-dessus d'un océan de sombre verdure, et les bruits du travail
dans la campagne, en s'affaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus
distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.
C'était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux
et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une
douce rêverie.
Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'âme, avant d'entreprendre de
nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie
imprévue en rompant le premier le silence:
«Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de
plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en
dépit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que
nous professons les mêmes principes, c'est que nous sommes tous les deux
communistes.
--Serait-il vrai? s'écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant
rêver. J'ai pensé tantôt que c'était vous qui me répondiez précisément par
forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc réellement le
bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves?
--Qu'y a-t-il donc là d'étonnant? reprit le marquis avec calme. La vérité
ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et
n'ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du
faux? Vous me prenez pour un homme très-positif et très froid. Il est
possible que je sois ainsi; à mon âge, on est trop las de soi-même pour
aimer à s'examiner; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des
réalités générales qui sont assez dignes d'intérêt pour nous distraire de
nos ennuis.
«J'ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m'avait nourri; mon
indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop près; et puis
j'avais des soucis intérieurs qui m'en ôtaient la pensée. Mais depuis que
la vieillesse m'a délivré de toute prétention au bonheur et de toute
espèce de regret ou d'intérêt particulier, j'ai senti le besoin de me
rendre compte de la vie générale des êtres, et, par conséquent, du sens des
lois divines appliquées à l'humanité.
«Quelques brochures saint-simoniennes m'étaient arrivées par hasard, je les
lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu'on pût dépasser les
hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait
réconcilié.
«Je voulais connaître davantage les principes de cette nouvelle école, de
là je passai à l'étude de Fourier. J'admis toutes ces choses, mais sans
voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque
tristesse à voir l'ancien monde s'écrouler sous le poids de théories
invincibles dans leur système de critique, confuses et incomplètes dans
leurs principes d'organisation.
«C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepté, avec un parfait
désintéressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une
révolution sociale.
«Les tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la
foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les
publications de toutes les écoles, et je m'égarais lentement dans ce
labyrinthe sans me rebuter de la fatigue.
«Peu à peu l'hypothèse communiste se dégagea de ses nuages; de bons écrits
vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me
reporter aux enseignements de l'histoire et à la tradition du genre humain.
«J'avais une bibliothèque assez bien choisie des meilleurs documents et des
plus sérieuses productions du passé.
«Mon père avait aimé la lecture, et moi je l'avais haïe si longtemps, que
je ne savais pas même ce qu'il m'avait laissé de précieuses ressources
pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l'ouvrage.
«Je rappris les langues mortes que j'avais oubliées, je lus pour la
première fois, dans les sources mêmes, l'histoire des religions et des
philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les
prophètes, les poëtes, les martyrs, les hérétiques, les savants, les
orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous
les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions et de tous les
cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque
par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique
aussi claire que la lumière du jour: savoir, l'égalité des droits et la
nécessité inévitable de l'égalité des jouissances, comme conséquence
rigoureuse de la première.
«Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d'une chose, c'est qu'au
temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d'activité,
d'intelligence et de liberté d'opinions, le monde soit encore plongé dans
une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le
forcent à se transformer; c'est qu'il y ait tant de prétendus savants et
tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l'État et par
l'Église, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie à faire le travail
bien simple qui m'a conduit à la certitude; c'est enfin que, tout en se
précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie
se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et
l'engloutit, tandis que les initiés à la loi de l'avenir n'ont pas encore
assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tête
levée, qu'ils sont communistes et non autre chose.
«Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d'utopies avec
l'éloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces
expressions-là, parce qu'à votre âge, la vérité passionne, et qu'on s'en
fait un idéal qu'on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le
plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'émouvoir comme
vous pour cette vérité qui me paraît, à moi, aussi positive, aussi
évidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et
romanesque.
«C'est chez moi le résultat d'une étude plus approfondie et d'une certitude
mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferais pas un
reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la
doctrine par trop de pétulance.
«Prenez-y garde: vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais
ridicule et vous plairez quand même aux gens qui vous combattront; mais
craignez qu'en parlant trop vite et à trop de gens rebelles de choses si
graves et aussi respectables, vous ne fassiez naître en eux des
contradictions systématiques et une défense de mauvaise foi.
«Que diriez-vous d'un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant? Vous
trouveriez qu'il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste
est tout aussi respectable que la vérité évangélique; puisqu'au fond c'est
la même vérité. N'en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute
politique.
«Si vous êtes exalté, il faut vous sentir bien maître de vous-même pour la
proclamer; si vous êtes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu
de confiance et de liberté d'esprit vous vienne pour ouvrir votre cœur aux
hommes sur un pareil sujet.
«Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont là
des folies, des songes creux, une fièvre de déclamation ou une extase de
mysticisme. On l'a assez dit, et assez de têtes faibles ont donné le droit
de le dire.
«Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de
visions fiévreuses et désordonnées;--cela n'a pas empêché de vivre ce qui
était viable dans le saint-simonisme.
«Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son système
ne subsiste et ne souffre un examen sérieux. La vérité triomphe et fait son
chemin, à travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque déguisement
qu'on lui prête. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de
raison où nous sommes arrivés, les formes ridicules d'un enthousiasme
aveugle disparussent entièrement.
«N'est-ce pas votre avis? L'heure n'a-t-elle pas sonné où les gens sérieux
doivent s'emparer de leur véritable domaine, et où ce qui est prouvé aux
yeux de la logique soit professé par les logiciens?
«Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des
hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge,
s'ensuit-il que l'homme clairvoyant soit forcé de suivre les aveugles dans
le précipice?
«On aura beau me démontrer la nécessité d'obéir à des lois mauvaises et à
des préjugés coupables si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit
n'en sera que plus convaincu de la nécessité de protester contre.
«Jésus-Christ était-il dans l'erreur, parce que, pendant dix-huit siècles
encore, la vérité démontrée par lui devait germer lentement et ne point
éclore dans les législations?
«Et maintenant que les problèmes soulevés par son idéal commencent à
s'éclaircir pour plusieurs d'entre nous, d'où vient que nous serions taxés
de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent
ans peut-être?
«Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'être un poëte ni un devin pour
être parfaitement convaincu de ce qu'il vous plaît d'appeler des rêves
sublimes.
«Oui, la vérité est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la
découvrent. Mais ceux qui, l'ayant reçue et palpée, s'en accommodent comme
d'une très bonne chose, n'ont véritablement pas le droit de s'enorgueillir;
car si, l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que
des idiots ou des fous.»
M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui,
et il eût pu parler longtemps encore sans qu'Émile, frappé de stupeur,
songeât à l'interrompre.
Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son idéal
pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait
pas s'en dégoûter lui-même, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais
peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et
l'immobilité de ses traits, M. de Boisguilbault exerça sur lui un ascendant
extraordinaire.
Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la
destinée prononçant ses arrêts sur l'abîme de l'éternité.
La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les
clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers
l'empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de
cette eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être
l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait à
plonger Émile dans une émotion profonde, semblable à la mystérieuse terreur
que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l'oracle dans
l'obscurité des chênes sacrés.
«Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement pénétré de ce
qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements
qu'en vous demandant pardon, du fond de mon cœur, de la manière dont je
vous les ai arrachés. J'étais loin de croire que vous eussiez de telles
idées, et j'étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le
respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement
filial, si vous me jugez digne de vous le témoigner.