ŒUVRES DE GEORGE SAND
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE I
NOTICE
J'ai écrit _le Péché de monsieur Antoine_ à la campagne, dans une phase de
calme extérieur et intérieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des
individus. C'était en 1845, époque où la critique de la société réelle et
le rêve d'une société idéale atteignirent dans la presse un degré de
liberté de développement comparable à celui du XVIIIe siècle. On croira
peut-être avec peine, un jour, le petit fait très-caractéristique que je
vais signaler.
Pour être libre, à cette époque, de soutenir directement ou indirectement
les thèses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de
s'abandonner aux espérances les plus vives du sentiment philosophique, il
n'était guère possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus
avancés n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une
publicité satisfaisante à l'idée qu'on tenait à émettre. Les plus modérés
nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant
des dix dernières années de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces
journaux de l'opposition réformiste, le plus important par son ancienneté
et le nombre de ses abonnés, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander
un roman-feuilleton, toujours à la condition qu'il ne s'y trouverait aucune
espèce de tendance socialiste.
Cela était bien difficile, impossible peut-être, à un esprit préoccupé des
souffrances et des besoins de son siècle. Avec plus ou moins de détours
habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entraînement, il n'est guère
d'artiste un peu sérieux qui ne se soit laissé impressionner dans son
œuvre par les menaces du présent ou les promesses de l'avenir. C'était,
d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait.
On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas
imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du
peuple, semblait de force à braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le
courant des idées.
Ces idées dont ne s'épouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits
conservateurs, n'avaient encore réellement germé que dans un petit nombre
d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne
revêtaient aucune application d'actualité politique, s'inquiétait assez peu
des théories, et laissait chacun faire la sienne, émettre son rêve,
construire innocemment la cité future au coin de son feu, dans le jardin de
son imagination.
Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes.
Eugène Sue publia les siens dans _les Débats_ et dans _le Constitutionnel_.
Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Époque_. A peu
près dans le même temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux
écrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures
très-âcres ou de moqueries fort spirituelles.
_L'Époque_, journal qui vécut peu, mais, qui débuta par renchérir sur tous
les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre où
j'eus la liberté absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs
de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Époque! Lisez le Péché de
monsieur Antoine!_
L'année suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les
ruines de Châteaubrun, théâtre agreste où s'était plu ma fiction, un
Parisien de nos amis criait facétieusement aux pasteurs à demi sauvages de
ces solitudes _Avez-vous lu l'Époque? Avez-vous lu le Péché de monsieur
Antoine?_ Et, en les voyant fuir épouvantés de ces incompréhensibles
paroles, il nous disait en riant: «Comme on voit bien que les romans
socialistes montent la tête aux habitants des campagnes!...»
Une vieille femme, assez belle diseuse, vint à Châteaubrun me faire une
scène de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maître un
livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scène
le propriétaire du château et elle-même. Elle avait entendu parler du
livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut
impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant
elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et
de Marie-Antoinette _poignardés dans leur carrosse par la populace de
Paris_. Ceux qui accusent les écrits socialistes d'incendier les esprits,
devraient se rappeler qu'ils ont oublié d'apprendre à lire aux paysans.
Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de
Boisguilbault, personnage très-excentrique, et cependant pas tout à fait
imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout après que, sur tous les
tons, on a accusé les socialistes de prêcher le partage des propriétés.
L'idée diamétralement contraire, celle de communauté par association,
devrait être la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs,
puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les
masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera
réalisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une
rénovation philosophique, religieuse et chrétienne, ouvrage des siècles
peut-être!
Des essais d'associations ouvrières ont été cependant tentés dans la
portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple
industriel des grandes villes. Les gouvernements éclairés, quelle que soit
leur devise, protégeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent
un asile à la pensée véritablement sociale et religieuse de l'avenir.
Imparfaites à leur naissance probablement, elles se compléteront avec le
temps, et quand il sera bien prouvé qu'elles ne détruisent pas, mais
conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriété,
elles entraîneront insensiblement toutes les classes dans une réciprocité
et une solidarité d'intérêts et de dévouements, seule voie de salut ouverte
à la société future!
GEORGE SAND.
* * * * *
I
ÉGUZON.
