«Janille essayait de le distraire, et elle en venait à bout, parce que mon

père est mobile, et trop affectueux pour vouloir affliger les autres de sa

tristesse. Mais vous, monsieur Émile, qui aimez tant vos parents, vous

comprenez bien que ce chagrin secret de mon père a toujours pesé sur mon

âme, depuis le jour où je l'ai pénétré. Aussi, je ne sais pas ce que je

n'entreprendrais pas pour le lui ôter. Depuis un an, j'y pense sans cesse,

et vingt fois j'ai rêvé que j'allais à Boisguilbault, que je me jetais aux

pieds de cet homme sévère, et que je lui disais:

«--Mon père est le meilleur des hommes et le plus fidèle de vos amis. Ses

vertus l'ont rendu heureux en dépit de sa mauvaise fortune; il n'a qu'un

seul chagrin, mais il est profond, et d'un mot vous pouvez le faire

cesser.»

«Mais il me repoussait et me chassait de chez lui avec fureur. Je

m'éveillais tout effrayée, et une nuit que je criai en prononçant son nom,

Janille se releva, et me pressant dans ses bras:

«--Pourquoi penses-tu à ce vilain homme? me dit-elle; il n'a aucun pouvoir

sur toi, et il n'oserait s'attaquer à ton père.»

«J'ai vu par là que Janille le haïssait; mais quand il lui arrive de dire

un mot contre lui, mon père prend chaudement sa défense. Qu'y a-t-il entre

eux? Presque rien, peut-être. Une susceptibilité puérile, un différend à

propos de chasse, à ce que prétend Jean Jappeloup. Si cela était certain,

ne serait-il pas possible de les réconcilier? Mon père, aussi, rêve de M.

de Boisguilbault, et quelquefois, lorsqu'il s'assoupit sur sa chaise après

souper, il prononce son nom avec une angoisse profonde. Monsieur Émile, je

m'en rapporte à votre générosité et à votre prudence pour faire parler,

s'il est possible, M. de Boisguilbault. Je me suis toujours promis de

saisir la première occasion qui se présenterait pour tâcher de rapprocher

deux hommes qui se sont tant aimés, et si Jean avait pu entrer tout à fait

en grâce auprès du marquis, j'aurais espéré beaucoup de sa hardiesse et de

son esprit naturel. Mais lui aussi est victime d'une bizarrerie de ce

personnage, et je ne vois que vous qui puissiez venir à mon aide.

--Vous ne doutez pas que ce ne soit désormais ma plus constante

résolution,» répondit Émile avec feu. Et comme il entendait revenir Janille

dont les petits sabots résonnaient sur les dalles, il monta sur une chaise

comme pour consolider la pendule, mais en effet pour cacher le trouble

délicieux que faisait naître en lui la confiance de Gilberte.

Gilberte aussi était émue; elle avait fait un grand effort de courage pour

ouvrir son cœur à un jeune homme qu'elle connaissait à peine; et elle

m'était ni assez enfant, ni assez campagnarde, pour ne pas savoir qu'elle

avait agi en dehors des convenances.

Cette loyale fille souffrait déjà un peu d'avoir un petit secret pour

Janille; mais elle se rassurait en pensant à la pureté de ses intentions,

et il lui était impossible de croire Émile capable d'en abuser. Pour la

première fois de sa vie, elle eut un instinct de ruse féminine en voyant

rentrer sa gouvernante. Elle sentait qu'elle avait le visage en feu, et

elle se baissa comme pour chercher une aiguille qu'elle avait fait tomber à

dessein.

La pénétration de Janille fut donc mise en défaut par deux enfants fort peu

habiles à tous autres égards, et l'on entreprit gaiement l'exploration des

souterrains.

Celui qui était placé immédiatement au-dessous du pavillon carré donnait

entrée à un escalier rapide, qui s'enfonçait à une profondeur effrayante

dans le roc. Janille marchait devant, d'un pas délibéré, et avec l'habitude

que lui avaient donnée ses fonctions de _cicérone_ auprès des voyageurs.

