Le paysan avait parlé avec une grande animation. Le feu de la pénétration

jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse

errait sur ses lèvres mobiles. Le voyageur examinait cette figure

accentuée, assombrie par une épaisse barbe grisonnante, flétrie par la

fatigue, les injures de l'air, peut-être aussi par le chagrin, et, malgré

la souffrance que lui faisait éprouver son langage, il ne pouvait se

défendre de le trouver beau, et d'admirer, dans sa facilité à exprimer

rudement ses pensées, une sorte d'éloquence naturelle empreinte de

franchise et d'amour de la justice: car si ses paroles, dont nous n'avons

pas rendu toute la rusticité, étaient simples et parfois vulgaires, son

geste était énergique, et l'accent de sa voix commandait l'attention. Une

profonde tristesse s'était emparée des auditeurs, tandis qu'il esquissait

sans art et sans ménagement la peinture du riche persévérant et insensible.

Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les

yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser

un sévère interrogatoire. M. Antoine, un peu affaissé sous le poids du

breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme

de coutume, l'ascendant de cette âme plus ferme que la sienne, il laissait

échapper, de temps en temps, un profond soupir.

Quand le paysan se tut:

«Que Dieu, te pardonne, en effet, si tu juges mal, ami, dit-il en élevant

son verre comme une offrande à la Divinité; et si tu devines juste, que la

Providence veuille détourner un tel fléau de la tête des pauvres et des

faibles!

--Monsieur de Châteaubrun, écoutez-moi, et vous aussi, mon ami, s'écria le

jeune homme, en prenant de chaque main, les mains de ses hôtes: Dieu, qui

entend toutes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de

leurs cœurs, sait que ces maux ne sont pas à craindre, et que vos

appréhensions ne sont que des chimères. Je connais l'homme dont vous

parlez, je le connais beaucoup; et quoique sa figure soit froide, son

caractère obstiné, son intelligence active et puissante, je vous réponds de

la loyauté de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa

fortune. Il y a quelque chose d'effrayant, j'en conviens, dans la fermeté

de sa volonté, et je ne m'étonne pas que son air inflexible vous ait donné

une sorte de vertige, comme si un être surnaturel était apparu au milieu de

vos campagnes paisibles; mais cette force d'âme est basée sur des principes

religieux et moraux qui font de lui, sinon le plus doux et le plus affable

des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement

généreux.

--Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! répondit le châtelain en choquant

son verre contre celui du paysan. Je bois à sa santé et je suis heureux

d'avoir à estimer un homme, quand j'étais sur le point de le maudire.

Allons, toi, ne fais pas l'entêté, et crois ce brave jeune homme qui parle

comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit

qu'il connaît Cardonnet! qu'il le connaît beaucoup, là! que veux-tu de

mieux? Il nous répond de lui. Donc, nous pouvons être tranquilles.

«Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le châtelain, enchanté

d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme

qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le

nom; voilà onze heures qui sonnent, et c'est une heure indue.

--Je vais prendre congé de vous, dit le voyageur, et me retirer, en vous

demandant la permission de venir bientôt vous remercier de vos bontés.

--Vous ne partirez pas ce soir, s'écria M. Antoine, c'est impossible, il

pleut à verse, les chemins sont _perdus_, et on n'y voit pas à ses pieds.

Si vous vous obstinez à partir, je veux ne jamais vous revoir.»

Il insista si bien, et l'orage était tellement déchaîné en effet, que force

fut au jeune homme d'accepter l'hospitalité.

Sylvain Charasson, c'était le nom du page de Châteaubrun, apporta une

lanterne, et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, à travers

les décombres de son manoir, à la recherche d'une chambre.

Le pavillon carré était occupé à tous les étages par la famille de

Châteaubrun; mais, outre ce petit corps de logis resté debout et

fraîchement restauré, il y avait, de l'autre côté du préau, une immense

tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus épaisse, la plus impossible

à détruire qui fût dans tout le domaine, les salles superposées qui la

remplissaient étant voûtées en pierres encore plus solidement que le

pavillon carré. La bande noire, qui, plusieurs années auparavant, avait

acheté ce château pour le démolir, et qui en avait emporté tout le bois et

tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte, n'avait pas eu besoin

d'effondrer l'intérieur des premiers étages, et M. Antoine en avait fait

nettoyer et clore un, pour les rares occasions on il pouvait exercer

l'hospitalité. Ç'avait été pour le bonhomme une grande magnificence que de

faire placer des portes et des fenêtres, un lit et quelques chaises dans

cet appartement qui n'était pas nécessaire aux besoins de sa famille. Il

avait fait joyeusement cet effort en disant à Janille: «Ce n'est pas tout

d'être bien, il faut songer à pouvoir héberger honnêtement son prochain.»

