d'autres les feront, et je ne pourrai rien empêcher. Je travaillerai donc
pour vous, jusqu'à concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira
pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour?
--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journée.
--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.
--Eh bien! je double; ta journée est de trente sous au prix courant du
pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitié,
l'autre moitié étant consacrée à t'acquitter envers moi.
--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans.
--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espère bien que dans deux ans je
n'aurai plus rien à bâtir.
--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous
les jours de l'année sans désemparer?
--Excepté le dimanche.
--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours
par semaine que je pourrai passer à ma fantaisie?
--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voilà déjà les fruits du
vagabondage.
--Taisez-vous! dit fièrement le charpentier; paresseux vous-même! Jamais le
Jean n'a été lâche, et ce n'est pas à soixante ans qu'il le deviendra.
Mais, voyez-vous, j'ai une idée pour me décider à prendre votre ouvrage.
C'est celle de me bâtir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne,
j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et à mon goût, à
mon idée. Voilà pourquoi je veux au moins un jour par semaine.
--C'est ce que je ne souffrirai pas, répondit l'industriel avec roideur. Tu
n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils à toi, tu coucheras chez
moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ...
--En voilà bien assez pour me faire voir que je serai votre propriété et
votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait.»
Et il se dirigea vers la porte.
Émile trouvait les conditions de son père bien dures; mais le sort de Jean
allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire
transiger.
«Brave Jean, dit-il en le retenant, réfléchissez, je vous en conjure. Deux
ans sont bientôt passés, et grâce aux petites économies que vous pourrez
faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M.
Cardonnet d'un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira
en sus du salaire convenu ...
--Vrai? dit Jean ému.
--Accordé, répondit M. Cardonnet.
--Eh bien! Jean, vos vêtements sont peu de chose, et ma mère et moi nous
nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au
bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour bâtir une maison de
garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon.
--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service!
--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet
père sans s'émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'année, tu n'auras
rien bâti et rien conservé.
--Vous prenez trop d'intérêt à moi: qu'est-ce que ça vous fait?
--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement,
que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu
viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin
de toi. J'aurai été forcé de confier ton poste à un autre.
--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille
vous faire banqueroute?
--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards.
--Ah! que vous êtes donc pressé de jouir! Eh bien! voyons, vous me
donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils à moi.
--Il paraît qu'il tient beaucoup à ce jour de liberté, dit Émile;
accordez-le-lui, mon père.
--Je lui accorde le dimanche.
--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me
prenez-vous pour un païen? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ça me
porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour
moi.
--Eh bien, mon père vous donnera le lundi ...
--Taisez-vous, Émile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne
connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois
heureuses, souvent puériles, il ne s'amuse que quand il peut travailler à
des niaiseries à son usage; il tranche du menuisier, de l'ébéniste, que
sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne à ses
fantaisies, il devient flâneur, distrait et incapable d'un travail sérieux.
--Il est artiste, mon père! dit Émile en souriant avec des larmes dans les
yeux, ayez un peu de pitié pour le génie!»
M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mépris; mais Jean, prenant la
main du jeune homme: «Mon enfant, dit-il avec sa familiarité étrange et
noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi,
mais tu as dit la vérité! j'ai trop d'esprit d'invention pour le métier
qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village,
chez M. Antoine, chez le curé, chez le maire, ou chez de pauvres gueux
comme moi, ils me disent: «Fais comme tu voudras, invente ça toi-même, mon
vieux! suis ton idée, ça sera un peu plus long, mais ça sera bien!» Et
c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que
je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ça me
fatigue, ça me donne la fièvre, ça me tue quelquefois! mais j'aime cela,
vois-tu, mon garçon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, à
moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre
ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas,
quand même les gendarmes seraient là, et qu'il irait de la guillotine. Me
vendre à vous corps et âme pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous
plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me
connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous êtes, et qu'il ne
se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesurée. Je serais
donc un manœuvre, travaillant à la corvée comme défunt mon père
travaillait pour les abbés de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne
vendrai pas mon âme à un travail aussi ennuyeux et aussi bête. Encore si
vous donniez mon jour de récréation et de dédommagement, pour contenter mes
anciennes pratiques et moi-même! mais rien!
--Non, rien, dit M. Cardonnet irrité; car l'amour-propre d'artiste
commençait à être en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de
toi; prends ce napoléon, et va te faire pendre ailleurs.
--On ne pond plus, Monsieur, répondit Jean en jetant la pièce d'or par
terre, et quand même ça se ferait encore, je ne serais pas le premier
honnête homme qui aurait passé par les mains du bourreau.
--Émile, dit M. Cardonnet dès qu'il fut sorti, faites monter ici le garde
champêtre, cet homme qui est là sur le perron avec une petite fourche de
fer à la main.
--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Émile effrayé.
--Ramener cet homme à la raison, à la bonne conduite, au travail, à la
sécurité, au bonheur. Quand il aura passé une nuit en prison, il sera plus
traitable, et il me bénira un jour de l'avoir délivré de son démon
intérieur.
--Mais, mon père, attenter à la liberté individuelle ... Vous ne le pouvez
pas ...
--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les
vagabonds. Obéissez, Émile, ou j'y vais moi-même.»
Émile hésitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la
résistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualité
de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champêtre d'arrêter
Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et
actuellement sans domicile avoué.
Cette mission répugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet
lut son hésitation sur sa figure. «Caillaud, dit l'industriel d'un ton
absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de
récompense!--Suffit, Monsieur, répondit Caillaud.» Et brandissant sa pique,
il partit d'un pas dégagé.
Il rejoignit le fugitif à deux portées de fusil du village, ce qui ne fut
pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tête penchée sur sa
poitrine et absorbé dans une méditation douloureuse. «Sans ma mauvaise
tête, se disait-il, je serais à présent sur le chemin du repos et du
bien-être, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misère, errer
comme un loup à travers les ronces et les rochers, être souvent à charge à
ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est
pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans
mes lacets de perdrix et de lièvres pour sa table ... Et puis, ce qui me
fend le cœur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village où je
suis né, où j'ai passé toute ma vie, où j'ai tous mes amis et où je ne peux
plus entrer que comme un chien affamé qui brave un coup de fusil pour avoir
un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici;
et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!»
En rêvant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et
des larmes involontaires coulèrent sur ses joues basanées, «Non,
pensa-t-il, il n'y a pas à dix lieues à la ronde une seule cloche qui ait
une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!» Un merle chanta auprès
de lui dans l'aubépine du buisson, «Tu es bien heureux, toi, lui dit-il,
parlant tout haut dans sa rêverie, tu peux nicher là, voler dans tous ces
jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde,
sans qu'on te dresse procès-verbal.
--Procès-verbal, c'est ça, dit une voix derrière lui, je vous arrête au nom
de la loi!»
Et Caillaud lui mit la main au collet.
VII.
L'ARRESTATION.
«Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que
dut avoir César en se sentant frappé par Brutus.
--Oui, moi-même, garde champêtre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes
ses forces pour être entendu aux environs, s'il se trouvait là quelque
témoin; et il ajouta tout bas:--Échappez-vous, père Jean. Allons,
repoussez-moi, et jouez des jambes.
--Que je fasse de la résistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non,
Caillaud, ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire
l'office de gendarme, pour arrêter l'ami de ta famille, ton parrain,
malheureux?
--Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit Caillaud à voix basse ...
Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses
poumons ... Allons donc! reprit-il à la sourdine, filez, père Jean; faites
mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.
--Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi, ou tout au
moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le
cœur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien
qu'on t'a menacé, qu'on t'a forcé la main; ça m'étonne bien que M. Jarige
ait pu se décider à me faire ce tort-là.
--Mais ça n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.
--Alors, j'entends, et ça me donne envie de te battre pour t'apprendre à
n'avoir pas donné ta démission tout de suite.
--Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m'en vais la donner;
c'est le mieux. Allez vous-en!
--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Émile Cardonnet sortant
de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber,
ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers,
et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras à mon
père que c'est son fils.
