--Je ne dis pas que ce fût un malheur irréparable, pour un homme que l'on

dit riche d'un million, reprit le châtelain, dont la candeur s'obstinait à

ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal à l'endroit de

M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte.

--Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce

trou à sa bourse.

--C'est là un mauvais sentiment, mon vieux! Pourquoi en voudrais-tu à cet

étranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'à moi, ni bien ni mal.

--Il a fait du mal à vous, monsieur Antoine, à moi, à tout le pays. Oui, je

vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon à tout

le monde. Laissez pousser le bec du livot (la buse), et vous verrez comme

il tombera sur votre poulailler!

--Toujours tes idées fausses, vieux! car tu as des idées fausses, je te

l'ai dit cent fois: tu en veux à cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa

faute?

--Oui, Monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-être d'aussi bas que

moi-même, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnête homme.

--Allons donc! que dis-tu là? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire

fortune sans voler?

--Je n'en sais rien; mais je le crois. Je sais bien que vous êtes né riche

et que vous ne l'êtes plus. Je sais bien que je suis né pauvre et que je le

serai toujours; et m'est avis que si vous étiez parti pour d'autres pays,

sans payer les dettes de votre père, et que je me fusse mis, de mon côté, à

maquignonner, à tondre et à grappiller sur toutes choses, nous roulerions

carrosse tous les deux, à l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous

offense! ajouta d'un ton rude et fier le paysan, en s'adressant au jeune

homme, qui donnait des signes marqués d'une émotion pénible.

--Monsieur, dit le châtelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet,

que vous soyez employé par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations.

Je vous prie de ne pas faire attention à ce que dit ce brave villageois.

Il a des idées exagérées sur beaucoup de choses, qu'il ne comprend pas

bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable

de porter le moindre préjudice à M. Cardonnet.

--J'attache peu d'importance à ses paroles, répondit le jeune étranger. Je

m'étonne seulement, monsieur le comte, qu'un homme que vous honorez de

votre estime ternisse à plaisir la réputation d'un autre homme, sans avoir

le moindre fait à alléguer contre lui et sans rien connaître de ses

antécédents. J'ai déjà demandé à votre commensal des renseignements sur ce

M. Cardonnet qu'il paraît haïr personnellement, et il a refusé de

s'expliquer. Je vous en fais juge: peut-on établir une opinion loyale sur

des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenions une défavorable à

M. Cardonnet, votre hôte n'aurait-il pas commis une mauvaise action?

--Vous parlez selon mon cœur et selon ma pensée, jeune homme, répondit

M. Antoine. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers son commensal rustique, et

frappant sur la table d'une manière courroucée, tandis qu'il lui adressait

un regard où l'affection et la bonté triomphaient du mécontentement, tu as

tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit

Cardonnet, afin qu'on puisse juger si tes griefs ont quelque valeur.

Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue.

--Je n'ai rien à dire que ce que tout le monde sait, répliqua le paysan

d'un air calme, et sans paraître intimidé de la mercuriale. On voit les

choses, et chacun les juge comme il l'entend; mais puisque ce jeune homme

ne connaît pas M. Cardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard pénétrant sur

le voyageur, et puisqu'il désire tant savoir quel particulier ce peut être,

dites-le-lui vous-même, monsieur Antoine, et quand vous aurez établi les

faits, moi j'en ferai le détail; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur

jugera tout seul, à moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les

miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense.

--Eh bien, accordé? dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention

que son compagnon à l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les

choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets à la mère Janille,

qui a la mémoire et la précision d'un almanach, de me contredire et de

m'interrompre. Quant à vous, petit drôle, dit-il en s'adressant à son page

en blouse et en sabots, tâchez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des

yeux quand je vous parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre

bouche ouverte me fait l'effet d'un puits où je vais tomber. Eh bien,

qu'est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre âge ne doit pas se

permettre de rire devant son maître. Mettez-vous dermoi et tenez-vous aussi

décemment que _monsieur_.»