Et pourtant, lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon féodal,

et qu'il se trouva comme étouffé dans une geôle, son cœur se serra, et il

eût volontiers suivi le paysan, qui allait, par goût et par habitude,

dormir sur la litière fraîche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine était

si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d'une _chambre d'amis_,

en dépit de sa détresse, que le jeune hôte crut devoir accepter pour gîte

une des sinistres prisons du moyen âge.

Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminée, et le lit, composé d'un

gros plumetis posé sur un énorme sommier de balle d'avoine, n'était

nullement à dédaigner. Tout était pauvre et propre. Le jeune garçon eut

bientôt chassé les tristes pensées qui assiégent tout voyageur abrité dans

un lieu semblable, et, malgré les roulements de la foudre, le cri des

oiseaux de nuit, le bruit du vent et de la pluie qui ébranlaient ses

fenêtres, tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de

sa porte, il ne tarda pas à s'endormir profondément.

Pourtant son sommeil fut agité de rêves bizarres, et même il eut une sorte

de cauchemar aux approches du jour, comme s'il était impossible de passer

la nuit dans un lieu souillé des crimes mystérieux de la féodalité, sans y

être en proie à des visions pénibles. Il lui sembla voir entrer M.

Cardonnet, et, comme il s'efforçait de sauter à bas de son lit, pour courir

à sa rencontre, le fantôme lui fit un signe impérieux pour qu'il eût à ne

pas bouger; puis venant à lui d'un air impassible, il lui monta sur la

poitrine sans répondre un seul mot à ses plaintes, et sans témoigner par

aucune expression de son visage de pierre qu'il fût sensible à l'agonie

qu'il lui faisait endurer.

Accable sous ce poids formidable, le dormeur s'agita en vain pendant un

espace de temps qui lui parut un siècle, et il était saisi du râle de

l'agonie lorsqu'il parvint à se réveiller. Mais, bien que le jour commençât

à poindre, et qu'il vît distinctement l'intérieur de la tour, il demeura

tellement sous l'impression de son rêve; qu'il croyait encore voir la

figure inflexible devant ses yeux, et sentir le poids d'un corps lourd

comme une montagne d'airain sur la poitrine défaillante et brisée. Il se

leva et fit plusieurs fois le tour de sa chambre avant de se remettre au

lit: car, malgré son dessein de partir de bonne heure, il éprouvait un

accablement invincible. Mais à peine ses yeux se furent-ils refermés que le

spectre reprit sa résolution de l'étouffer, jusqu'à ce que, se sentant près

d'expirer, le jeune homme s'écria d'une voix entrecoupée: Mon père! ô mon

père! que vous ai-je donc fait, et pourquoi avez-vous résolu d'être le

meurtrier de votre fils?

Le son de sa propre voix le réveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi

par l'apparition, il courut ouvrir sa fenêtre. Dès que la fraîcheur de

l'air pénétra dans cette pièce basse, dont l'atmosphère avait quelque chose

de léthargique, l'hallucination se dissipa, et il s'habilla en toute hâte,

afin de fuir un lieu où il venait d'être le jouet d'une si cruelle

fantaisie. Mais malgré les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta

sous le poids d'une sorte d'anxiété douloureuse, et la _chambre d'amis_ de

Châteaubrun lui parut plus sépulcrale que la veille. Le jour gris et sombre

qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenêtre l'ensemble du

château.

Ce n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses

d'une demeure seigneuriale, bâtie à diverses époques. Le préau, rempli

d'herbes touffues où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict

nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour

circuler de la grande tour à la petite, et du puits à à la porte

principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l'on

reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre

autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace

festonnée de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand

puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait

été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de

Châteaubrun depuis le temps de François Ier jusqu'à la révolution. Cet

édifice, jadis somptueux, n'était plus qu'un squelette sans forme, mis à

jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des

compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les

tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d'escaliers, les

grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée

sculptés dans la pierre, rien n'avait été respecté par le marteau du

démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu

atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées,

quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la

renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le

bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le

temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une œuvre

d'art, sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité.

Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habité

désormais par le dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se

sentit pénétré de compassion en songeant qu'il y avait là une jeune fille

dont l'aïeule avait eu des pages, des vassaux, des meutes, des chevaux de

luxe, tandis que, désormais, cette héritière d'une ruine effrayante à voir,

allait peut-être, comme la princesse Nausicaa, laver elle-même son linge à

la fontaine.

Au moment où il faisait cette réflexion, il vit, au dernier étage de la

tour carrée, une petite fenêtre ronde s'ouvrir doucement, et une tête de

femme, portée par le plus beau cou qui se puisse imaginer, se pencher comme

pour parler à quelqu'un dans le préau. Émile Cardonnet, quoiqu'il appartînt

à une génération de myopes, avait la vue excellente, et la distance n'était

pas assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de

cette gracieuse tête blonde, dont le vent faisait voltiger la chevelure un

peu en désordre. Elle lui parut ce qu'elle était en effet, une tête d'ange,

parée de toute la fraîcheur de la jeunesse, douce et noble en même temps.

Le son de la voix qui se fit entendre était plein de charmes, et la

prononciation avait une distinction remarquable.

--Jean, disait-elle, il a donc plu toute la nuit? Voyez comme la cour est

remplie d'eau? De ma fenêtre je vois tous les prés comme des étangs.

--C'est un déluge, ma chère enfant, répondit d'en bas le paysan, qui

paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau! je ne sais

pas si le gros de la nuée a crevé ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu

la fontaine si remplie.

--Les chemins doivent être abîmés, Jean, et vous ferez bien de rester ici.

Mon père est-il éveillé?

--Pas encore, ma Gilberte, mais la mère Janille est déjà sur pied.

--Voulez-vous la prier de monter auprès de moi, mon vieux Jean? J'ai

quelque chose à lui demander.

--J'y cours.

La fenêtre se referma sans que la jeune fille eût paru remarquer que celle

du voyageur était ouverte, et qu'il était là, occupé à la contempler.

Un instant après, il était dans la cour, où la pluie avait, en effet,

creusé de petits torrents à la place des sentiers, et il trouva dans

l'écurie Sylvain Charasson, qui, tout en pansant son cheval et celui de M.

Antoine, se livrait à des commentaires sur les effets d'une si mauvaise

nuit, avec le paysan dont Émile Cardonnet savait enfin le prénom. Cet homme

lui avait causé la veille une sorte d'inquiétude indéfinissable, comme s'il

eût porté en lui quelque chose de mystérieux et de fatal. Il avait remarqué

que M. Antoine ne l'avait pas nommé une seule fois, et que, lorsque Janille

avait été à diverses reprises au moment de le faire, il l'avait avertie du

regard afin qu'elle eût à s'observer. On l'appelait _ami, camarade, vieux,

toi_, et il semblait que son nom fût un secret qu'on ne voulait pas trahir.

Quel était donc cet homme qui avait l'extérieur et le langage d'un paysan,

et qui, cependant, portait si loin ses sombres prévisions, et si haut sa

terrible critique?

Émile s'efforça de lier conversation avec lui, mais ce fut inutile; il

avait pris des manières plus réservées encore que la veille, et, lorsqu'il

l'interrogea sur les ravages de la tempête, il se contenta de répondre:

«Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller à

Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau, car,

avant qu'il soit deux heures, il y aura par là une _dribe_ de tous les

diables.

--Qu'entendez-vous par là? je ne comprends pas ce mot.

--Vous ne savez pas ce que c'est qu'une _dribe_? Eh bien, vous le verrez

aujourd'hui, et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, Monsieur, partez

vite, car il y aura du malheur tantôt chez votre ami Cardonnet.»

Et il s'éloigna sans vouloir ajouter un mot de plus.

Saisi d'un vague effroi, Émile se hâta de seller lui-même son cheval, et,

jetant une pièce d'argent à Charasson:

«Mon enfant, lui dit-il, tu diras à ton maître que je pars sans lui faire

mes adieux, mais que je reviendrai bientôt le remercier de ses bontés pour

moi.»

Il franchissait le portail, lorsque Janille accourut pour lui barrer le

passage. Elle voulait réveiller M. Antoine; mademoiselle était en train de

s'habiller; le déjeuner serait prêt dans un instant; les chemins étaient

trop mouillés; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se déroba, avec

force remerciements, à ses prévenances, et lui fit aussi un cadeau qu'elle

parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la

colline, qu'il entendit derrière lui le bruit d'un cheval dont les pieds

larges et solides rasaient le pavé en trottant. C'était Sylvain Charasson,

qui, monté à poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d'autre

bride que d'une corde en licou passée entre les dents de l'animal, le

rejoignait à la hâte. «Je vas vous conduire, Monsieur, lui cria-t-il en

passant devant lui; mademoiselle Janille dit que vous _vous_ péririez, ne

connaissant pas les chemins et c'est la vraie vérité.

--A la bonne heure, mais prends le plus court, répondit le jeune homme.

--Soyez tranquille, reprit le page rustique,» et, jouant des sabots, il mit

au grand trot l'animal ensellé, dont le gros ventre nourri de foin, sans

aucun mélange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure

grêle.

V.

LA DRIBE.

Grâce aux pentes ardues que dominait Châteaubrun, le jeune homme et son

nouveau guide purent bientôt gagner la plaine, sans être retardés par aucun

torrent considérable. Mais, en passant très vite auprès d'une petite mare

pleine jusqu'aux bords, l'enfant dit en jetant de côté un regard de

surprise: «La _Font-Margot_ toute pleine! Ça veut dire grand dégât dans le

pays creux. Nous _peinerons_ à passer la rivière. Dépêchons-nous,

Monsieur!». Et il fit prendre le galop à sa monture, qui, malgré sa

mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d'une frange de

longs poils traînant jusqu'à terre, se dirigeait à travers les aspérités de

ce terrain avec une adresse et une sécurité remarquables.

Les vastes plaines de cette région forment de grands plateaux coupés de

ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de véritables

montagnes à descendre et à remonter. Après une heure de marche environ, nos

voyageurs se trouvèrent en face du vallon de la Gargilesse, et un site

enchanteur se déploya devant eux. Le village de Gargilesse, bâti en pain de

sucre sur une éminence escarpée, et dominé par sa jolie église et son

ancien monastère, semblait surgir du fond des précipices, et, au fond du

plus accentué de ces abîmes, l'enfant montrant à Émile de vastes bâtiments

tout neufs, et d'une belle apparence: «Tenez, Monsieur, dit-il, voilà les

bâtisses à M. Cardonnet.»

C'était la première fois qu'Émile, étudiant en droit à Poitiers, et passant

le temps de ses vacances à Paris, pénétrait dans la contrée où son père

tentait depuis un an un établissement d'importance. L'aspect de ce lieu lui

sembla admirable, et il sut gré à ses parents d'avoir rencontré un site où

l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la

poésie.

Il y avait à marcher encore sur le plateau avant d'en atteindre le versant,

et d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les détails du paysage. A mesure

qu'Émile approchait, il y découvrait de nouvelles beautés, et le

couvent-château de Gargilesse, planté fièrement sur le roc au-dessus des

usines Cardonnet, semblait être là comme une décoration établie à dessein

de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, où s'engouffrait rapidement

la petite rivière, étaient tapissés d'une végétation robuste, et le jeune

homme qui, malgré lui, laissait un peu absorber son attention par les

dehors de son nouvel héritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de

l'abatis nécessaire pour l'établir dans une partie aussi ombragée, on avait

pourtant épargné de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel

ornement de l'habitation.

Cette habitation, située un peu en arrière de l'usine, était commode,

élégante, simple dans sa richesse, et des rideaux à la plupart des fenêtres

annonçaient qu'elle était déjà occupée. Elle était entourée d'un beau

jardin relevé en terrasse le long du torrent, et l'on distinguait de loin

les vives couleurs des plantes épanouies qui avaient été substituées comme

par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses

dont naguère ces rives étaient bordées. Le cœur du jeune homme battit bien

haut, lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne château, et

marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'était sa mère.

Il étendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mas

sans succès. Madame Cardonnet était absorbée par l'examen de ses travaux

d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soirée.

Sur une plage plus découverte, Émile vit les constructions savantes et

compliquées de l'usine, et, au milieu d'un pêle-mêle de matériaux de toutes

sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affairés, les uns sciant des

pierres de taille, les autres préparant le mortier, d'autres équarrissant

les poutres, d'autres encore chargeant des charrettes traînées par

d'énormes chevaux. Comme il fallait, de toute nécessité, descendre au pas

le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole.

«Voilà une mauvaise descente, pas vrai, Monsieur? Tenez bien la guide à

votre chevau! Ça serait bien de besoin que M. Cardonnet fît un chemin pour

amener les gens de chez nous à son _invention_ (son usine). Voyez, les

belles routes qu'il a faites des autres côtés! et les jolis ponts! tout en

pierres, oui! Avant lui, on se mouillait les pattes en été pour passer

l'eau, et en hiver on n'y passait mie. C'est un homme que le pays devrait

lui baiser la terre où ce qu'il marche.

--Vous n'êtes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui?

--Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention à ce qu'il

chante. C'est un homme qui a des _ennuis_, et qui voit tout en mal depuis

quelque temps, quoiqu'il ne soit pas méchant homme, au contraire. Mais il

n'y a que lui dans le pays qui dise comme ça; tout le monde est grandement

porté pour M. Cardonnet. Il n'est pas chiche, celui-là. Il parle un peu

dur, il échine un peu l'ouvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on

se crèverait à la peine, si on est bien récompensé, on doit être content,

pas vrai, Monsieur?»

Le jeune homme étouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le

système de compensations économiques de M. Sylvain Charasson, et il ne

voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eût d'approuver son père,

que le salaire pût remplacer la perte de la santé et de la vie.

«Je m'étonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naïvement

et sans malice le page de Châteaubrun; car il n'a pas coutume de les

laisser beaucoup souffler. Ah dame! c'est un homme qui s'entend à faire

avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mère Janille de chez nous, qui

braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air

de se remuer, mais on dirait qu'il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un

ouvrier cause; ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant

seulement un petit bout de _dormille_ sur le midi par _le grand'chaud_:

«C'est bien, qu'il dit sans se fâcher; tu n'es pas à ton aise ici pour

fumer ou pour dormir, va-t'en chez-toi, tu seras mieux.» Et c'est dit. Il

ne l'employe pendant huit jours; et, à la seconde fois, c'est pour un mois,

et à la troisième, c'est fini à tout jamais.»

Émile soupira encore: il retrouvait dans ces détails la rigoureuse sévérité

de son père; et il lui fallait se reporter vers le but présumé de ses

efforts pour en accepter les moyens.

«Au! pardine, le voilà bien, s'écria l'enfant en désignant du bras M.

Cardonnet, dont la haute taille et les vêtements sombres se dessinaient sur

l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-être qu'il craint la dribe, quoiqu'il

ait coutume de dire que c'est des bêtises.

--La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Émile, qui commençait à

comprendre le mot _déribe, dérive_.

--Oui, Monsieur, c'est comme une _trompe_ (une trombe), qui vient par les

grands orages. Mais l'orage est passé, la dribe n'est pas venue; et je

crois bien que le Jean aura mal prophétisé. _Stapendant_, Monsieur, voyez

comme les eaux sont basses! c'est presque à sec depuis hier et c'est

mauvais signe. Passons-vite, ça peut venir d'une minute à l'autre ...»

Ils redoublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du

torrent. Mais à un effort que le cheval d'Émile avait fait pour gravir la

marge un peu escarpée de la petite île, il avait rompu ses sangles, et il

lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'était

pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Émile s'y

prit mal; le nœud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied

dans l'étrier, et Charasson fut obligé de couper un bout de la corde qui

lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela

prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait

détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L'îlot était couvert d'une

épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d'eux.

Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se

fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se

trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein

au-dessus de sa tête: mais l'enfant devint pâle comme la mort: «La dribe!

s'écria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!».

Ils traversèrent l'île au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la

saulée, des flots d'une eau jaunâtre et couverte d'écume, vinrent à leur

rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu'au poitrail, lorsqu'ils

se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur

les terrains environnants.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 3 / 23 段