employé longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que
je n'en méritais point), vous m'avez appelé dans votre cabinet un beau
matin, et que vous m'avez dit: «Voilà le compte de tes dernières journées,
va-t'en!» Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous
m'avez dit _jamais!_ et, comme j'étais mécontent de cette façon d'agir, et
que je vous demandais en quoi j'avais démérité auprès de vous, vous m'avez
montré la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les lèvres. Il y a
environ vingt ans de ça, et il se peut que vous l'ayez oublié. Mais moi, je
l'ai toujours sur le cœur, et je trouve que vous avez été bien dur et bien
injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui
n'était pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une
lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne
m'avez jamais fait redemander. J'étais trop fier pour venir quêter votre
ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu à discrétion;
et si je n'étais pas forcé, à l'heure qu'il est, de me cacher dans les
bois, je ne serais pas à court de pratiques; mais ce qui m'a blessé,
voyez-vous, c'est d'avoir été chassé comme un chien, pis que cela, comme un
paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignât me mettre à même de me
justifier. J'ai pensé que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et
qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais deviné qui ce
pouvait, être, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les
gardes champêtres et les gabelous. J'ai gardé le silence; je ne me suis pas
plaint de vous, mais je vous ai plaint d'être crédule pour le mal, et comme
je vous aimais un peu, ça m'a chagriné de vous trouver des torts.
«M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand
j'eus tout dit:
«--De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifférence.
«--Le tout réuni se monte à un millier de francs, plus les frais.
«--Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village ... M. Cardonnet, n'est-ce
pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse régler tes
affaires avec l'autorité. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis
d'une mauvaise santé, mais que je le prie d'avoir cette obligeance.
«--Est-ce que vous consentez à me servir de caution?
«--Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.--Et quand voulez-vous que
je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?--Je n'ai pas
d'ouvrage, ne viens pas.--Vous voulez donc me faire l'aumône?--Non pas,
mais te rendre un très-petit service qui me coûte peu. C'est assez;
laisse-moi.--Et si je ne veux pas l'accepter?--Tu auras tort.--Et vous ne
voulez pas que je vous remercie?--C'est inutile.» Là-dessus il m'a bel et
bien tourné le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et
sachant bien que les longs compliments n'étaient pas de son goût, je lui ai
dit comme ça: «Monsieur de Boisguilbault, une poignée de main, s'il vous
plaît!»
--Quoi! tu as osé lui dire cela? s'écria Janille.
--Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas osé? que peut-on dire à un homme de
plus honnête?
--Et qu'a-t-il répondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.
--Il a pris ma main tout d'un coup sans hésiter, et il l'a serrée assez
fort, quoique sa main fût roide et froide comme un glaçon.
--Et qu'a-t-il dit? demanda M. Antoine qui avait écouté ce récit avec une
sorte d'agitation.
--Il a dit _va-t'en_, répondit le charpentier: apparemment que c'est son
mot d'amitié; et il s'est quasi mis à courir pour m'éviter, autant que ses
pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon côté, j'ai
couru pour venir vous dire tout cela.
--Et moi, dit Émile, je vais courir vers mon père pour lui annoncer les
intentions de M. de Boisguilbault, afin qu'il envoie tout de suite
quelqu'un chez lui, selon sa demande.
--Voilà qui ne me rassure guère, répondit le charpentier. Votre père m'en
veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, mais
il ne voudra pas me tenir quitte de la prison; car, pour le fait de
vagabondage, on peut me punir et m'enfermer, ne fût-ce que pendant quelques
jours ... et c'est déjà trop pour moi.
--Oh! certes, s'écria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre à
l'humiliation d'être traîné en prison par des gendarmes; il fera quelque
nouveau coup de tête. Monsieur Émile, ne souffrez pas qu'il y soit exposé;
parlez à monsieur votre père, priez-le, dites-lui ...
--Oh! Mademoiselle, répondit Émile avec chaleur, ne partagez pas la
mauvaise opinion que Jean a de mon père: elle est injuste. Je suis certain
que mon père eût fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de
Boisguilbault vient de faire. Et quant à le faire poursuivre comme
vagabond, je répondrais sur ma tête que ...
