M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant devant lui:

--Entrez donc, mes enfants... entrez donc!...

--Ah çà!--fit la marquise, d'un ton aigre, en indiquant le petit

Barfleur qui restait debout à côté de sa chaise--qu'est-ce qui vous

empêche d'arriver?... M. de Barfleur est là, qui attend pour

s'asseoir...

Dès le commencement du dîner, le vicomte, placé en face de Coryse, se

mit à la regarder d'un oeil extasié, avec une insistance de mauvais

goût. La petite, tout à fait myope, ne s'en douta même pas, mais Marc de

Bray remarqua cette affectation et en parut irrité. Son irritation

devint même si visible que Chiffon, qui, de près, y voyait très bien,

demanda tout à coup:

--Qu'est-ce que tu as donc ce soir, l'oncle?... tu as l'air si

grinchu?...

Vexé, il répondit:

--Rien... c'est-à-dire, si... j'ai la migraine...

Mais, malgré cette prétendue migraine, il se mit à bavarder avec sa

nièce, sans plus la laisser un instant tourner la tête d'un autre côté

que le sien.

Mécontente de cette attitude, qu'elle jugeait malséante envers son

protégé, la marquise chercha plusieurs fois à ramener Chiffon à la

conversation générale, mais toujours elle se dérobait. Alors, ne pouvant

rien obtenir par l'adresse, madame de Bray se décida à briser les

vitres:

--Coryse!... tu as une tenue absolument déplacée!... vous faites un

bruit... on ne s'entend pas!...

La petite se tut, sans même achever la phrase commencée, et ne desserra

plus les dents.

La marquise reprit:

--Mais je ne t'empêche pas de parler... de répondre à M. de Barfleur qui

dit que...

Chiffon répliqua d'un ton doux et poli:

--M. de Barfleur ne parle que de la chasse et des courses... et ça,

c'est des choses que je déteste et auxquelles je ne comprends rien de

rien...

--Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?...--demanda le petit

Barfleur avec empressement.

Elle répondit, du même ton modeste et soumis:

--De rien, monsieur... je reste très bien sans parler du tout...

--On ne l'aurait pas dit tout à l'heure!...--remarqua madame de Bray,

d'une voix aiguë.

Coryse répondit:

--C'est vrai... j'ai été bruyante... je te demande pardon...

Et, baissant le nez, regardant obstinément le fond de son assiette, elle

resta silencieuse jusqu'à la fin du dîner.

Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café, Chiffon alla s'asseoir

sur le perron, dans un grand fauteuil de bambou, et se balança en

regardant les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans le ciel

encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par sa mère, qui revenait

avec son chapeau:

--Comment... tu n'es pas prête?... mais la voiture est avancée!... tu es

d'une insouciance... d'une incurie...

--Bah!...--répondit la petite qui ne bougea pas--partez toujours!... je

serai prête quand on reviendra chercher ce qu'on aura oublié...

L'oncle Marc éclata franchement de rire, et M. de Bray détourna la tête

pour cacher le sourire qui lui tirait les lèvres malgré lui. La

marquise, devenue violette, demanda menaçante à Chiffon:

--Qu'est-ce que vous dites?...

Elle répéta, sans s'émouvoir:

--Je dis que, tous les soirs, on revient à la maison chercher la chose

qu'on oublie...

Elle ajouta à demi-voix:

--Et ce soir on reviendra plutôt deux fois qu'une...

Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses d'esprit de sa mère.

Petitesses que la marquise ne croyait devinées par personne, tant elle

avait la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient à elle.

Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout ce qui, à son avis, doit

éblouir et fasciner «le public», madame de Bray avait, en tourmentant

terriblement son mari, obtenu qu'il changeât pour lui plaire ses

voitures et ses livrées, très jolies et très simples tant qu'elles

avaient été choisies par lui. Le landau,--à caisse bleu barbeau balafrée

d'énormes armoiries en bosse, et à train rouge,--était grotesque comme

voiture de service, mais la marquise ne se sentait heureuse que

lorsqu'elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe dans cet équipage

voyant. C'était pour cela qu'elle obligeait Coryse à assister aux

promenades qui l'ennuyaient si fort. Lorsque la petite ne venait pas, on

prenait la victoria; et la victoria était de plus modeste allure. Quand

madame de Bray, assise dans une pose affectée au fond du landau criard,

aux harnais scintillants de plaques, de chaînettes, d'anneaux et

d'armoiries, pouvait défiler devant les restaurants de la place du

Palais à l'heure du «vermouth» ou du «café», sa joie était à son comble.

