par l'inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait
une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue
dans les mille détails de son entreprise; ses ouvriers étaient démoralisés.
L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il était encore impossible de
régler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation
désordonné, augmentant à mesure qu'elle tendait à s'écouler par dessus les
écluses. L'industriel était grave et pensif; il s'irritait secrètement
contre le peu de présence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui
semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitués à une
obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise,
où la volonté d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les
plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas
Émile à son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui
offrir ses services, il l'écarta sous divers prétextes, comme s'il se fût
méfié de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus
mortifiante pour un cœur ardent et généreux.
Émile essaya de se consoler auprès de sa mère; mais la bonne madame
Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait à tout le
monde l'accablement de son esprit et l'espèce de stupeur dont son âme était
à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie,
lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait
comme un enfant, et c'était à force de tendresse qu'elle arrivait au même
résultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder
l'abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez
d'intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi
et s'efforçait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eût été possible
de l'abuser lui-même.
Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille
remarques puériles, et tâchant de lui prouver qu'elle n'était malheureuse
que parce que la rivière avait débordé.
«Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disait-elle, tu aurais vu comme
tout cela était beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fête de te
servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la
terrasse; hélas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre même a été
emportée, et l'eau nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des
cailloux.
--Consolez-vous, chère mère, répondait Émile, nous vous aurons bientôt
rendu tout cela; si les ouvriers de mon père n'ont pas le temps, je me
ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'était arrangé; d'ailleurs,
je l'ai vu: ç'a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face
d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu'un
instant a ravagées et détruites sous mes yeux; mais ces pertes sont
réparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus à plaindre!
--Et quand je pense que tu as failli être emporté toi-même par cette
odieuse rivière que je déteste à présent! O mon enfant! je déplore le jour
où ton père a eu la fantaisie de se fixer ici. Déjà, dans le courant de
l'hiver, nous avions été inondés plus d'une fois, et il avait été forcé de
recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut
l'avouer. Son caractère s'aigrit, et sa santé finira par en souffrir. Et
tout cela à cause de cette rivière!
--Mais vous, ma mère, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air
humide, ne soient pas pernicieux pour votre santé?
--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs,
dans l'espérance de te revoir. Mais te voilà, et tu arrives dans un
cloaque, dans une grenouillère, lorsque je me flattais de te voir fumer ton
cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la
maudite rivière!»
Quand le soir vint, Émile s'aperçut que la journée lui avait paru
démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur
tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n'était rien et
qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois
pour toutes; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant
annonçaient une rage intérieure, plus pénible avoir que toutes les
exclamations des autres à entendre.
Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva
vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet
le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les
tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait détestables; sa
femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l'office, se
donnait mille soins, partagée entre le désir d'attendre son mari et de ne
pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dînait bien mal et bien
longtemps dans ce riche ménage.
On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu
praticables dans l'obscurité, qu'Émile dut renoncer à se rendre à
Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y
avait été accueilli.
«Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'était écrié madame
Cardonnet. Mais son mari avait ajouté:--Vous pouvez bien vous en dispenser.
Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui
vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma
cuisine avec mes ouvriers.
--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.
--Sa fille! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue
de sa servante?
--Il l'a reconnue.
--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de
reconnaître le père de cet enfant-là. Qu'elle soit charmante ou non,
j'espère qu'Émile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps
est sombre et les chemins sont mauvais.
--Oh! non, s'écria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant
ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière
est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure!
--Eh bien, demain, répondit Émile, très contrarié, mais soumis à sa mère;
car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour
l'affectueuse hospitalité que j'ai reçue.
--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais là se borneront,
j'espère, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de
fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que
j'ai l'intention de causer avec vous, Émile.»
Dès la pointe du jour suivant, Émile fit seller son cheval avant que ses
parents fussent levés, et franchissant la rivière encore troublée et
courroucée, il prit au galop la route de Châteaubrun.
VIII.
GILBERTE.
La matinée était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trouva en
face de Châteaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la
lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur
qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui
envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte
s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul
virginal d'un si beau monument.