Il est peu de gîtes aussi maussades en France que la ville d'Éguzon, située
aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette
dernière province. Quatre-vingts à cent maisons, d'apparence plus ou moins
misérable (à l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les
opulents propriétaires, de peur d'attenter à leur modestie), composent les
deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse à dix
lieues à la ronde pour l'esprit procédurier de sa population et la
difficulté de ses abords. Malgré ce dernier inconvénient qui va bientôt
disparaître, grâce au tracé d'une nouvelle route, Éguzon voit souvent des
voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer
leurs carrioles sur son pavé terrible. L'unique auberge est située sur
l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la
campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs
citadins, et cette auberge est parfois forcée, dans la belle saison,
d'inviter les trop nombreux arrivants à s'installer dans les maisons du
voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup
d'hospitalité. C'est qu'Éguzon est le point central d'une région
pittoresque semée de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir
Châteaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le château encore debout
et habité de Saint-Germain, il faut nécessairement aller coucher à Éguzon,
afin de partir, dès le matin suivant, pour ces différentes excursions.
Il y a quelques années, par une soirée de juin, lourde et orageuse, les
habitants d'Éguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de
bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu après le
coucher du soleil. Le temps menaçait, la nuit se faisait plus vite que de
raison, et pourtant le jeune voyageur, après avoir pris un léger repas à
l'auberge, et s'être arrêté le temps strictement nécessaire pour faire
rafraîchir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans
s'inquiéter des représentations de l'aubergiste, et sans paraître se
soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait
répondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances
que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans
l'éloignement: «Voilà, dirent les flâneurs de l'endroit, un garçon qui
connaît bien le chemin, ou qui ne le connaît pas du tout. Ou il y a passé
cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de
ce qui en est, et va se trouver fort en peine.
--C'est un étranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme
capable: il n'a voulu écouter que sa tête; mais, dans une demi-heure, quand
l'orage éclatera, vous le verrez revenir!
--S'il ne se casse pas le cou auparavant à la descente du pont des Piles!
observa un troisième.
--Ma foi, firent en chœur les assistants, c'est son affaire! Allons
fermer nos contrevents, de peur que la grêle n'endommage nos vitres.»
Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenêtres que
l'on se hâtait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commençait à mugir sur
les bruyères, devançait de rapidité les servantes essoufflées, et renvoyait
à leur nez les battants de ces lourdes huisseries, où les ouvriers du pays,
conformément aux traditions de leurs ancêtres, n'ont épargné ni le bois de
chêne, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un
travers de rue à l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des
habitations: «Tous les vôtres sont-ils rentrés?--_Ah ouà!_ j'en ai encore
deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ça m'est égal, tout
est engrangé.» Il s'agissait des foins.
Le voyageur, monté sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuée
derrière lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage à
la course; mais à un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut
qu'il lui serait impossible de ne pas être pris en flanc. Il déplia son
manteau, que des courroies tenaient fixé sur sa valise, attacha les
mentonnières de sa casquette, et donnant de l'éperon à sa monture, il
fournit une nouvelle course, espérant au moins atteindre et franchir, à la
faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signalé. Mais son
attente fut trompée; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut
prendre le pas et soutenir son cheval avec précaution au milieu des roches
semées sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse,
la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne
pouvait plus juger de la profondeur de l'abîme qu'il côtoyait, que par le
bruit sourd et engouffré du torrent.
Téméraire comme on l'est à vingt ans, le jeune homme ne tint compte des
prudentes hésitations de son cheval, et il le força de se livrer au hasard
d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inégale et plus
rapide. Mais tout à coup il s'arrêta, se rejeta en arrière par un vigoureux
coup de reins, et le cavalier, un peu ébranlé de la secousse, vit, à la
lueur d'un grand éclair, qu'il était sur l'extrême versant d'un précipice à
pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la
Creuse.
La pluie commençait à tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes
des vieux châtaigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent
d'ouest poussait précisément l'homme et le cheval vers la rivière, et le
danger devenait si réel, que le voyageur fut forcé de mettre pied à terre,
afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans
les ténèbres. Ce qu'il avait entrevu du site à la lueur de l'éclair lui
avait paru admirable, et d'ailleurs la position où il se trouvait flattait
ce goût d'aventures qui est propre à la jeunesse.
Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita
d'un troisième pour familiariser sa vue avec les objets les plus
rapprochés. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur même
le rendait difficile à suivre. C'était, une demi-douzaine de vagues
passages marqués seulement par les pieds des chevaux et les ornières,
formant diverses voies entre-croisées comme au hasard sur le versant d'une
colline; et, comme il n'y avait là ni haies, ni fossés, ni trace aucune de
culture, le sol avait livré ses flancs pelés à toutes les tentatives
d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison
voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le
temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces tracés capricieux
s'élevaient des monticules hérissés de rochers ou de touffes de bruyères,
qui offraient la même apparence dans l'obscurité; et, comme ils
s'enlaçaient sur des plans très-inégaux, il était difficile de passer de
l'un à l'autre sans friser une chute qui pouvait entraîner dans l'abîme
commun; car tous subissaient la pente bien marquée du ravin, non seulement
en avant, mais encore sur le coté, de sorte qu'il fallait à la fois pencher
devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'était donc
sûre; car depuis l'été toutes étaient également battues, les habitants du
pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu
d'une nuit sombre, il n'était pas indifférent de s'y tromper, et le jeune
homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre
vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez élevée pour les
garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arrêter là en attendant
que le ciel s'éclaircît un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant
un coin de son manteau imperméable pour garantir le flanc et la selle de
son compagnon, il tomba dans une rêverie romanesque, aussi satisfait
d'entendre hurler la tempête, que les habitants d'Éguzon, s'ils pensaient
encore à lui en cet instant, le supposaient soucieux et désappointé.
Les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance
suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui, le chemin, gravissant la
pente opposée du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'était
abaissé, et offrait des difficultés de même nature. La Creuse, limpide et
forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait
avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui
paraissait en fort mauvais état. La vue était bornée en face par le retour
de l'escarpement; mais, de côté, on découvrait une verte perspective de
prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la
rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline hérissée
de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se
dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors
même que le jeune homme aurait eu la pensée d'y chercher un asile contre
l'orage, il lui eût été difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on
n'apercevait aucune trace de communication entre le château et la route, et
un autre ravin, avec un torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait
les deux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide
des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement
cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu
par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait
sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était
traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le
fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au
retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon
plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser
envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la
tête d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui
redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'à travers
un voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par
de récentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une écume blanche, et
parfois on eût dit des flots de poussière soulevés par le vent.
En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher,
le jeune homme s'aperçut tout à coup qu'il n'y était pas seul. Un homme
venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris
possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces
alternatives de clarté éblouissante et de lourdes ténèbres. Le cavalier
n'eut pas le temps de bien voir le piéton; il lui sembla vêtu misérablement
et n'avoir pas très-bonne mine. Il paraissait même vouloir se cacher, en
s'enfonçant le plus possible sous la roche; mais dès qu'il eut jugé, à une
exclamation du jeune voyageur, qu'il avait été aperçu, il lui adressa sans
hésiter la parole, d'une voix forte et assurée:
«Voilà un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous êtes sage,
vous retournerez coucher à Éguzon.
--Grand merci, l'ami!» répondit le jeune homme en faisant siffler sa forte
cravache à tête plombée, pour faire savoir à son problématique
interlocuteur qu'il était armé.
Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y répondit en frappant le
rocher, comme par désœuvrement, avec un énorme bâton de houx qui fit voler
quelques éclats de pierre. L'arme était bonne et le poignet aussi.
«Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le piéton.
--J'irai aussi loin qu'il me plaira, répondit le cavalier, et je ne
conseillerais à personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.
--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous répondez par des menaces à
des honnêtetés? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme,
mais vous ne savez guère dans quel pays vous êtes. Il n'y a, Dieu merci,
chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs.»
L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune
homme reprit avec douceur:
«Vous êtes donc du pays, mon camarade?
--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours.
--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays.
--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas
trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la
nuit.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage
pour compagnie jusqu'à demain midi, mais je pense bien que vous ne vous
êtes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue?
--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit où je vais est plus éloigné
que je ne l'avais pensé d'abord. Je me suis imaginé qu'on voulait me
retenir à Éguzon, en m'exagérant la distance et les mauvais chemins; mais
je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guère
trompé.
--Et, sans être trop curieux, où allez-vous?
--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-là!
--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous
ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous
voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez à
descendre pour passer du ravin de la Creuse à celui de la Gargilesse, et
vous y risquez la vie par-dessus le marché.
--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnête récompense, me conduire
jusque-là?
--Nenni, Monsieur, en vous remerciant.
--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance?
--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que
vous connaissez peut-être les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je
de passer la nuit à me mouiller pour vous faire plaisir?
--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai
point réclamé votre obligeance gratis: je vous ai offert ...
--Suffit! suffit! vous êtes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas
encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du
premier venu ... Encore si je savais qui vous êtes ...
--Vous vous méfiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosité était
éveillée par le caractère hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver
que la méfiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance.
Combien voulez-vous?
--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants,
je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon
camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier
_éclairci_ pour y aller souper et dormir à couvert. Pourquoi me
priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez
un bon cheval et des habits neufs?
--Votre fierté ne me déplaît pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal
entendue de repousser un échange de services.
--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas
vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une
demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?
--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaître le
caractère des gens du pays, et voilà tout. Je vois maintenant que leur bon
vouloir pour les étrangers se borne à des paroles.
