«D'après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très-simple

dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a

un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce procès

durait quand je découvris, au fond d'un vieux meuble abandonné, la

déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n'avais

pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de

perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux

oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu'elle était

réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L'existence de

cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eût

été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je

me résolus à travailler pour vivre, et c'est là que j'eus d'abord quelques

moments assez rudes.

--Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous

astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et

votre franche gaieté, avouez-le!

--Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous

allâmes habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me

trouva de l'ouvrage.

--Quoi, dit Émile, vous avez été ouvrier, monsieur le comte?

--Certainement, mon jeune ami. J'ai été apprenti charpentier, garçon

charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n'y a pas

plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur

l'épaule, allant en journée avec Jappeloup.»

--C'est donc pour cela, dit Émile tout troublé, que ... il s'arrêta,

n'osant achever.

--C'est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua monsieur Antoine, que

vous avez entendu dire: «Le vieux Antoine s'est déconsidéré grandement

pendant sa misère; il a vécu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire

avec eux dans les cabarets.» Eh bien, cela mérite un peu d'explications et

je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des

nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute

de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce,

travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de toucher un

salaire, moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant

point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre

mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eût été mieux

ainsi, mais je confesse que cela n'était pas du tout dans mon caractère. Je

suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de

m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais été élevé avec Jappeloup

et avec d'autres petits paysans de mon âge. J'avais traité de pair à

compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait,

depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts

dans ma détresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils,

leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés?

Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi? Comment

n'aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine?

Bah! loin de là, j'y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une

récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où

se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec

moi, et l'amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon

maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je

ne pus pas m'empêcher de trouver fort douce, surtout quand j'eus réussi à

être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.

--Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt,

vous fûtes très-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses colères

avec vous dans les commencements, car il n'a jamais été patient, le cher

homme, et vous, vous étiez si maladroit! Vrai, monsieur Émile, vous auriez

ri d'entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un

petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s'embrassait,

que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller

entre nous, comme j'en avais l'intention tout à l'heure, voilà que nous

nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi,

vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera

pas placer une parole.

--Parle, Janille, parle! s'écria M. Antoine; je te demande pardon de t'en

avoir privée si longtemps!»

X

UNE BONNE ACTION.

«A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions été absolument privés de

ressources; mais, s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps, Au

bout de quelques années, quand la terre de Châteaubrun eut été vendue en

détail, les dettes soldées, et toute cette débâcle bien liquidée, on

s'aperçut qu'il restait encore à monsieur un petit capital, qui, bien

placé, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. Hé! hé! cela

n'était point à dédaigner. Mais, avec la bonté et la générosité de

monsieur, cela eût pu aller un peu vite; c'est alors que ma mie Janille,

qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les rênes du gouvernement.

Ce fut elle qui se chargea du placement des fonds, et elle ne s'en acquitta

pas trop mal. Puis, que dit-elle à monsieur? Vous souvenez-vous, Monsieur,

de ce que je vous dis à cette époque-là?

--Je m'en souviens fort bien, Janille, car tu me parlas sagement. Redis-le

toi-même.

--Je vous dis: «Hé! hé! monsieur Antoine, voilà de quoi vivre en vous

croisant les bras. Mais cela vous ennuierait, vous avez pris goût au

travail, vous êtes encore jeune et bien portant: donc, vous pouvez

travailler encore quelques années. Vous avez une fille, un vrai trésor, qui

annonce autant d'esprit que de beauté; il faut songer à lui faire donner de

l'éducation. Nous allons la conduire à Paris, la mettre en pension, et

pendant quelques années vous serez encore charpentier.» M. Antoine ne

demandait pas mieux; oh! pour cela il faut lui rendre justice, il ne

plaignait point sa peine; mais il avait pris avec ces bons paysans des

idées un peu trop rustiques à mon gré. Il disait que puisqu'il était

destiné à vivre en ouvrier de campagne, il serait plus sage d'élever sa

fille en vue de sa condition, d'en faire une brave villageoise, de lui

apprendre à lire, à coudre, à filer, à tenir un ménage; mais du diantre si

j'entendis de cette oreille-là! Pouvais-je souffrir que mademoiselle de

Châteaubrun dérogeât à son rang et ne fût pas élevée comme une noble

demoiselle qu'elle est? Monsieur céda, et notre Gilberte fut élevée à

Paris, sans que rien fût épargné pour lui donner de l'esprit et des

talents; aussi elle en a profité comme un petit ange, et quand elle eut

environ dix-sept ans, je dis de rechef à monsieur:

