«Non, Monsieur, non, s'écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du
torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bête qui
puisse s'en sauver. Laissons les _chevals_, Monsieur, laissons les
_chevals_, peut-être qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop
risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable! voilà la passerelle emportée!
Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort!»
Et Charasson, qui avait déjà de l'eau jusqu'aux épaules, se mit à grimper
lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait
d'un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et
songeant à sa mère, se décida à suivre l'exemple du petit paysan.
«Pas celui-là, Monsieur, pas celui-là! cria l'enfant en lui voyant
escalader un tremble. C'est trop faible, ça sera emporté comme une paille.
Venez auprès de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre!»
Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu
de son épouvante, ne perdait ni sa présence d'esprit, ni le bon désir de
sauver son prochain, courut au vieux chêne que l'enfant tenait embrassé, et
parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à
quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce
poste à l'élément irrité qui montait toujours; et, montant de leur côté de
branche en branche, ils réussirent à s'en préserver.
Lorsque l'inondation eut atteint son dernier degré d'intensité, Émile était
placé assez haut sur l'arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se
passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage
pour n'être pas reconnu de l'habitation, et faisait taire Sylvain qui
voulait appeler au secours; car il craignait de mettre ses parents, et
surtout sa mère, dans des transes mortelles, s'ils eussent été avertis de
sa présence et de sa situation. Il put apercevoir son père qui, examinant
toujours les effets de la _dribe_, se retirait lentement à mesure que
l'eau montait dans son jardin et envahissait toute l'usine. Il semblait
céder à regret la place à ce fléau qu'il avait méprisé et qu'il affectait
de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa
maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s'étaient
enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur
travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers
étages de l'usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus
avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la
prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient à un
sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues
perdu ou compromis.
Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées,
tout ce qui n'offrait pas une grande résistance flottait au hasard au
milieu des tourbillons d'écume; les ponts à peine terminés s'écroulaient
séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir;
le jardin était à moitié envahi, et l'on voyait les vitrages de la serre,
les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et
fuir à travers les arbres.
Tout à coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un énorme train de
bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres
vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé,
semblait prêt à s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant
hommes que femmes et enfants, sur le faîte. Tous criaient et pleuraient.
Émile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu'il
courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s'effrayait du
destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la détresse. Il fut au
moment de se précipiter dans l'eau pour voler à leur secours; mais il
entendit la voix puissante de son père qui leur criait de son perron, à
l'aide d'un porte-voix: «Ne bougez pas; le radeau s'achève; il n'y a pas de
danger où vous êtes.» Tel était l'ascendant du maître, que l'on se tint
tranquille, et qu'Émile le subit lui même instinctivement.
De l'autre côté de l'île, c'était bien un autre spectacle de désolation.
Les villageois couraient après leurs bestiaux, les femmes après leurs
enfants. Des cris perçants portèrent surtout l'inquiétude d'Émile vers un
point que la végétation lui cachait; mais bientôt il vit paraître vers le
rivage opposé un homme vigoureux qui emportait un enfant à la nage. Le
courant était moins fort de ce côté qu'en face de l'usine, et néanmoins le
nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le
couvrit entièrement.
«J'irai à son aide, j'irai! s'écria Émile ému jusqu'aux larmes, et prêt
encore une fois à s'élancer de l'arbre.
--Non, Monsieur, non! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voilà qui
sort du courant, il est sauvé; il ne nage plus, il marche dans la vase.
Pauvre homme, a-t-il eu de la peine! Mais l'enfant n'est pas mort, il
pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va! ne crie
donc plus, te voilà sauvé! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si
ce n'est pas le vieux Jean qui l'a tiré de l'eau! Oui, Monsieur, oui, c'est
le Jean! En voilà un de courage! Ah! voyez à présent comme le père le
remercie, comme la mère lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont
guère propres, ses pauvres jambes! Ah! Monsieur, le Jean est d'un grand
cœur, et il n y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait là, il
viendrait nous en retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler.
--Gardez-vous-en bien. Nous sommes en sûreté, et lui s'exposerait encore.
Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de
ces gens-là?