--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre
papa vous fait mettre en prison, ça ne me regarde pas. Vous m'avez fait
tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aimé que ça se fût
trouvé sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean?
--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une éminence, et qui se tenait à
portée de prendre les devants. Merci, monsieur Émile, je n'oublierai pas,
car je me serais soumis à mon sort, si la loi seule s'en était mêlée; mais,
depuis que je sais que c'est une trahison de votre père, j'aimerais mieux
me jeter dans la rivière la tête en avant, que de céder à un homme si
méchant et si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d'une meilleure
souche; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai ...
--Va-t'en, répondit Émile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me
parler mal de mon père. J'ai bien des choses à te dire, moi, mais ce n'est
pas le moment. Veux-tu être à Châteaubrun demain soir?
--Oui, Monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre, et
ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons, grâce à vous, j'ai encore
les étoiles sur la tête, et je n'en suis pas mécontent.»
Il partit comme un trait; et Émile, en se retournant, vit Caillaud couché
tout de son long par terre, comme s'il se fût évanoui.
«Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effrayé; vous aurais-je
blessé réellement? souffrez-vous?
--Ça ne va pas mal, Monsieur, répondit le rusé villageois; mais vous voyez
bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air
d'avoir été battu.
--C'est inutile, je me charge de tout, dit Émile. Lève-toi, et va-t'en dire
à mon père que je me suis opposé de force ouverte à l'arrestation de Jean.
Je te suis de près, et le reste est mon affaire.
--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en
clopant; car si je me mets à courir pour raconter que vous m'avez cassé les
deux jambes, et que j'ai supporté ça patiemment, votre papa ne me croira
pas, et je serai destitué.
--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit
Émile.
--C'est ça, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps
tout brisé.
--Tout de bon? mais j'en serais désespéré, mon camarade.
--Eh non, Monsieur, ça n'est rien du tout: mais c'est comme ça qu'il faut
dire.
--Qu'est-ce que cela signifie? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant
arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance;
tu t'es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s'est échappé.
--Faites excuse, Monsieur, le délinquant n'a rien fait, le pauvre homme;
c'est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m'a
poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon
homme, _baoun!_ voilà que j'ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en
bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et
il accouru pour m'empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j'allais
boire un coup, bien sûr! Mais qui a été bien content? c'est le père
Jappeloup, qui s'est ensauvé pendant que je restais là, tout _essoti_ et ne
pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c'était un
effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait
rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac décroché.»
Émile, en reconnaissant que ce paysan à l'air simple et patelin avait
beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour
la meilleure fin, hésita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait à son
aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce
dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le
persuader, il faudrait avoir la même dose d'effronterie que maître
Caillaud.
«Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en
fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si
pressé de suivre le même chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les
jambes, qu'un coup de coude te fasse trébucher et rouler comme un sac,
c'est que tu es ivre apparemment! Dites la vérité, Émile, Jean Jappeloup a
battu cet homme, peut-être l'a-t-il poussé dans le ravin, et vous, qui
souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plaisant, et
tout en courant à l'aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre
sur votre compte une prétendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas?
--Non, mon père, ce n'est pas cela, dit Émile avec résolution. Je suis un
enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice
dans ma légèreté. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma manière de
renverser les gens en passant trop près d'eux; si je l'ai blessé, je suis
prêt à lui en demander excuse et à l'indemniser ... En attendant,
permettez-moi de l'envoyer à votre femme de charge, pour qu'elle lui
administre le cordial qu'il réclame; et quand nous serons seuls, je vous
dirai franchement comment il m'est arrivé de faire cette sottise.
--Allez, conduisez-le à l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de
suite.
--Ah! monsieur Émile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à l'office,
je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins!
--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, répondit le jeune homme, et
sois sûr qu'il n'y aura que moi de compromis.
--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ça serait,
pardonnez-moi, une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la
prison, pour avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans
l'exercice de ses fonctions?
--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su très-bien arranger
les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.