«--Hé! hé! monsieur Antoine; voulez-vous venir faire avec moi un petit tour

de promenade du côté de Châteaubrun?» Monsieur se laissa conduire: mais

quand nous fûmes au milieu des ruines, monsieur fut pris de tristesse.

«--Pourquoi m'as-tu amené ici, Janille? fit-il avec un gros soupir. Je

savais bien qu'on avait détruit mon pauvre vieux nid de famille; j'avais vu

cela de loin, mais je n'avais jamais voulu entrer dans l'intérieur et

regarder de près ces dégâts. Je ne tenais pas à ce château par orgueil,

mais je l'aimais pour y avoir passé mes jeunes années, pour y avoir été

heureux, pour y avoir vu mourir mes parents. Si quelqu'un l'eût acheté pour

l'habiter, si je le voyais debout et en bon entretien, je serais à demi

consolé, car on aime les choses comme on doit aimer les personnes, un peu

plus pour elles-mêmes que pour soi. Quel plaisir peux-tu trouver à me

montrer ce que la bande noire a fait de la maison de mes pères?

«--Monsieur, répondis-je, il fallait pourtant bien venir constater le

dommage, pour savoir combien nous avons à dépenser, et comment nous allons

nous y prendre pour le réparer. Figurez-vous que, par une mauvaise nuit,

l'orage a détruit votre domaine; avec le caractère que je vous connais, au

lieu de vous lamenter, vous vous mettriez de suite à l'œuvre pour le

relever.

«--Mais ta comparaison ne rime à rien, fit M. Antoine. Je n'ai pas de quoi

réparer ce château, et quand je l'aurais, je n'en serais pas plus avancé,

puisque cette carcasse même ne m'appartient plus.

«--Un petit moment, fis-je, combien vous en a-t-on demandé lorsque vous

avez offert de racheter seulement la maison et le petit lot de terre qui y

reste annexé, le verger, le jardin, la colline et le petit pré au bord de

l'eau?--Je ne demandais pas cela sérieusement, Janille, mais seulement pour

voir à quel bas prix était tombée une si riche demeure. On me fit dix mille

francs ce qui en restait, et je me retirai, sachant que dix mille francs et

moi ne passerions jamais par la même porte.

«--Eh bien, Monsieur, repris-je, il ne s'agit plus de dix mille francs,

mais de quatre mille seulement à l'heure qu'il est. On pensait que vous ne

pourriez pas y tenir, et que vous dépenseriez le capital qui vous reste à

vous réintégrer dans les débris de votre seigneurie. Voilà pourquoi on

portait à dix mille francs un bien qui n'en vaut pas la moitié et qui ne

peut convenir qu'à vous seul; mais depuis qu'on vous y a vu renoncer, on a

été plus modeste. J'ai fait agir en dessous main, à votre insu et sous un

nom étranger. Dites-moi oui, et demain vous serez seigneur de Châteaubrun.

«--Et à quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur: que

ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans

portes ni fenêtres?

«Je fis alors observer à monsieur que le pavillon carré était encore fort

sain, que les voûtes étaient bien conservées, l'intérieur des chambres

parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en

refaire la menuiserie et de le meubler simplement, dépense qu'on pouvait

porter à cinq cents francs tout au plus. Là-dessus monsieur se récria:--Ne

me donne pas de ces idées-là, Janille, dit-il: c'est vouloir me dégoûter de

ma condition présente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix, ni

cinq, ni quatre mille francs, et pour les économiser il me faudrait encore

dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes.

«--Et qui vous dit, Monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six

mille francs et même six mille cinq cents francs! Savez-vous ce que vous

avez? Je gage que vous n'en savez rien?»