--Non, Monsieur, non. C'est les Michaud, c'est des gens et un enfant qui
ne lui sont de rien ni à moi non plus: mais quand il y a du malheur quelque
part, on peut bien être sûr de voir arriver Jean, et là où personne
n'oserait se risquer il y court, lui, quand même il n'y a rien de rien, pas
même un verre de vin à y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne
fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guère sa place.
--Court-il donc quelque autre danger à Gargilesse que celui de se noyer
comme tout le monde?»
Sylvain ne répondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit.
«Voilà l'eau qui baisse un peu, dit-il pour détourner l'attention d'Émile;
dans une couple d'heures, nous pourrons peut-être repasser par où nous
sommes venus; car du côté de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au
moins.»
Cette perspective n'était pas très riante; néanmoins Émile, qui ne voulait
à aucun prix effrayer ses parents, s'y résigna de son mieux. Mais un
accident nouveau le fit changer de résolution avant qu'une demi-heure se
fût écoulée. L'eau se retirait assez vite des points extrêmes qu'elle avait
envahis; et de l'autre côté du lac qu'elle avait formé entre lui et la
demeure de son père, il vit passer deux chevaux, l'un entièrement nu,
l'autre sellé et bridé, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation.
«Nos bêtes, Monsieur, dit Sylvain Charasson; oui, Dieu me bénisse, nos deux
bêtes qui se sont sauvées! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la
Creuse à cette heure! Ah! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui
ramènerai sa _Lanterne!_ Elle aura bien gagné son avoine, et peut-être que
Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, Monsieur, vous
voilà pas fâché de la voir sur terre? Il paraît qu'elle sait nager itout?»
Émile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne
connaissait pas son cheval, à la vérité, puisqu'il l'avait acheté en route;
mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas à reconnaître qu'elle lui
appartenait, et la première pensée serait qu'il avait péri. Il se décida
bien vite à se faire voir, et, après beaucoup d'efforts pour élever sa voix
au-dessus de celle du torrent, qui n'était guère apaisée, il réussit à
faire savoir aux personnes réfugiées sur le toit de l'usine qu'il était là,
et qu'il était urgent d'en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle
passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il
put le désirer, et bientôt il vit sa mère à la fenêtre, agitant son
mouchoir, et son père monté en personne sur un radeau avec deux hommes
vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec résolution. Émile réussit
à les en détourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et
maintes fois répétées, qu'il était en sûreté, qu'il fallait attendre encore
pour venir à lui, et que le plus pressé était de délivrer les ouvriers
prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il
n'y eut plus à trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit à
l'eau jusqu'à la ceinture, et s'avança à la rencontre du radeau, soulevant
dans ses bras le petit Charasson et l'aidant à ne pas perdre pied. Trois
heures après le passage de la trombe, Émile et son guide étaient auprès
d'un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes,
et le page de Châteaubrun, choyé comme lui-même, racontait avec emphase le
péril qu'ils avaient surmonté.
Émile adorait sa mère. C'était encore la plus ardente affection de sa vie.
Il ne l'avait pas vue depuis l'époque des vacances, qu'ils avaient passées
ensemble à Paris, loin de la contrainte assidue et sèchement réprimandeuse
de leur commun maître, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui
pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'être avoué.
Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans
l'esprit une bonne partie de l'énergie et de la fermeté de son époux, avec
un cœur généreux et sensible qui lui préparait de grands chagrins, lorsque
ces deux caractères fortement trempés viendraient à se heurter sur les
points où leurs sentiments différeraient. Aussi, avait-elle dévoré tous les
chagrins de sa vie, attentive à n'en jamais rien révéler à ce fils, qui
était son unique bonheur et sa plus chère consolation. Sans être bien
pénétrée du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans
relâche, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la
nature et un précepte religieux. L'obéissance passive, prêchée ainsi
d'exemple, était donc devenue une habitude d'instinct chez le jeune Émile,
et s'il en eût été autrement, il y avait déjà longtemps que le raisonnement
l'eût conduit à s'y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe
de la volonté paternelle, et sa mère la première, il n'avait pas encore
songé que cela pût et dût être autrement. Cependant le poids de
l'atmosphère despotique où il avait vécu, l'avait, dès son enfance, porte à
une sorte de mélancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait
rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les
enfants prennent le contre-pied des leçons qui les froissent; aussi Émile
avait-il, de bonne heure, reçu des faits extérieurs une impulsion tout
opposée à celle que son père eût voulu lui donner.
