«Je me promets tant de plaisir, en effet, chez M. de Boisguilbault, dit-il,

que je vais prendre le plus long pour m'y rendre, et que mon école

buissonnière sera probablement de cinq ou six lieues, à moins que vous

n'ayez besoin de moi, mon père, auquel cas je vous sacrifierais volontiers

les délices d'une promenade en plein soleil dans des chemins à pic.»

Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe de son stratagème, et il lui répondit

avec un regard clair et pénétrant:

«Va où le démon de la jeunesse te pousse! je ne m'en inquiète pas, et pour

cause.

--Eh bien, se dit Émile en prenant le galop, si vous ne vous en inquiétez

pas, je ne m'inquiéterai pas davantage de vos menaces!»

Et, sentant malgré lui le feu de la colère bouillonner dans son sein, il

fournit une course violente pour se calmer.

«Mon Dieu, pensait-il peu de moments après, pardonnez-moi ces mouvements de

dépit que je ne puis réprimer. Vous savez pourtant que mon cœur est plein

d'amour, et qu'il ne demande qu'à respecter et à chérir ce père qui prend à

tâche de refouler tous ses élans et de glacer toutes ses tendresses.»

Soit hésitation, soit prudence, il fit un assez long détour avant de se

diriger sur Châteaubrun; et quand, du haut d'une colline, il se vit

très-éloigné des ruines qui se dessinaient à l'horizon, il sentit un si vif

regret du temps perdu, qu'il mit les éperons dans le ventre de son cheval

pour y arriver plus vite.

Il y arriva en effet du côté de la Creuse en moins d'une demi-heure,

presque à vol d'oiseau, après avoir mis cent fois sa vie en péril à

franchir les fossés et à galoper sur le bord des précipices. Un désir

violent, dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des

ailes.

«Je ne l'aime pas, se disait-il, je la connais à peine, je ne peux pas

l'aimer! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas _elle_ qui

m'attire plus que son excellent père, son château romantique, son entourage

de repos, de bonheur et d'insouciance; j'ai besoin de voir des gens heureux

pour oublier que je ne le suis pas, que je ne le serai jamais!»

Il rencontra Sylvain Charasson, occupé à tendre une vergée dans la Creuse.

L'enfant courut vers lui d'un air joyeux et empressé:

«Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il; il est allé vendre six

moutons à la foire; mais mademoiselle Janille est à la maison, et

mademoiselle Gilberte aussi.

--Crois-tu que je ne les dérangerai pas?

--Oh! du tout, du tout, monsieur Émile; elles seront bien contentes de vous

voir, car elles parlent bien souvent de vous à dîner avec M. Antoine. Elles

disent qu'elles font grand cas de vous.

--Prends donc mon cheval, dit Émile: j'irai plus vite à pied.

--Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez, là, derrière l'ancienne terrasse. Vous

attraperez la brèche, vous sauterez un peu, et vous serez dans la cour.

C'est le chemin _au Jean_.»

Émile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon

carré, sans avoir effrayé les deux chèvres qui semblaient déjà le

connaître.

Monsieur Sacripant, qui n'était pas plus fier que son maître et ne

dédaignait pas de faire, au besoin, l'office de chien de berger, quoiqu'il

appartînt à la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons à

la foire.

Au moment d'entrer, Émile s'aperçut que le cœur lui battait si fort,

émotion qu'il attribua à son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il

s'arrêta un peu pour se remettre et faire convenablement son entrée. Il

entendait dans l'intérieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique

n'avait retenti plus agréablement à son oreille. Puis le sifflement sourd

du petit instrument de travail s'arrêta, et il reconnut la voix de Gilberte

qui disait:

«Eh bien, c'est vrai, Janille, je ne m'amuse pas les jours où mon père est

absent. Si je n'étais pas avec toi, je m'ennuierais peut-être tout à fait.

--Travaille, ma fille, travaille, répondit Janille: c'est le moyen de ne

jamais s'ennuyer.

--Mais je travaille et je ne m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a

pas de nécessité à s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis

toujours prête à rire et à sauter, quand mon père est avec nous. Conviens,

petite mère, que s'il nous fallait vivre longtemps séparées de lui, nous

perdrions toute notre gaieté et tout notre bonheur! Oh! vivre sans mon

père, ce serait impossible! j'aimerais autant mourir tout de suite.

--Eh bien, voilà de jolies idées! reprit Janille; à quoi diantre allez-vous

penser, petite tête? Ton père est encore jeune et bien portant, grâce à

Dieu! d'où te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours?