Ici, M. Antoine interrompit Janille. «Il est vrai, dit-il, que je n'en

savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais

savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans

l'éducation de ma fille à Paris, et vivant à Gargilesse, en ouvrier, il est

vrai, mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait

elle-même ... Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse,

elle me permettait de dépenser deux ou trois francs le dimanche avec mes

amis ... Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six

mille francs d'économies! Comme c'est tout à fait impossible, je suis forcé

d'expliquer ce miracle à M. Émile Cardonnet, à moins qu'il ne l'ait déjà

deviné.

--Oui, monsieur le comte, je le devine, répondit Émile; mademoiselle

Janille avait fait des économies à votre service, lorsque vous étiez riche,

ou bien elle avait quelque argent par devers elle, et c'est elle ...

--Non, Monsieur, répondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez

que, comme ouvrier charpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous

devez bien penser que la pension de mademoiselle n'était pas des plus

chères de Paris, quoique ce fût une bonne pension, je m'en flatte.

--Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb, mère Janille;

mais tu n'empêcheras jamais mon père et moi de croire que Châteaubrun a été

racheté de tes deniers, qu'il t'appartient en réalité, et que, bien que tu

aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi.

--Du tout, du tout. Mademoiselle, répondit la noble Janille, cette

singulière petite femme qui aimait à se vanter à tout propos et à faire

l'entendue sur toutes choses, mais qui, pour conserver à ses maîtres la

dignité de leur position, dont elle était plus jalouse qu'eux-mêmes, niait

énergiquement la plus belle action de sa vie,--du tout, vous dis-je, je n'y

suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'à

cinq, et si vous avez la même insouciance que lui? Oui-dà! vous connaissez

bien le compte de vos recettes et de vos dépenses, tous les deux! Qu'on

vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous

dis que vous êtes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose,

c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'économie dans vos affaires, pour que

monsieur se soit trouvé un beau matin plus riche qu'il ne pensait.

«Là-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'achève notre histoire pour M.

Émile. Nous rachetâmes le château. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent

eux-mêmes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon, et

pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guère que six mois,

j'allai à Paris chercher notre fille, heureuse et fière de l'amener dans le

château de ses ancêtres, qu'elle se souvenait à peine d'avoir habité dans

ses premières années, la pauvre enfant! Depuis ce temps-là, nous vivons

fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose,

je ne puis me défendre de le blâmer, car enfin quel homme a jamais été plus

favorisé que lui?

--Mais je ne me plains jamais de rien, répondit M. Antoine, et ton reproche

est injuste.

--Oh! vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ne faites pas

aussi bonne figure ici que par le passé, et en cela vous avez tort. Voyons,

étiez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente? On

vous volait, on vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous

avez le nécessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous; on sait que

vous ne cachez pas des rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez

dix domestiques; tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les

uns que les autres; des domestiques de Paris, c'est tout dire! Aujourd'hui,

vous avez M. Sylvain Charasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en

conviens (et en disant ces mots, Janille éleva la voix, afin que Sylvain

les entendît de la cuisine); puis elle ajouta plus bas:

«Mais ses bêtises vous font rire, et quand il casse quelque chose, vous

n'êtes pas fâché de n'être pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez

dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins;

vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bête qu'il y ait

au monde, toujours propre, courageuse, et sobre, il faut la voir! elle

mange des feuilles sèches et des ajoncs comme une vraie chèvre.

Parlerons-nous des chèvres? où en trouverons-nous de plus jolies? Deux

vraies biches, excellentes en lait; et qui vous réjouissent par leurs

jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comédie du soir!...

Parlerons-nous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais où vos

coquins de laquais baptisaient le vin à plaisir, et vous ne buviez que

leurs restes. A présent, vous buvez votre petit clairet du pays, que vous

avez toujours aimé, et qui est sain et rafraîchissant. Quand je m'en mêle

surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous échauffe point

l'estomac. Et les habits, n'en êtes-vous pas content? Autrefois vous aviez

une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode

avant que vous les eussiez portés; car vous n'avez jamais aimé la toilette.

Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en été,

chaud en hiver; le tailleur du village vous prend la taille à ravir, et ne

vous gêne point dans les entournures. Allons, Monsieur, convenez que tout

est pour le mieux, que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous

êtes le plus heureux des hommes; car je n'ai point parlé de l'avantage

d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous ...

--Et une Janille incomparable qui n'est occupée que du bonheur des autres!

s'écria M. Antoine avec un attendrissement mêlé de gaieté. Eh bien! tu as

raison, Janille, et j'en étais persuadé d'avance. Vive Dieu! tu me fais

injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gâté de la

Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien, et dont tu as bien

fait de ne pas me parler, il ne me manque absolument rien! Tiens, je bois à

ta santé, Janille! tu as parlé comme un livre! A votre santé aussi,

monsieur Émile! Vous êtes riche et jeune, vous êtes instruit et bien

pensant, vous n'avez donc rien à envier aux autres; mais je vous souhaite

une aussi douce vieillesse que la mienne et d'aussi tendres affections dans

le cœur!--Mais c'est assez parler de nous, ajouta M. Antoine, en posant

son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis. Parlons

du meilleur de tous après Janille; parlons de mon vieux Jean Jappeloup et

de ses affaires.

--Oui, parlons-en! s'écria une voix forte qui fit tressaillir tout le

monde; et, en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappeloup sur le seuil de

la porte.

--Quoi! Jean en plein jour! s'écria le châtelain stupéfait.

--Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore! répondit le

charpentier en s'essuyant le front. Oh! ai-je couru! Donnez-moi vite un

verre de vin, mère Janille, car je suis étranglé de chaleur.

--Pauvre Jean! s'écria Gilberte eu courant vers la porte pour la fermer; tu

as donc été encore poursuivi? Il faut songer à te cacher. Peut-être qu'on

va venir te relancer ici?

--Non, non, dit Jean; non, ma bonne fille, laissez les portes ouvertes, on

ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que

je me suis tant hâté. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauvé!

--Mon Dieu! s'écria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tête

poudreuse du vieux paysan, ma prière a donc été exaucée! J'ai tant prié

pour toi cette nuit!

--Chère âme du ciel, tu m'as porté bonheur, répondit Jean qui ne pouvait

suffire aux caresses et aux questions d'Antoine et de Janille.

--Mais dis-nous donc qui t'a rendu la liberté et le repos? reprit Gilberte

lorsque le charpentier eut avalé un grand verre de piquette.

--Oh! c'est quelqu'un dont vous ne vous doutez guère, qui me sert de

caution tout de suite, et qui va me payer mes amendes. Voyons, je vous le

donne en cent!

--C'est peut-être le curé de Cuzion? dit Janille; c'est un si brave homme,

quoique ses sermons soient un peu embrouillés! mais il n'est pas assez

riche!

--Et vous, Gilberte, reprit Jean, qui pensez-vous que ce soit?

--Je nommerais la sœur de ce bon curé, madame Rose, qui a un si grand

cœur ... mais elle n'est pas plus riche que son frère.

--Oui-dà! ce ne serait pas possible! Et vous, monsieur Antoine?

--Je m'y perds, répliqua le châtelain. Dis donc vite, tu nous fais languir.

--Et moi, dit Émile, je gage avoir deviné; je parie pour mon père! car j'ai

causé avec lui, et je sais qu'il voulait ...

--Pardon, jeune homme, dit le charpentier, en l'interrompant; je ne sais

pas ce que votre père voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais

voulu, moi! C'eût été de lui devoir quelque chose, de recevoir un service

de celui qui commençait par me faire fourrer en prison pour me forcer à

accepter ses prétendus bienfaits et ses dures conditions. Merci! je vous

estime, vous ... mais votre père ... n'en parlons plus, n'en parlons jamais

ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas deviné? Eh bien, que

diriez-vous si l'on vous parlait de M. de Boisguilbault?»

Ce nom, qu'Émile n'entendait pas pour la première fois, car on l'avait

prononcé déjà à Gargilesse devant lui, comme celui d'un des plus riches

propriétaires des environs, fit sur les habitants de Châteaubrun l'effet

d'un choc électrique: Gilberte tressaillit; Antoine et Janille se

regardèrent et ne purent dire un mot.

«Ça vous étonne un peu? reprit le charpentier.

--Ça me paraît impossible, répondit Janille. Vous moquez-vous? M. de

Boisguilbault, notre ennemi à tous?

--Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi

volontaire de personne; il a toujours fait le bien, jamais le mal.

--Moi, j'étais bien sûre, dit Gilberte, qu'il était capable d'une bonne

action! Quand je te le disais, chère petite mère: c'est un homme

malheureux; cela se voit sur sa figure; mais ...

--Mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien

dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher

de cet homme si froid, si fier et si sec?

--Le hasard ou plutôt le bon Dieu a tout fait, répondit le charpentier. Je

traversais le petit bois, qui longe son parc, et qui, dans cet endroit-là,

n'en est séparé que par une haie et un petit fossé. Je jetais un coup

d'œil par dessus le buisson pour voir comme c'était beau et propre, bien

venu et bien tenu là-dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais été

dans ce parc et dans ce château comme chez moi; que j'y avais travaillé

pendant vingt ans, et que j'avais même eu de l'amitié pour M. le marquis,

quoiqu'il n'ait jamais été bien aimable ... Mais enfin il avait ses jours

de bonté dans ce temps-là; et pourtant, depuis une autre vingtaine

d'années, je n'avais pas mis le pied chez lui, et je n'aurais pas osé lui

demander un asile, après ce qui s'est passé entre lui et moi.

«Comme je pensai à tout cela, voilà que j'entends le trot de deux chevaux,

et presque aussitôt j'aperçois deux gendarmes qui viennent droit sur moi.

Ils ne m'avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin, ils ne

pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure! Je

n'avais pas le temps de la réflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la

traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguilbault, où

je me couche tranquillement le long de la clôture, pendant que mes bons

gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tête de mon côté.

Quand ils sont un peu loin, je me lève et je me dispose à sortir comme

j'étais venu, lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'épaule, et,

en me retournant, je me trouve nez à nez avec M. de Boisguilbault, qui me

dit avec sa figure triste et sa voix d'enterrement: «Que fais-tu ici?

«--Ma foi, vous le voyez, monsieur le marquis, je me cache.

«--Et pourquoi te cacher?

«--Parce qu'il y a des gendarmes à deux pas d'ici.

«--Tu as donc fait un crime?

«--Oui, j'ai pris deux lapins et tué un lièvre.

«Là-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres

questions, je me mets vite à lui raconter mes mésaventures, en aussi peu de

mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans

l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point

s'il vous entend: il a toujours l'air de ne pas se soucier de vous écouter.

Il y a bien des années que je ne l'avais vu de près, puisqu'il vit renfermé

dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus accès chez

lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit

comme un peuplier; mais il est si maigre, qu'on verrait le jour à travers,

et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chèvre; ça me faisait de

la peine, et pourtant j'étais encore plus contrarié de voir que, pendant

que je lui parlais, il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises

herbes de son allée, avec cette petite sarclette qu'il tient toujours dans

sa main. Je le suivais pas à pas, parlant toujours, racontant mes peines,

non pas pour mendier ses secours, je n'y songeais pas, mais pour voir s'il

avait encore un peu d'amitié pour moi.

«Enfin, il se retourne de mon côté et me dit sans me regarder: «Et pourquoi

n'as-tu pas demandé une caution à quelque personne riche de ton village?

«--Diable! que je lui réponds, il n'y en a guère dans Gargilesse, de

personnes riches.

«--N'y a-t-il pas un M. Cardonnet établi depuis peu?

«--Oui, mais il est maire, et c'est lui qui veut me faire arrêter.

«Il resta au moins trois minutes sans rien dire; je crus qu'il avait oublié

que j'étais là, et j'allais partir, quand il me dit: «Pourquoi n'es-tu pas

venu me trouver?

«--Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi.

«--Non!

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 8 / 23 段