«En créant ta fortune, je créais tes devoirs. Les beaux arts sont la

bénédiction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces

mieux trempées pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je

me suis interrogé moi-même; j'ai vu ce qui avait manqué à mon éducation, et

j'ai pensé que nous devions nous compléter l'un par l'autre, puisque nous

étions, par la loi du sang, solidaires de la même entreprise. J'avais

l'intelligence des théories industrielles auxquelles je me suis voué; mais,

n'ayant pas été rompu à la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas étudié

la spécialité de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de

divination aux solutions de la géométrie et de la mécanique, j'étais exposé

à faire des fautes, à m'engager dans de fausses voies, à me laisser égarer

par mes rêves ou ceux des autres, enfin à perdre, outre des sommes

d'argent, des jours, des semaines, des années, le temps enfin, qui est le

plus précieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit

dans ces sciences au sortir du collège, et tu t'es astreint, malgré ton

jeune âge, à des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientôt prendre un

essor qui t'éloignait de mon but.

«L'étude des sciences exactes te conduisait, malgré moi, malgré toi-même, à

la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre,

tu ne songeais qu'à l'astronomie et aux rêveries des mondes où nous ne

pouvons pénétrer. Après une lutte où je ne fus pas le plus fort, je te fis

abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener à une saine et utile

application; et renonçant à faire de toi un mécanicien, je cherchai en quoi

tu pourrais m'être utile. Quand je dis m'être utile, j'imagine que tu ne te

méprends pas sur le sens des mots. Ma fortune étant la tienne, je devais te

former pour cette œuvre qui bientôt aura probablement usé ma vie à ton

profit; c'est dans l'ordre. Je suis heureux de faire mon devoir, et j'y

persisterai malgré toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne

devaient-ils pas me pousser à te rendre propre, sinon au développement, du

moins à la conservation et à la défense de cette fortune? L'ignorance où

j'étais de la législation m'avait mis cent fois à la merci des conseils

ignares ou perfides; j'avais été la proie de ces parasites de la chicane,

qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des affaires, exigent

une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves

intérêts par sottise, entêtement, présomption, fausse tactique, vaines

subtilités et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence

claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'années, apprendre

le droit, et te faire une assez juste idée des détails de la procédure,

pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre

confident, surtout, que toi-même. Je n'ai jamais voulu faire de toi un

rhéteur, un avocat, un comédien de cour d'assises; mais je t'ai demandé de

prendre tes inscriptions et de passer tes examens ... Tu me l'avais promis!

--Eh bien, mon père, me suis-je révolté, ai je manqué à ma parole? dit

Émile, surpris d'entendre M. Cardonnet parler avec un mépris superbe et

quasi insolent de ces professions, dont il avait essayé de faire ressortir

l'honneur et l'éclat, lorsqu'il s'était agi de décider son fils à les

étudier.

--Émile, reprit l'industriel, je ne veux pas te faire de reproches; mais tu

as une manière passive et apathique de te résigner, cent fois pire que la

résistance. Si j'avais pu prévoir que tu perdrais ton temps, j'aurais vite

songé à quelque autre chose; car, je te l'ai dit, le temps est le capital

des capitaux, et voilà deux années de ton existence qui n'ont rien produit

pour le développement de tes moyens, et par conséquent pour ton avenir.

--Je me flatte pourtant du contraire, dit Émile en souriant avec un mélange

de douceur et de fierté, et je puis vous assurer, mon père, que j'ai

beaucoup travaillé, beaucoup lu, beaucoup pensé, je n'ose pas dire beaucoup

acquis, durant mon séjour à Poitiers.

--Oh! je sais fort bien ce que tu as lu et appris, Émile! je m'en suis

aperçu de reste à tes lettres, quand même je ne l'aurais pas su par mon

correspondant; et je te déclare que toute cette belle science

philosophico-métaphysico-politico-économique est ce qu'il y a, à mon sens,

de plus creux, de plus faux, de plus chimérique et de plus ridicule, pour

ne pas dire de plus dangereux, pour la jeunesse. C'est à tel point que tes

dernières lettres m'auraient fait pâmer de rire comme juge si, comme père,

je n'en avais éprouvé un chagrin mortel; et c'est précisément en voyant que

tu étais monté sur un nouveau dada, et que tu allais encore une fois

prendre ton vol à travers les espaces, que j'ai résolu de te rappeler

auprès de moi, soit pour un temps, soit pour toujours, si je ne réussis pas

à te remettre l'esprit.

--Votre raillerie et votre dédain sont bien cruels, mon père, et affligent

plus mon cœur qu'ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas

d'accord avec vous, c'est possible: je suis prêt à vous entendre refuser

toutes mes croyances; mais que, lorsque pour la première fois de ma vie,

j'éprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein

toutes mes pensées et toutes mes émotions, vous me repoussiez avec

ironie ... c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez.

--Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douceur puérile.

Ne suis-je, pas ton père, ton meilleur ami? Ne dois-je pas te faire

entendre la vérité quand tu t'abuses et te ramener quand tu t'égares?

Allons! arrière la vanité entre nous! Je fais de ton intelligence plus de

cas que toi-même, puisque je ne veux pas la laisser se détériorer par de

mauvais aliments. Écoute moi, Émile! je sais fort tien que c'est la mode

chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en législateurs, de

philosopher sur toutes choses, de réformer des institutions qui dureront

plus longtemps qu'eux, d'inventer des religions, des sociétés, une morale

nouvelle. L'imagination se plaît à ces chimères, et elles sont fort

innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser

cela sur les bancs de l'école, et avant de la détruire, connaître et

pratiquer la société: on s'aperçoit bientôt qu'elle vaut encore mieux que

nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolérance.

Te voilà trop grand garçon pour gaspiller tes désirs et tes réflexions sur

un sujet sans fond. Je désire que tu t'attaches à la vie réelle, positive;

qu'au lieu de t'épuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, tu

en étudies le sens et l'application. Si cette étude, au contraire, te porte

à un esprit de réaction et de dépit contre la vérité, il faut l'abandonner,

et aviser à trouver quelque chose d'utile à faire et à quoi tu te sentes

propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure: pas de

vaines déclamations, pas de dithyrambes poétiques, contre le ciel et les

hommes! Pauvres créatures d'un jour, nous n'avons pas de temps à perdre à

interroger notre destinée avant et après notre courte apparition sur la

terre. Nous ne résoudrons jamais cette énigme. Nous avons pour devoir

religieux de travailler ici-bas sans relâche et de nous en aller sans

murmure. Nous devons compte de notre labeur à la génération qui nous

précède et qui nous forme, et à celle qui nous suit et que nous formons.

C'est pourquoi les liens de famille sont sacrés, et l'héritage inaliénable,

malgré vos belles théories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien

comprendre, parce qu'elles ne sont pas mûres, et qu'il faut encore des

siècles au genre humain pour les admettre. Réponds-moi, que veux-tu faire?

--Je n'en sais absolument rien, répondit Émile accablé sous l'étroitesse et

la froideur de tant de lieux communs, débités avec une facilité hautaine et

brutale. Vous tranchez si fièrement des questions qu'il me faudra peut-être

toute ma vie pour résoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette course

ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borné apparemment

pour trouver dans ma propre activité la récompense ou le motif de tant

d'efforts. Mes goûts ne m'y portent nullement. J'aime le travail de

l'esprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de

l'autre pour conquérir les satisfactions du cœur; mais travailler pour

acquérir, et acquérir pour conserver, et pour acquérir encore, jusqu'à ce

que la mort mette un terme à cette soif aveugle, voilà ce qui n'a ni sens

ni attrait pour moi. Il n'est en moi aucune faculté que vous puissiez

employer à cet usage; je ne suis pas né joueur, et les chances passionnées

de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la

moindre émotion.

«Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimères indignes d'un

esprit sérieux, s'il n'y a pas une vérité éternelle, une raison divine des

choses, un idéal qu'on puisse porter dans l'âme, pour se soutenir et se

diriger à travers les maux et les injustices du présent, je n'existe plus,

je ne crois plus à rien; je consens à mourir pour vous, mon père; mais

vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni cœur, ni bras, ni

tête pour ce genre de travail.»

M. Cardonnet se sentit frémir de colère, mais il se contint. Ce n'était pas

sans dessein qu'il avait provoqué si maladroitement l'indignation et la

résistance de son fils. Il avait voulu l'amener à dire toute sa pensée, et

tâter, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et à

l'expression désespérée du jeune homme, que cela était aussi sérieux qu'il

l'avait craint, il résolut de tourner l'obstacle, et de manœuvrer de

manière à ressaisir son influence.

XIII.

LA LUTTE.

«Émile, reprit l'industriel avec un calme bien joué, je vois que nous

parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous

continuons sur ce ton-là, tu vas me chercher querelle et me traiter comme

si tu étais un jeune saint et moi un vieux païen. A qui en as-tu? J'avais

bien raison, en commençant, de vouloir te mettre en garde contre

l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence

de jeunesse, et tu ne comprendras plus à mon âge, quand tu auras un peu

l'expérience et l'habitude du devoir, qu'il soit nécessaire de se battre

les flancs pour être honnête et de faire sonner si haut ses convictions.

Prends garde à l'emphase, qui n'est que le langage de la vanité satisfaite.

Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyauté, la moralité, la bonne

foi dans les engagements, les sentiments d'humanité, la pitié pour les

malheureux, le dévouement à son pays, le respect des droits d'autrui, les

vertus de famille et l'amour du prochain, soient des vertus bien rares, et

quasi impossibles dans le temps et le monde où nous vivons?

--Oui, mon père, je le crois fermement.

--Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope à cinquante ans que

toi à vingt et un: j'ai moins mauvaise opinion de mes semblables,

apparemment faute de posséder tes lumières et la sûreté de ton coup

d'œil!...

--Au nom du ciel! ne me raillez pas, mon père, vous me déchirez le cœur.

--Eh bien, parlons sérieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces

vertus soient la religion et la règle d'un petit nombre. Me feras-tu au

moins l'honneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues à ton

père?

--Mon père, la plupart de vos actions m'ont prouvé que faire le bien était

votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre à

tâche de me prouver que vous avez un but moins noble?

--Voilà où j'en veux venir précisément. Tu m'accordes d'avoir une conduite

irréprochable, et pourtant tu te scandalises de m'entendre invoquer le

calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que

penserais-tu de ton père si, à toute heure, tu l'entendais déclamer contre

ceux qui n'imitent pas son exemple? Si, se posant en modèle, et tout gonflé

de l'amour et de l'admiration de lui-même, il te fatiguait à tout propos de

son propre éloge et d'anathèmes lancés au reste du genre humain? Tu

garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers;

mais, malgré toi, tu penserais que ton brave homme de père a une faiblesse

déplorable et que sa vanité nuit à son mérite.

--Sans doute, mon père, j'aime mieux votre réserve et le bon goût de votre

modestie; mais lorsque nous sommes seuls ensemble, et dans les rares et

solennelles occasions où, comme aujourd'hui, vous daigneriez m'ouvrir

votre cœur, ne serais-je pas bien heureux de vous entendre exalter les

grandes idées et me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir

dénigrer et refouler mes aspirations avec mépris?

--Ce ne sont ni les grandes idées que je méprise, ni tes bons désirs que je

raille. Ce que je repousse et veux étouffer en toi, ce sont les

déclamations, et les forfanteries des nouvelles écoles humanitaires. Je ne

puis souffrir qu'on érige en vérités inconnues jusqu'à ce jour des

principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir

avec un calme inébranlable, et te le voir pratiquer avec le silence stoïque

de la vraie conviction. Crois-moi, ce n'est pas d'hier que nous connaissons

le bien et le mal, et, pour aimer la justice, je n'ai pas attendu que tu

allasses sucer la manne céleste en fumant des cigares sur le pavé de

Poitiers.

--Tout cela peut être vrai en général, mon père, dit Émile ranimé par

l'ironie obstinée de M. Cardonnet. Il y a de vieux citoyens qui, comme

vous, pratiquent la vertu sans ostentation, et il peut y avoir

d'impertinents écoliers qui la prêchent sans l'aimer et quasi sans la

connaître. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour

moi, ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas être autre chose qu'un enfant

et ne me pique d'aucune expérience. Au contraire, je viens avec respect et

confiance, rempli seulement de bons instincts et de bonnes intentions, vous

demander la vérité, le conseil, l'exemple, l'aide et les moyens. Je n'ai

pour moi que mes jeunes idées et je vous en fais hommage.

«Révolté des effrayantes contradictions que les lois de la société

connaissent et sanctionnent, je vous supplie de me dire comment vous avez

pu les accepter sans protestations et rester honnête homme. Je m'avoue

faible et ignorant, puisque je n'en aperçois pas la possibilité. Dites-le

moi donc enfin, au lieu de me couvrir de sarcasmes glacés. Suis-je coupable

de demander la lumière? suis-je insolent et fou parce que je veux savoir

les lois de ma conscience et le but de ma vie? Oui, votre caractère est

digne, et votre tenue sage et mesurée; oui, votre cœur est bon et votre

main libérale. Oui, vous secourez le pauvre et vous récompensez son labeur.

«Mais où allez-vous par ce chemin si droit et si sûr? Je trouve que parfois

vous manquez d'indulgence, et votre sévérité m'a effrayé souvent.

«Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l'esprit plus

prévoyant que les natures tendres et timides, que le mal momentané que vous

faisiez souffrir était en vue d'un bien durable et d'un talent assuré;

aussi, malgré mes répugnances pour les études que vous m'imposiez, malgré

mes goûts sacrifiés à vos vues cachées, mes désirs souvent froissés et

étouffés en naissant, je me suis imposé la loi de vous suivre et de vous

obéir en tout.

«Mais le moment est venu où il faut que vous m'ouvriez les yeux, si vous

voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain; car l'étude du droit

ne satisfait pas ma conscience: je ne conçois pas que je puisse jamais

m'engager dans les luttes de la procédure, encore moins que je m'astreigne

comme vous à presser le travail des hommes à mon profit, si je ne vois

clairement où je vais et quel sacrifice utile à l'humanité j'aurai accompli

au prix de mon bonheur.

--Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croisés, à

regarder les astres? Il semble que tout travail t'irrite ou te fatigue,

même le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant?

--Mon père, vous savez bien le contraire; vous m'avez vu me passionner

pour des études plus abstraites, et vous m'avez arrêté comme si j'avais

couru à ma perte. Vous savez bien, pourtant, quel était mon vœu, lorsque

vous me pressiez de chercher une application matérielle des sciences que je

préférais. Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poëte: peut-être

aviez-vous raison; mais j'aurais pu être naturaliste, tout au moins

agriculteur, et vous m'en avez empêché. C'était pourtant une application

réelle et pratique.

«L'amour de la nature m'entraînait à la vie des champs. Le plaisir infini

que je trouvais à sonder ses lois et ses mystères, me conduisait

naturellement à pénétrer ses forces cachées, et à vouloir les diriger et

les féconder par un travail intelligent.

«Oui, là était ma vocation, n'en doutez pas. L'agriculture est en enfance;

le paysan s'épuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses

sont incultes. La science décuplerait les richesses territoriales et

allégerait la fatigue de l'homme.

«Mes idées sur la société s'accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous

demandais de m'envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J'aurais été

heureux de me faire paysan, de travailler d'esprit et de corps, d'être en

contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais

instruit avec ardeur, j'aurais creusé plus avant que d'autres peut-être le

champ des découvertes! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue

transformée par mes soins, j'aurais fondé une colonie d'hommes libres,

vivant en frères et m'aimant comme un frère.

«C'était là toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire.

Était-ce donc insensé? et pourquoi avez-vous exigé que j'allasse apprendre

servilement un code qui ne sera jamais le mien?

--Voilà, voilà! dit M. Cardonnet en haussant les épaules; voilà l'utopie

du frère Émile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que

sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.

--Eh bien, dites donc pourquoi, mon père; car vous prononcez toujours la

sentence sans la motiver.

--Parce que, mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de

savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser

ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la

terre commune. Tu aurais dépensé follement d'une main ce que j'aurais

amassé de l'autre; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie

et de confiance, dégoûté de l'imbécillité ou de la perversité de tes

disciples, fou peut-être, car c'est ainsi que finissent les âmes sensibles

et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs rêves, tu me serais

revenu accablé de ton impuissance, irrité contre l'humanité, et trop vieux

pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'écoutes et me suis, nous

marcherons ensemble sur une route droite et sûre, et avant qu'il soit dix

ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y

croirais pas.

--Admettons que ce ne soit pas un rêve, aussi, mon père, et peu m'importe

jusqu'à présent; que ferons-nous de cette fortune?

--Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu rêveras alors; car je ne suis

pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'expérience

de la vie, et mûrir paisiblement ta cervelle.

--Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler,

mon père, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons

les hommes?

--Tu le demandes! Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les

choses humaines? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de

l'industrie! Et ne sommes-nous pas déjà sur la voie? Le travail n'est-il

pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler déjà

ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries

barbares que je tends à supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs

salaires ne sont-ils pas augmentés? Ne sont-ils pas à même d'acquérir

l'esprit d'ordre, la prévoyance, la sobriété, toutes les vertus qui leur

manquent? Où donc sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le

travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire

proportionné. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la

propriété, la soumission aux lois, l'économie, l'habitude et les trésors de

l'épargne. C'est l'oisiveté de tous les mauvais raisonnements qu'elle

engendre qui le perdent. Occupez-le, écrasez-le de besogne; il est robuste,

il le deviendra davantage; il ne rêvera plus le bouleversement de la

société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa

maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. Et s'il devient vieux

et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera

plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l'avenir; il n'aura pas besoin

d'aumônes et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera

véritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le

peuple, Émile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu

une utopie à concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est

digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des

forces d'un travailleur de mon espèce.

--Quoi! c'est là tout l'idéal de l'industrie, dit Émile, écrasé sous cette

conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au

profit d'une classe qui ne travaillera jamais?

--Telle n'est pas ma pensée, reprit M. Cardonnet, Je hais et méprise les

oisifs: c'est pour cela que je n'aime pas les poëtes et les métaphysiciens.

Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultés, et mon idéal,

puisque ce mot te plaît, ne serait pas éloigné de celui des

saint-simoniens: _A chacun suivant sa capacité_, la récompense

proportionnée au mérite. Mais, dans le temps où nous vivons, l'industrie

n'a pas encore assez pris son essor pour qu'on puisse songer à un système

moral de répartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le

possible. Tout le mouvement du siècle tourne à l'industrie. Que l'industrie

règne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent: qui du bras, qui

de la tête; c'est à celui qui a plus de tête que de bras à diriger les

autres; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient

sacrée, puisqu'elle est destinée à s'accroître, afin d'accroître le travail

et le salaire. Que la société concoure donc, par tous les moyens, à asseoir

la puissance de l'homme capable! sa capacité est un bienfait public; et que

lui-même s'efforce d'augmenter sans cesse son activité: c'est son devoir

personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut être riche pour

devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Émile, sans comprendre que

vous disiez la plus excellente des vérités.

--Ainsi, mon père, vous ne donnez à l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais

comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler?

--Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l'infirme et

l'idiot.

--Mais le paresseux?

--J'essaie de le corriger; et, si je ne réussis pas, je l'abandonne aux

lois de répression, vu qu'il ne tarde pas à être nuisible et à encourir

leur rigueur.

--Dans une société parfaite, cela pourrait être juste parce que le

paresseux deviendrait une monstrueuse exception; mais, dans l'exercice

d'une autorité aussi sévère que la vôtre, lorsque vous demandez au

travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensée, toute sa vie,

oh! que de paresseux seraient chassés et abandonnés.

--Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu à augmenter

tellement le bien-être des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder

des écoles presque gratuites, où leurs enfants apprendraient l'amour du

travail.

--Je crois que vous vous trompez, mon père; mais quand il serait vrai que

les enrichis songeront à l'éducation du pauvre, l'amour du travail sans

relâche, et sans autre compensation qu'un peu de sécurité pour la

vieillesse, est si contraire à la nature, qu'on ne l'inspirera jamais à

l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, dévorées d'activité ou

d'ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse; mais quiconque sera

simple, aimant, porté à la rêverie, à d'innocents et légitimes plaisirs, et

soumis à ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-être légitime

de l'espèce humaine, fuira cette geôle du travail exclusif où vous voulez

l'enfermer, et préférera encore les hasards de la misère à la sécurité de

l'esclavage. Ah! mon père, par votre rude organisation, par votre puissance

infatigable, par votre sobriété stoïque et votre habitude de labeur

effréné, vous êtes un homme d'exception, et vous concevez une société faite

à votre image, vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place

avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah! permettez-moi de vous le

dire, c'est là une utopie plus effrayante que les miennes.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 11 / 23 段