--Eh bien, Émile, puisses-tu l'avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec

chaleur; elle est une source de force et un stimulant précieux pour cette

société de rêveurs, d'oisifs et d'apathiques où je me consume

d'impatience. Sois pareil à moi, et si nous trouvions en France, à l'heure

qu'il est, cent hommes semblables à nous, je te réponds que dans cent ans

ce ne seraient plus des exceptions. L'activité est contagieuse,

entraînante, prestigieuse! c'est par elle que Napoléon a dominé l'Europe:

il l'eût possédée, si, au lieu d'être guerrier, il eût été industriel. Oh!

puisque tu es enthousiaste; sois-le donc à ma manière! secoue ta langueur

et partage ma fièvre! Si nous n'entraînons pas encore l'humanité, nous

aurons ouvert de larges tranchées où nos descendants la verront se remuer

avec un sainte fureur.

--Non, mon père, non, jamais; s'écria Émile épouvanté de l'énergie terrible

de M. Cardonnet: car ce n'est pas la route de l'humanité. Il n'y a là ni

amour, ni pitié, ni tendresse. L'homme n'est pas né pour ne connaître que

la souffrance et n'étendre ses conquêtes que sur la matière. Les conquêtes

de l'intelligence dans le domaine des idées, les jouissances et les

délicatesses du cœur, dont vous ne faites que des accessoires bien

gouvernés dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le

plus doux besoin de l'homme bien organisé. Vous ne voyez donc pas que vous

retranchez tout un côté des intentions et des bienfaits de la Divinité? que

vous ne laissez pas à l'esclavage du travail le temps de respirer et de se

reconnaître? que l'éducation dirigée vers le gain ne fera que des machines

brutales, et non des hommes complets? Vous dites que vous concevez un idéal

dans la suite des siècles, qu'un temps peut venir où chacun sera rétribué

suivant sa capacité? Eh bien, cette formule est fausse parce qu'elle est

incomplète, et si l'on n'y ajoute celle-ci: «à chacun suivant ses besoins;»

c'est l'injustice, c'est le droit du plus fort par l'intelligence et par la

volonté, c'est l'aristocratie et le privilége sous d'autres formes.

«O mon père, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons

avec les faibles contre les forts. Essayons! mais alors ne songeons point à

faire fortune, renonçons à capitaliser pour notre compte. Consentez-y,

puisque j'y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd'hui. Tâchons de

nous identifier l'un à l'autre de cette façon, et renonçons au gain

personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons à nous seuls

créer une société où tous seraient solidaires les uns les autres, soyons

comme ouvriers de l'avenir, dévoués aux faibles et aux incapables d'à

présent.

«Si le génie de Napoléon eût été formé à cette doctrine, peut-être eût-elle

converti le monde; mais qu'on trouve cent hommes semblables à nous, et que

cette fièvre d'acquérir soit un zèle divin, que la soif de la charité nous

dévore, associons tous nos travailleurs à tous nos bénéfices, que notre

grande fortune ne soit pas votre propriété et mon héritage, mais la

richesse de quiconque nous aura aidés suivant ses moyens et ses forces à la

fonder; que le manœuvre qui apporte sa pierre soit mis à même de connaître

autant de jouissances matérielles que vous qui apportez votre génie; qu'il

puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se

nourrir d'aliments sains, se reposer après la fatigue, et donner

l'éducation à ses enfants; que notre récompense ne soit pas dans le vain

luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie

d'avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j'en serai

dévoré. Et alors, mon père, mon bon père, votre œuvre sera bénie.

«Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le

résultat d'une lutte où quelques-uns triomphent au détriment d'un grand

nombre qui succombe et se décourage, disparaîtront d'elles mêmes par la

force des choses! Alors vous trouverez tant de zèle et d'amour autour de

vous, que vous ne serez plus obligé de vous épuiser seul pour stimuler tous

les autres. Comment pourrait-il en être autrement aujourd'hui, et de quoi

vous plaignez vous?

«Sous la loi de l'égoïsme, chacun donne sa force et sa volonté en

proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui

recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le

salarié, qui ne recueillera chez vous qu'une aumône un peu plus libérale

qu'ailleurs, ne vous apporte qu'un peu plus de son zèle.

«Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et, vous valez mieux que

la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer; mais vous pouvez

décupler, centupler le zèle, faire éclore comme par miracle le feu du

dévouement, l'intelligence du cœur dans ces âmes engourdies et affaissées,

et vous ne le voudriez pas!

«Et pourquoi donc, mon père? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que

vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de

vos projets et de vos conquêtes. Eh bien, supprimez le bénéfice personnel:

vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons

seulement les dépositaires et les gérants de la conquête commune. Cette

fortune rêvée, dont vous n'osez pas dire le chiffre, dépassera tellement

vos prévisions et vos espérances, que bientôt vous aurez acquis de quoi

donner à vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et

physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais

hommes, enfin! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout équilibre est

rompu; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs,

des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons

destinés à leur servir de pâture. Nous vivons suivant la loi aveugle de la

nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui régit la brute est

encore l'âme de notre prétendue civilisation, et nous osons dire que

l'industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie! Non, non, mon

père, erreur et mensonge que toutes ces déclamations de l'économie

politique à l'ordre du jour! Si vous me forcez à être riche et puissant,

comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossière

influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient représenter

leurs intérêts aux conseils de la nation, je dirai ce que j'ai dans l'âme;

je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois sans doute: car on m'imposera

silence ou l'on me fera sortir de l'enceinte; mais ce que je dirai, on s'en

souviendra; et ceux qui m'auront élu se repentiront de leur choix!»

Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien

penser qu'Émile ne convertit pas son père. M. Cardonnet n'était ni méchant,

ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait

même bien réellement certaines vertus pratiques et une grande capacité

spéciale. Mais son caractère de fer était le résultat d'une âme absolument

vide d'idéal.

Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protégeait

sa femme, mais il n'avait jamais songé qu'à étouffer en elle toute

initiative qui eût pu embarrasser sa marche journalière. Il eût voulu

pouvoir réduire Émile de la même façon; mais, reconnaissant que cela était

impossible, il en éprouva un violent chagrin, et même ces larmes de dépit

mouillèrent ses paupières brûlantes dans cette veillée orageuse. Il croyait

sincèrement être dans la logique, dans la seule véritablement admissible et

praticable.

Il se demandait par quelle fatalité il avait pour fils un rêveur et un

utopiste, et plus d'une fois il éleva vers le ciel ses bras d'athlète,

demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour

être frappé d'un tel malheur.

Émile, épuisé de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitié de cette âme

blessée et de cet incurable aveuglement.

«Ne parlons donc plus jamais de ces choses-là, mon père, dit-il en essuyant

aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son cœur: nous

ne pouvons nous identifier l'un à l'autre. Je ne puis que continuer à faire

acte de soumission et d'amour filial, sans me préoccuper davantage de

moi-même et d'un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez-vous?

«Dois-je retourner à Poitiers et y terminer mes études jusqu'à ce que je

passe mes examens? Dois-je rester ici et vous servir de secrétaire ou de

régisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant

qu'il me sera possible! Je me considérerai comme votre employé, je serai à

votre service ...

--Et tu ne me regarderas plus comme ton père? dit M. Cardonnet. Non, Émile,

reste auprès de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels,

vivant dans le sein de ta famille, loin des déclamations des philosophes

imberbes qui t'ont perdu, tu reviendras toi-même à la raison. Tu es doué

d'un tempérament robuste, et le travail absorbant de la pensée t'a

peut-être trop échauffé le cerveau. Je te considère comme un enfant malade

et te reprends à la campagne pour te guérir. Promène-toi, chasse, monte à

cheval, distrais-toi, en un mot, afin de rétablir ton équilibre qui me

paraît plus dérangé que celui de la société. J'espère que tu adouciras ton

intolérance, en voyant que ton intérieur n'est pas un foyer de scélératesse

et de corruption. Dans quelque temps, peut-être, tu me diras que les

rêveries creuses t'ennuient et que tu sens le besoin de m'aider

volontairement.»

Émile courba la tête sans répliquer, et quitta son père en le pressant

dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n'ayant

rien trouvé de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et

finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait

parfois compter sur la Providence plus que sur soi-même.

XIV.

PREMIER AMOUR.

L'énergique Cardonnet, tout entier à ses occupations journalières, ou assez

maître de lui-même pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa

souffrance intérieure, avait repris dès le lendemain sa glaciale dignité.

