en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensée venaient de
prendre une autre direction: une voix fraîche chantait ou plutôt murmurait
à quelque distance un de ces petits airs charmants de mélancolie et de
naïveté qui sont propres au pays. Et la fille du châtelain, cet enfant du
célibat, dont le nom maternel était resté un problème pour tout le
voisinage, parut au détour d'un massif d'églantiers, belle comme la plus
belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.
Blanche et blonde, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de
Châteaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractère, un mélange
de raison au-dessus de son âge et de gaieté enfantine, que peu de jeunes
filles eussent conservé dans une position comme la sienne; car il lui était
impossible d'ignorer sa pauvreté, et l'avenir d'isolement et de privations
qui lui était réservé dans ce siècle de calculs et d'égoïsme. Elle ne
paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son père, auquel elle
ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus
touchante sérénité régnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle
rougit beaucoup en apercevant Émile, mais ce fut plutôt l'effet de la
surprise que du trouble; car elle s'avança et le salua sans gaucherie,
sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vanté chez les
jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas à la
pensée de Gilberte que le jeune hôte de son père allait la dévorer du
regard, et qu'elle dût prendre un air digne pour mettre un frein à l'audace
de ses secrets désirs. Elle le regarda elle-même, au contraire, pour voir
si sa figure lui était sympathique autant qu'à son père, et avec une
perspicacité très-prompte, elle remarqua qu'il était très beau sans en être
vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec modération, qu'il
n'était ni guindé, ni arrogant, ni prétentieux; enfin que sa physionomie
expressive était pleine de candeur, de courage et de sensibilité.
Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout à coup aussi à l'aise que si
un étranger ne s'était pas trouvé entre elle et son père.
«C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de
Châteaubrun, mon père vous en a voulu, Monsieur, de vous être enfui l'autre
jour sans avoir voulu déjeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous étiez
impatient de revoir madame votre mère, surtout au milieu de cette
inondation où chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame
Cardonnet n'a pas été trop effrayée, à ce qu'on nous a dit, et vous n'avez
perdu aucun de vos ouvriers?
--Grâce à Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a péri, répondit
Émile.
--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous?
--C'est le point le moins intéressant, Mademoiselle; les pauvres gens ont
bien plus souffert à proportion. Heureusement mon père a le pouvoir et la
volonté de réparer beaucoup de malheurs.
--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un
peu du mot qui lui était échappé malgré elle, que madame votre mère est
extrêmement bonne et charitable. Je parlais d'elle précisément tout à
l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comblé.
--Ma mère est parfaite; dit Émile; mais, en cette occasion, il était bien
simple qu'elle témoignât de l'amitié à ce pauvre enfant, sans lequel
j'aurais peut-être péri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour
le remercier.
--Le voilà, reprit mademoiselle de Châteaubrun en montrant Charasson qui
venait derrière elle, portant un panier et un petit pot de résine. Nous
avons fait plus de cinquante écussons de greffe, et il y a même là des
échantillons que Sylvain a ramassés dans le haut de votre jardin. C'était
le rebut que le jardinier avait jeté après la taille de ses rosiers, et
cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop
mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon père? car je n'ai pas
encore beaucoup de science.
--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en
portant à ses lèvres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de
femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu
devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines épines ne te respecteront
pas.
--Et qu'est-ce que cela fait, mon père? dit la jeune fille en souriant. Je
ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus
libre et plus heureuse.»
Émile ne perdit pas un mot de cette dernière réflexion, quoiqu'elle l'eût
faite à demi-voix pour son père; et que, de son côté, il eût fait quelques
pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitié.
«Oh! moi, ça va très bien, répondit le page de Châteaubrun; je n'avais
qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumît_, après avoir été si
bien baignée. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai
été bien content d'entrer dans votre joli château, de voir vos belles
chambres, les domestiques à votre papa, qui ont des gilets rouges et de
l'or à leurs chapeaux!
--Ah! voilà surtout ce qui lui a tourné la tête, dit Gilberte en riant de
tout son cœur, et en découvrant deux rangs de petites dents blanches et
serrées comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est
rempli d'ambition: il méprise profondément sa blouse neuve et son chapeau
gris depuis qu'il a vu des laquais galonnés. S'il voit jamais un chasseur
avec un plumet de coq et des épaulettes, il en deviendra fou.