De fait il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées
et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui
contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre
de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse
est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné
et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un
ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont
en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que
les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la
vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux
écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux
cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si
calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal,
et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut
de la grande tour du château on la voit s'enfoncer en mille détours dans
des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la
verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.
Lorsque Émile eut franchi le pont qui traverse de vastes fossés, comblés en
partie, et dont les revers étaient remplis d'herbe touffue et de ronces en
fleurs, il admira la propreté que l'écoulement des pluies d'orage avait
naguère redonnée à cette vaste terrasse naturelle et à tous les abords de
la ruine. Tous les plâtras avaient été entraînés ainsi que tous les
fragments de bois épars, et l'on eût dit que quelque fée géante avait lavé
avec soin les sentiers et les vieux murs, épuré les sables et débarrassé le
passage de tout le déchet de démolissement que le châtelain n'aurait
jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gâté, souillé
et détruit toute la beauté de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc
servi à nettoyer et à rajeunir le monument dévasté de Châteaubrun. Ses
vieilles murailles inébranlables bravaient les siècles et les orages, et le
poste élevé qu'elles occupaient semblait destiné à dominer tous les
éphémères travaux des nouvelles générations.
Quoi qu'il fût fier comme doivent et peuvent l'être les descendants de
l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a
eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si
elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Émile
fut frappé de la majesté que cette demeure féodale conservait sous ses
débris, et il éprouva un sentiment de pitié respectueuse en entrant, lui
riche et puissant roturier, dans ce domaine où l'orgueil d'un nom pouvait
seul lutter encore contre la supériorité réelle de sa position. Cette noble
compassion lui était d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et
les habitudes du châtelain, ne cherchait à la provoquer ni à la repousser.
Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupé à tailler des
arbres fruitiers à l'entrée de son jardin, l'accueillit d'un air paternel,
accourut à sa rencontre, et lui dit en souriant:
«Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Émile; car je sais
qui vous êtes maintenant, et je suis content de vous connaître. Vrai! votre
figure m'a plu dès le premier coup d'œil, et depuis que vous avez détruit
les préventions que l'on tâchait de me suggérer contre votre père, je sens
qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi
d'abord à l'écurie, je vous aiderai à attacher votre cheval, car mons
Charasson est occupé à faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne
faut pas déranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez,
cette fois, déjeuner avec nous; car nous sommes vos créanciers pour un
repas que nous vous avons volé l'autre jour.
--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon généreux hôte,
dit Émile en serrant avec une sympathie irrésistible la large main calleuse
du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontés
pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et
auquel j'avais donné rendez-vous pour hier soir.
--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses lèvres:
il m'a tout dit. Seulement il m'a exagéré, comme de coutume, ses griefs
contre votre père. Mais nous parlerons de cela, et j'ai à vous remercier,
pour mon propre compte, de l'intérêt que vous lui portez. Il est parti à la
petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car
il est plus traqué que jamais; mais je suis sûr que, grâce à vous, ses
affaires prendront bientôt une meilleure tournure. Vous me direz ce que
vous avez définitivement obtenu de monsieur votre père pour le salut et la
satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis chargé de vous entendre et de
vous répondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la
pacification; je suis sûr que les conditions seront honorables en passant
par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas
notre déjeuner de famille, et je vous déclare que je n'entrerai pas en
pourparlers à jeun. Commençons par satisfaire votre cheval, car les animaux
ne savent point demander ce qu'ils désirent, et il faut que les gens
s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-mêmes, de peur de les oublier.
Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bête à
l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux
qu'elle hennisse en signe d'amitié toutes les fois qu'elle passera devant
ma porte; je veux même qu'elle y entre malgré son maître, s'il m'oublie.»
Janille, malgré l'économie parcimonieuse qui présidait à toutes ses
actions, apporta sans hésiter un peu d'avoine qu'elle tenait en réserve
pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'était une superfluité;
mais, pour l'honneur de la maison de son maître, elle eût vendu son dernier
casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice généreuse que le
présent qu'Émile lui avait fait à leur dernière entrevue, et celui qu'il ne
manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour
nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de
revenir.