Émile, accablé d'effroi et de tristesse, s'efforçait de sourire à sa mère,

qui s'inquiétait de son air distrait et de sa figure altérée. Mais, à force

de timidité, cette femme n'avait plus même la pénétration qui appartient à

son sexe. Toutes ses facultés étaient émoussées, et à quarante ans elle

était déjà octogénaire au moral. Elle aimait pourtant encore son mari, par

suite d'un besoin d'aimer qui n'avait jamais été satisfait. Elle n'avait

pas de reproche bien formulé à lui faire; car il ne l'avait jamais froissée

ni asservie ostensiblement; mais tout élan de cœur ou d'imagination avait

toujours été refoulé en elle par l'ironie et une sorte de pitié

dédaigneuse, et elle s'était habituée à n'avoir pas une pensée, pas une

volonté en dehors du cercle tracé autour d'elle par une main rigide.

Veiller à tous les détails du ménage était devenu pour elle plus qu'une

occupation sage et volontaire; on lui en avait fait une loi si sérieuse et

si sacrée, qu'une matrone romaine eût pu lui être tout au plus comparée

pour la solennité puérile du labeur domestique.

Elle offrait donc dans sa personne l'étrange anachronisme d'une femme de

nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-même

l'effort insensé de rétrograder de quelques milliers d'années pour se

rendre toute semblable à une de ces femmes de l'antiquité qui mettaient

leur gloire à proclamer l'infériorité de leur sexe.

Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait

point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour

avoir la paix. Et elle ne l'avait point! Plus elle s'immolait, plus son

maître s'ennuyait d'elle.

Rien n'efface et ne détruit rapidement l'intelligence comme la soumission

aveugle.

Madame Cardonnet en était un exemple.

Son cerveau s'était amoindri dans l'esclavage, et son époux, ne comprenant

pas que c'était là l'ouvrage de sa domination, en était venu à la dédaigner

secrètement.

Quelques années auparavant, Cardonnet avait été effroyablement jaloux, et

sa femme, quoique usée et flétrie, tremblait encore à l'idée qu'il pût lui

supposer une pensée légère. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre

et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui

parlait d'un homme quelconque: «Je ne l'ai pas regardé, je ne sais pas ce

qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention à lui.» C'est tout au plus si

elle osait examiner et interroger son fils; car, pour son mari, si elle

s'inquiétait d'un redoublement de pâleur sur son visage ou de sévérité dans

son regard, il la forçait bien vite à baisser les yeux en lui disant:

«Qu'ai-je donc d'extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me

connaissiez pas?» Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait

pleuré, et il redevenait tendre à sa manière: «Voyons, qu'y a-t-il? la

pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire?

Voulez-vous que je vous mène promener en voiture? Non? Alors ce sont les

camélias qui ont gelé? On vous en fera venir de Paris qui auront une

meilleure santé et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les

anciens.» Et, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, à

quelque prix que ce fût, les goûts innocents de sa compagne. Il exigeait

même qu'elle fût plus richement parée qu'elle n'en avait le désir. Il

pensait que les femmes sont des enfants qu'il faut récompenser de leur

sagesse par des jouets et des futilités.

«Il est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime

beaucoup et qu'il est rempli d'attentions pour moi. De quoi puis-je me

plaindre et d'où vient que je me sens toujours triste?»

Elle vit Émile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa

douleur. Elle l'interrogea fastidieusement sur sa santé, et lui conseilla

de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus

sérieux que les suites d'une insomnie; mais elle se disait qu'il valait

mieux laisser un chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par

l'épanchement.

Le soir, Émile, en se promenant à l'entrée du village, rencontra Jean

Jappeloup, qui, revenu depuis quelques heures, fêtait joyeusement son

arrivée avec plusieurs amis, sur le seuil d'une habitation rustique.

«Eh bien, lui dit le jeune homme en lui tendant la main, vos affaires sont

elles arrangées?...

--Avec la justice, oui, Monsieur; mais pas encore avec la misère. J'ai fait

mes soumissions, j'ai raisonné de mon mieux avec le procureur du roi, il

m'a écouté avec patience: il m'a bien dit quelques bêtises en manière de

sermon; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en

me disant qu'il ferait son possible pour m'épargner les poursuites, lorsque

vos lettres sont arrivées. Il les a lues sans faire semblant de rien; mais

il y a eu égard, car il m'a dit: «Eh bien, tenez-vous en repos, fixez-vous

quelque part, ne braconnez plus, travaillez, et tout s'arrangera.» Me voilà

donc; mes amis m'ont bien reçu, comme vous voyez, puisque déjà cette maison

s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus

pressé, qui est de gagner de quoi me vêtir, et, avant la nuit, je vas faire

le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chez les braves gens.

--Écoutez, Jean, lui dit Émile en s'attachant à ses pas: je ne dispose pas

de grandes ressources; mon père me fait une pension, et je ne sais point

s'il me la continuera, maintenant que je vais vivre près de lui; mais il me

reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas besoin ici, et que je

vous prie d'accepter pour vous vêtir et pourvoir à vos premiers besoins.

Vous me ferez beaucoup de peine si vous me refusez. Dans quelques jours,

votre rancune mal fondée contre mon père sera passée, et vous viendrez lui

demander de l'ouvrage; ou bien, autorisez-moi à lui en demander pour vous:

il vous paiera mieux que vous ne serez payé partout ailleurs, et il se

relâchera, j'en suis certain, de la sévérité de ses premières conditions;

ainsi ...

--Non, monsieur Émile, répondit le charpentier. Rien de tout cela, ni votre

argent, ni l'ouvrage de votre père. Je ne sais pas comment M. Cardonnet

vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous

est fort gêné quand il n'a pas dans sa poche une pièce d'or ou d'argent

pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de

services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez

que vous n'avez pas tendu la main à un ingrat. Quant à servir votre père

d'une manière ou de l'autre, jamais! j'ai failli faire cette sottise, et

Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la manière dont il m'a fait arrêter

par Caillaud, c'est une mauvaise action! Mais comme il ne savait peut-être

pas que ce pauvre garçon est mon filleul, et comme depuis il a écrit du

bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus

penser à ma rancune. D'ailleurs, à cause de vous, maintenant je la mettrais

sous mes pieds. Mais travailler à bâtir vos usines? Non! vous n'avez pas

besoin de mes bras; vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes

raisons. Ce que vous faites là est mauvais et ruinera bien des gens, si

cela ne ruine pas tout le monde un jour.

«Déjà vos digues et vos réservoirs font _patouiller_ tous les petits

moulins au-dessus de vous sur le courant. Déjà tous vos amas de pierre et

de terre ont gâté les prés d'alentour, quand l'eau a emporté tout cela chez

les voisins. Toujours, voyez-vous, même contre son gré, le riche fait tort

au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main à

la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit

travail, et il ne me manquera pas.

«A présent que vos grands travaux absorbent tous mes confrères, personne,

dans le bourg, ne peut plus trouver d'ouvriers. J'hériterai de la clientèle

des autres, sauf à la leur rendre quand la vôtre leur manquera. Car, je

vous vous le dis, votre père graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la

sueur de l'ouvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce

pied-là, autrement ses dépenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour

viendra ... un jour qui n'est peut-être pas loin! où il fera travailler au

rabais, et alors malheur à ceux qui auront sacrifié leur position à de

belles promesses! Ils seront forcés d'en passer par où votre père voudra,

et le moment sera venu de rendre gorge.

«Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous! ça prouve que vous ne serez

pas de moitié dans le mal qui se prépare; mais vous n'empêcherez rien.

Bonsoir donc, mon brave enfant! ne parlez pas pour moi à votre père; je

vous ferais mentir. Le bon Dieu m'a tiré de peine; je veux le contenter en

tout maintenant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas.

Pauvre, je serai plus utile aux pauvres que votre père avec toute sa

richesse. Je bâtirai pour mes pareils, et ils auront plus de profit à me

payer peu qu'ils n'en auront à gagner gros chez vous. Vous verrez ça,

monsieur Émile, et tout le monde dira que j'avais raison; mais il sera trop

tard pour se repentir d'avoir passé la tête dans le licou!»

Émile ne put vaincre l'obstination du charpentier et rentra chez lui encore

plus triste qu'il n'en était sorti.

Les prédications de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague

effroi.

Il rencontra aux abords de l'usine le secrétaire de son père, M. Galuchet,

un gros jeune homme, très-capable de faire des chiffres, très-borné à tous

autres égards.

C'était l'heure du repos; Galuchet la mettait à profit en pêchant des

goujons. C'était son passe-temps favori; et quand il en avait beaucoup dans

son panier, il les comptait, et les additionnant avec le chiffre de ses

précédentes conquêtes, il était heureux de dire, en retirant sa ligne:

«Voici le sept cent quatre-vingt-deuxième goujon que j'ai pris avec cet

hameçon-là depuis deux mois. Je suis bien fâché de n'avoir pas compté ceux

de l'année dernière.

Émile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pêcher. L'attention

flegmatique et la patience puérile de ce garçon le révoltaient. Il ne

concevait pas qu'il pût se trouver parfaitement heureux, par la seule

raison qu'il avait des appointements qui le mettaient à l'abri du besoin.

Il essaya de le faire causer, se disant qu'il découvrirait peut-être, sous

cette épaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de

sympathie, qui lui ferait de la société de ce jeune homme une ressource

morale dans sa détresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires

d'un œil et d'une main sûrs. Constant Galuchet était un crétin; il ne

comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l'arithmétique et de la

tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il

lui restait à peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.

Cependant Émile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jetèrent une

clarté sinistre dans son esprit. Cette machine humaine était capable de

supputer les profits et les pertes, et d'établir la balance au bas d'une

feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets

et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l'observation que la paie

des ouvriers était exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la

réduisait de moitié, les fonds engagés dans l'affaire seraient

insuffisants.

«Mais cela ne peut pas inquiéter monsieur votre père, ajouta-t-il; on paie

l'ouvrier comme on nourrit le cheval à proportion du travail qu'on exige.

Quand on veut doubler l'ouvrage on double le salaire, comme on double

l'avoine. Puis, quand on n'est plus si pressé, on baisse et on rationne à

l'avenant.

--Mon père n'agira pas ainsi, dit Émile: pour des chevaux peut-être, mais

non pour des hommes.

--Ne dites pas cela, Monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre père est une

forte tête, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille.»

Et il emporta ses goujons, charmé d'avoir rassuré le fils sur les

apparentes imprudences du père.

«Oh! s'il en était ainsi! pensait Émile en marchant avec agitation au bord

de la rivière; s'il y avait un calcul inhumain, dans cette générosité

momentanée! si Jean avait deviné juste! si mon père, tout en suivant les

doctrines aveugles de la société, n'avait pas des vertus et des lumières

supérieures à celles des autres spéculateurs, pour atténuer les effets

désastreux de son ambition!... Mais, non, c'est impossible! mon père est

bon, il aime ses semblables ...»

Émile avait pourtant la mort dans l'âme; toute cette activité, toute cette

vie dépensée au profit de son avenir, le faisaient reculer de dégoût et

d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le

haïssaient pas, et il était prêt à se haïr lui-même pour rétablir la

justice.

Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain, mais il vit arriver avec

une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie à M. de

Boisguilbault, parce qu'il s'était promis d'aller, sans rien dire à

personne, passer la journée à Châteaubrun. Au moment où il montait à

cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries:

«Tu t'y prends de bonne heure, pour aller à Boisguilbault! il paraît que

l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi; je ne m'en

serais jamais douté, et je ne sais quel secret tu possèdes pour ne pas

t'endormir entre chacune de ses phrases.

--Mon père, si c'est là une manière de me faire savoir que ma démarche vous

déplaît, dit Émile en faisant avec dépit le mouvement de descendre de

cheval, je suis prêt à y renoncer, bien que j'aie accepté une invitation

pour aujourd'hui.

--Moi! reprit l'industriel, il m'est absolument indifférent que tu

t'ennuies là ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle où tu te

déplais le plus, je désire que celle des nobles personnages que tu

fréquentes te dédommage un peu.»

En toute autre circonstance, Émile eût retardé son départ, pour montrer ou

du moins pour faire croire que le reproche n'était pas mérité; mais il

commençait à comprendre que la tactique de son père était de le railler

quand il voulait le faire parler; et comme il sentait un attrait invincible

le pousser vers Châteaubrun, il résolut de ne pas se laisser surprendre.

Quoique rien au monde ne lui fût plus sensible que la moquerie des êtres

qu'il aimait, il fit un effort pour affecter de la prendre cette fois en

bonne part.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 12 / 23 段