A six heures et à huit heures, les tables qui couvraient le trottoir,

envahissant presque la chaussée, regorgeaient de monde. Les officiers et

les élégants de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous «chez Gilbert»,

le restaurant chic, ou au café Pérault. Et, au lieu de laisser prendre

au cocher une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui conduisait

directement hors de la ville, madame de Bray donnait l'ordre de passer

par la place, pavée d'horribles petites pierres ardoisées et glissantes.

Le plus souvent, à l'entrée d'une des rues qui l'éloignaient du quartier

préféré, elle tressaillait brusquement et faisait «retourner à la

maison».

Chiffon le connaissait bien le: «Ah! mon Dieu!... j'ai encore oublié mon

ombrelle!...» ou: «mon manteau», ou: «mon manchon», ou: «mon

mouchoir!...» qui faisait passer une seconde, et ensuite une troisième

fois, le landau devant les chers cafés.

Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, et lorsqu'elle

apercevait les visages curieux tournés vers la voiture, quand elle

entendait le choc des sabres et des éperons des officiers qui se

levaient pour saluer, elle baissait les yeux, mécontente, se disant:

--Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, tous ces gens-là!...

Et elle rageait, elle si simple et si peu «à l'épate», d'être mêlée aux

petites manoeuvres qui ridiculisaient sa mère.

Le marquis et son frère avaient bien remarqué, eux aussi, ce que le

cocher et les domestiques appelaient «le coup du faux départ», mais ils

ne s'étaient jamais communiqué leurs réflexions à ce sujet, et la

réponse de Chiffon les surprit et les amusa.

La marquise marcha sur sa fille, et, blême, la voix sifflante, demanda,

lui parlant de si près que ses lèvres touchaient le petit nez

impertinent de l'enfant:

--Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt deux fois qu'une?...

pourquoi?...

--Parce que--répondit Coryse, après s'être assurée que le petit

Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne

pouvait pas entendre--ce soir on a _Deux liards de beurre_ à exhiber aux

populations...

Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea qu'elle allait tout à

l'heure passer devant tout le monde, assise à côté du vicomte dans le

landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus à Pont-sur-Sarthe pour

faire croire à un mariage; et cela, Coryse voulait l'éviter à tout prix.

Elle n'avait jusqu'ici jamais songé à se compter pour quelque chose. A

ses propres yeux, elle restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu'on

ne prend pas au sérieux. La demande de M. d'Aubières et les insinuations

du père de Ragon lui avaient appris qu'elle était maintenant une jeune

fille, que l'un aimait, et que le protégé de l'autre allait faire

semblant d'aimer. Avant de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon

ajouta:

--D'ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi... je ne sortirai pas... je

suis fatiguée...

--Ça n'est pas vrai!... vous n'êtes jamais fatiguée!...

--Soit!... c'était un prétexte... Eh bien... sans prétexte... je ne

sortirai pas ce soir...

--Vous sortirez...

--Je vous demande la permission de rester!...

--Allez mettre votre chapeau...

Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la saisit violemment par les

poignets.

L'enfant se dégagea d'une secousse, et dit doucement:

--C'est ridicule, vous savez... cette petite scène intime devant un

étranger...

La marquise se tourna vers M. de Barfleur, changeant subitement sa

figure convulsée en physionomie souriante:

--Oh!... M. de Barfleur est presque de la maison!...

--Possible!...--riposta la petite, désirant établir nettement la

situation--mais il n'est pas presque de la famille... et un des

proverbes que vous citez le plus souvent dit qu'il faut laver son...

--C'est bon!... c'est bon!...

Et après un silence, tandis que le marquis et _Deux liards de beurre_,

leur pardessus sur le bras et leur canne à la main, attendaient le

signal du départ, la marquise reprit, d'un air gracieux:

--Si j'insiste pour que tu nous accompagnes, c'est qu'il n'est pas

convenable que tu restes ainsi seule à la maison...