--Pour les étrangers! s'écria l'indigène avec un accent de tristesse et de
reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui
ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont
injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se
laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des
grandes villes.
--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est
un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens
pour la première fois.
--Vous allez à Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez
voir? Vous êtes, j'en suis sûr, son parent ou son ami?
--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, à qui vous semblez en vouloir?
demanda le jeune homme après un instant d'hésitation.
--Suffit, Monsieur, répondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout
ce que je vous en dirais ne vous intéresserait guère, et si vous êtes riche
vous n'avez rien à craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en
veut.
--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai
peut-être des raisons pour désirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de
ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous
avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu
honorable pour vous-même.
--Je n'ai de comptes à rendre à personne, répondit le paysan, et mon
opinion est à moi. Bonsoir, Monsieur. Voilà la pluie qui s'arrête un peu.
Je suis fâché de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas
d'autre que le château que vous voyez là, et qui n'est pas à moi.
Cependant, ajouta-t-il après avoir fait quelques pas, et en s'arrêtant
comme s'il se fût repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de
l'hospitalité, si le cœur vous disait d'y venir demander le couvert pour
la nuit, je peux vous répondre que vous y seriez bien reçu.
--Cette ruine est donc habitée? demanda le voyageur, qui avait à descendre
le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche à côté du
paysan, en soutenant son cheval par la bride.
--C'est une ruine, à la vérité, dit son compagnon en étouffant un soupir;
mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce château-là debout
bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eût pas
été mal logé. Le propriétaire n'y faisait pas de grandes dépenses, mais il
n'avait pas besoin d'entretien, tant il était solide et bien bâti; et les
murs étaient si bien découpés, les pierres des cheminées et des fenêtres si
bien travaillées, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce
que les maçons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais
tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de
Châteaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le château de ses
pères.
--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, même dans l'état où elle
se trouve, ait aussi peu de valeur?
--Ce qui reste là vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'ôter et le
transporter; mais où trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des
machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi
l'on bâtissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-là est si bien lié,
qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule
pierre. Et puis, vous voyez comme ce bâtiment est planté sur la pointe
d'une montagne, avec des précipices de tous côtés! Quelles voitures et
quels chevaux pourraient charrier de pareils matériaux? A moins que la
colline ne s'écroule, ils resteront là aussi longtemps que le rocher qui
les porte, et il y a encore assez de voûtes pour mettre à l'abri un pauvre
monsieur et une pauvre demoiselle.
--Ce dernier des Châteaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en
s'arrêtant pour regarder le manoir avec plus d'intérêt qu'il n'avait encore
fait. Et elle demeure là?
--Oui, oui, elle demeure là, au milieu des gerfauts et des chouettes, et
elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici,
et malgré les nouvelles lois contre la liberté de la chasse, on voit encore
quelquefois des lièvres et des perdrix sur la table du seigneur de
Châteaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de
risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge
de vous faire bien accueillir au château. Et quand même vous y arriveriez
seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que
vous ayez la figure d'un chrétien, pour que vous soyez bien reçu et bien
traité chez M. Antoine de Châteaubrun.
--Ce gentilhomme est pauvre, à ce qu'il paraît, et je me ferais scrupule
d'user de sa bonté d'âme.
--Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage
va recommencer plus fort que tout à l'heure, et je n'aurais pas la
conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne.
Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refusé mes
services: j'ai mes raisons, que vous ne pouvez pas juger, et que je n'ai
pas besoin de dire; mais je dormirai plus tranquille si vous suivez mon
conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gré de ne
pas vous avoir retenu et emmené chez lui, et il serait capable de courir
après vous, ce qui ne serait pas bon pour lui après souper.
--Et ... vous ne pensez pas que sa fille fût mécontente de voir arriver
ainsi un inconnu?...
--Sa fille est sa fille, c'est-à-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si
elle n'est pas meilleure, quoique cela ne paraisse guère possible.»
Le jeune homme hésita encore quelque temps; mais, poussé par un attrait
romanesque, et créant déjà dans son imagination le portrait de la perle de
beauté qu'il allait trouver derrière ces murailles à l'aspect terrible, il
se dit qu'on ne l'attendait à Gargilesse que le lendemain dans la journée;
qu'en y arrivant au milieu de la nuit, il y dérangerait le sommeil de ses
parents; qu'enfin il y avait, à persister dans son projet, une véritable
imprudence dont, à coup sûr, sa mère le détournerait, si elle pouvait, à
cette heure, se faire entendre de lui. Touché de toutes les bonnes raisons
qu'on se donne à soi-même quand le démon de la jeunesse et de la curiosité
s'en mêle, il suivit son guide dans la direction du vieux château.