En disant cela, il désignait son chien, et il avait l'air si sérieux et la

voix si haute en plaisantant de la sorte; que le voyageur se demanda s'il

n'était point sujet à des fantaisies de domination seigneuriale tout à fait

disparates avec sa bonhomie ordinaire. Mais il lui suffit de regarder la

figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'était qu'un jeu dont

celui-ci avait l'habitude, car il se plaça gaiement à côté du chien et se

mit à jouer avec lui sans aucun sentiment d'humeur ou de honte.

Cependant, comme les manières de M. Antoine avaient une originalité qui ne

se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commençait,

à force de boire, à battre la campagne, et il résolut de ne pas attacher la

moindre importance à ce qu'il allait dire. Mais il était bien rare que le

châtelain perdît la tête, même après qu'il avait perdu les jambes, et il

n'était retombé dans son passe-temps favori de goguenarder en jouant ceux

qui l'entouraient, que pour détourner l'impression pénible que ce débat

venait de faire naître entre ses convives.

«Monsieur,» dit-il en s'adressant à son hôte ...

Mais aussitôt il fut interrompu par son chien qui, ayant aussi l'habitude

de la plaisanterie, s'attribua l'interpellation, et vint lui pousser le

coude en gambadant aussi agréablement que son âge pouvait le lui permettre.

«Eh bien, _monsieur_! reprit-il en lui faisant de gros yeux, qu'est-ce à

dire? Depuis quand êtes-vous aussi mal élevé qu'une personne naturelle?

Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire

répandre du vin sur la nappe, ou vous aurez affaire à dame Janille.--Vous

saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un

beau jour de printemps ...

--Pardon, Monsieur, dit Janille, nous n'étions encore qu'au 19 mars, donc

c'était l'hiver.

--C'était bien la peine de chicaner pour deux jours de différence! Ce qu'il

y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique, une chaleur comme

au mois de juin, et même de la sécheresse.

--C'est la vraie vérité, s'écria le groom rustique: à preuve que je ne

pouvais plus faire boire le _chevau_ de monsieur à la petite fontaine.

--Cela ne fait rien à l'affaire, reprit M. Antoine en frappant du pied;

petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appelé en

témoignage; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit

et le cœur, s'il y a lieu.--Je disais donc que, par un beau temps, je

revenais d'une foire, et j'allais tranquillement à pied, lorsque je

rencontrai un grand homme, beau de visage, quoiqu'il ne soit guère plus

jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pâle et même jaune lui

donnent l'air un peu dur et farouche. Il était en cabriolet et descendait

une pente rapide, hérissée de pierres sur champ, comme les arrangeaient nos

pères, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraître se douter

du danger. Je ne pus me défendre de l'avertir. «Monsieur, lui dis-je, de

mémoire d'homme, jamais voiture à quatre, à trois ou à deux roues, n'a

descendu ce chemin. Je crois l'entreprise sinon impossible, du moins de

nature à vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long,

mais plus sûr, je vais vous l'indiquer.

«--Grand merci, me répondit-il d'un air tant soit peu rogue; ce chemin me

paraît suffisamment, praticable, et je vous réponds que mon cheval s'en

tirera.

«--Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n'était que par

pure humanité.

«--Je vous en remercie Monsieur, et puisque vous êtes si obligeant, je veux

m'acquitter envers vous. Vous êtes à pied, vous suivez la même route que

moi; si vous voulez monter dans ma voiture, vous arriverez plus vite au bas

du vallon, et j'aurai l'agrément de votre compagnie.»

--Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ça que vous nous

l'avez raconté le soir même, à telle enseigne que vous nous avez dit que ce

monsieur avait une grande redingote bleue.

--Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noir.

--Bleue, vous dis-je, monsieur l'avisé!

--Non, mère Janille, noire.

--Bleue, j'en réponds!

--Noire, j'en pourrais jurer.

--Allons, flanquez-moi la paix, elle était verte! s'écria M. Antoine. Mère

Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en

voir à la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche: choisis.

--Monsieur, j'aime mieux écouter, je ne dirai plus rien.

--Or donc, reprit le châtelain, je restai un petit moment partagé entre la

crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron

en refusant. Après tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et

il ne paraît avoir aucune raison d'exposer sa vie. Il a sans doute un

merveilleux cheval et une excellente _brouette_. Je m'installai à ses

côtés, et nous commençâmes à descendre au grand trot ce précipice, sans que

le cheval fît un seul faux pas, et sans que le maître perdît un instant sa

résolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me

faisait beaucoup de questions sur le pays; et j'avoue que je répondais un

peu à tort et à travers, car je n'étais pas absolument rassuré. «C'est

bien, lui dis-je quand nous fûmes arrivés sans accident au bord de la

Gargilesse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traverserons

pas l'eau ici; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle

pas guéable en cet endroit: il faut remonter un peu sur la gauche.

«--Vous appelez cela de l'eau? dit-il en haussant les épaules; quant à moi,

je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc! se détourner pour un

ruisseau à sec!

«--Comme vous voudrez,» lui dis-je un peu mortifié. Son audace méprisante

me taquinait; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouffre, et

pourtant, comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me

répugnait d'être traité comme tel, je refusai l'offre qu'il fit de me

laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eût enfin

l'occasion d'avoir une belle peur, eussé-je dû boire un coup dans la

rivière, quoique je n'aime pas l'eau.

«Je n'eus ni cette satisfaction, ni cette mortification: le cabriolet ne

chavira point. Au beau milieu de la rivière, qui s'est creusé un lit en

biseau dans cet endroit-là, le cheval en eut jusqu'aux nasaux; la voiture

fut soulevée par le courant. Le monsieur à redingote verte (car elle était

verte, Janille), fouetta la bête; la bête perdit pied, dériva, nagea, et,

comme par miracle, nous fit bondir sur la rive, sans autre mal qu'un bain

de pieds moins que tiède. Je n'avais pas perdu la tête, je sais nager tout

comme un autre, mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas

plus long à cet égard qu'une poutre; et pourtant il n'avait ni bronché, ni

juré, ni changé de couleur. Voilà, pensé-je, un solide compère, et son

aplomb ne me déplaît pas, bien que sa tranquillité ait quelque chose de

méprisant comme le rire du diable.

«--Si vous allez à Gargilesse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons

continuer de faire route ensemble.

«--Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilesse?

«--Vous n'y allez donc pas?

«--Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis prêt à aller

partout.»

«Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma

nourrice me revinrent à l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de

sotte méfiance, comme si je m'étais trouvé en cabriolet côte à côte avec

Satan. Je regardais de travers cet étrange personnage qui, n'ayant aucun

but, s'en allait ainsi à travers monts et rivières pour le seul plaisir de

s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'étais laissé

persuader de monter dans sa brouette infernale.

«Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer.

«--Ma manière de courir le pays vous étonne, me dit-il, sachez donc que j'y

viens avec le dessein de tenter un établissement dans le lieu qui me

paraîtra le plus convenable. J'ai des fonds à placer, que ce soit pour moi

ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez

m'aider par vos indications à atteindre mon but.

«--Fort bien, lui dis-je, tout à fait rassuré en voyant qu'il parlait

raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir

d'abord quelle espèce d'établissement vous prétendez faire.

«--Il suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce

que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de

ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce même endroit

jusqu'à son débouché dans la Creuse?

«--Elle est fort irrégulière; vous venez de la voir au minimum; mais ses

crues sont fréquentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin

principal, ancienne propriété de la communauté religieuse de Gargilesse,

vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries

qu'éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait à

faire là de grandes dépenses.

«--Mais avec de grandes dépenses, Monsieur, on enchaîne les forces

déréglées de la nature! Où la pauvre usine rustique succombe, l'usine

solide et puissante triomphe!

«--C'est vrai, repris-je; dans toute rivière, les gros poissons mangent les

petits.»

«Il ne releva point cette réflexion et continua à me promener et

m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flâneur par nature, je

le conduisis de tous côtés. Nous entrâmes dans plusieurs moulins, il causa

avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint à

Gargilesse, où il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit,

avec lesquels il désira que je le misse tout de suite en relations. Il

accepta le repas que lui offrit le curé, se laissa choyer sans façon et

faisant entendre qu'il était en position de rendre encore plus de services

aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et écoutait beaucoup

et s'enquérait de tout, même des choses qui paraissaient fort étrangères

aux affaires: par exemple, si les gens du pays étaient dévots sincères ou

seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les

sacrifiaient à l'économie; si l'opinion était libérale ou démocratique; de

quelles gens le conseil général du département était composé; que sais-je?

Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le

revis plus que trois jours après. Il passa devant Châteaubrun et s'arrêta à

ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais

montrée; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des

questions.--Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant congé de moi,

et je crois que je me déciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu

me plaît, et j'ai dans l'idée que votre petit ruisseau, que vous faites si

méchant, ne sera pas bien difficile à réduire. J'aurai moins de dépenses

pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs,

l'espèce de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous

avons surmonté me fait croire que ma destinée est de vaincre en ce lieu.

«Là-dessus cet homme me quitta. C'était M. Cardonnet.

«Moins de trois semaines après, il revint avec un mécanicien anglais et

plusieurs ouvriers de la même partie; et, depuis ce temps, il n'a cessé de

remuer de la terre, du fer et de la pierre à Gargilesse. Acharné à son

œuvre, il est levé avant le jour, et couché le dernier. Tel temps qu'il

fasse il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'œil un

mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes

choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison

d'habitation avec jardin et dépendances, de bâtiments d'exploitation, de

hangars, de digues, ponts et chaussées, enfin un établissement magnifique.

Durant son absence, les gens d'affaires avaient traité pour lui de

l'acquisition du local, sans qu'il parût s'en mêler. Il a acheté cher;

aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires et qu'il

venait _se couler_ ici. On s'est moqué de lui encore plus, quand il a

augmenté le prix de la journée des ouvriers; et quand, pour amener le

conseil municipal à lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de

la rivière, il s'est engagé à faire une route qui lui a coûté énormément;

on a dit: cet homme est fou; l'ardeur de ses projets le ruinera. Mais, en

définitive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il réussira à

bien placer sa demeure et son argent. La rivière l'a beaucoup contrarié

l'automne dernier, mais, par fortune, elle a été fort tranquille ce

printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des

pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires durant le cours de

l'été. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est

besoin, c'est la vérité; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a

une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonté de payer cher la

sueur du pauvre travailleur, où est le mal. Il me semble que c'est un grand

bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brûlé,

comme font les uns, et de spéculateur sournois, comme font les autres, on

devrait le remercier d'avoir apporté à notre pays les bienfaits de

l'activité industrielle. J'ai dit! que la partie adverse s'explique à son

tour.»

IV.

LA VISION.

Avant que le paysan, qui continuait à ronger son pain d'un air soucieux, se

fût préparé à répondre, le jeune homme dit avec effusion à M. Antoine qu'il

le remerciait de son récit et de la loyauté de son interprétation. Sans

avouer qu'il tenait de près ou de loin à M. Cardonnet, il se montra touché

de la manière dont le comte de Châteaubrun jugeait son caractère, et il

ajouta:

«Oui, Monsieur, je crois qu'en cherchant le bon côté des choses on est plus

souvent dans le vrai qu'en faisant le contraire. Un spéculateur effréné

montrerait de la parcimonie dans les détails de son entreprise, et c'est

alors qu'on serait en droit de suspecter sa moralité. Mais quand on voit un

homme actif et intelligent rétribuer largement le travail ...

--Un instant, s'il vous plaît, interrompit le paysan; vous êtes de braves

gens et de bons cœurs, je veux le croire de ce jeune monsieur, comme j'en

suis sûr de votre part, monsieur Antoine. Mais, sans vous offenser, je vous

dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez.

Écoutez-moi. Je suppose que j'ai beaucoup d'argent à placer, avec

l'intention, non pas d'en tirer seulement un intérêt honnête et

raisonnable, comme c'est permis à tout le monde, mais de doubler et de

tripler mon capital en peu d'années. Je ne serai pas si sot que de dire mon

intention aux gens que je suis forcé de ruiner. Je commencerai donc par les

amadouer, par me montrer généreux, et, pour ôter les méfiances, par me

faire passer, au besoin, pour prodigue et sans cervelle. Cela fait, je

tiens mes dupes; j'ai sacrifié cent mille francs, je suppose, à ces petites

amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays! et, pour moi,

si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le pot-de-vin de mon affaire. Tout

le monde m'aime, bien que quelques-uns se moquent de ma simplicité; le plus

grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. Le temps

marche vite, et mon cerveau encore plus; j'ai jeté la nasse, tous les

poissons y mordent. D'abord les petits, le fretin qui est avalé sans qu'on

s'en aperçoive, ensuite les gros, jusqu'à ce que tout y passe!

--Et que veux-tu dire avec toutes tes métaphores? dit M. Antoine en

haussant les épaules. Si tu continues à parler par figures, je vais

m'endormir. Allons, dépêche, il se fait tard.

--Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruiné

toutes les petites industries qui me faisaient concurrence, je deviens un

seigneur plus puissant que ne l'étaient vos pères avant la révolution,

monsieur Antoine! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la

moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce

qui me plaît et m'accommode. Je prends le bien d'un chacun (filles et

femmes par-dessus le marché, si c'est mon goût), je suis le maître des

affaires et des subsistances de tout un département. Par mon talent, j'ai

mis les denrées un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains,

j'élève les prix à ma guise, et dès que je peux le faire sans danger,

j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la

concurrence: je deviens bientôt le maître de l'argent qui est la clef de

tout. Je fais la banque en dessous main, en petit et en grand; je rends

tant de services, que je suis le créancier de tout le monde, et que tout le

monde m'appartient. On s'aperçoit qu'on ne m'aime plus, mais on voit qu'il

faut me craindre, et les plus puissants eux-mêmes me ménagent, tandis que

les petits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de

l'esprit et de la science, je fais le grand de temps à autre. Je sauve

quelques familles, je concours à quelque établissement de charité. C'est

une manière de graisser la roue de ma fortune, qui n'en court que plus

vite: car on en revient à m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et

niais, mais pour juste et grand. Depuis le préfet du département jusqu'au

curé du village, et depuis le curé jusqu'au mendiant, tout est dans le

creux de ma main; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause.

Aucune autre fortune que la mienne ne s'élévera, et toute petite condition

sera amoindrie, parce que j'aurai tari toutes les sources d'aisance,

j'aurai fait renchérir les denrées nécessaires et baisser les denrées du

superflu, au contraire de ce qui devrait être. Le marchand s'en trouvera

mal et le consommateur aussi. Moi, je m'en trouverai bien, puisque je

serai, par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et l'on

dira enfin: Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont à

découvert, et les petits acheteurs sont à sec. Nous avons plus de jolies

maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passé, et tout

cela coûte, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la

poche. On nous a donné une fièvre de paraître, et les dettes nous rongent.

Ce n'est pas pourtant M. Cardonnet qui a voulu tout cela, car il fait du

bien, et, sans lui, nous serions tous perdus. Dépêchons-nous de servir M.

Cardonnet: qu'il soit maire, qu'il soit préfet, qu'il soit député,

ministre, roi, si c'est possible, et le pays est sauvé!

«Voilà, Messieurs, comme je me ferais porter sur le dos des autres si

j'étais M. Cardonnet, et comment je suis sûr que M. Cardonnet compte faire.

A présent, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais œil, que je suis

un prophète de malheur, et qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu

vous fasse dire vrai! mais, moi, je sens la grêle venir de loin; et il n'y

a qu'un espoir qui me soutienne: c'est que la rivière sera moins sotte que

les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mécaniques qu'on

lui passe aux dents, et qu'un de ces matins, elle donnera aux usines de M.

Cardonnet un coup de reins qui le dégoûtera de jouer avec elle; et

s'engagera à aller porter ailleurs ses capitaux et leur conséquence.

Maintenant, j'ai dit, moi aussi. Si j'ai porté un jugement téméraire, que

Dieu qui m'a entendu me pardonne!»

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1 · 第 2 / 23 段