Les conséquences de cet antagonisme naturel et inévitable seront
suffisamment développées par les faits de cette histoire, sans qu'il soit
nécessaire de les expliquer ici.
Après avoir donné à sa mère le temps de se remettre un peu des émotions
qu'elle avait éprouvées, Émile suivit son père, qui l'appelait pour venir
constater les effets du désastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus
de tous les revers, et quelque contrariété qu'il pût éprouver, il n'en
témoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui
étaient venus satisfaire leur curiosité et se donner le spectacle de son
malheur, les uns avec indifférence, quelques autres avec un intérêt
sincère, la plupart avec cette satisfaction non avouée mais irrésistible
que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il éprouve à coup sûr, lorsqu'il
voit la colère des éléments frapper également sur le riche et sur lui. Tous
ces villageois avaient perdu quelque chose à l'inondation, l'un une petite
récolte de foin, l'autre un coin de potager, un troisième une brebis,
quelques poules ou un tas de fagots; pertes bien minces en réalité, mais
aussi graves peut-être relativement que celles du riche industriel.
Cependant, lorsqu'ils virent le désordre de cette belle propriété naguère
florissante, ils ne purent se défendre d'un mouvement de consternation,
comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-même, en
dépit de la jalousie qu'elle excite.
M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fût complètement retirée pour faire
reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes à la
recherche des matériaux emportés par le courant. Il arma ses hommes de
pelles et de pioches pour déblayer la vase et les foins entraînés qui
obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y pénétrer, il y entra
le premier, afin de n'avoir point à s'émouvoir en pure perte des
exagérations inspirées aux témoins par la première surprise.
VI.
JEAN LE CHARPENTIER.
«Prenez un crayon, Émile, dit l'industriel à son fils, qui le suivait dans
la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans
les chiffres que je vais vous dicter ... Une ... deux ... trois roues
brisées ici ... La cage emportée ... le grand moteur endommagé ... trois
mille ... cinq ... sept ou huit ... Prenons le maximum: c'est le plus sûr
en affaires ... Écrivez huit mille francs ... La digue rompue?... c'est
étrange!... Écrivez quinze mille ... Il faudra la refaire tout entière en
ciment romain ... Voilà un angle qui a fléchi ... Écrivez, Émile ... Émile,
avez-vous écrit?...?»
Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi la devis de ses pertes et de ses
prochaines dépenses; et quand son fils fut sommé d'en dresser le total, il
haussa les épaules d'impatience en voyant que, soit distraction soit défaut
d'habitude, le jeune homme ne s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il
l'eût souhaité.
«As-tu fait? dit-il au bout de deux ou trois minutes d'attente contenue.
--Oui, mon père ... cela monte à quatre-vingt mille francs environ.
--Environ? reprit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Qu'est-ce que ce
mot-là?»
Et fixant sur lui des yeux animés par une pénétration railleuse:
«Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perché sur un
arbre. Moi, j'ai fait mon calcul de tête, et je suis fâché d'avoir à te
dire qu'il était prêt avant que tu eusses taillé ton crayon. Il y a là pour
quatre-vingt-un mille cinq cents francs de déboursés à recommencer.
--C'est beaucoup! dit Émile en s'efforçant de dissimuler son impatience
sous un air sérieux.
--C'est plus de violence que je n'en aurais supposé à ce petit cours d'eau,
reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eût fait l'expertise d'un
dommage étranger à sa fortune ... mais ça ne sera pas long à réparer. Holà!
du monde ici ... Voilà un soliveau engagé entre deux grandes roues, et
qu'un reste d'eau fait ballotter ... Otez-moi cela bien vite, ou mes roues
seront cassées.»
On s'empressa d'obéir, mais la besogne était plus difficile qu'elle ne
paraissait. Toute la force de la mécanique tendait à peser sur cet
obstacle, qui la menaçait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes
s'écorchèrent les mains en pure perte.
«Prenez donc garde de vous blesser!» s'écriait involontairement Émile,
mettant lui-même la main à l'œuvre pour alléger leur peine.