II.
LE MANOIR DE CHÂTEAUBRUN.
Après avoir péniblement gravi un chemin escarpé, ou plutôt un escalier
pratiqué dans le roc, nos voyageurs arrivèrent, au bout de vingt minutes, à
l'entrée de Châteaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune
homme n'eut guère le loisir de contempler le vaste portail qui n'offrait à
sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il
remarqua seulement qu'en guise de clôture, la herse seigneuriale était
remplacée par une barrière de bois, pareille à celles qui ferment les prés
du pays.
«Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par là-dessus et
aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imaginé,
depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait
quelque chose à voler chez ses maîtres? Au reste, son intention est bonne,
et je ne la blâme pas.»
Le paysan escalada la barrière fort adroitement, et, en attendant qu'il fût
de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre
la disposition des masses d'architecture ruinées qu'il apercevait
confusément dans l'intérieur de la cour: c'était l'aspect du chaos.
Peu d'instants après, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent
promptement la barrière: l'une prit son cheval, l'autre sa main, une
troisième portait, en avant, une lanterne dont le secours était bien
nécessaire pour se diriger à travers les décombres et les broussailles qui
obstruaient le passage. Enfin, après avoir traversé une partie du préau et
plusieurs vastes salles obscures, ouvertes à tous les vents, on se trouva
dans une petite pièce oblongue, voûtée, et qui avait pu, autrefois, servir
d'office ou de cellier entre les cuisines et les écuries. Cette pièce,
proprement reblanchie, servait désormais de salon et de salle à manger au
seigneur de Châteaubrun. On y avait récemment pratiqué une petite cheminée
à manteau et à chambranles de bois bien ciré et luisant; la vaste plaque de
fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait été enlevée à
quelqu'une des grandes cheminées du manoir, ainsi que les gros chenets de
fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumière du feu dans
cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d'une petite lampe de
fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement éclairée. Une table de
châtaignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu'à six
couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d'Allemagne, acheté six
francs à un colporteur, composaient tout l'ameublement de ce salon modeste.
Mais tout cela était d'une propreté recherchée; la table et les chaises
grossièrement travaillées par quelque menuisier de la localité avaient un
éclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse.
L'âtre était balayé avec soin, le carreau sablé à l'anglaise contrairement
aux habitudes du pays, et, dans un pot de grès placé sur la cheminée,
s'étalait un énorme bouquet de roses, mêlées à des fleurs sauvages
cueillies sur les collines d'alentour.
Cet intérieur modeste n'avait, au premier coup d'œil, aucun caractère
_cherché_ dans le genre poétique ou pittoresque; cependant, en l'examinant
mieux, on eût pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de
tous les hommes, le caractère et le goût naturel de la personne créatrice
avaient présidé, soit au choix, soit à l'arrangement du local. Le jeune
homme, qui y pénétrait pour la première fois, et qui s'y trouva seul un
instant, tandis que ses hôtes s'occupaient de lui préparer la meilleure
réception possible, se forma bientôt une idée assez juste de la situation
d'esprit des habitants de cette retraite. Il était évident qu'on avait eu
des habitudes d'élégance, et qu'on avait encore des besoins de bien-être;
que, dans une condition fort précaire, on avait eu le bon sens de proscrire
toute espèce de vanité extérieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de
réunion, parmi le peu de chambres restées intactes dans ce vaste domaine,
la plus facile à entretenir, à chauffer, à meubler et à éclairer, et que,
par instinct, on avait pourtant donné la préférence à une construction
élégante et mignonne. En effet, ce petit coin était le premier étage d'un
pavillon carré, adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques
constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui
avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la
transition de deux styles si différents; il avait rappelé pour la forme des
fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures
d'observation; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes,
n'avaient jamais été destinées à pointer le canon, et qu'elles n'étaient
qu'un ornement pour la vue. Élégamment revêtues de briques rouges et de
pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement à
l'intérieur, et diverses niches, ornées de même, disposées régulièrement
entre chaque croisée, rendaient inutiles les papiers, les tentures et même
les meubles qui eussent chargé ces parois sans ajouter à leur aspect
agréable et simple.
Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du
marbre, formait la base, à hauteur d'appui, le voyageur vit un joli petit
rouet rustique avec la quenouille chargée de laine brune; et, en
contemplant cet instrument de travail si léger et si naïf il se perdit dans
des réflexions dont il fut tiré par le frôlement d'un vêtement de femme
derrière lui. Il se retourna vivement; mais, aux palpitations qui s'étaient
emparées de son jeune cœur, succéda une grave déception. C'était une
vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grâce au sablon qui
couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminée une brassée
de sarment de vigne sauvage.