--J'y reste toujours!... d'ailleurs, je ne suis pas seule, puisque

l'oncle Marc est là...

--Mais ton oncle va probablement sortir...

Marc de Bray répondit sèchement:

--Vous savez bien, ma chère belle-soeur, que je ne sors jamais le

soir...

--Alors, je vous confie Corysande...

Un peu nerveux, l'oncle Marc répliqua en haussant les épaules:

--Soyez sûre que j'aurai bien soin d'elle... je l'empêcherai de se salir

et de jouer avec la lumière...

Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la main que lui tendait

machinalement Coryse, la baisait un peu longuement, il prit sa nièce par

le bras et la fit pirouetter sur elle-même, en disant:

--Allons!... viens, Chiffon!...

* * * * *

Quand ils furent l'un en face de l'autre dans le petit salon, Coryse dit

gaiement à l'oncle Marc:

--Il y a eu du tirage, hein?... et pourtant je n'étais pas nécessaire ce

soir... puisqu'il y avait un troisième pour forcer à prendre le

landau...

Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que son oncle s'installait sous

la lampe et défaisait les bandes des journaux:

--Tu sais... si tu as à faire... te crois pas obligé de rester avec moi,

au moins?...

--J'allais justement te dire la même chose...

--Oh!... moi!... que je fasse ma tapisserie ici ou ailleurs, c'est tout

comme!... seulement, toi, ordinairement... quand papa sort le soir... tu

travailles chez toi...

Il répondit en riant:

--Oui... mais ces soirs-là... qui sont, en hiver, presque tous les

soirs... tu ne m'es pas aussi particulièrement recommandée

qu'aujourd'hui...

Coryse alla prendre la grande tapisserie de soie, toute hérissée

d'animaux et de guerriers bizarres, qu'elle copiait sur les dessins des

tapisseries de Bayeux, et vint s'asseoir à côté de l'oncle Marc.

Au bout d'un instant, il interrompit sa lecture, regardant, au-dessus du

journal, la petite tête ébouriffée et attentive penchée sur les soies

diaprées.

--Chiffon...--demanda-t-il tout à coup--quand, avant le dîner, j'ai dit

en parlant de ce jeune gommeux: «Ah çà!... il est donc de la maison, à

présent?...» tu m'as répondu: «Pas encore, mais il y tâche...»

--Oui...--fit la petite, qui leva le nez.

--Eh bien...--reprit Marc en hésitant un peu--je n'ai pas bien compris

ce que tu entendais dire par là?...

--J'entendais dire que _Deux liards de beurre_ voudrait bien

m'épouser...

Le vicomte sauta en l'air:

--C'est bien ce que j'avais cru deviner!... mais je ne pouvais pas...

je... et tu parles de ça avec cette tranquillité?... t'épouser?... ce

grotesque?... mais ce serait fou!... ce serait monstrueux!...

--Aussi, tu peux être tranquille... il ne m'épousera pas...--répondit

Chiffon en riant.

--Ah!...--murmura l'oncle Marc, rasséréné--à la bonne heure!...

Elle le regarda affectueusement:

--Tu es vraiment bon, toi... de t'inquiéter de moi comme ça!...

Elle resta un instant silencieuse, et reprit:

--C'est toi qui en es cause, pourtant... qu'il veut m'épouser...

--Moi?...

--Oui... dès qu'on a su que tu héritais... on a fait courir le bruit que

je serais très riche... que tu me dotais... et que tu me laisserais

toute ta fortune...

--C'est vrai!...

--Mais tes enfants?...

--Mes enfants?... j'ai des enfants?...

--Non... mais quand tu seras marié...

--Je ne me marierai pas, mon Chiffon... j'aurais trop peur de tomber sur

une femme comme...

Il allait dire «comme ta mère»; il s'arrêta et reprit:

--... comme j'en connais... non... je suis méfiant, et je resterai vieux

garçon...

--Ah!... tant mieux!... alors, si tu veux...

--Si je veux?...

--J'irai vivre avec toi?... je tiendrai ta maison... je n'ai pas du tout

envie de me marier non plus, moi... mais, quand j'aurai vingt et un ans,

je ne resterai certainement pas ici...

Et, voyant que l'oncle Marc faisait un mouvement:

--Pas un jour... malgré le pauvre papa qui est si bon... et à qui je

manquerai beaucoup... je sais bien que, d'autre part, mon absence lui

aplanira bien des petites difficultés d'existence... mais c'est égal, il

regrettera son Chiffon...

Étonné, le vicomte demanda:

--Tu dis que tu t'en iras?... où ça, t'en iras-tu?...

--J'ai toujours pensé que je demanderais à la tante Mathilde et à

l'oncle Albert de me reprendre... mais, si tu voulais de moi, toi?... je

serais si, si heureuse!... je t'aime tant, si tu savais!... oui...

encore plus que papa, je t'aime... c'est peut-être mal... mais je ne

peux pas m'en empêcher...

Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant vers lui vibrante et

tendre:

--Je t'adore, toi, vois-tu!...

Il murmura, un peu pâle, en reculant son fauteuil:

--Je ne mérite pas d'être adoré, mon petit Chiffon...

--Que si!...

--Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours d'oncle, tu te

marieras... tu auras un tas de mômes qui piailleront... et remplaceront

avantageusement Gribouille et le vieux Jean...

Elle répondit, sérieuse:

--Eh bien! veux-tu que je te dise?... je suis sûre que je ne me marierai

pas... oui, sûre... je ne peux pas bien expliquer ce qui se passe en

moi... mais enfin, personne ne me chante!...

--Personne?... qu'est-ce que tu en sais?... ce pauvre Aubières est

certainement un beau grand gars... intelligent et bon... mais il

commence à se défraîchir... quant à l'autre, c'est un petit monstre...

Coryse se mit à rire:

--Va-t'en dire ça à madame Delorme!...

--Ah!... tu es au courant des potins, toi aussi?... Eh bien, ce que

madame Delorme--qui est du reste une simple bécasse--aime dans Barfleur,

c'est son nom... son titre... ses costumes anglais... ses chevaux et son

château...

--Je le pense bien!... mais enfin, c'est quelque chose... quelque chose

qu'une autre qu'elle pourra aimer aussi... tandis que moi, vois-tu... je

sens que je n'aimerai jamais personne...

Il demanda, inquiet:

--Alors... c'est peut-être que tu aimes déjà quelqu'un?...

--Jamais de la vie!...--s'écria Chiffon avec une telle conviction que

l'oncle Marc sourit, complètement rassuré.

Elle reprit:

--Non... personne ne me plaît!... pour l'épouser, s'entend... ainsi

tiens... Paul de Lussy, qu'on trouve si bien... et M. de Trêne, qu'on

s'arrache... ben, je n'en voudrais pas!... je sais bien que c'est

ridicule, ce que je dis là... et que j'ai pas le droit de faire la

difficile avec ma tête...

--Avec ta tête?...--questionna Marc, surpris--qu'est-ce que tu veux

dire?...

--Dame!... que je suis laide!...

Il balbutia, stupéfait:

--Laide?... laide, toi?...

Elle répondit tristement:

--Oh! je le sais bien, va!... même que ça m'embête assez!...

--C'est ta mère qui t'a dit ça?... mais tu es jolie... très jolie,

entends-tu?...

--Tu me le dis pour me faire plaisir... ou même tu le trouves... parce

que tu m'aimes bien...

--Écoute, Chiffon...--dit l'oncle Marc--je te répète très sérieusement

que tu es, et que tu seras surtout dans deux ou trois ans, une très

jolie femme... penses-tu donc qu'Aubières qui a eu...

Comme il s'arrêtait, Coryse demanda:

--Qui a eu quoi?...

--Je veux dire... penses-tu qu'Aubières, qui s'y connaît, se serait

ainsi toqué de toi si tu n'étais pas jolie?... non... il faut que tu

saches réellement ce que tu es... et tu peux croire ton vieil oncle qui

te le dit, va!...

--Alors,--s'écria joyeusement la petite--«le Chiffon» est une jolie

femme?... une jolie femme!... Oh! que c'est drôle!... et que je suis

contente que ça soit comme ça!... et que je te remercie de me l'avoir

dit!... mais ça ne m'empêchera pas de bien tenir ta maison, ça... au

contraire...

Et, câline:

--Je t'en prie, oncle Marc!... je t'en prie?... dis-moi oui?... et,

jusque-là, ne t'en va pas?... ne me laisse plus ici sans toi?... si tu

savais ce que ça m'a été horrible, ces quinze jours?... je ne peux pas

me passer de te voir!... je ne peux pas!...

Glissant de sa chaise basse, Coryse s'assit à terre comme un bébé, et

appuyant sur les genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière pâle

de la lampe, ressemblait à un nid de mousse argentée, elle supplia

plaintivement, les yeux remplis de larmes:

--Ne t'en va plus?... dis?... ne t'en va plus?...

Comme d'un mouvement presque brutal il voulait se lever, elle le força à

se rasseoir en l'entourant solidement de ses bras et demanda:

--Tu me renvoies?... pourquoi es-tu comme ça avec moi... dis?... voilà

bien des fois que ça me frappe, va!... tu n'es plus le même... dans le

temps... tu me prenais sur tes genoux... tu m'embrassais...

Il répondit durement:

--«Dans le temps», tu étais petite... à présent tu n'es plus d'âge à

ça...

Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes roulaient rapidement sur

ses joues roses:

--On est toujours d'âge à être aimée...

--Mais je t'aime... je t'aime bien...--reprit Marc de Bray très

ému--seulement, je t'en prie... ôte-toi de là... va te rasseoir...

Tandis qu'il cherchait à la repousser, la sonnette de la grille tinta à

peine, tirée par une main timide et hésitante. L'oncle Marc secoua

rudement Chiffon:

--Mais lève-toi donc, sapristi!... on ne se tient pas comme ça,

voyons?... si c'était une visite?...

Elle se releva et répondit, déjà redevenue rieuse:

--Une visite?... qui sonnerait comme ça?... honteusement?... mais, on a

l'air de l'amoureux de la cuisinière... quand on sonne comme ça!...

Le domestique entra:

--C'est monsieur le comte d'Axen...

--Madame la marquise est sortie!...--cria Coryse.

--Recevez!...--ordonna Marc, qui sembla comme soulagé.

--Oh!...--fit Chiffon étonnée--tu le reçois?...

Et, d'un ton fâché, elle ajouta:

--Nous étions si bien nous deux!...

Puis, tout à coup, regardant son oncle avec inquiétude:

--Qu'est-ce que tu as?... tu es pâle... pâle... je ne t'ai jamais vu

comme ça?...

--Je n'ai rien...--répondit Marc, embarrassé--c'est cette chaleur...

dans un instant ce sera fini...

Et il alla au-devant du prince qui entrait, tandis que Chiffon le

suivait de son regard bleu devenu tout pensif.

--Monseigneur... ma belle-soeur est sortie... c'est ma nièce qui va me

présenter à Votre Altesse...

Et, comme la petite, clouée au sol, semblait à mille lieues de ce qui se

passait, il appela:

--Coryse!... tu n'as pas entendu?...

Elle accourut gaiement à eux.

--Oh!... tu peux dire Chiffon, va!... Monseigneur sait bien!...

Monseigneur, c'est l'oncle Marc!... pour qui vous faites de la

propagande dans le pays...

Et, s'adressant au vicomte, qui écoutait surpris:

--Ah! c'est que tu ne sais pas!... c'est vrai!... je ne t'ai pas encore

vu tout seul depuis hier!... Eh bien... figure-toi que j'ai trouvé... en

revenant de Barfleur... monseigneur en train d'expliquer aux ouvriers

des hauts fourneaux qu'il fallait voter pour toi... et ses explications,

il les arrosait, bien mieux!...

--Vraiment--commença Marc--je suis...

Chiffon l'interrompit:

--Oui... mais tu sais... faut pas dire à la maison que j'ai rencontré

monseigneur et que je me suis promenée avec lui... dans la forêt... car

je me suis promenée avec lui...

Elle se tourna vers le prince et conclut:

--A l'oncle Marc... c'est pas la même chose... on peut tout lui dire...

à lui!...

Voyant que le vicomte écoutait, l'air sérieux et le sourcil un peu

relevé, ce qui était chez lui un signe de mécontentement, elle ajouta

avec tristesse:

--Excepté aujourd'hui, pourtant!... aujourd'hui je ne sais pas ce qu'il

a... il n'est pas du tout dans son assiette...

--J'étais venu...--dit le prince--pour remercier madame de Bray de son

aimable lettre... elle m'a écrit tantôt...

--Encore!...--cria étourdiment Chiffon, qui pensa: «Elle lui écrit donc

deux fois par jour!...»

--Elle voulait bien me proposer--continua le comte d'Axen--des

invitations pour son bal... si je désirais y faire inviter quelqu'un...

et, pour cela... elle a pris la peine de me communiquer une liste que je

lui rapporte...

Il posa sur la table une enveloppe et, se levant:

--Maintenant, je ne veux pas vous déranger plus longtemps...

--Mais, monseigneur,--insista l'oncle Marc, avec une vivacité qui

surprit Coryse--si vous n'avez rien à faire ce soir... nous serions

ravis...

Chiffon sortit pour faire apporter le thé; puis, elle alla coucher

Gribouille et voir si on avait bien arrosé ses fleurs. Quand au bout

d'un moment elle revint, les deux hommes qui causaient de mille choses

les intéressant tous deux, ne firent aucune attention à elle.

Lorsqu'à onze heures le prince partit, Coryse demanda à l'oncle Marc qui

l'avait reconduit à la grille:

--Comment le trouves-tu?...

--Tout à fait intelligent et gentil...

Et, soupçonneux, il questionna:

--Ah ça!... pourquoi m'avais-tu dit le contraire?...

--Quel contraire?...

--Eh bien, tu disais: «Il est haut comme une botte... et noir...

noir!...»

--Dame!... c'est vrai!... il est laid!... du moins, à mon avis...

--Ah!... et qui est-ce qui est beau... à ton avis?...

--Mon Dieu!... je ne sais pas trop!... Ben, toi, tiens!...

--Moi???...

--Oui... je ne te dis pas que tu as la beauté grecque... non... mais je

te trouve bien tout de même comme tu es!... d'abord, je déteste les

gringalets... les chétifs... c'est comme aussi les petits jeunes gens...

je ne peux pas les sentir, les petits jeunes gens!... un homme n'a l'air

d'un homme qu'à trente-cinq ans...

--Bigre!... c'est fâcheux pour ce pauvre Aubières que la limite ne soit

pas un peu plus reculée!... Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit

prince!...

--Moi aussi!... mais c'est seulement depuis que je me suis promenée avec

lui, que je le trouve comme ça...

L'oncle Marc releva de nouveau son sourcil:

--Ah!... parlons-en... de cette promenade!... décidément, ta mère a

quelquefois raison!... tu te conduis comme une petite fille mal

élevée... est-ce que... à ton âge... on s'en va courir dans les bois...

toute seule avec un jeune homme, voyons?...

--Oh!... un roi!...

--Qu'est-ce que ça fiche!... c'est un homme, un roi!...

--Si on veut?... et puis... je n'étais pas toute seule...

--Oui... tu avais Jean, n'est-ce pas?... un vieil idiot!...

Tristement, la petite murmura:

--Que tu deviens méchant!... mon Dieu!... que tu deviens méchant!...

--Méchant?... parce que je n'applaudis pas à tes fantaisies?... parce

que je ne t'encourage pas à aller flirter dans la forêt avec tous les

rastaquouères de passage?...

Elle murmura en riant:

--V'là qu'il est rastaquouère à présent!... tout à l'heure il était

réussi!...

Le vicomte s'irrita tout à fait:

--C'est que j'en ai assez, vois-tu, de tes manières!... c'est peut-être

vrai que je t'ai gâtée?... que j'ai ri de tes allures de poulain

échappé... qui maintenant ne sont plus drôles!... que j'ai encouragé tes

mauvais instincts?... mais, si c'est vrai... si je suis pour quelque

chose dans ce qui arrive aujourd'hui... je m'en repens, va!... et

rudement!...

Dans sa voix dure on sentait l'enrouement des larmes. Chiffon essaya de

prendre ses mains qu'il retira violemment.

Alors, toute droite en face de lui, atterrée, en proie à une émotion

intense qu'elle voulait cacher, elle balbutia faiblement:

--Mais, c'est pas possible!... on t'a changé en voyage, oncle Marc!...

Le mariage de Chiffon · 第 17 / 25 题