--Pauvre enfant! dit Émile, s'il savait combien son sort est plus libre,
plus honorable et plus heureux que celui des laquais bariolés des grandes
villes!
--Il ne se doute pas que la livrée soit avilissante, reprit la jeune fille,
et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existé.
--Je ne me plains pas, répondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi,
ici, même mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je
ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon père et ma mère à Cuzion,
tout auprès de la maison! Mais un petit bout de toilette, ça vous refait un
homme!
--Tu voudrais donc être mieux mis que ton maître? dit mademoiselle de
Châteaubrun. Regarde mon père, comme il est simple. Il serait bien
malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des
gants blancs.
--Il est vrai que j'aurais de la peine à en reprendre l'habitude, dit M.
Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voilà qui s'égosille
après nous pour que nous allions déjeuner.»
_Mes enfants_ était une locution générale que, dans son humeur
bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit à Janille et à Sylvain
lorsqu'ils étaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte
rencontra donc avec étonnement le regard rapide et involontaire que le
jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus
de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son cœur en
s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle
appellation du châtelain.
IX.
M. ANTOINE.
Cette fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à
Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle
s'était procuré du laitage, du miel, des œufs, et elle avait bravement
sacrifié deux poulets qui chantaient encore lorsque Émile avait paru sur le
sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.
Le jeune homme avait gagné de l'appétit dans le verger, et il trouva ce
repas excellent. Les éloges qu'il y donna flattèrent beaucoup Janille, qui
s'assit comme de coutume en face de son maître et fit les honneurs de la
table avec une certaine distinction.
Elle fut surtout fort touchée de l'approbation que son hôte donna à des
confitures de mûres sauvages confectionnées par elle.
«Petite mère, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un échantillon de ton
savoir-faire et ta recette à madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en
échange du plant de fraises ananas.
--Ça ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, répondit
Janille; ça ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de
montagne, si rouges et si parfumées. Cela ne m'empêchera pas de donner à
M. Émile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien
les accepter.
--Ma mère ne voudrait pas vous en priver, ma chère demoiselle Janille,
répondit Émile, touché surtout de la naïve générosité de Gilberte, et
comparant dans son cœur les bonnes intentions candides de cette pauvre
famille avec les dédains de la sienne.
--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et
nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas
rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les
produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.
--Et à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je
pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue à bout sans
l'aide de personne, si on m'eût laissée faire.
--Mais moi, j'ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère!
Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait
grand dommage de les détruire.
--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'à dix
lieues à la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant
des fruits aussi gros!
--Vous l'entendez, monsieur Émile! dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille
tout entière. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne
se trouve à Châteaubrun. C'est une grâce d'état.
--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille,
plaignez-vous de quelque chose!
--Je ne me plains de rien, répondit le bon gentilhomme: à Dieu ne plaise!
entre ma fille et toi, que pourrais-je désirer pour mon bonheur?
--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous écoute, mais si on a le dos
tourné, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de
résignation tout à fait déplacés dans votre position.
--Ma position est ce que Dieu l'a faite! répondit M. Antoine avec une
douceur un peu mélancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni
toi, ni moi, qui accuserons la Providence.
--Moi! s'écria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi,
cher père; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que
je puis désirer de mieux sur la terre.
--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Émile, attendri de
l'expression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis
certain qu'elle est heureuse, parce que ...
--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement,
vous alliez dire pourquoi, et vous vous êtes arrêté?
--Je serais au désespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, répondit
Émile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que
quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeunesse et la bonté, on
devait être heureux, parce qu'on pouvait être sûr d'être aimé.
--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberte
en mettant une de ses mains dans celle de son père et l'autre dans celle de
Janille; car je suis aimée sans qu'il soit question de tout cela. Si je
suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sûre que, laide et
maussade, mon père et ma mère m'aimeraient encore quand même. Mon bonheur
vient donc de leur bonté, de leur tendresse, et non de mon mérite.
--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine à Émile, tout en
pressant sa fille sur son cœur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de
l'autre.
--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait là? s'écria Janille; voilà encore
une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre œuf sur la
marche de Gilberte.
--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-même.
--Non pas! non pas! ce serait pire; vous répandriez sur elle toute la
carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enlève
cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de
gâter cette jolie robe toute neuve?»
Émile regarda pour la première fois la toilette de Gilberte. Il n'avait
encore fait attention qu'à sa taille élégante et à la beauté de sa
personne. Elle était vêtue d'un coutil gris très-frais, mais assez
grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou.
Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en être humiliée, elle
mit un peu d'orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu'elle était de
bonne qualité, qu'elle pouvait braver les épines et les ronces, et que,
Janille l'ayant choisie elle-même, aucune étoffe ne pouvait lui être plus
agréable à porter.
«Cette robe est charmante, en effet, dit Émile; ma mère en a une toute
pareille.»
Ce n'était pas vrai; Émile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans
s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d'une
intention délicate.
Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d'avoir eu bon goût, car elle
tenait presque autant à ce mérite qu'à la beauté de Gilberte.
«Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et
que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'était pas gentille et
proprette comme cela convient à son rang dans le monde?
--Nous n'avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M.
Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions
inutiles.
--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous
dis que le rang ne se perd pas; mais voilà comme vous êtes: vous jetez
toujours le manche après la cognée!
--Je ne jette rien du tout, reprit le châtelain; j'accepte tout, au
contraire.
--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher
querelle à quelqu'un, pour entretenir l'activité de sa langue et de sa
pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le
vôtre! Ne dirait-on pas, à vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de
raison et de philosophie pour en venir là? Allons, vous n'êtes qu'un
ingrat.
--A qui en as-tu, mauvaise tête? reprit M. Antoine. Je te répète que tout
est bien et que je suis consolé de tout.
--Consolé! voyez un peu; consolé de quoi, s'il vous plaît? N'avez-vous pas
toujours été le plus heureux des hommes?
--Non, pas toujours! Ma vie a été mêlée d'amertume comme celle de tous les
hommes; mais pourquoi aurais-je été mieux traité que tant d'autres qui me
valaient bien?
--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je
soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne.
Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous êtes né
coiffé.
--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M.
Antoine en souriant.
--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge
et témoin.
--Laissons-la dire, monsieur Émile, reprit M. Antoine. Nous sommes au
dessert, et rien ne pourrait empêcher Janille de babiller à ce moment-là.
Elle va dire mille folies, je vous en préviens! Mais elle a de l'entrain et
de l'esprit. On ne s'ennuie pas à l'écouter,
--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle était de
justifier cet éloge, Monsieur naît comte de Châteaubrun, ce qui n'est pas
un vilain nom ni un mince honneur!
--Cet honneur-là ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de
Châteaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancêtres, n'ayant pu
rien faire pour en augmenter l'éclat, je n'ai pas grand mérite à le porter.
--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais où vous voulez en
venir, et j'y viendrai de moi-même. Laissez-moi dire! Monsieur vient au
monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus
belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie, à
moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques années, la mère de ce
brave Jean Jappeloup; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme
le pied l'est à la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui
vont sans doute finir!...
--Grâce à vous! dit Gilberte en regardant Émile; et, dans ce regard ingénu
et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait à sa beauté et
à sa robe.
--Si tu t'embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine à
Janille, nous n'en finirons jamais.
--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me résumer, comme dit M. le
curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d'une
excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel
enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus
beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en
aperçurent très-bien.
--Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de
tristesse dans sa gaieté; il n'y a pas grand'chose à dire là-dessus.
--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit
très-bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château,
qui était grand et riche alors ... et qui est encore très-habitable
aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait
le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons,
plaignez-vous de votre santé, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un
homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vous?
--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'étant né dans un temps de trouble
et de révolution, mon éducation première fut fort négligée.
--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas être né vingt ans plus tôt, et avoir
aujourd'hui soixante-dix ans? Voilà une drôle d'idée! Vous êtes né fort à
point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à
l'éducation, rien n'y manqua: vous fûtes mis au collège à Bourges, et
monsieur y travailla fort bien.
--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas été habitué au travail de
l'esprit; je m'endormais durant les leçons. Je n'avais pas la mémoire
exercée; j'eus plus de peine à apprendre les éléments des choses qu'un
autre à compléter de bonnes études.
--Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu'un autre, puisque vous eûtes
plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour être un
gentilhomme. Vous n'étiez pas destiné à être curé ou maître d'école.
Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en
vacances, vous étiez un jeune homme accompli; nul n'était plus adroit que
vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque
par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez
la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.
--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant
de ce panégyrique.
--Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c'était le temps de la
guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous
battîtes fort bien, à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures.
--Peu graves, dit M. Antoine.
--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas être écloppé et marcher sur
des béquilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de
gloire, sans trop de contusions.
--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux;
mais quoi que tu en dises, j'étais né quelques années trop tard; mes
parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous
l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'étais à peine lancé dans la
carrière, qu'il me fallut revenir au logis, _traînant l'aile et tirant le
pied_, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo.
--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas
avantageuse, et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet
homme-là ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous
portiez, il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu'il ne
fit aucune attention à votre personne.
--Je présume, dit M. de Châteaubrun en riant, qu'il était distrait de ce
devoir par des affaires plus sérieuses et plus nécessaires. Enfin, tu
conviens, Janille, que ma carrière militaire fut brisée, et que, grâce à ma
belle éducation, je n'étais pas très-propre à m'en créer une autre?
--Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulûtes
point.
--J'avais les idées de mon temps. Peut-être les aurais-je encore, si
c'était à refaire.
--Eh bien, Monsieur, qui pourrait vous en blâmer? Ce fut très-honorable, à
ce qu'on disait alors dans le pays, et vos parents ont été les seuls à vous
condamner.
--Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions légitimistes.
Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnèrent au désastre qui me menaçait, et
qu'ils se soucièrent fort peu de la perte de ma fortune.
--Vous fûtes encore plus fier qu'eux, vous ne voulûtes jamais les implorer.
--Non, insouciance ou dignité, je ne leur demandai aucun appui.
--Et vous perdîtes votre fortune dans un grand procès contre la succession
de votre père, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu ce procès, c'est que
vous l'avez bien voulu.
--Et c'est ce que mon père a fait de plus noble et de plus honorable dans
sa vie, reprit Gilberte avec feu.
--Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce
procès, je ne l'ai pas laissé juger.
--Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eût été jugé, vous
l'eussiez gagné. Il n'y avait qu'une voix là-dessus.
--Mais mon père, reconnaissant que le fait n'est pas le droit, dit Gilberte
en s'adressant à Émile avec vivacité, ne voulut pas tirer avantage de sa
position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car
ce n'est pas mon père qui songerait à vous la raconter, et vous êtes assez
nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-père
avait contracté des dettes d'honneur pendant la minorité de mon père; il
était mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un
devoir pressant de s'acquitter. Les titres des créanciers n'avaient pas de
valeur suffisante devant la loi; mais mon père, en se mettant au courant de
ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aïeul. Il eût pu
l'anéantir, personne n'en connaissait l'existence. Il le produisit, au
contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette
sacrée. Mon, père m'a élevée dans les principes qui ne me permettent pas de
penser qu'il ait fait autre chose que son devoir; mais beaucoup de gens
riches en ont jugé autrement. Quelques-uns l'ont traité de niais et de tête
folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire à certains parvenus
que M. Antoine de Châteaubrun s'est ruiné par sa faute, ce qui, à leurs
yeux, est peut-être le plus grand déshonneur possible, vous sachiez à quoi
vous en tenir sur le désordre et la mauvaise tête de mon père.
--Ah! Mademoiselle, s'écria Émile dominé par son émotion, que vous êtes
heureuse d'être sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvreté!
--Ne faites pas de moi un héros, mon cher enfant, dit M. Antoine en
pressant la main d'Émile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des
jugements portés par les hommes, même quand ils sont rigoureux et injustes
en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours été un peu
prodigue, que je n'entends rien à l'économie domestique, aux affaires, et
que j'eus moins de mérite qu'un autre à sacrifier ma fortune, puisque j'y
eus moins de regrets.»
Cette modeste apologie pénétra Émile d'une si vive affection pour M.
Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta
ses lèvres avec un sentiment de vénération où Gilberte entrait bien pour
quelque chose. Gilberte fut plus émue qu'elle ne s'y attendait de cette
soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa
paupière, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien
grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur,
elle faillit tendre aussi la main à son hôte; mais elle ne céda point à cet
élan et elle y donna naïvement le change en se levant pour prendre
l'assiette d'Émile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la
simplicité d'une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du
voyageur.
Émile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie, si peu conforme
aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein
fut tellement agité, qu'il ne put remercier la châtelaine de Châteaubrun,
sa gracieuse servante.