«Approchez-vous du feu, Monsieur, dit la vieille en grasseyant avec une
sorte d'affectation, et donnez-moi votre casquette et votre manteau, afin
que j'aille les faire sécher dans la cuisine. Voilà un bon manteau pour la
pluie; je ne sais plus comment on appelle cette étoffe-là, mais j'en ai
déjà vu à Paris. Voilà qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les
épaules de M. le comte! Mais cela doit coûter cher, et d'ailleurs il n'est
pas dit qu'il voulût s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans,
et il prétend que l'eau du ciel n'a jamais enrhumé un honnête homme;
pourtant, l'hiver dernier, il a commencé à sentir un peu de sciatique ...
Mais ce n'est pas à votre âge qu'on craint ces douleurs-là. N'importe,
chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela, vous serez
mieux. Vous êtes de Paris, j'en suis sûre; je vois cela à votre teint qui
est trop frais pour notre pays; bon pays, Monsieur, mais bien chaud en été
et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que
par une nuit de novembre: c'est la vérité, que voulez-vous? c'est l'orage
qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile à
réchauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela,
nous avons le bonheur que le bois mort ne nous manque pas. Il y a tant de
vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on
peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons
jamais de grosses fournées: M. le comte est un petit mangeur, et sa fille
est comme lui; le petit domestique est le plus vorace de la maison: oh!
pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa
miche à part, et je n'y épargne pas le seigle. C'est assez bon pour lui, et
même avec un peu de son, ça étoffe le pain, et ça n'est pas mauvais pour la
santé. Hé! hé! ça vous fait rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j'ai
toujours aimé à rire et à causer: l'ouvrage n'en va pas moins vite; car
j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi; quand il a parlé, il
faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours été d'accord sur
ce point-là. Vous nous excuserez, Monsieur, si on vous fait attendre un
peu. Monsieur est descendu à la cave avec l'homme qui vous a amené, et
l'escalier est si dégradé qu'on n'y arrive pas vite; mais c'est une belle
cave, Monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'épaisseur, et quand on est
là dedans, c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterré vivant.
Vrai! ça fait un drôle d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait là
les prisonniers de guerre; à présent, nous n'y mettons personne, et notre
vin s'y conserve très-bien. Ce qui nous retarde aussi, c'est que notre
fille est déjà couchée: elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a
été au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s'habituer à cela, et
que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en
passer aussi; mais elle se trompe: elle a été élevée en demoiselle, comme
elle devait l'être, la pauvre enfant! car, quand je dis, notre fille, ce
n'est pas que je sois la mère à mademoiselle Gilberte; elle ne me ressemble
pas plus que le chardonneret ne ressemble à un moineau franc; mais comme je
l'ai élevée, j'ai toujours gardé l'habitude de l'appeler ma fille; elle n'a
jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si
aimable! Je suis fâchée qu'elle soit au lit; mais vous la verrez demain,
car vous ne partirez pas sans déjeuner, on ne le souffrira pas, et elle
m'aidera à vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce
n'est pas pourtant le courage qui me manque, Monsieur, car j'ai de bonnes
jambes; je suis restée mince comme vous voyez, dans ma petite taille, et
vous ne me donneriez jamais l'âge que j'ai ... Voyons! quel âge me
donneriez-vous bien?»
Le jeune homme croyait que, grâce à cette question, il allait pouvoir
placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matière,
car il désirait beaucoup avoir de plus amples détails sur mademoiselle
Gilberte; mais la bonne femme n'attendit pas sa réponse, et reprit avec
volubilité:
«J'ai soixante-quatre ans, Monsieur, du moins je les aurai à la Saint-Jean,
et je fais plus d'ouvrage à moi seule que trois jeunesses n'en sauraient
faire. J'ai le sang vif, moi, Monsieur! Je ne suis pas du Berry; je suis
née en Marche, à plus d'une demi-lieue d'ici; aussi ça se voit et ça se
connaît. Ah! vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savez-vous que c'est
filé aussi égal et aussi menu que la meilleure fileuse de campagne? Elle a
voulu que je lui apprenne à filer la laine: «Tiens, mère, qu'elle m'a dit
(car elle m'appelle toujours comme ça; la pauvre enfant n'a jamais connu
la sienne, et m'a toujours aimée comme si c'était moi, quoique nous nous
ressemblions à peu près comme une rose ressemble à une ortie), tiens, mère,
qu'elle a dit, ces broderies, ces dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a
enseignées au couvent, ne serviraient à rien ici. Apprends-moi à filer, à
tricoter et à coudre, afin que je t'aide à faire les vêtements de mon
père....»