Émile la suivait pour frayer le chemin à Gilberte, qui n'était ni

maladroite ni pusillanime, mais pour laquelle Janille tremblait sans cesse.

«Prends garde, ma petite, lui criait-elle à chaque instant. Monsieur Émile,

retenez-la si elle tombe. Mademoiselle est distraite comme son cher père:

c'est de famille. Ce sont des enfants qui se seraient tués cent fois, si je

n'avais pas eu toujours l'œil sur eux.»

Émile était heureux de pouvoir prendre un peu du rôle de Janille. Il

écartait les décombres, et, comme l'escalier devenait de plus en plus

difficile et dégradé, il se crut autorisé à offrir sa main, qui fut refusée

d'abord, et enfin acceptée comme assez nécessaire.

Qui peut dépeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une âme

énergique? Émile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la

sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter arec Janille, ni

répondre à Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu à peu se sentit

toute troublée et ne trouva plus rien à dire.

Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches, mais, pendant cette

minute, le temps s'arrêta pour Émile, et, quand il passa toute la nuit

suivante à se la retracer, il lui sembla qu'il avait vécu un siècle.

Sa vie précédente lui apparut dès lors comme un songe, et son individualité

fut comme transformée. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les années

du collège, les ennuis ou les joies de l'étude, ce n'était plus l'être

passif et enchaîné qu'il s'était senti être jusque-là; c'était l'amant de

Gilberte qui venait de traverser cette vie, désormais radieuse, éclairée

d'un jour nouveau. Il se voyait petit enfant, il se voyait écolier

impétueux, puis étudiant rêveur et agité; et ces personnages, qui lui

avaient paru différer comme les phases de sa vie, redevenaient à ses yeux

un seul être, un être privilégié qui marchait triomphalement vers le jour

où la main de Gilberte devait se poser dans la sienne.

L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que

couronnait le château. C'était un passage de sortie réservé en cas de

siége, et Janille ne tarissait pas d'éloges sur cette construction

difficile et savante.

Malgré l'égalité absolue dans laquelle elle vivait avec ses maîtres et dont

elle n'eût voulu se départir à aucun prix, tant elle avait conscience de

son droit, la petite femme avait des idées étrangement féodales; et, à

force de s'identifier avec les ruines de Châteaubrun, elle en était venue à

tout admirer dans ce passé dont elle se faisait, à la vérité, une idée fort

confuse. Peut-être aussi croyait-elle devoir rabattre l'orgueil présumé de

la richesse bourgeoise, en faisant sonner bien haut devant Émile l'antique

puissance des ancêtres de Gilberte.

«Tenez, Monsieur, lui disait-elle en le promenant de geôle en geôle, voilà

où l'on mettait les gens à la raison. Vous pouvez voir encore ici les

anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaînés. Voici un caveau où

l'on dit que trois rebelles ont été dévorés par un serpent énorme. Les

seigneurs d'autrefois en avaient comme cela à leur disposition. Nous vous

ferons voir tantôt les oubliettes: c'était cela qui ne plaisantait pas! Ah!

mais si vous étiez passé par là avant la révolution, vous auriez peut-être

bien fait le signe de la croix au lieu de rire!

--Heureusement on peut rire ici maintenant, dit Gilberte, et penser à autre

chose qu'à ces abominables légendes. Je remercie le bon Dieu de m'avoir

fait naître dans un temps où l'on peut à peine y croire, et j'aime notre

vieux nid, tel que le voilà, inoffensif et renversé à jamais. Tu sais bien,

Janille, ce que mon père dit toujours aux gens de Cuzion, quand ils

viennent lui demander de nos pierres pour se bâtir des maisons: «Prenez,

mes enfants, prenez, ce sera la première fois qu'elles auront servi à

quelque chose de bon!»

--C'est égal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir été les

premiers dans son pays, et les maîtres à tout le monde!

--On sent d'autant mieux, dit la jeune fille, le plaisir d'être l'égal de

tout le monde et de ne plus faire peur à personne.

--Oh! c'est une gloire et un bonheur que j'envie!» s'écria Émile.

XVI.

LE TALISMAN.

Si l'on eût dit, huit jours auparavant, à Gilberte, qu'un jour allait

arriver où le calme de son cœur serait agité de commotions étranges, où le

cercle de ses affections allait non pas seulement s'étendre pour admettre

un inconnu à la suite de son père, de Janille et du charpentier, mais se

briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms

chéris, elle n'eût pu croire à un tel miracle, et elle s'en fût effrayée.

Et pourtant elle sentit vaguement que désormais l'image de ce jeune homme

aux cheveux noirs, à l'œil de feu, à la taille élancée, allait s'attacher

à tous ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil.

Elle repoussait une telle fatalité, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son

âme douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la

chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait déjà depuis que

la main d'Émile avait frémi et tremblé en touchant la sienne.

Puissance inouïe et mystérieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et

qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître

et de se préparer à l'attaque ou à la défense!

Un peu excitée par les premières atteintes de cette flamme secrète,

Gilberte les reçut d'abord en jouant. Sa sérénité n'en fut pas troublée à

la surface, et tandis qu'Émile était déjà forcé de se faire violence pour

cacher son émotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant

que le regret de son départ et l'impatience de son retour lui fissent

comprendre que sa présence allait devenir souverainement nécessaire.

Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta

sur des sujets où, malgré sa vive pénétration, Janille ne comprenait pas

grand'chose.

Gilberte était instruite aussi solidement que peut l'être une jeune fille

élevée dans un pensionnat de Paris, et il est vrai de dire que l'éducation

des femmes a fait, depuis vingt ans, de notables progrès dans la plupart de

ces établissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes

chargées de les diriger ont subi les mêmes améliorations, et des hommes de

mérite n'ont pas trouvé au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de

littérature et de science élémentaire pour cette moitié intelligente et

perspicace du genre humain.

Gilberte avait reçu quelques notions de ce qu'on appelle les arts

d'agrément; mais, tout en obéissant en ceci à la volonté de son père, elle

avait donné plus d'attention au développement de ses facultés sérieuses.

Elle s'était dit de bonne heure que les beaux arts lui seraient d'une

faible ressource dans une vie pauvre et retirée, que le labeur domestique

lui prendrait trop de temps, et que, destinée au travail des mains, elle

devait former son esprit pour ne pas souffrir du vide de la pensée et du

dérèglement de l'imagination.

Une sous-maîtresse, femme de mérite, dont elle avait fait son amie et la

confidente de son sort précaire, avait ainsi réglé l'emploi de ses

facultés, et la jeune fille, pénétrée de la sagesse de ses conseils, s'y

était docilement résolue.

Cependant ce plaisir d'apprendre et de retenir les choses de l'esprit avait

créé à l'enfant une certaine souffrance depuis qu'elle était privée de

livres au milieu des ruines de Châteaubrun. M. Antoine eût fait tous les

sacrifices pour lui en procurer, s'il eût pu se rendre compte de son désir;

mais Gilberte, gui voyait leurs ressources si restreintes, et qui voulait,

avant tout, que le bien-être de son père ne souffrît d'aucune privation, se

gardait bien d'en parler.

Janille s'était dit, une fois pour toutes, que _sa fille_ était assez

_savante_, et, la jugeant d'après elle-même, qui était encore coquette

d'ajustements au milieu de sa parcimonieuse économie, elle employait ses

petites épargnes à lui procurer de temps en temps une robe d'indienne ou un

bout de dentelle.

Gilberte affectait de recevoir ces petits présents avec un plaisir extrême

pour ne rien diminuer de celui que sa gouvernante mettait à les lui

apporter. Mais elle soupirait tout bas en songeant qu'avec le prix modique

de ces chiffons on eût pu lui donner un bon livre d'histoire ou de poésie.

Elle consacrait ses heures de loisir à relire sans cesse le petit nombre de

ceux qu'elle avait rapportés de sa pension, et elle les savait presque par

cœur.

Une fois ou deux, sans rien dire de son projet, elle avait déterminé

Janille, qui tenait les cordons de la bourse commune, à lui donner l'argent

destiné à une parure nouvelle. Mais alors il s'était trouvé que Jean avait

eu besoin de souliers, ou que de pauvres gens du voisinage avaient manqué

de linge pour leurs enfants; et Gilberte avait été à ce qu'elle appelait

le plus pressé, remettant à des jours meilleurs l'acquisition de ses

livres.

Le curé de Cuzion lui avait prêté un Abrégé de quelques Pères de l'Église,

et la _Vie des Saints_, dont elle avait fait longtemps ses délices; car,

lorsqu'on n'a pas de quoi choisir, on force son esprit à se complaire aux

choses sérieuses, en dépit de la jeunesse qui vous pousserait à des

occupations moins austères.

Ces nécessités sont parfois salutaires aux bons esprits, et lorsque

Gilberte se plaignait naïvement à Émile de son ignorance, il s'étonna au

contraire de la voir si éclairée sur certaines choses de fonds qu'il avait

jugées sur la foi d'autrui sans les approfondir.

L'amour et l'enthousiasme aidant, il ne tarda pas à trouver Gilberte

accomplie, et à la proclamer, en lui-même, la plus intelligente et la plus

parfaite des créatures humaines; et cela était relativement vrai.

Le plus grand et le meilleur des êtres, c'est celui qui sympathise le plus

avec nous, qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux développer et

alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'âme; enfin, c'est celui qui

nous ferait l'existence la plus douce et la plus complète, s'il nous était

donné de fondre entièrement la sienne avec la nôtre.

«Ah! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon cœur vierge et ma vie pure,

se disait Émile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aidé! car

voici bien véritablement celle qui m'était destinée, et sans laquelle je

n'aurais fait que végéter et souffrir.»

Tout en causant d'une manière générale, Gilberte laissa percer son regret

d'être privée de livres, et Émile devina bien vite que ce regret était plus

profond qu'on ne voulait le faire connaître à Janille.

Il pensa avec douleur que, hormis des traités de commerce et d'industrie

spéciale, il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son père, et

que, croyant retourner à Poitiers, il y avait laissé le peu d'ouvrages

littéraires qu'il possédait.

Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliothèque très étendue à

Boisguilbault.

Jean avait autrefois travaillé dans une grande chambre pleine de livres, et

il était bien regrettable qu'on ne se vît point, car on aurait pu profiter

d'un si utile voisinage.

Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tête.

«Ça doit être un tas de vieux bouquins fort ennuyeux, dit elle, et je

serais bien fâchée, pour mon compte, d'y mettre le nez; je craindrais que

ça ne me rendît maniaque comme celui qui en fait sa nourriture.

--M. de Boisguilbault lit donc beaucoup? demanda Gilberte; sans doute il

est fort instruit.

--Et à quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il

n'en a jamais fait part à personne, et ça n'a réussi à le rendre ni aimant,

ni aimable.»

Janille ne voulant pas s'exposer plus longtemps à parler d'un homme qu'elle

haïssait, sans pouvoir ou sans vouloir dire pourquoi, fit quelques pas dans

le préau vers ses chèvres, comme pour les empêcher de brouter une vigne qui

tapissait l'entrée du pavillon carré.

Émile profita de cet instant pour dire à Gilberte que s'il y avait, en

effet, tant de livres à Boisguilbault, elle en aurait bientôt à discrétion,

dût-il les emprunter à la dérobée.

Gilberte ne put le remercier que par un sourire, n'osant y joindre un

regard: elle commençait à se sentir embarrassée avec lui lorsque Janille

n'était pas entre eux.