«Mange, mon garçon, mange,» dit-elle en caressant le cheval d'un air
qu'elle s'efforçait de rendre mâle et déluré; puis, faisant un bouchon de
paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.
«Laissez, dame Janille, s'écria Émile en lui ôtant la paille des mains. Je
ferai moi-même cet office.
--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme?
dit la petite bonne femme omni-compétente. Soyez tranquille, Monsieur, je
suis aussi bonne à l'écurie qu'au garde-manger et à la lingerie; et si je
ne faisais pas ma visite au râtelier et a la sellerie tous les jours, ce
n'est pas ce petit évaporé de _jockey_ qui tiendrait convenablement la
jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette
pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est
comme tout ce qu'il y a ici, excepté ma fille qui est l'une et l'autre.
--Votre fille! dit Émile frappé d'un souvenir qui ôtait quelque poésie à
l'image de mademoiselle de Châteaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je
ne l'ai pas encore vue.
--Fi donc! Monsieur! que dites-vous là? s'écria Janille, dont les joues
pâles et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M.
Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je
suis demoiselle.
--Pardonnez-moi, reprit Émile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux
faire beaucoup de méprises ridicules. Je vous croyais mariée ou veuve.
--Il est vrai qu'à mon âge je pourrais avoir enterré plusieurs maris, dit
Janille; car les occasions ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours eu de
l'aversion pour le mariage, parce que j'aime à faire à ma volonté. Quand je
dis _notre fille_, c'est par amitié pour une enfant que j'ai quasi vue
naître, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me
permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ôte rien
au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez
remarqué qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du
sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, où
donc l'aurais-je prise? j'en serais si fière, que je le dirais à tout le
monde, quand même cela ferait mal parler de moi. Hé! hé! vous riez!
monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que
vous, et les mauvaises langues n'ont rien à dire sur mon compte.
--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe à cela, dit M. de
Châteaubrun en affectant un air de gaieté. Ce serait me faire beaucoup trop
d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant à ma fille,
tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as été pour elle
plus qu'une mère s'il est possible!»
Et, en disant ces derniers mots d'un ton sérieux et pénétré, le châtelain
eut tout à coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent
de tristesse profonde. Mais la durée d'un sentiment chagrin était
incompatible avec son caractère, et il reprit aussitôt sa sérénité
habituelle.
«Allez apprêter le déjeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement à son
petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres à tailler, et M. Émile
va venir me tenir compagnie.»
Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste;
mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ
de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la
plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe
et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient
apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs,
qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là,
sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des
pavillons soi-disant rustiques, avaient rappelé jadis en petit
l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela
n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus
beaux peut-être pour les yeux d'un poëte et d'un artiste qu'ils ne
l'avaient été au temps de leur splendeur.
Sur un plan plus élevé et bordé d'une haie d'épines, pour enfermer les deux
chèvres qui paissaient en liberté dans l'ancien jardin, s'étendait le
verger, couvert d'arbres vénérables, dont les branches noueuses et tortues,
échappant à la contrainte de la taille en quenouille et en espalier,
affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'était un entrecroisement
d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la
tête, si bien qu'il était difficile d'y pénétrer sans se heurter contre
d'énormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches.
«Voilà de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage à Émile
parmi ces ancêtres du verger; ils ne produisent plus guère que tous les
cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent
de cette vieille sève lente et généreuse! Quand j'ai racheté _ma terre_,
tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a
demandé grâce pour elles à cause de leur beauté, et bien m'en a pris de
suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que
quelques-unes produisent dans l'année sur la quantité, nous nous trouvons
suffisamment approvisionnés de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a dû
voir naître mon père, et je gage bien qu'il verra naître mes
petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche?