Au moment où le monologue infatigable de la bonne femme commençait à
devenir intéressant pour son auditeur fatigué, elle sortit comme elle avait
déjà fait plusieurs fois, car elle ne restait pas un moment en place, et
tout en pérorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche,
et avait servi les assiettes, les verres et les couteaux; elle avait
rebalayé l'âtre, ressuyé les chaises et rallumé le feu dix fois, reprenant
toujours son soliloque à l'endroit où elle l'avait laissé. Mais cette fois,
sa voix, qui commençait à grasseyer dans le couloir voisin, fut couverte
par d'autres voix plus accentuées, et le comte de Châteaubrun, accompagné
du paysan qui avait introduit notre voyageur, se présenta enfin à ses
regards, chacun portant deux grands brocs de grès, qu'ils placèrent sur la
table. Ce fut alors seulement, que le jeune homme put voir distinctement
les traits de ces deux personnages.
M. de Châteaubrun était un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d'une
belle et noble figure, large d'épaules, avec un cou de taureau, des membres
d'athlète, un teint basané au moins autant que celui de son acolyte, et de
larges mains, durcies, hâlées, gercées à la chasse, au soleil, au grand
air; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de
terres pour ne pas chasser sur celles des autres.
Il avait la face épanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix
de stentor. Son solide costume de chasseur, propre, quoique rapiécé au
coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guêtres de cuir, sa barbe
grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui dénotait
l'habitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agréable physionomie,
ses manières rondes et affectueuses, et une aisance qui n'était pas sans
mélange de dignité, rappelaient le gentilhomme courtois et l'homme habitué
à protéger et à assister plutôt qu'à l'être.
Son compagnon le paysan n'était pas à beaucoup près aussi propre. L'orage
et les mauvais chemins avaient fort endommagé sa blouse et sa chaussure. Si
la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date, celle du
villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci était maigre, osseux,
agile, plus grand de quelques pouces, et quoique sa figure exprimât aussi
la bonté et la cordialité, elle avait, si l'on peut parler ainsi, des
éclairs de malice, de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il était évident
qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il était plus malheureux que le
seigneur de Châteaubrun.
«Allons, Monsieur, dit le gentilhomme, êtes-vous un peu séché? Vous êtes le
bienvenu ici, et mon souper est à votre disposition.
--Je suis reconnaissant de votre généreux accueil, répondit le voyageur,
mais je craindrais de manquer à la bienséance si je ne vous faisais savoir
d'abord qui je suis.
--C'est bien, c'est bien, reprit le comte, que nous appellerons désormais
tout simplement M. Antoine, comme on l'appelait généralement dans la
contrée; vous me direz cela plus tard, si vous le désirez: quant à moi, je
n'ai pas de questions à vous faire, et je prétends remplir les devoirs de
l'hospitalité sans vous faire décliner vos noms et qualités. Vous êtes en
voyage, étranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer à la porte de
ma demeure: voilà vos titres et vos droits. Par dessus le marché, vous avez
une agréable figure et un air qui me plaît; je crois donc que je serai
récompensé de ma confiance par le plaisir d'avoir obligé un brave garçon.
Allons, asseyez-vous, mangez et buvez.
--C'est trop de bontés, et je suis touché de votre manière franche et
affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, Monsieur,
et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de
l'orage. J'ai soupé à Éguzon il n'y a guère plus d'une heure. Ne faites
donc rien servir pour moi, je vous en conjure.
--Vous avez soupé déjà? mais ce n'est pas là une raison! Êtes-vous donc de
ces estomacs qui ne peuvent digérer qu'un repas à la fois? A votre âge,
j'aurais soupé à toutes les heures de la nuit si j'en avais trouvé
l'occasion. Une course à cheval et l'air de la montagne, c'est bien assez
pour renouveler l'appétit. Il est vrai qu'à cinquante ans on a l'estomac
moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un demi-verre de bon vin
avec une croûte de pain rassis, je me tiens pour bien traité. Mais ne
faites pas de façons ici. Vous êtes venu à point, j'allais me mettre à
table, et ma pauvre _petite_ ayant la migraine aujourd'hui, nous étions
tout tristes, Janille et moi, de manger tête à tête: votre arrivée est donc
une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garçon, mon ami
d'enfance, que je reçois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-toi là
à mon côté, dit-il en s'adressant au paysan, et vous, mère Janille,
vis-à-vis de moi. Faites les honneurs: car vous savez que j'ai la main
malheureuse, et que quand je me mêle de découper, je taille en deux le rôt,
l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fâche.»