--Si vous en répondez sur votre tête, reprit Jean, que n'allez-vous tout
de suite trouver M. de Boisguilbault? c'est à deux pas d'ici. Quand vous
vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance
en vous, et je vous confesse qu'une seule nuit passée en prison me rendrait
fou. L'enfant du bon Dieu vous l'a dit, ajouta-t-il en désignant Gilberte,
et l'enfant me connaît!
--J'y vais tout de suite, répondit Émile en se levant, et en jetant à
Gilberte un regard enflammé de zèle et de dévouement. Voulez-vous me
conduire?
--Partons, dit le charpentier.
--Oui, oui, partez!» s'écrièrent à la fois Gilberte, son père et Janille.
Émile comprit que Gilberte était contente de lui, et il courut chercher son
cheval.
Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de
Châteaubrun courut après lui, et l'arrêta pour lui dire d'un air un peu
embarrassé:
«Mon cher enfant, vous êtes généreux et délicat, je puis vous confier ...
je dois vous avertir d'une chose ... de peu d'importance peut-être ... mais
qu'il est nécessaire que vous sachiez. C'est que ... pour un motif ou pour
un autre ... enfin, je suis brouillé avec M. de Boisguilbault, il est donc
inutile que vous lui parliez de moi ... Évitez de prononcer mon nom devant
lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui
causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions à l'égard de
notre pauvre Jean.»
Émile promit de se taire, et, perdu dans ses pensées, plus occupé de la
belle Gilberte que de son protégé et de sa mission, il suivit son guide
dans la direction de Boisguilbault.
XI,
UNE OMBRE.
Cependant, à mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Émile se
demandait à quel homme supérieur ou bizarre il allait avoir affaire, et
force lui fut de prêter l'oreille aux explications que, dans son bon sens
rustique, le charpentier cherchait à lui donner sur cet énigmatique
personnage. De tout ce qu'Émile put recueillir dans ces renseignements un
peu contradictoires et semés de conjectures, il résulta que le marquis de
Boisguilbault était immensément riche, nullement cupide, quoiqu'il eût
beaucoup d'ordre; généreux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui
permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-à-dire secourant tous les
pauvres qui s'adressaient à lui, mais n'allant jamais s'enquérir de leurs
peines et de leurs besoins, et faisant à tous un si froid et si triste
accueil, qu'à moins de motifs impérieux nul n'était tenté de l'approcher.
Ce n'était pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne
repoussait la plainte, ni ne révoquait en doute l'opportunité de l'aumône.
Mais il était si distrait et paraissait si indifférent à toutes choses, que
le cœur se resserrait et se glaçait auprès de lui. Il grondait rarement et
ne punissait jamais. Jappeloup était presque le seul auquel il eût tenu
rigueur, et la manière dont il venait de le dédommager faisait penser au
charpentier que s'il eût été moins fier lui-même, et s'il se fût présenté
plus tôt devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du
caprice qui le lui avait fait bannir.
«Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne à qui M. de
Boisguilbault en veut encore plus qu'à moi, quoiqu'il n'ait jamais cherché
à lui faire de tort. Mais c'est une brouille à n'en jamais revenir; et
puisque M. Antoine vous en a touché un mot, je puis bien vous dire,
monsieur Émile, que, dans cette circonstance-là, M. de Boisguilbault a fait
penser à beaucoup de gens qu'il avait la cervelle détraquée. Imaginez-vous
qu'après avoir été pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le père de
son voisin, M. Antoine de Châteaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourné le
dos et fermé la porte au nez, sans que personne, pas même M. Antoine,
puisse dire à propos de quoi ... Du moins le prétexte était si ridicule,
qu'à moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un délit
de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez
que, depuis qu'il était au monde, M. Antoine avait toujours chassé chez M.
de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils étaient camarades et bons amis;
que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touché un fusil ni tenu
une pièce de gibier, n'avait trouvé mauvais que ses voisins tuassent le
sien; qu'enfin il n'avait nullement prévenu M. Antoine qu'il lui
interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-là,
c'est-à-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas
revus, qu'ils n'ont pas échangé une parole, et que M. de Boisguilbault ne
veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Châteaubrun. De son côté, M.
Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstiné à
ne faire aucune démarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout
autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date à peu près
de la même époque, je pense que c'est un trop plein de la colère du marquis
qui est retombé sur moi, ou bien que, comme il me savait dès lors
très-attaché à M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui
en parler et de blâmer son caprice. En cela il ne s'est guère trompé, car
je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait
entendre mon mot à l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les
devants; je ne peux pas expliquer autrement sa dureté envers moi.
--Cet homme a-t-il une famille? demanda Émile.
--Nenni, Monsieur. Il avait épousé une fort jolie demoiselle, trop jeune
pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part à un mariage
d'amour, mais il n'y parut guère à sa conduite; car il n'en fut ni plus
gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien à sa manière de
vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua à
être à peu près le seul habitué de la maison, et madame s'y ennuya si bien,
qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeât à
l'y suivre ou à la faire revenir auprès de lui. Elle y mourut encore toute
jeune, sans lui avoir donné d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un
chagrin caché lui ait toqué la cervelle, soit que le plaisir d'être seul
l'ait consolé de tout, il a vécu absolument enfermé dans son château, sans
aucune compagnie, pas même celle d'un pauvre chien. Sa famille est à peu
près éteinte, on ne lui connaît pas d'héritiers, pas d'amis; on ne peut
donc présumer qui sera enrichi par sa mort.
--Évidemment, c'est là un monomane, dit Émile.
--Comment dites-vous ça? demanda le charpentier.
--Je veux dire que c'est un esprit frappé d'une idée fixe.
--Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean; mais quelle est
cette idée? voilà ce que personne ne saurait dire. On ne lui connaît qu'un
attachement. C'est ce parc que vous voyez là, qu'il a dessiné et planté
lui-même, et dont il ne sort presque jamais. Je crois même qu'il y dort
tout debout, en se promenant; car on l'a vu quelquefois marcher à deux
heures du matin dans ses allées, comme un revenant, et cela faisait peur à
ceux qui s'étaient glissés là pour essayer d'y chiper quelques fruits ou
quelques fagots.»
Comme il était arrivé en face du parc et que, du sentier élevé qu'il
suivait, Émile pouvait plonger dans l'intérieur et en découvrir une partie,
il fut charmé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la magnificence des
ombrages, de l'heureuse disposition des massifs, de la fraîcheur des gazons
et de la coupe élégante des divers plans, qui s'abaissent mollement
jusqu'aux bords d'une petite rivière, un des rapides affluents de la
Gargilesse. Il pensa que ce ne pouvait pas être un idiot qui avait créé
cette sorte de paradis terrestre et tiré un si heureux parti des beautés de
la nature. Il lui sembla, au contraire, qu'une âme poétique devait avoir
présidé à cet arrangement; mais l'aspect du château vint bientôt donner un
démenti à ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus
laid et de plus déplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des réparations
postérieures à sa construction lui avaient enlevé une partie de son antique
caractère, et le bon état d'entretien où on le maintenait rendait ses
abords encore plus maussades.
Jean s'arrêta à l'extrémité du parc sur le sentier, et son jeune ami lui
ayant donné quelques-uns de ses meilleurs cigares pour lui faire prendre
patience, celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une
propreté désespérante.
Pas une broussaille, pas un rameau de lierre ne lui dérobait la nudité de
ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture
qui vint frapper ses regards fut un grand écusson placé au-dessus de la
grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattées et rétablies
plus récemment que le reste, peut-être à l'époque du retour des Bourbons;
du moins, il y avait une sensible différence entre ce blason et ses lourds
encadrements. Émile en tira cet indice que le marquis était fort attaché a
ses titres et antiques priviléges.
Il sonna longtemps à une vaste grille avant qu'elle s'ouvrît; enfin un
ressort tiré de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parût,
et le jeune homme étant entré après avoir attaché son cheval dehors, la
grille retomba derrière lui avec un peu de bruit et se ferma comme si une
main invisible l'eût pris au piége. Un sentiment de tristesse, presque
d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonné dans une grande
cour nue et sablée, entourée de bâtiments uniformes, et silencieuse comme
le cimetière d'un couvent. Quelques ifs taillés en pointe, à l'entrée des
portes principales, ajoutaient à la ressemblance. Du reste, pas une fleur,
pas un souffle de plante parfumée, pas une guirlande de vigne aux fenêtres,
pas une toile d'araignée aux vitres, pas une vitre fêlée, pas un bruit
humain, pas même le chant d'un coq ou l'aboiement d'un chien, pas un
pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles; je crois qu'il n'y avait même
pas une mouche qui se permît de voler ou de bourdonner dans le préau de
Boisguilbault.
Émile regardait autour de lui, cherchant à qui parler, et ne voyant pas
même la trace d'un pied sur le sable fraîchement ratissé, lorsqu'il
entendit une voix grêle et cassée lui crier d'un ton peu engageant: «Que
veut monsieur?»
Après s'être retourné plusieurs fois pour voir d'où partait cette voix,
Émile aperçut enfin, à un soupirail de cuisine souterraine, une vieille
tête blanche, bien poudrée, avec des yeux clairs et sans regard; et, en
s'approchant, il essaya de se faire entendre. Mais l'oreille du vieux
majordome était aussi affaiblie que sa vue, et, répondant tout de travers
aux questions du visiteur:
«On ne peut voir le parc que le dimanche, dit-il, prenez la peine de
repasser dimanche.»
Émile lui présenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement
ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, l'étudia
lentement; après quoi il disparut, et, reparaissant par une porte située
au-dessus de son trou: «C'est fort bien, Monsieur, dit-il; monsieur le
marquis m'a ordonné de recevoir la personne qui se présenterait de la part
de M. Cardonnet; M. Cardonnet de Gargilesse, n'est-ce pas?»
Émile répondit par un signe affirmatif.
«C'est à merveille, Monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec
courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et
hospitalier sans manquer à sa consigne. Monsieur le marquis ne pensait pas
que vous viendriez sitôt, il vous attendait tout au plus demain. Il est
dans son parc, _je cours_ l'avertir. Mais auparavant je vais avoir
l'honneur de vous conduire au salon.»
En parlant de courir, le vieillard se vantait étrangement: il avait la
démarche et l'agilité d'un centenaire. Il conduisit Émile à l'entrée basse
et étroite d'une tourelle d'escalier, et choisissant lentement une clef
dans son trousseau, il le fit monter jusqu'à une autre porte garnie de gros
clous et fermée à clef comme la première. Autre clef; et, après avoir
traversé un long corridor, troisième clef pour ouvrir les appartements.
Émile fut introduit à travers plusieurs pièces, où l'obscurité succédant
pour lui au vif éclat du soleil, il se crut dans les ténèbres. Enfin, il
pénétra dans un vaste salon, et le valet lui avança un fauteuil, en disant:
«Monsieur désire-t-il que j'ouvre les jalousies?»
Émile lui fit comprendre par signes que c'était inutile et le vieillard le
laissa seul.
Lorsque ses yeux se furent habitués au jour gris et sombre qui rampait
dans ces appartements, il fut frappé du grand caractère de l'ameublement.
Tout datait du temps de Louis XIII, et l'on eût dit qu'un amateur avait
minutieusement présidé au choix des moindres détails. Rien n'y manquait;
depuis l'encadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y
avait pas le moindre écart de style. Et tout cela était authentique, à demi
usé, propre encore, quoique terne; riche et simple en même temps. Émile
admira le bon goût et la science de M. de Boisguilbault. Il sut plus tard
que l'absence de mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient
héréditaires dans cette famille, avaient seuls contribué, de père en fils,
à la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle
cherche à réunir à grands frais dans les boutiques de _bric-à-brac_,
aujourd'hui les plus somptueuses et les plus intéressantes qui soient au
monde.
Mais, au plaisir que le jeune homme trouva à examiner ces raretés, succéda
une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphère
glacée d'une demeure fermée en tous temps aux rayons généreux du soleil,
outre le silence extérieur, il y avait quelque chose de funèbre dans la
régularité du bel arrangement intérieur que personne ne troublait jamais,
et dans ce luxe artiste et noble dont personne n'était appelé à jouir. Il
était évident, à voir ces portes si bien fermées, dont le domestique
gardait les clefs, cette propreté que n'altérait pas le moindre grain de
poussière, ces lourds rideaux fermés, que jamais le châtelain n'entrait
dans le salon, et que les seuls visiteurs assidus étaient un balai et un
plumeau, Émile songea avec effroi à la vie que la défunte marquise de
Boisguilbault, jeune et belle, avait dû mener dans cette maison immobile et
muette depuis des siècles, et il lui pardonna de tout son cœur d'avoir été
respirer ailleurs avant de mourir. «Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait
pas contracté dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont
on ne guérit point quand on en a cherché trop tard le remède?»
Il se confirma dans cette idée, quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il
vit paraître devant lui le châtelain en personne. Sauf l'habit, c'était la
statue du commandeur descendue de son piédestal: même démarche compassée,
même pâleur, même absence de regard, même face solennelle et pétrifiée.
M. de Boisguilbault n'était guère âgé que de soixante-dix ans, mais il
avait une de ces organisations qui n'ont plus d'âge et qui n'en ont jamais
eu. Il n'avait pas été mal fait ni d'une laide figure; ses traits étaient
assez réguliers, sa taille était encore droite et son pas ferme, pourvu
qu'il ne se pressât point. Mais la maigreur avait fait disparaître toute
apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois.
Sa figure n'était pas repoussante de dédain, et n'inspirait pas l'aversion;
mais comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eût vainement cherché au
premier abord à y surprendre une pensée ou une émotion en rapport avec les
types connus dans l'humanité, elle faisait peur, et Émile songea
involontairement à ce conte allemand, où un personnage fort convenable se
présente à la porte du château et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans
l'état où il est, dans la crainte d'indisposer la compagnie. «Vous me
paraissez pourtant mis fort décemment, lui dit le châtelain hospitalier.
Entrez, je vous prie.--Non, non, reprend l'autre, cela m'est impossible, et
vous m'en feriez des reproches. Veuillez m'entendre ici, sur le seuil de
votre manoir; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.--Qu'est-ce à
dire? Entrez, il pleut et l'orage va éclater.--Regardez-moi donc bien,
reprend le mystérieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis, sans
manquer à toutes les lois de la politesse, m'asseoir à votre table. Est-ce
que vous ne voyez pas que je suis mort?» Le châtelain le regarde et
s'aperçoit, en effet, qu'il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui
et le défunt, et rentre dans la salle du festin, où il s'évanouit.»
Émile ne s'évanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au
lieu de lui dire: «Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'étais dans
mon parc», il lui eût dit: «J'étais en train de me faire enterrer», il
n'eût pas été trop surpris.»
La toilette surannée du marquis ajoutait à sa physionomie de revenant. Il
s'était mis à la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage.
Depuis lors, il n'avait plus songé à changer rien à sa toilette, et il
avait donné pour modèle invariable à son tailleur l'habit qu'il venait
d'user, sous prétexte qu'il y était habitué, et qu'il craignait d'être gêné
par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maître de
l'Empire, ce qui produisait le plus étrange contraste avec sa figure triste
et flétrie. Un habit vert très-court, des pantalons de nankin, un jabot
très-roide, des bottes à cœur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une
petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en
touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très-haut, et
relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient
à sa longue figure la forme d'un triangle. Il était d'une propreté
scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse sèche sur ses habits
attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette exprès pour recevoir son
hôte, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc
avec cette invariable tenue de rigueur.
Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Émile sans rien
dire. D'abord le jeune homme fut embarrassé de ce silence, et se demanda
s'il ne devait pas l'attribuer au dédain. Mais, en voyant le marquis
tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chèvrefeuille
comme pour se donner une contenance, Émile s'aperçut que ce vieillard était
timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de
relations où il s'était systématiquement retranché.
Il se décida donc à prendre la parole, et voulant se rendre agréable à son
hôte, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le
charpentier, il n'hésita pas à lui donner du marquis à chaque mot,
s'abandonnant peut-être en secret à un sentiment ironique pour l'orgueil
nobiliaire du personnage.
Mais cette railleuse déférence parut aussi indifférente au marquis que
l'objet de la visite d'Émile. Il répondit par monosyllabes, pour le
remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer
les amendes du délinquant.
«C'est une belle et bonne action que vous faites là, monsieur le marquis,
dit Émile, et votre protégé, auquel je m'intéresse de tout mon cœur, en
est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que
dernièrement, lors de l'inondation, il s'est jeté dans la rivière pour
sauver un enfant, et qu'il y a réussi, en courant de grands dangers.
--Il a sauvé un enfant ... à lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait
pas paru entendre les paroles d'Émile, tant il avait montré d'indifférence
et de préoccupation.
--Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la même question,
j'ai appris que les parents lui étaient presque étrangers.