Voilà un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque
année. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tête et
jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez à
l'automne! Tenez, voilà un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-dà, les
vieux sont encore bons à quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit
que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur
systématique vous dirait qu'il faut arrêter tout ce développement des
branches, élaguer, rogner, afin de contraindre la sève à se convertir en
bourgeons. Mais quand on est vieux soi-même, on a l'expérience qui vous
conseille autrement. Quand l'arbre à fruit a vécu cinquante ans sacrifié au
rapport, il faut lui donner de la liberté, et le remettre pour quelques
années aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde
jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand,
au lieu d'un squelette ramassé, il est redevenu par la cime un arbre
véritable, il vous remercie et vous récompense en fructifiant à souhait.
Par exemple, voici une grosse branche qui paraît de trop, ajouta-t-il en
ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectée: une amputation aussi
considérable épuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se
renouvelle plus assez vite pour supporter les opérations que peut subir la
jeunesse. Il en est de même pour les végétaux. Je vais seulement ôter le
bois mort, gratter la mousse et rafraîchir les extrémités. Voyez, c'est
bien simple.»
Le sérieux naïf avec lequel M. de Châteaubrun se plongeait tout entier dans
ces innocentes occupations touchait Émile, et lui offrait à chaque instant
un contraste avec ce qui se passait chez lui, à propos des mêmes choses.
Tandis qu'un jardinier largement rétribué et deux aides, occupés du matin à
la nuit, ne suffisaient pas à rendre assez propre et assez brillant le
jardin de sa mère, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose
avorté ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine était heureux de la
fière sauvagerie de ses _élèves_, et rien ne lui paraissait plus fécond et
plus généreux que le vœu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon
fin et doux, taillé par la dent laborieuse de quelques patientes brebis
abandonnées là sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de
végétation, et les molles ondulations de ses pentes, était un lieu
splendide où aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la
rêverie.
«Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa
veste qu'il avait accrochée à une branche, allons chercher ma fille pour
déjeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous
connaît déjà, car elle est initiée à tous les petits secrets de notre
pauvre Jean; et même, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus
souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il à son
chien, allez dire à votre jeune maîtresse que l'heure de se mettre à table
est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appétit vous dit
l'heure aussi bien qu'une montre.»
Le chien de M. Antoine répondait également au nom de _Monsieur_ qu'on lui
donnait quand on était content de lui, et à celui de Sacripant, qui était
son nom véritable, mais qui ne plaisait pas à mademoiselle de Châteaubrun,
et dont son maître ne se servait plus guère avec lui qu'à la chasse, ou
pour le réprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de
commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de
ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait
par-dessus les murs. Le fidèle animal sembla comprendre le discours de son
maître, car il se mit à rire, expression de gaieté très marquée chez
quelques chiens, et qui donne à leur physionomie un caractère presque
humain d'intelligence et d'urbanité. Puis il courut en avant et disparut en
descendant la pente du côté de la rivière.
En le suivant, M. Antoine fit remarquer à Émile la beauté du site qui se
déployait sous leurs yeux. «Notre Creuse aussi s'est mêlée de déborder
l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage étaient rentrés, et
cela grâce au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser
trop mûrir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un
grand esprit d'observation et une mémoire prodigieuse. A certains signes
que nul autre ne remarque, à la couleur de l'eau, à celle des nuages, et
surtout à l'influence de la lune dans la première quinzaine du printemps,
il peut prédire à coup sûr le temps qu'il faut espérer ou craindre tout le
long de l'année. Ce serait un homme très-précieux pour votre père, s'il
voulait l'écouter. Il est bon à tout, et si j'étais dans la position de M.
Cardonnet, rien ne me coûterait pour essayer de m'en faire un ami: car
d'en faire un serviteur assidu et discipliné, il n'y faut pas songer. C'est
la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne
fera jamais rien de bon que de son plein gré; mais qu'on s'empare de son
cœur, qui est le plus grand cœur que Dieu ait formé, et vous verrez
comme, dans les occasions importantes, cet homme-là s'élève au-dessus de ce
qu'il parait! Que la dérive, l'incendie, un sinistre imprévu vienne frapper
l'établissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tête et le
bras de Jean Jappeloup peuvent être trop payés et trop protégés!»