Mais M. Cardonnet criait de son côté:
«Tirez! poussez! allons donc, vous avez des bras de filasse!»
La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avançait guère.
«Otez-vous tous de là, cria tout à coup une voix qu'Émile reconnut
aussitôt, et laissez-moi faire ... je veux en venir à bout tout seul.»
Et Jean, armé d'un levier, dégagea lestement une pierre à laquelle personne
ne faisait attention. Puis, avec une dextérité merveilleuse, il donna un
mouvement vigoureux au soliveau.
«Doucement, mille diables! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser.
--Si je casse quelque chose je le payerai, répondit le paysan avec une
brusquerie enjouée. Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!...
Courage, mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux
Guillaume!... Oh! les bons compagnons!... Bellement! bellement! que je
retire mon pied, ou tu me l'écraseras, fils du diable! Ça y
est ... pousse ... n'aie pas peur ... je tiens!...»
Et en moins de deux minutes, Jean, dont la présence et la voix semblaient
électriser les autres ouvriers, dégagea la machine du corps étranger qui la
compromettait.
«Suivez-moi, Jean, dit alors M. Cardonnet.
--Pourquoi faire, Monsieur? répliqua le paysan. J'ai assez travaillé comme
cela pour aujourd'hui.
--C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur
vin. Venez, vous dis-je, j'ai à vous parler ... Mon fils, allez dire à
votre mère qu'elle fasse servir du malaga sur ma table.
--Votre fils? dit Jean en regardant Émile avec un peu d'émotion. Si c'est
là votre fils, je vous suis, car il m'a l'air d'un bon garçon.
--Oui, mon fils est un bon garçon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan,
lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Émile. Et vous aussi,
vous êtes un bon garçon, et il est temps que vous le prouviez un peu mieux
que vous ne faites depuis deux mois.
--Monsieur, faites excuse, répondit Jean en regardant autour de lui d'un
air de méfiance; mais je suis trop vieux pour aller à l'école, et je ne
suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du
verglas. A votre santé, monsieur Cardonnet; en vous remerciant, vous, jeune
homme, à qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas?
--Attendez un instant, dit M. Cardonnet: avant de retourner à vos trous de
renard, emportez ce pour-boire.
Et il lui tendit une pièce d'or.
«Gardez ça, gardez ça, dit Jean avec humeur, en repoussant la gratification
par un mouvement du coude. Je ne suis pas intéressé, vous devez le savoir,
et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos
charpentiers. C'était tout bonnement pour les empêcher de s'échiner en pure
perte. Et puis, on connaît le métier, et ça impatiente de voir les gens s'y
prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgré moi, je me
suis mêlé de ce qui ne me regardait pas.
--De même que vous vous êtes trouvé où vous ne deviez pas être, répondit M.
Cardonnet d'un ton sévère, et avec l'intention évidente d'intimider le
hardi paysan. Jean, voici une dernière occasion de nous entendre et de nous
connaître; profitez-en, ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrivé
ici, l'année dernière, j'ai remarqué votre activité, votre intelligence,
l'affection que vous portaient tous les ouvriers et tous les habitants de
ce village. J'ai eu sur votre probité les meilleurs renseignements, et j'ai
résolu de vous mettre à la tête de mes travaux de charpente; j'ai offert de
doubler pour vous seul le salaire, soit à la journée, soit à la tâche. Vous
m'avez répondu par des billevesées, et comme si vous ne me preniez pas pour
un homme sérieux.
--Ce n'est pas ça, Monsieur, faites excuse; je vous ai dit que je n'avais
pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en
pouvais faire.
--Défaite et mensonge! Vous étiez très mal dans vos affaires, et vous y
voilà pire que jamais. Poursuivi pour dettes, vous avez été forcé de
quitter votre maison, d'abandonner votre atelier, et de vous cacher dans
les montagnes comme un gibier traqué par les chasseurs.
--Quand on se mêle de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la
vérité. Je ne suis pas poursuivi pour dettes, comme vous l'entendez,
Monsieur. J'ai toujours été un honnête homme et rangé, et si je dois un sou
dans le village ou dans les environs, que quelqu'un vienne le dire et lever
la main contre moi. Cherchez, vous ne trouverez personne!
--Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois,
les gendarmes sont à votre poursuite sans pouvoir vous appréhender.
--Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal, pas vrai, que ces
braves gendarmes promènent leurs chevaux sur une rive de la Creuse, tandis
que je promène mes jambes sur l'autre! Voilà des gens qui sont bien
malades, eux qui sont payés pour prendre l'air et rendre compte de ce
qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, monsieur Cardonnet, c'est le
gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je
lui fasse banqueroute de mille francs ... car c'est la vérité que je suis
condamné à payer mille francs ou à aller en prison! Ça vous étonne, vous,
jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours obligé son prochain, au
lieu de lui nuire, soit poursuivi comme un forçat évadé? Vous n'avez pas
encore un mauvais cœur, quoique riche, parce que vous êtes jeune. Eh bien,
sachez donc mes fautes. Pour avoir envoyé trois bouteilles de vin de ma
vigne à un camarade qui était malade, j'ai été pris par les gabelous comme
vendant du vin sans payer les droits, et comme je ne pouvais pas mentir et
m'humilier pour obtenir une transaction, comme je soutenais la vérité qui
est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par conséquent, je
ne pouvais pas être puni, j'ai été condamné à payer ce qu'ils appellent le
minimum, cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents
francs, le prix de mon travail de l'année pour un cadeau de trois
bouteilles de vin! Sans compter que mon pauvre confrère, qui les avait
reçues, a été condamné aussi, et c'est ce qui m'a mis le plus en colère.
Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout
pillé, tout vendu chez moi, jusqu'à mes outils de charpentier. Alors, à
quoi bon payer patente pour un métier qui ne peut plus vous nourrir? J'ai
cessé de le faire, et, un jour que je travaillais en journée hors de chez
moi, autre persécution, querelle avec l'adjoint, où j'ai failli m'oublier
et le frapper. Que devenir? Le pain manquait dans mon bahut; j'ai pris un
fusil et j'ai été tuer un lièvre dans la bruyère. Autrefois, dans ce
pays-ci, le braconnage était passé à l'état de coutume et de droit: les
anciens seigneurs n'y regardaient pas de près, depuis la révolution; ils
braconnaient même avec nous, quand ça leur faisait plaisir.
--Témoin M. Antoine de Châteaubrun, qui le fait encore, dit M. Cardonnet
d'un ton ironique.
--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait?
reprit le paysan irrité. Tant il y a que, pour avoir tué un lièvre au
fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai été encore pincé et condamné à
l'amende et à la prison. Mais je me suis échappé des pattes des gendarmes,
comme ils me conduisaient à l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce
temps-là, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras à
la chaîne.
--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez
nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant
jamais deux nuits de suite au même endroit, et le plus souvent à la belle
étoile; recevant parfois l'hospitalité à Châteaubrun, dont le châtelain a
été nourri par votre mère, et que je ne blâme pas de vous assister, mais
qui ferait plus sagement, dans vos intérêts, de vous prêcher le travail et
une vie régulière. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous
allez m'écouter. Je prends pitié de votre sort, et je vais vous rendre la
liberté et la sécurité, en me portant caution pour vous. Vous en serez
quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai
toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tête levée, est-ce clair?
--Oh! vous avez raison, mon père, s'écria Émile, vous êtes bon, vous êtes
juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompé?
--Il paraît que vous vous connaissiez déjà, dit M. Cardonnet.
--Oui, mon père, répondit Émile avec feu, Jean m'a rendu personnellement
service hier soir; et ce qui m'attache à lui encore plus, c'est que je l'ai
vu ce matin exposer sa vie bien sérieusement pour retirer de l'eau un
enfant qu'il a sauvé. Jean, acceptez les services de mon père, et que sa
générosité triomphe d'un orgueil mal entendu.
--C'est bien, monsieur Émile, répondit le charpentier, vous aimez votre
père, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur
Cardonnet, à quelles conditions ferez-vous tout ça pour moi?
--Tu travailleras à mes charpentes, répondit l'industriel. Tu en auras la
direction.
--Travailler pour votre établissement, qui sera la ruine de tant de gens!
--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.