laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eût traversé le
cerveau. C'est fort heureux.»
La voix et l'accent du marquis étaient encore plus refroidissants que sa
figure et sa contenance. C'était une diction lente, des mots qui
paraissaient sortir de ses lèvres avec un effort extrême, un timbre sans la
moindre inflexion. «Décidément il ne sort pas de chez lui et ne se montre à
personne, parce qu'il sait qu'il est mort», se dit Émile, qui pensait
toujours à sa légende allemande.
«Maintenant, monsieur le marquis, dit-il, aurez-vous la bonté de me dire
pourquoi vous avez désiré que mon père envoyât un exprès auprès de vous? Me
voici pour recevoir vos instructions.
--C'est que ... répondit M. de Boisguilbault un peu troublé d'avoir à faire
une réponse directe, et cherchant à rassembler ses idées, c'est que ...
voici. Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et
il faudrait empêcher cela. Dites à monsieur votre père d'empêcher cela.
--Cela ne regarde pas du tout mon père, monsieur le marquis! Il ne
provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre
Jean, mais il ne saurait empêcher qu'elles aient leur cours.
--Je vous demande pardon, répondit le marquis, il peut parler ou faire
parler aux autorités locales. Il a de l'influence, il doit en avoir.
--Mais pourquoi ne feriez-vous pas ces démarches vous-même, monsieur le
marquis? Vous êtes plus anciennement établi dans le pays que mon père, et
si vous croyez à l'influence, vous devez estimer vos priviléges plus haut
que les nôtres.
--Les priviléges de naissance ne sont plus de mode, répondit M. de
Boisguilbault sans montrer ni dépit, ni regret. Votre père, comme
industriel, doit être aujourd'hui plus considéré que moi. Et puis je ne
suis plus connu de personne, je suis trop vieux; je ne sais pas même à qui
m'adresser, j'ai oublié tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s'en
donner la peine, et cet homme ne sera point recherché pour son délit de
vagabondage.»
Après ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s'il
eût été brisé de fatigue. Mais Émile avait déjà remarqué cette étrange
habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'était précisément ni
l'étouffement d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale.
C'était comme un tic nerveux, qui n'altérait pas l'impassibilité de sa
figure, mais dont la fréquence réagissait sur les nerfs de l'auditeur et
finissait par produire chez Émile un malaise douloureux.
«Je pense, monsieur le marquis, dit Émile qui était curieux de le tâter un
peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une société où un privilége
quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection
du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses, J'aime mieux
croire que la force morale et l'influence sont à celui qui sait le mieux
invoquer les lois de la clémence et de l'humanité.
--En ce cas, Monsieur, agissez à ma place,» répondit le marquis.
Il y avait de l'humilité et de l'éloge dans cette réponse laconique, et
pourtant il y avait peut-être aussi de l'ironie. «Qui sait, se disait
Émile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel? Eh bien,
je me défendrai.»
«Je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour votre protégé,
répondit-il; et si j'échoue, ce sera faute de talent, non faute d'activité
et de volonté.»
Peut-être le marquis ne comprit-il pas le reproche; il ne sembla frappé que
d'un mot échappé, pour la seconde fois, à Émile, et il le répéta dans un
accès de rêverie un peu hébétée:
«Protégé! fit-il en soupirant à sa manière.
--J'aurais dû dire votre obligé, reprit Émile, qui se repentait déjà de sa
vivacité et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous
plaise que je l'appelle, monsieur le marquis, cet homme est plein de
gratitude pour vos bontés, et s'il eût osé, il m'eût suivi pour vous en
remercier encore.»
Une légère rougeur colora instantanément les pommettes de M. de
Boisguilbault, et il répondit d'une voix plus assurée:
«J'espère qu'il me laissera tranquille dorénavant.»
Émile fut blessé de ce mouvement, il ne put s'empêcher de le faire sentir:
«Si j'étais à sa place, dit-il avec un peu d'émotion, je souffrirais
beaucoup d'être accablé d'un bienfait que mon dévouement, ma gratitude et
mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus généreux
que vous ne l'êtes, monsieur le marquis, si vous permettiez au brave Jean
Jappeloup de vous offrir ses remerciements et ses services.
--Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une épingle qu'il attacha
sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait
de lui, soit par une habitude invétérée d'ordre et d'arrangement, je vous
avertis que je suis irascible ... très-irascible.»
Sa voix était si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis à
Émile, que celui-ci faillit éclater de rire.
«Pour le coup, pensa-t-il, nous sommes un peu _toqués_, comme dit Jean. Si
j'ai eu le malheur de vous déplaire, monsieur le marquis, dit-il en se
levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-être
celui de vous demander d'être parfait, et ce serait votre faute.
--Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chèvrefeuille
avec une agitation qui semblait ne pas dépasser le bout de ses doigts.
--On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux
qu'on admire, si je ne craignais d'offenser votre modestie.
--Vous vous en allez donc? dit le marquis après un moment de silence
problématique et avec un ton plus problématique encore.
--Oui, monsieur le marquis, je vous présente mon respect.
--Pourquoi ne dîneriez-vous pas avec moi?
--Cela m'est impossible, répondit Émile, étourdi et effrayé d'une semblable
proposition.
--Vous vous ennuieriez trop! reprit le marquis avec un soupir qui, cette
fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du cœur d'Émile.
--Monsieur, répondit-il avec une effusion spontanée, je reviendrai dîner
avec vous quand vous voudrez.
--Demain! dit M. de Boisguilbault d'un ton accablé, qui semblait vouloir
démentir l'empressement de son offre.
--Demain, soit, répondit le jeune homme.
--Oh! non! pas demain, reprit le marquis; c'est lundi, c'est un mauvais
jour pour moi; mais mardi. Est-ce convenu?»
Émile accepta avec beaucoup de grâce, mais, au fond de l'âme, il était déjà
consterné à l'idée d'un tête-à-tête de quelques heures avec ce mort, et il
se repentait d'un élan de compassion auquel il n'avait pas su résister.
M. de Boisguilbault, néanmoins, paraissait sortir de sa peur; il voulut
reconduire son hôte jusqu'à la grille où il avait attaché son cheval.
«Vous avez là une jolie petite bête, lui dit-il en examinant _Corbeau_ d'un
air de connaisseur. C'est un _brennoux_, bonne race, solide et sobre.
Êtes-vous bon cavalier?
--J'ai plus d'habitude et de hardiesse que de science; répondit Émile; je
n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'équitation par principes, mais je
compte le faire dès que l'occasion sera favorable.
--C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis; si vous voulez
venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que je sais à votre service.»
Émile accepta avec politesse l'offre du marquis; mais il ne put s'empêcher
de jeter un coup d'œil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en
professeur.
«Cet animal est-il bien dressé? demanda M. de Boisguilbault en caressant
l'encolure de _Corbeau_.
--Il est docile et généreux, mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son
maître.
--Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis; pourtant je
m'occupe quelquefois de ceux-là, et je vous ferai voir d'assez beaux
élèves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualités du vôtre?»
Émile s'empressa de présenter au vieux marquis le flanc de son coursier;
mais, dans la crainte d'un accident, et voyant avec quelle lenteur et
quelle difficulté le vieillard s'enlevait sur l'étrier, il ne put
s'empêcher de le prévenir, au risque de lui faire injure, que _Corbeau_
était un peu vif et chatouilleux,
Le marquis reçut cet avis sans orgueil, mais n'en persista pas moins dans
son projet avec une gravité assez comique. Émile tremblait pour son vieux
hôte, et _Corbeau_ tressaillait de colère et de crainte sous cette main
étrangère. Il essaya même d'entrer en révolte, et, à la douceur du marquis
envers cette rébellion, on eût dit qu'il n'était pas fort tranquille
lui-même. «Là, là, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main,
ne nous fâchons point.»
Mais ce n'était là que la conséquence de ses principes, qui lui
défendaient, comme un crime de lèse-science, de maltraiter les chevaux. Peu
à peu il apaisa sa monture sans la châtier, et, la faisant marcher dans sa
grande cour nue et sablée comme un manège, il l'essaya dans toutes ses
allures, et lui fit exécuter avec une facilité extraordinaire les divers
mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval
dressé. _Corbeau_ parut se soumettre sans efforts; mais lorsque le marquis
le rendit à Émile, ses naseaux enflammés et sa croupe luisante de sueur
révélaient la mystérieuse contrainte que cette main ferme et ces longues
jambes inflexibles lui avaient fait subir.
«Je ne le croyais pas si savant! dit Émile en manière d'éloge au marquis.
--C'est un animal fort intelligent,» répondit celui-ci avec modestie.
Lorsque Émile fut remonté à cheval, _Corbeau_ se cabra et bondit avec
fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins expérimenté de
l'ennuyeuse leçon qu'il avait prise.
«Voilà un _mort_ singulier! se disait Émile en descendant rapidement le
chemin qui le ramenait auprès de Jean Jappeloup, et en pensant à ce marquis
asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval
fougueux. Est-ce que cette face cadavérique et cette voix éteinte
appartiendraient a un caractère de fer?»
Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquiétude, et quand il
lui eut rendu compte de la conférence: «C'est bien; je vous remercie, et je
vous confie mes intérêts, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide
soi-même, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allez écrire aux
autorités, je vais les trouver, moi. Vos écritures prendront du temps, et
je ne dormirai pas que je n'aie embrassé mes amis de Gargilesse en plein
jour au sortir de vêpres, sous le porche de notre église. Je pars pour la
ville ...
--Et si on vous arrête en chemin?
--On n'arrête pas sur les chemin que je connais, et que les gendarmes ne
connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du
procureur du roi. Sa servante est ma nièce. J'ai bonne langue, je
m'expliquerai; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai
tête levée dans mon village.»
Sans attendre la réponse d'Émile, le charpentier partit comme un trait, et
disparut dans les broussailles.
XII.
DIPLOMATIE INDUSTRIELLE.
Lorsque Émile annonça à son père que le charpentier avait trouvé un
libérateur, et qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journée, M.
Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence
aussi problématique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault.
Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait établir entre eux
aucune ressemblance de caractère. Elle était toute d'instinct, d'habitude
et d'impuissance chez le marquis, au lieu qu'elle avait été acquise par
l'industriel à grand renfort de volonté. Chez le premier, elle provenait de
la lenteur et de l'embarras de la pensée: chez l'autre, au contraire, elle
servait de voile et de frein à l'activité de pensées trop impétueuses.
Enfin, elle était jouée chez M. Cardonnet. C'était une dignité d'emprunt,
un rôle pour imposer aux autres hommes; et, pendant qu'il paraissait se
contenir ainsi, il calculait tumultueusement les effets et les moyens de sa
colère près d'éclater. Aussi lorsque l'irrésolution chagrine de M. de
Boisguilbault aboutissait à quelques monosyllabes mystérieux, le calme
trompeur de M. Cardonnet couvait un orage dont il retardait à son gré
l'explosion, mais qui s'exhalait tôt ou tard en paroles nettes et
significatives. On eût pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses
manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'épuisait en
émotions refoulées.
M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'était pas facile à persuader,
et que l'intimider par la violence ou la menace était impossible. Il
s'était trop souvent heurté à ce caractère énergique, il avait trop éprouvé
sa force de résistance, quoique ce n'eût été jusqu'alors que dans les
petites occasions offertes au jeune âge, pour ne pas savoir qu'il fallait
avant tout lui inspirer un respect fondé. Il ne commettait donc guère de
fautes en sa présence, et s'observait, au contraire, avec un soin extrême.
«Eh bien, mon père, êtes-vous donc fâché de ce qui arrive d'heureux à ce
pauvre Jean? dit Émile, et me blâmez-vous d'avoir couru au-devant des
bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours,
et il faudra bien que ce méfiant charpentier apprenne à vous connaître, à
vous respecter, et même à vous aimer.
--Tout cela, dit M. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite écrire
pour lui. Mon secrétaire est occupé, mais je présume que tu voudras bien
prendre quelquefois sa place dans les occasions délicates.
--Oh! de tout mon cœur, s'écria Émile.
--Écris donc, je vais te dicter.»
Et M. Cardonnet rédigea plusieurs lettres remplies de zèle, de sollicitude
pour le délinquant, et tournées avec un rare esprit de convenance et de
dignité. Il allait jusqu'à offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au
cas, chose impossible pourtant, disait-il, où M. de Boisguilbault, qui
avait prévenu ses intentions, se désisterait de sa parole. Quand ces
lettres furent signées et fermées, il dit à Émile de les faire partir de
suite par un exprès, et il ajouta:
«Maintenant j'ai fait ta volonté; j'ai interrompu mes occupations pour que
ton protégé n'eût pas à souffrir du moindre retard. Je retourne à mes
travaux. Nous dînerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie à
ta mère, que tu as un peu délaissée tout le jour. Mais ce soir, quand les
ouvriers auront fini leur tâche, j'espère que tu seras tout à moi, et que
je pourrai t'entretenir de choses sérieuses.
--Mon père, je suis à vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,»
dit Émile en l'embrassant.
M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cédé à un premier mouvement
d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Émile. Le soir,
lorsque l'usine étant fermée, les ouvriers furent congédiés, il se rendit
dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se
promena longtemps seul, réfléchissant à ce qu'il allait dire à cet enfant
difficile à manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir
parfaitement maître de lui-même.
La fatigue fiévreuse qui suit une journée de surveillance et de
commandement, le spectacle de dévastation qu'il avait encore sous les yeux,
et peut-être aussi l'état de l'atmosphère, n'étaient pas très-propres à
calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La température
avait éprouvé une révolution trop soudaine et trop violente pour n'être pas
encore insolite et relâchée. L'air tiède était chargé de vapeurs, comme au
mois de novembre, quoiqu'on fût en plein été. Mais ce n'étaient pas les
brouillards frais et transparents de l'automne, c'était plutôt une fumée
suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allée où l'industriel marchait à
grands pas était bordée, d'un côté, de buissons de rosiers et d'autres
fleurs splendides. De l'autre ce n'étaient que débris, planches charriées
et entassées en désordre, énormes cailloux roulés par les eaux; et depuis
cette limite où s'était arrêtée l'inondation, jusqu'au lit de la rivière,
plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayée de sables
rouges, offraient l'aspect de quelque forêt d'Amérique ravagée et entraînée
à demi par les débordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres
renversés pêle-mêle entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans
des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'écouler sous ces digues
fortuites. De belles plantes flétries et souillées faisaient de vains
efforts pour se relever, et restaient couchées dans la boue, tandis que,
chez quelques autres, la végétation, satisfaite de l'humidité, avait fait
déjà éclore, sur des rameaux à demi brisés, des fleurs superbes et
triomphantes. Leur senteur délicieuse combattait l'odeur saumâtre des
terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces
parfums et ces puanteurs étranges passaient alternativement. Une nuée de
grenouilles, qui semblaient être tombées avec la pluie, croassaient dans
les roseaux d'une manière épouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il
n'était pas encore possible d'arrêter, et dont les rouages se fatiguaient
en pure perte, causait à M. Cardonnet une impatience fébrile. Cependant le
rossignol chantait dans les bocages restés debout, et saluait la pleine
lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'était pourtant un
mélange de bonheur et de consternation, de laideur et de beauté, comme si
la puissante nature se fût moquée de pertes ruineuses pour les hommes,
légères pour elle qui n'avait besoin que d'une journée de soleil et d'une
nuit de fraîcheur pour les réparer.
Malgré les efforts de Cardonnet pour concentrer sa réflexion sur ses
intérêts de famille, il était à chaque instant troublé et distrait par le
souci de ses intérêts pécuniaires. «Maudit ruisseau pensait-il, en fixant
malgré lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur à ses
pieds, quand donc renonceras-tu à une lutte impossible? Je saurai bien
t'enchaîner et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu
couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh! je saurai
régler ta force insensée, prévoir tes caprices, stimuler tes langueurs et
briser tes colères. Le génie de l'homme doit rester ici vainqueur des
aveugles révoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le
frein. De l'argent, et toujours de l'argent! Il faut une bien petite
montagne de ce métal pour arrêter des montagnes d'eau. Tout est dans la
question de temps et d'opportunité. Il faut que mes produits arrivent au
jour marqué, pour compenser mes dépenses. Un mois d'indifférence et de
défaillance perdrait tout. Le crédit est un abîme qu'il faut creuser sans
hésitation, parce qu'au fond est le trésor du bénéfice. Creusons encore!
creusons toujours! Sot et lâche est celui qui s'arrête en chemin et qui
laisse ses avances et ses projets s'engloutir dans le vide. Non, non,
torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous
ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer à mon œuvre, quand j'y
ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a déjà coulé en
vain, quand mon cerveau a déjà dépensé tant d'efforts et mon intelligence
enfanté tant de prodiges! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange,
ou elle portera docilement les trésors de mon industrie!»
Et dans la tension pénible de sa volonté, M. Cardonnet frappait du pied le
rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux.
Cependant il en revint à penser que de son propre sein était sorti un
obstacle plus effrayant pour l'avenir que le torrent et les tempêtes. Son
fils pouvait tout contrarier ou du moins tout détruire en un jour. Quelles
que soient l'âpreté et la personnalité jalouse de l'homme, il ne peut
jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de
capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille.
Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils.
Oh! s'il avait pu refondre cette âme rebelle, et identifier Émile à sa
propre existence! Quel orgueil, quelle sécurité n'eût-il pas goûtés? Mais
cet entant, qui avait des facultés éminentes pour tout ce qui n'était pas
le vœu de son père, semblait avoir conçu pour la richesse un mépris
systématique, et il fallait trouver un joint, un point vulnérable pour
faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles
cordes il fallait faire vibrer; mais pourrait-il contrarier et changer
assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne
produire aucune dissonance? L'instrument était à la fois délicat et
puissant. La moindre faute d'harmonie dans le système qu'il fallait exposer
trouverait un juge attentif et perspicace.
Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme à la fois violent et habile, mais
en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se
livrât à lui-même un combat terrible, étouffât toute émotion emportée, et
parlât le langage d'une conviction qui n'était pas tout à fait la sienne.
Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment préparé, il fit
appeler Émile et retourna attendre à la même place où il avait été plongé
dans une longue et pénible méditation.
«Eh bien, mon père, dit le jeune homme, en prenant sa main avec tendresse
et très ému, car il sentait approcher le moment où il saurait ce qui devait
l'emporter dans son cœur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du
blâme, me voici bien disposé à recevoir avec respect les confidences que
vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme.
Vous avez bien tardé à m'émanciper de la loi du silence et de la confiance
aveugle: mon cœur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence à
parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre
d'accord. Vous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de
la vie; car jusqu'ici je n'ai fait que rêver, attendre et chercher. J'ai
flotté dans des doutes étranges, et j'ai déjà bien souffert sans oser vous
le dire. A présent vous me guérirez, vous me donnerez la clef de ce
labyrinthe où je m'égare; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que
j'aimerai à suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous!
--Mon enfant, répondit M. Cardonnet, un peu troublé de ce début plein
d'effusion, tu as pris _là-bas_, l'habitude d'un langage emphatique que je
ne peux pas imiter. Ces manières de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit
s'échauffe et s'exalte, puis bientôt s'égare, dans un exercice de
sensibilité exagérée. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu
sais que je te chéris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma
seule pensée. Parlons donc raisonnablement, froidement, s'il est possible.
Récapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es né dans
l'aisance, et, comme je travaillais assidûment, la richesse est venue se
placer sous tes pas, si vite et si naturellement en apparence, que tu ne
t'en es guère aperçu. Chaque année augmentait la puissance d'extension de
ta carrière future, et tu étais à peine sorti de l'enfance que j'avais
songé à ta vieillesse et à l'avenir de tes enfants. Tu montrais
d'heureuses dispositions; mais ce n'était encore que pour des arts futiles,
des choses d'agrément, le dessin, la musique, la poésie ... J'ai dû
combattre et j'ai combattu le développement de ces instincts d'artiste,
quand j'ai vu qu'ils menaçaient d'envahir des facultés plus nécessaires et
plus sérieuses.