--Comment, depuis deux ou trois jours?

--Mais oui, depuis trois ou quatre jours, même! il t'est arrivé plusieurs

fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu'à Dieu ne

plaise, nous perdions ton bon père.

--Si nous le perdions! s'écria Gilberte. Oh! ne dis pas un mot pareil, cela

fait frémir; et je n'y ai jamais pensé. Oh! non, je ne pourrais pas penser

à cela!

--En bien, ne voilà-t-il pas que vous êtes tout en larmes? Fi!

Mademoiselle! voulez-vous faire pleurer aussi votre mère Janille? oui-dà,

M. Antoine serait content s'il vous voyait les yeux rouges en rentrant! Il

serait capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, tu n'as pas assez

promené aujourd'hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos

poules. Ça te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a

couvés.»

Émile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme

ces deux femmes allaient le trouver à la porte, il s'éloigna et toussa un

peu pour les avertir de son arrivée.

«Ah! s'écria Gilberte, quelqu'un dans la cour! Je me sens toute en joie, je

suis sûre que c'est mon père!»

Et elle s'élança étourdiment à la rencontre d'Émile, si vite, qu'en se

trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses

bras. Mais quelle que fût sa confusion en reconnaissant sa méprise, elle

fut moindre que le trouble d'Émile; car, dans sa candeur, elle en sortit

par un éclat de rire, tandis qu'à l'idée d'une accolade qui ne lui était

pas destinée, mais qu'il avait été bien près de recevoir, le jeune homme

perdit tout à fait contenance.

Gilberte était si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire

enfantin et frais, qu'il en eut comme un éblouissement, et ne se demanda

plus si c'était le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte

qu'il s'était tant hâté de revoir.

«Eh bien, eh bien, dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez

le bienvenu, monsieur Émile, comme dit notre maître; M. Antoine ne tardera

pas beaucoup à rentrer. En attendant, vous allez vous rafraîchir; j'irai

tirer du vin à la cave.»

Émile s'y opposa, et, la retenant par sa manche:

«Si vous allez à la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire votre

vin; mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et

si sombre.

--Vous n'irez pas maintenant, répondit Janille; il y fait trop froid et

vous avez trop chaud. Oui, vous avez chaud! vous êtes rouge comme une

fraise. Vous allez vous reposer un brin, et puis, en attendant M. Antoine,

nous vous ferons voir les caveaux, les souterrains, et tout le château, que

vous n'avez pas encore bien examiné, quoiqu'il en vaille la peine. Ah mais!

il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir; ça nous ennuie bien

un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tandis qu'ils sont là;

mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser l'entrée, surtout à des

voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin, et que, quand on est

propriétaire d'un endroit curieux et intéressant, on n'a pas le droit

d'empêcher les autres d'en jouir.»

Janille prêtait un peu à son maître le raisonnement qu'elle lui avait mis

dans l'esprit et dans la bouche. Le fait est qu'elle retirait de

l'exhibition de ses ruines un certain pécule qu'elle employait, comme tout

ce qui lui appartenait, à augmenter secrètement le bien-être de la famille.

Émile, pressé d'accepter un rafraîchissement quelconque, consentit à

prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-même remplir

sa cruche à la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Châteaubrun.

XV.

L'ESCALIER.

Si un roué peut s'applaudir du hasard inespéré qui lui procure un

tête-­à-tête avec l'objet de ses entreprises, un jeune homme pur et

sincèrement épris se trouve plutôt confus, et presque effrayé, lorsqu'une

telle bonne fortune lui arrive pour la première fois.

Il en fut ainsi d'Émile Cardonnet: le respect que lui inspirait

mademoiselle de Châteaubrun était si profond, qu'il eût craint de lever les

yeux sur elle en cet instant, et de se montrer, en quoi que ce soit,

indigne de la confiance qu'on lui témoignait.

Gilberte, plus naïve encore, n'éprouva point le même embarras. La pensée

qu'Émile pût abuser, même par une parole légère, de son isolement et de son

inexpérience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi

candide que le sien, et sa sainte ignorance la préservait de tout soupçon

de ce genre. Elle rompit donc le silence la première, et sa voix ramena,

comme par enchantement, le calme dans le sein agité du jeune visiteur. Il

est des voix si sympathiques et si pénétrantes, qu'il suffirait de les

entendre articuler quelques mots, pour prendre en affection, même sans les

voir, les personnes dont elles expriment le caractère. Celle de Gilberte

était de ce nombre. On sentait, à l'écouter parler, rire ou chanter, qu'il

n'y avait jamais eu dans son âme une pensée mauvaise, ou seulement

chagrine.

Ce qui nous touche et nous charme dans le chant des oiseaux, ce n'est pas

tant cette mélodie étrangère à nos conventions musicales, et la puissance

extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent d'innocence

primitive, dont rien ne peut donner l'idée dans la langue des hommes. Il

semblait, en écoutant Gilberte, qu'on pût lui appliquer cette comparaison,

et que les choses les plus indifférentes, en passant par sa bouche, eussent

un sens supérieur à celui qu'elles exprimaient par elles-mêmes.

«Nous avons vu notre ami Jean ce matin, dit-elle; il est venu avec le jour,

et il a emporté tous les outils de mon père, pour commencer sa première

journée de travail; car il a déjà trouvé de l'ouvrage, et nous espérons

bien qu'il n'en manquera pas. Il nous a raconté tout ce que vous aviez fait

et voulu faire pour lui, encore hier soir, et je vous assure, Monsieur,

que, malgré la fierté et peut-être la rudesse de ses refus, il en est

reconnaissant comme il doit l'être.

--Ce que j'ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux

d'en entendre parler, dit Émile. Je suis triste surtout de voir son

obstination le priver de ressources assurées, car il me semble que sa

position est encore bien précaire. Recommencer avec rien, à soixante ans,

toute une vie de travail, et n'avoir ni maisons, ni habits, ni même les

outils nécessaires, c'est effrayant, n'est-ce pas, Mademoiselle?

--Eh bien, je ne m'en effraie pourtant pas, répondit Gilberte. Élevée dans

l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-être pris moi-même

l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvreté. Ou mon caractère

est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure;

mais il est certain que, dans nos félicitations de ce matin, aucun de nous

n'a ressenti la moindre inquiétude. Il faut si peu de chose à Jean pour le

satisfaire! Il a une sobriété et une santé de sauvage. Jamais il ne s'est

mieux porté que pendant deux mois qu'il a vécu dans les bois, marchant tout

le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il prétend que sa vue

s'est éclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'été avait pu

durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village.

Mais, au fond du cœur, il a pour son pays natal une tendresse invincible,

et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons pressé

ce matin de s'établir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du

lendemain.

[FOOTNOTE 1: Il y a une manière de coucher sainement a la belle étoile,

malgré la fraîcheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers,

mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est

d'entrer dans un pâturage, de faire lever un des bœufs qui y sont couchés,

et de s'étendre à sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par

l'humidité, il ne s'agit que de faire lever un autre bœuf. La place

occupée pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours

parfaitement séchée, et d'une chaleur agréable et salutaire.]

«--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de matériaux, lui disait

mon père, pour que tu te bâtisses une habitation. J'ai assez de pierres et

de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai à

élever ta demeure comme tu m'as aidé à relever la mienne.»

«Mais Jean ne pouvait entendre à cela.

«--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous

m'aurez établi en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne

veux pas être à votre charge pendant trente ans que j'ai peut-être encore à

exister ... Quand même vous seriez assez riche pour cela, moi je périrais

d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez été élevé pour ne

rien faire. Quoique vous ne soyez pas fainéant, et vous l'avez prouvé! il

ne vous en a rien coûté de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_;

mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras

croisés? Je deviendrais fou au bout de la première semaine.»

--Ainsi, dit Émile qui pensait à la théorie de son père sur le travail

incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'éprouvera jamais le besoin

d'être libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices à sa prétendue liberté.

--Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberté et l'oisiveté

sont la même chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnément le travail, et

toute sa liberté consiste à choisir celui qui lui plaît; quand il travaille

pour satisfaire son goût et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec

plus d'ardeur.

--Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Émile avec une mélancolie

soudaine, et tout est là. L'homme est né pour travailler toujours, mais

conformément à ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve!

Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas

travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si

désintéressé!

--Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec prétention son

amphore de grès sur la tête, pour se donner un air robuste, voilà que vous

dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse

avec Jean, afin de travailler avec lui à la journée, comme autrefois?

Pauvre cher homme! son bon cœur l'emportait jusque-là.

«--Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider à

gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: reçois au

moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi.»

«Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son âge et avec son rang il

irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pièces de bois!

--Et pourquoi l'en as-tu empêché, mère Janille? dit Gilberte avec émotion.

Pourquoi Jean s'y est-il obstinément refusé? Mon père ne s'en fût pas plus

mal porté, et ce serait conforme à tous les nobles mouvements de sa vie!

Ah! que ne puis-je, moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti

de l'homme qui a si longtemps nourri mon père, tandis que, sans rien

comprendre à mon existence, j'apprenais à chanter et à dessiner pour vous

obéir! Ah! vraiment, les femmes ne sont bonnes à rien en ce monde!

--Comment, comment, les femmes ne sont bonnes à rien! s'écria Janille: eh

bien, donc, partons toutes les deux, montons sur les toits, équarrissons

des poutres et enfonçons des chevilles. Vrai, je m'en tirerais encore mieux

que vous, toute vieille et petite que je suis; mais pendant ce temps-là,

votre papa, qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue,

filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavolets.

--Tu as raison, mère, répondit Gilberte; mon rouet est chargé et je n'ai

rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hâtons, nous aurons bien de quoi

faire des habits de drap pour Jean avant que l'hiver vienne. Je vais

travailler et réparer le temps perdu; mais il n'en est pas moins vrai que

tu es une aristocrate, toi, qui ne veux pas que mon père redevienne ouvrier

quand il lui plaît.

--Sachez donc la vérité, dit Janille d'un air de confidence solennelle: M.

Antoine n'a jamais pu être un bon ouvrier. Il avait plus de courage que

d'habileté, et si je l'ai laissé travailler, c'était pour l'empêcher de

s'ennuyer et de se décourager. Demandez à Jean s'il n'avait pas deux fois

plus de peine à réparer les erreurs de Monsieur, que s'il eût opéré tout

seul? Mais Monsieur avait l'air de faire beaucoup d'ouvrage, ça contentait

les pratiques, et il était bien payé. Mais il n'en est pas moins vrai que

je n'étais jamais tranquille dans ce temps-là, et que je ne le regrette

pas. Je frémissais toujours que M. Antoine ne s'abattit un bras ou une

jambe en croyant frapper sur une solive, ou qu'il ne se laissât choir du

haut de son échelle, quand, avec ses distractions, il s'installait

là-dessus comme au coin de son feu.

--Tu me fais peur, Janille, dit Gilberte. Oh! en ce cas, tu fais bien de le

dégoûter par tes railleries de recommencer, et, en cela comme en tout, tu

es notre Providence!»

Mademoiselle de Châteaubrun disait encore plus vrai qu'elle ne croyait.

Janille avait été le bon ange attaché à l'existence d'Antoine de

Châteaubrun. Sans sa prudence, sa domination maternelle et la finesse de

son jugement, cet homme excellent n'eût pas traversé la misère sans s'y

amoindrir un peu au moral. Il n'eût pas sauvé, du moins, sa dignité

extérieure aussi bien que la candeur de ses instincts généreux. Il eût

péché souvent par trop de résignation et d'abandon de lui-même. Porté à

l'épanchement et à la prodigalité, il fût devenu intempérant; il eût pris

autant des défauts du peuple que de ses qualités, et peut-être eût-il fini

par mériter par quelque endroit le dédain que de sottes gens et de vaniteux

parvenus se croyaient en droit d'avoir pour lui, quand même.

Mais, grâce à Janille, qui, sans le contrarier ouvertement, avait toujours

maintenu l'équilibre et ramené la modération, il était sorti de l'épreuve

avec honneur, et il n'avait point cessé de mériter l'estime et le respect

des gens sages.

Le bruit du rouet de Gilberte interrompit la conversation, ou du moins la

rendit moins suivie. Elle ne voulait plus s'interrompre qu'elle n'eût fini

sa tâche; et pourtant elle y mettait encore plus d'ardeur que le motif

apparent de son activité n'en comportait. Elle pressait Émile de ne pas

s'ennuyer à entendre ce sifflement monotone, et d'aller explorer les ruines

avec Janille; mais, comme Janille aussi voulait achever sa quenouille,

Gilberte se hâtait doublement, sans s'en rendre compte, afin d'avoir

terminé aussitôt qu'elle, et de pouvoir être de la promenade.

«J'ai honte de mon inaction, dit Émile, qui n'osait pas trop regarder les

beaux bras et les mouvements de la jeune fileuse, de peur de rencontrer les

petits yeux perçants de Janille; n'avez-vous donc pas quelque ouvrage à me

donner aussi?

--Et que savez-vous faire? dit Gilberte en souriant.

--Tout ce que sait faire Sylvain Charasson, je m'en flatte, répondit il.

--Je vous enverrais bien arroser mes laitues, dit Janille en riant tout à

fait, mais cela nous priverait de votre compagnie. Si vous remontiez la

pendule qui est arrêtée?

--Oh! elle est arrêtée depuis trois jours, dit Gilberte, et je n'ai pu la

faire marcher. Je crois bien qu'il y a quelque chose de cassé.

--Eh! c'est mon affaire, s'écria Émile; j'ai étudié, à mon corps défendant,

il est vrai, un peu de mécanique, et je ne crois pas que ce coucou soit

bien compliqué.

--Et si vous me cassez tout à fait mon horloge? dit Janille.

--Eh! laissez-la-lui casser, si ça l'amuse, dit Gilberte, avec un air de

bonté où l'on retrouvait la libérale insouciance de son père.

--Je demande à la casser, reprit Émile, si tel est son destin, pourvu qu'on

me permette de la remplacer.

--Oh! oui-dà! s'il en arrive ainsi, dit Janille, je la veux toute pareille,

ni plus belle ni plus grande; celle-là nous est commode: elle sonne clair

et ne nous casse pas la tête.»

Émile se mit à l'œuvre; il démonta le coucou d'Allemagne, et, l'ayant

examiné, il n'y trouva qu'un peu de poussière à faire disparaître de

l'intérieur. Penché sur la table auprès de Gilberte, il nettoya et rétablit

avec soin la machine rustique, tout en échangeant avec les deux femmes

quelques paroles où l'enjouement amena une sorte de douce familiarité.

On dit qu'on s'épanche et se livre en mangeant ensemble, mais c'est bien

plutôt en travaillant ensemble qu'on sent et laisse venir la bienveillante

intimité.

Tous trois l'éprouvèrent; lorsqu'ils eurent fini leur mutuelle tâche, ils

étaient presque membres de la même famille.

«C'est affaire à vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou; et vous

feriez presque un horloger. Ah ça, allons nous promener maintenant; je vas

d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux.

--Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie, vous avez dit tout à

l'heure que vous comptiez dîner chez M. de Boisguilbault: ne puis-je vous

demander quelle impression vous a faite cet homme-là?

--J'aurais de la peine à la définir, répondit Émile. C'est un mélange

d'éloignement et de sympathie si étrange, que j'ai besoin de le voir encore

et de l'examiner beaucoup et d'y réfléchir encore après, pour me bien

rendre compte d'un caractère si bizarre. Ne le connaissez-vous pas,

Mademoiselle, et ne pouvez-vous m'aider à le comprendre?

--Je ne le connais pas du tout; je l'ai entrevu une ou deux fois dans ma

vie, quoique nous demeurions bien près de chez lui, et, d'après ce que j'en

avais entendu dire, j'avais une grande envie de le regarder; mais il

passait à cheval sur le même chemin que nous et, du plus loin qu'il nous

apercevait, mon père et moi, il prenait le grand trot, nous faisait un

salut sans nous regarder, sans paraître même savoir qui nous étions, et

disparaissait au plus vite; on eût dit qu'il voulait se cacher dans la

poussière que soulevaient les pieds de son cheval.

--Quoique si proche voisin, M. de Châteaubrun n'a plus la moindre relation

avec lui?

--Oh! ceci est fort étrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de

confidence naïve; mais je peux bien vous en parler, monsieur Émile, parce

qu'il me semble que vous devez éclaircir quelque chose dans ce mystère. Mon

père a été intimement lié dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbault. Je

sais cela, bien qu'il n'en parle jamais et que Janille évite de me répondre

quand je l'interroge; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur

les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus

inséparables. C'est ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbault

n'est ni si fier ni si froid qu'il le paraît; car l'enjouement et la

vivacité de mon père n'eussent pu s'accommoder d'un caractère hautain et

d'un cœur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques

réflexions échangées entre mon père et Janille à propos de lui, dans des

moments où ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon père disait que

le seul malheur irréparable de sa vie était d'avoir perdu l'amitié de M. de

Boisguilbault, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner

un œil, un bras et une jambe pour la reconquérir, il n'hésiterait pas.

Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais

faire la moindre démarche, parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il

n'oublierait jamais ce qui les avait brouillés.

«-Eh bien, disait alors mon père, j'aimerais mieux une explication, des

reproches; j'aurais mieux aimé un duel, alors que nous étions encore à peu

près d'égale force pour nous mesurer, que ce silence implacable et cette

persistance glacée qui me percent le cœur. Non, Janille, non, je n'en

prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serré la main,

je ne mourrai pas content d'avoir vécu.»

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 13 / 23 段