--Tenez, vous, vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait; vous
n'aurez jamais la tête de votre père!
--Eh bien, Émile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec
agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure?
--Mon père, je suis le seul coupable, répondit le jeune homme avec fermeté.
Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent
sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait
arrêter sans la moindre résistance, lorsque j'ai poussé rudement le garde
pour le faire tomber, et cela je l'ai fait exprès.
--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la
vérité; et le balourd s'est laissé choir. Il a lâché sa prise, et pourtant,
quoiqu'il mente à présent, il s'est fort bien aperçu que ce n'était pas une
maladresse, mais un parti pris de votre part?
--Cet homme n'a rien compris à mon action, reprit Émile; il a été désarmé
et renversé par surprise; je crois même qu'il a été un peu meurtri en
tombant.
--Et vous lui avez laissé croire que c'était une distraction de votre part,
j'espère!
--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe
au fond de sa pensée! Votre magistrature s'arrête au seuil de la
conscience, mon père, et vous ne pouvez juger que les faits.
--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?
--Non, mon père, c'est votre administré, le délinquant que vous avez à
juger et à punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous
répondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de
son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui
ordonnez de me conduire en prison, il est prêt à le faire.
--Émile, vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses
contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise à lui faire un bon présent
pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire débuter dans
ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer
pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police
correctionnelle? Quelle est cette aventure où vous jouez le rôle de don
Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Pança? Où alliez-vous si
vite, lorsque vous vous êtes trouvé présent à l'arrestation du charpentier?
Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme à la main de la
justice et aux intentions bienveillantes que j'avais à son égard? Êtes-vous
devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait vœu
de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me
braver? Répondez sérieusement si vous le pouvez, car c'est
très-sérieusement que votre père vous interroge.
--Mon père, j'aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous
m'interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s'agit ici d'un
petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses
se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui faire éviter la
honte et la douleur d'être arrêté; j'espérais devancer Caillaud, et
persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire ses
soumissions à la loi. Arrivé trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement
le garde de faire son devoir, je l'en ai empêché en m'exposant seul à la
peine du délit. J'ai agi spontanément, sans préméditation, sans réflexion,
et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si
j'ai mal fait, blâmez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de
persuasion, je vous ramène Jean de bon gré et avant qu'il soit deux jours,
pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises têtes ont parfois d'heureuses
inspirations.
--Émile, dit M. Cardonnet après s'être promené en silence pendant quelques
instants, j'aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en
révolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale à propos de
laquelle je ne ferai point le pédant; mais contre ma volonté. Il y a là de
votre part un immense orgueil et un manque de respect très-grave envers
l'autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils
coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m'avez
étrangement oublié depuis que nous sommes éloignés l'un de l'autre; mais je
vous épargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me
paraissez pas disposé à en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre
conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que
nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion sérieuse sur le
fond même de vos idées et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le
désastre qui m'a frappé aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer
avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des émotions dans le cours de
cette journée, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mère,
et couchez-vous de bonne heure. Dès que l'ordre et le calme seront rétablis
dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que
vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous désormais.
--Et jusqu'au moment de cette explication, que je désire vivement, répondit
Émile, car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m'aurez pas
traité comme un enfant, puis-je espérer, mon père, que vous ne serez pas
irrité contre moi?
--Quand je te revois après une longue séparation, il me serait difficile
de n'être pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.
--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitué? reprit Émile en embrassant son
père.
--Non, à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la
municipalité.
--Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean?
--Je n'ai rien à répondre à une telle question; j'ai eu trop de confiance
en vous, Émile, je vois que nous ne pensons pas de même sur certains
points, et, jusqu'à ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas à
des contestations qui ne conviennent point à mon rôle de chef de famille.
C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai à travailler.
--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre à vous
éviter quelque fatigue!
--J'espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une
addition.
--Des chiffres; toujours des chiffres!
--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.
--Eh! ne suis-je pas déjà assez riche? pensait Émile en se retirant. Si,
comme mon père me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des
devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui
dépassent peut-être nos forces!»