«Ah ça! dit Janille en se rapprochant, M. Antoine ne se presse guère de

revenir. Je le connais: il babille à cette heure! Il a rencontré d'anciens

amis; il les régale sous la ramée; il oublie l'heure et dépense son argent!

Et puis, si quelque pleurard demande à emprunter dix ou quinze francs, pour

acheter une mauvaise chèvre, ou quelques paires d'oies maigres, il va se

laisser aller! Il donnerait bien tout ce qu'il a sur lui, s'il n'avait pas

peur d'être grondé en rentrant. Ah mais! il a emmené six moutons, et s'il

n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ça arrive trop souvent, gare à

ma mie Janille; il n'ira plus sans moi à la foire! Tenez, voilà quatre

heures qui sonnent à l'horloge (grâce à M. Émile qui l'a si bien fait

parler), et je gage que ton père est tout au plus en route pour revenir.

--Quatre heures! s'écria Émile, c'est juste l'heure où M. de Boisguilbault

se met à table. Je n'ai pas un instant à perdre.

--Partez donc vite, dit Gilberte, car il ne faut pas l'indisposer contre

nous plus qu'il ne l'est déjà.

--Et qu'est-ce que cela nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille.

Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine?

--Il le faut à mon grand regret!

--Où est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un

coin, et qu'il ne songe pas à vous amener votre cheval! Oh! quand monsieur

est absent, Sylvain disparaît. Ici, méchant drôle, où êtes-vous caché?

--Que ne pouvez-vous me munir d'un charme! dit Émile à Gilberte, tandis que

Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que

réellement courroucée. Je m'en vais, comme un chevalier errant, pénétrer

dans l'antre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les

paroles qui doivent mettre fin à vos peines.

--Tenez, dit Gilberte en riant, et détachant une fleur de sa ceinture,

voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut être dans son parfum

une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la férocité de son

ennemi. Laissez-la sur sa table, tâchez de la lui faire admirer et

respirer. Il est horticulteur et n'a peut-être pas, dans son grand

parterre, un aussi bel échantillon que ce produit de mes greffes de l'an

passé. Si j'étais une châtelaine de ce bon temps que regrette Janille, je

saurais peut-être faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique à

cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui

demande de répandre la grâce dans ce cœur farouche, comme il a fait

descendre la rosée pour ouvrir ce bouton de rose.

--Serai-je donc vraiment forcé de lui laisser mon talisman? dit Émile en

cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me

serve une autre fois?»

Le ton dont il fit cette demande et l'émotion répandue sur son visage

causèrent à Gilberte un instant de surprise ingénue.

Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le

prix qu'il attachait à la fleur détachée de son sein.

Elle essaya de sourire comme à une plaisanterie, puis elle se sentit

rougir, et Janille reparaissant, elle ne répondit rien.

Émile, enivré d'amour, descendit avec une audacieuse rapidité le sentier

dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit

Gilberte, qui, de sa terrasse plantée de rosiers, le suivait des yeux, bien

qu'elle eût les mains occupées, en apparence, à tailler ses plantes

favorites.

Elle n'était pas mise avec recherche, à coup sûr, ce jour-là plus que les

autres. Sa robe était propre; comme tout ce qui avait passé par les mains

scrupuleuses de Janille; mais elle avait été si souvent lavée et repassée

que, de lilas, elle était devenue d'une teinte indéfinissable, comme celles

que prennent les hortensias au moment de se flétrir.

Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait,

s'échappait de cette contrainte, et formait comme une auréole d'or autour

de sa tête.

Une chemisette bien blanche et bien serrée encadrait son beau cou et

laissait deviner le contour élégant de ses épaules. Émile la trouva

resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans

qu'elle songeât à s'en préserver. Le hâle n'avait pu flétrir une si riche

carnation, et elle paraissait d'autant plus fraîche que sa toilette était

plus pâle et plus effacée.

D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour

s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanée

prit aux yeux d'Émile une teinte plus riche que toutes les étoffes de

l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance

n'avaient jamais su vêtir aussi magnifiquement leurs riantes madones et

leurs saintes triomphantes.

Il resta cloué à sa place quelques instants, ne pouvant s'éloigner; et,

sans l'ardeur de son cheval qui rongeait le frein et frappait du pied, il

eût complètement oublié que M. de Boisguilbault avait encore une heure à

l'attendre.

Il avait fallu faire plusieurs détours pour arriver au bas de cette

colline, et cependant la distance verticale n'était pas assez grande pour

que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien.

Gilberte reconnut l'irrésolution du cavalier, qui ne pouvait se résoudre à

la perdre de vue; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher;

mais elle le regarda encore longtemps à travers les branches.

Janille avait été sur le sentier opposé à la rencontre de son maître. Ce

ne fut qu'en entendant la voix de son père que Gilberte s'arracha au charme

qui la retenait. C'était la première fois qu'elle se laissait devancer par

Janille pour le recevoir et le débarrasser de sa gibecière et de son bâton.

A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault, Émile faisait son plan et

le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse où ce personnage

incompréhensible se tenait retranché.

Entraîné par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinée de

Gilberte, et la sienne par conséquent, écrites en chiffres mystérieux dans

quelque recoin ignoré de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes

murailles grises se dresser devant lui.

Grande, morne, triste et fermée comme son vieux seigneur, cette résidence

isolée semblait défier l'audace de la curiosité. Mais Émile était stimulé

désormais par une volonté passionnée. Confident et mandataire de Gilberte,

il pressait contre ses lèvres la rose déjà flétrie, et se disait qu'il

aurait le courage et l'habileté nécessaires pour triompher de tous les

obstacles.

Il trouva M. de Boisguilbault, seul sur son perron, inoccupé et impassible

comme à l'ordinaire. Il se hâta de s'excuser du retard apporté au dîner du

vieux gentilhomme, en prétendant qu'il avait perdu son chemin, et que, ne

connaissant pas encore le pays, il avait mis près de deux heures à se

retrouver.

M. de Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itinéraire qu'il

avait suivi; on eût dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de

Châteaubrun: mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne

savait point l'heure, et qu'il n'avait point songé à s'impatienter.

Cependant, il avait ressenti quelque agitation, comme Émile s'en aperçut

bientôt à certaines paroles embarrassées, et le jeune homme crut

comprendre, qu'au milieu du profond ennui de son isolement, la

susceptibilité du marquis eût vivement souffert d'un manque de parole.

Le dîner fut excellent et servi avec une ponctualité minutieuse par le

vieux domestique. C'était le seul serviteur visible du château. Les autres,

enfouis dans la cuisine, qui était située dans un caveau, ne paraissaient

point. Il semblait qu'il y eût à cet égard une sorte de consigne, et que

leur doyen eût seul le don de ne pas choquer les regards du maître.

Ce vieillard était infirme, mais il était si bien habitué à son service que

le marquis n'avait presque jamais rien à lui dire, et quand, par hasard, il

ne devinait pas ses volontés, il lui suffisait d'un signe pour les

comprendre.

Cette surdité paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et

peut-être aussi n'était-il pas fâché d'avoir près de lui un homme dont la

vue affaiblie ne pouvait plus chercher à lire dans sa physionomie: c'était

une machine plus qu'un serviteur qu'il avait à ses côtés, et qui, privés

par ses infirmités du pouvoir de communiquer avec la pensée de ses

semblables, en avait perdu le désir et le besoin.

On concevait aisément que ces deux vieillards fussent seuls capables de

vivre ensemble, sans songer à s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en

eux peu de vie apparente.

Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives

restèrent deux heures à table. Émile remarqua que son hôte mangeait à

peine, et seulement pour l'exciter à goûter tous les plats, qui étaient

recherchés et succulents.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 14 / 23 段