Le souper que dame Janille avait étalé sur la table d'un air de
complaisance, se composait d'un fromage de chèvre, d'un fromage de brebis,
d'une assiettée de noix, d'une assiettée de pruneaux, d'une grosse tourte
de pain bis, et des quatre cruches de vin apportées par le maître en
personne. Les convives se mirent bien vite à déguster ce repas frugal avec
une satisfaction évidente, à l'exception du voyageur, qui n'avait aucun
appétit, et qui se contentait d'admirer la bonne grâce avec laquelle le
digne châtelain le conviait, sans embarras et sans fausse honte, à son
splendide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naïve
quelque chose de paternel et d'enfantin en même temps qui gagna le cœur du
jeune homme.
Fidèle à la loi de générosité qu'il s'était imposée, M. Antoine ne fit
aucune question à son hôte, et même évita toute réflexion qui eût pu
ressembler à une curiosité déguisée. Le paysan paraissait un peu plus
inquiet, et se tenait sur la réserve. Mais bientôt, entraîné par l'espèce
de causerie générale que M. Antoine et dame Janille avaient entamée, il se
mit à l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur
commença à regarder avec étonnement un homme capable de boire ainsi sans
perdre non-seulement l'usage de sa raison, mais encore l'habitude de son
sang-froid et de sa gravité.
Quant au châtelain, ce fut une autre affaire. A peine eut-il bu la moitié
du broc placé auprès de lui, qu'il commença à avoir l'œil animé; le nez
vermeil et la main peu sûre. Cependant il ne déraisonna point, même après
que tous les brocs furent vidés par lui et son ami le paysan; car Janille,
soit par économie, soit par sobriété naturelle, mit à peine quelques
gouttes de vin dans son eau, et le voyageur, ayant fait un effort héroïque
pour avaler la première rasade, s'abstint de ce breuvage aigre, trouble et
détestable.
Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec délices. Au bout
d'un quart d'heure, Janille, qui ne pouvait vivre sans remuer, quitta la
table, prit son tricot et se mit à travailler au coin du feu, grattant à
chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois déranger les
minces bandeaux de cheveux encore noirs qui dépassaient un peu sa coiffe.
Cette vieille, proprette et menue, pouvait avoir été jolie; son profil
délicat ne manquait pas de distinction, et si elle n'eût été maniérée, et
préoccupée de faire la capable et la gentille, notre voyageur l'eût prise
aussi en affection.
Les autres personnages qui, en l'absence de la _demoiselle_, complétaient
l'intérieur de M. Antoine étaient, l'un un petit paysan, d'une quinzaine
d'années, à la mine éveillée, au pied leste, qui remplissait les fonctions
de factotum; l'autre, un vieux chien de chasse, à l'œil terne, au flanc
maigre, à l'air mélancolique et rêveur; couché auprès de son maître, il
s'endormait philosophiquement entre chaque bouchée que celui-ci lui
présentait en l'appelant _monsieur_ d'un air gravement facétieux.
III.
M. CARDONNET.
Il y avait plus d'une heure qu'on était à table, et M. Antoine ne
paraissait nullement las de la séance. Lui et son ami le paysan faisaient
durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette
majestueuse lenteur qui est presque un art chez le Berrichon. Portant
alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur
aigrelette n'avait rien d'agréable, ils le _débitaient_ en petits morceaux
qu'ils plaçaient méthodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils
mangeaient ensuite miette à miette sur leur pain bis. Entre chaque
bouchée, ils avalaient une gorgée de vin du cru, après avoir choqué leurs
verres, en s'adressant chaque fois cet échange de compliments: «_A la
tienne, camarade!--A la vôtre, monsieur Antoine!_» ou bien: «_Bonne santé
à toi, mon vieux!--A vous pareillement, mon maître!_»
Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit,
et le voyageur, qui s'épuisait en efforts pour paraître boire et manger,
bien qu'il s'en dispensât le plus possible, commençait à lutter péniblement
contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le
temps, sur la récolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les
provins de la vigne, prit peu à peu une direction qui l'intéressa
fortement.
«Si ce temps-là continue, disait le paysan, en écoutant la pluie qui
ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars.
La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir du dégât chez M.
Cardonnet.
--Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage; car il a fait de grands et
beaux travaux sur cette petite rivière.
--Oui, mais la petite rivière s'en moque, reprit le paysan, et je trouve,
moi, que le dommage ne serait pas grand.
--Si fait, si fait! cet homme a déjà fait à Gargilesse pour plus de deux
cent mille francs de dépenses; et il ne faut qu'un _coup de colère_ de
l'eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.
--Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine?