En arrivant dans la cour du château de Barfleur--un grand château Louis
XV en briques et granit--Coryse aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée
la vicomtesse de Barfleur, assise devant une grande table, et très
occupée à couvrir des pots de confitures. Sa besogne l'absorbait
tellement qu'elle n'entendit point passer les chevaux. Chiffon, qui
d'abord avait eu l'idée de s'approcher de la fenêtre et de débiter sans
entrer son petit discours, réfléchit que peut-être ça ne serait pas
suffisamment poli, et descendit de cheval aux écuries, lorsqu'on lui eut
répondu que madame la vicomtesse était là.
On la fit entrer dans le billard, où elle attendit pendant un temps qui
lui sembla fort long. Et, tout en faisant les cent pas dans la grande
pièce nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur, elle se disait
rageusement:
--Ah çà!... est-ce qu'elle va achever de couvrir tous ses pots de
confitures avant de me recevoir... la mère Barfleur?...
Enfin, le domestique qui l'avait introduite reparut:
--Si mademoiselle d'Avesnes veut bien venir?... je cherchais madame la
vicomtesse dans le parc... et elle était au salon...
Coryse pensa:
--Non... elle était à l'office!... mais probablement elle ne trouve pas
chic qu'on le sache!...
Et elle trottina derrière le domestique, à travers une longue enfilade
de pièces d'un aspect désolé.
--Brrr!...--fit-elle en frissonnant presque--c'est pas rigolo, ici!...
le père de Ragon et la mère Barfleur se trompent s'ils croient que
j'épouserai «_Deux liards de beurre_»!... car je crois qu'ils le
croient!... ah!... non!... non!... non!...
Le duc d'Aubières, à son arrivée dans le pays, avait demandé à l'oncle
Marc, en lui montrant le petit Barfleur debout dans l'embrasure d'une
porte pendant un bal:
--Qu'est-ce que c'est que ce petit bonhomme gros comme deux liards de
beurre?...
Et, chez les Bray et dans quelques autres maisons, le surnom lui était
resté.
Le domestique fit entrer Coryse dans un petit salon un peu plus meublé
et confortable que le reste du château.
Assise près de la fenêtre, sa longue taille mince serrée dans une robe
de foulard grenat à pastilles jaunes, la vicomtesse semblait lire
attentivement _le Gaulois_. Tout de suite, la petite pensa:
--C'est pas étonnant que j'aie attendu comme ça!... la robe des
confitures était grise... elle est allée se glisser dans ses plus beaux
habits pour me recevoir... Mâtin!... on se met en frais pour le
Chiffon... depuis que l'oncle Marc a hérité...
--Ma chère enfant...--fit la vicomtesse, en se levant à la vue de
Coryse--quel bon vent vous amène?...
Et, sans lui laisser le temps de répondre:
--Est-elle mignonne dans son amazone!...
--Mignonne!...--murmura Chiffon, qui promena un oeil étonné sur ses
grands bras, ses longues mains, et toute sa personne encore
dégingandée--c'est pas ce qu'on me dit à la maison, toujours!...
Madame de Barfleur ne se démonta pas:
--Oui, mignonne!... mignonne et charmante!...
Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur canevas de soie qui
servait de cordon de sonnette.
--C'est mon pauvre Hugues qui serait désolé de manquer une si jolie
petite visite!... il est allé voir ses chevaux dans les grands herbages
du bord de l'eau... je vais le faire avertir...
--C'est inutile, madame...--dit vivement Chiffon;--je suis obligée de
partir... j'ai un cours à quatre heures...
Le domestique entrait.
--Avertissez monsieur le vicomte...
--Je viens seulement--expliqua Coryse--pour vous dire que ma mère...
quand elle vous a répondu que je viendrais avec elle samedi... a oublié
que je dîne ce jour-là chez ma tante de Launay.
--Comment?...--s'écria madame de Barfleur--mais c'est impossible!...
nous ne pouvons pas nous passer de vous!... vous arrangerez ça avec
votre tante... ou bien, moi, je l'arrangerai...
Chiffon ne répondit pas. Elle écoutait en souriant tinter la grosse
cloche qu'on agitait éperdument pour appeler le jeune châtelain, et elle
pensait:
--Il lui faut un quart d'heure au moins pour remonter de la rivière...
et dans cinq minutes je me serai défilée...
--Je vous en prie... ma petite Coryse,--insista la vicomtesse--dites-moi
que vous trouverez un moyen de venir?... vous serez l'âme et la joie de
ce dîner...
--Moi!...--interrompit l'enfant ébahie--moi?... mais quand je ne suis
pas à mon aise, je ne dis pas trois mots...
Madame de Barfleur demanda:
--Pourquoi ne seriez-vous pas à votre aise... ma chère petite?...
--Pardon!...--s'écria précipitamment Chiffon, qui devint très
rouge--j'ai gaffé!... je veux dire que, n'importe comment... partout où
je ne suis pas seule... je ne suis pas à mon aise... parce que je me
défie de moi... et vous voyez que j'ai raison...
--Non... vous êtes une charmante jeune fille... très simple... très
franche...
--Oh! quant à ça!...
Et, se levant, Coryse reprit:
--Je vais m'en aller... il faut que je rentre...
--Vous attendrez bien encore un instant... et d'abord, vous allez
goûter?...
--Je vous remercie, madame... je suis déjà en retard...
La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon étonnée de cette politesse
exagérée la priait de ne pas se déranger, elle répondit:
--Si... je veux vous voir à cheval... mon fils m'a dit que vous y êtes
adorable...
--V'lan!...--se dit la petite--décidément, ça y est!... ils sont tous
d'accord!...
Au moment où le vieux Jean amenait au perron les chevaux, le vicomte de
Barfleur entrait en courant dans la cour. Il prit la main que lui
tendait Chiffon et, s'inclinant respectueusement, y appuya ses lèvres.
Peu habituée à cette manière de faire, elle manqua éclater de rire.
Puis, comparant les façons d'être de la mère et du fils à ce qu'elles
étaient quinze jours plus tôt, un grand écoeurement la prit, et elle
faillit penser tout haut: «C'est des vilains types!...»
Lorsque Coryse s'approcha de Joséphine, la grande jument de pur sang
qu'elle montait toujours, le vicomte se précipita, nouant ensemble ses
deux mains, et les tendit à Chiffon pour qu'elle y posât son pied. Elle
toisa le frêle jeune homme, qui courbait son misérable petit dos et son
cou mince, surmonté d'une tête énorme, et, considérant les bras frêles,
qui laissaient vides et plissotées les manches grises à grands carreaux
de son costume trop anglais, elle se dit:
--Sûr!... il va me lâcher en route!...
Et, gentiment, de l'air le plus gracieux qu'elle put prendre pour faire
passer son refus, elle répondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les
deux chevaux:
--Non... si vous vouliez plutôt faire tenir un instant l'autre
cheval?... je suis très maladroite... je ne sais monter qu'avec Jean...
avec vous, je tomberais...
Et, comme il insistait:
--Je vous en prie!... vous n'imaginez pas ce que je suis lourde... un
plomb!...
Elle posa le bout de sa botte dans la main du vieux Jean, et s'envola,
paraissant monter à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant la
mère et le fils, elle s'éloigna, son corps souple ondulant au grand pas
de Joséphine.
* * * * *
Dès qu'elle fut sortie du parc, Chiffon tourna dans la forêt. Elle avait
hâte de galoper dans les belles allées vertes et de secouer la colère
qui lui montait à la tête et au coeur.
On ne la laisserait donc pas tranquille un instant?... comment!... il
n'y avait pas quinze jours qu'on la tourmentait pour épouser M.
d'Aubières; à présent, on allait vouloir lui faire épouser le petit
Barfleur?... Et non seulement cette idée la tourmentait à cause de la
nouvelle lutte à soutenir, mais encore elle la blessait dans son
amour-propre.
De la demande de M. d'Aubières, qu'elle ne trouvait pourtant pas beau,
elle avait été reconnaissante et flattée; de celle de M. de Barfleur,
elle serait très humiliée.
D'abord, elle savait bien que, quand elle était sans fortune, _Deux
liards de beurre_ ne lui avait jamais accordé d'autre attention que
celle qu'un jeune homme bien élevé doit à une jeune fille qu'il
rencontre dans le salon de ses parents. Ensuite elle trouvait hideux ce
garçon mal venu, avec ses énormes moustaches et ses jambes fluettes,
démesurément arquées par l'abus du cheval. Pour elle, le duc d'Aubières
était «le grand d'Aubières», tandis que le vicomte de Barfleur était «le
petit Barfleur». Et tout était là!
Saine et solide, Chiffon avait l'instinctive horreur des chétifs et des
malsains.
Et, en suivant la grande piste gazonnée qui la conduisait à la route de
Pont-sur-Sarthe, elle pensait:
--Il me dégoûte tout à fait, celui-là!... et, s'il lui prenait jamais
l'idée de m'embrasser comme a fait M. d'Aubières, je le giflerais des
deux mains... je ne pourrais pas m'en empêcher... C'est égal!... ça va
être joliment ennuyeux, cette histoire-là!... si je refuse encore, ma
mère va me tomber dessus... pour bien faire, faudrait que le refus vînt
des Barfleur... Oh! cet animal de père de Ragon!... c'est pourtant lui
qui a manigancé tout ça!... j'avais raison d'avoir peur des Jésuites!...
Elle s'arrêta devant la route blanche de soleil.
--Ça va être atroce de descendre comme ça jusqu'à Pont-sur-Sarthe!... je
vais essayer de prendre le sentier derrière les hauts fourneaux... il
n'y a justement pas trop de boucan à cette heure-ci... j'espère que
Joséphine consentira à passer...
Elle fit entrer la jument--qui déjà piquait les oreilles, écoutant le
bruit sourd qui arrivait d'en bas--dans un petit sentier qui descendait
presque à pic entre la forêt et les forges. A un tournant du sentier,
elle aperçut à une centaine de mètres au-dessous d'elle un cavalier
arrêté, parlant à des ouvriers assis à terre en bordure du bois.
--Ah!...--dit-elle, se tournant vers le vieux Jean--ça y est!... j'ai
raté le cours... voilà les ouvriers qui goûtent... il est quatre
heures!...
Et, clignant des yeux:
--Tiens!... on dirait que c'est le comte d'Axen?...
--Oui, mam'selle Coryse... c'est pour sûr lui!...
Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit de vue le groupe. Mais
bientôt, en se rapprochant, elle entendit nettement les voix qui
montaient jusqu'à elle:
--Oui...--disait le prince, dont elle reconnaissait l'accent
musical--oui, elle est tout à fait bien, cette profession de foi... et
si j'étais électeur dans ce pays... je n'hésiterais pas à donner ma voix
à celui qui l'a écrite...
Chiffon venait de tourner le coude du chemin.
--Ah!...--cria-t-elle--c'est vous, monsei...
Elle s'arrêta, devinant vaguement qu'il préférait ne pas être nommé
ainsi, et il la remercia d'un signe en répondant:
--Mon Dieu, oui, mademoiselle... c'est moi!...
--T'nez, monsieur...--dit en riant un des ouvriers--v'là un' petite
demoiselle qu'est d'vot' avis, allez!...
--Qu'est-ce que c'est?...--demanda Coryse.
--C'est c'monsieur qui dit comme vous, qu'à not' place y voterait pour
M. d'Bray...
--Parbleu!...--fit Chiffon avec conviction--à moins que vous ne vouliez
faire renommer M. de Bernay?...
--Ah! non... c'ui-là, n'en faut plus!...
--Eh bien, alors?... puisque vous savez que Charlié ne peut pas
passer?...
--Oui... c'est vrai!... mais moi, ça m'gêne qu'y soye vicomte, M.
d'Bray...
--Lui aussi, ça le gêne...--dit Chiffon--mais c'est pas sa faute!...
--Pourquoi signe-t-y son affiche «Vicomte» de Bray?...
--Dame!... puisque c'est son nom!... vous aimeriez mieux qu'il triche,
vous?... qu'il se présente pour autre chose que ce qu'il est?...
Et, regardant tout à coup à terre les nombreuses bouteilles, les
saucissons et les fromages couchés sur l'herbe, Chiffon demanda:
--Sapristi!... ben, vous en faites un goûter!...
Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant le comte d'Axen:
--C'est c'monsieur qui régale... sans ça!...
Et il ajouta:
--Rapport qu'on y a t'nu son ch'val pendant qu'y visitait les forges...
Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les bouteilles d'un oeil
attendri. Coryse s'en aperçut et, le montrant à l'un des hommes:
--Si vous vouliez être bien gentil... vous lui donneriez un verre de
quelque chose... parce qu'il a bien chaud!...
L'ouvrier s'élança sur une bouteille et, s'excusant:
--Si on n'l'a point fait... c'est qu'on n'osait pas... vu qu'les larbins
ordinairement... quand y a les maîtres...
--C'est pas mon larbin...--répondit Chiffon en riant--c'est ma
nourrice... viens boire, nourrice!...
Le vieux Jean s'avança:
--C'est pas de refus...--dit-il d'un air ravi--car c'qu'y fait soif...
que vous aussi, mam'selle Coryse, vous d'vez avoir soif?...
--Si vous vouliez boire un verre... faudrait pas vous gêner,
toujours?...--proposa l'ouvrier qui tenait la bouteille.
--Je veux bien...--dit Chiffon, tendant la main.
--... Tendez un' minute... paç' que... pour vous, faut que j'rince
l'verre...
Il courut à une fontaine placée à l'entrée des bâtiments et revint en
demandant:
--C'est-y d'la bière ou du vin, qu'vous voulez?...
--Du vin...
Elle avança son verre en disant d'une voix claire:
--A votre santé!...
Les ouvriers se levèrent:
--C'est plutôt à la santé d'monsieur qui régale qu'on d'vrait
boire...--remarqua un des hommes, en désignant le comte d'Axen.
--Et moi...--répondit le prince--je propose de boire à la santé du
candidat!...
--C'est ça!...--cria étourdiment Coryse--à la santé de l'oncle Marc!...
Un des ouvriers demanda:
--Alors... comme ça... vous êtes la nièce à M. d'Bray?...
--Oui!...--fit Chiffon, en regardant le prince, qui riait de sa
distraction.
L'ouvrier reprit:
--Oh!... nous vous connaissions bien!... mais nous n'savions point vot'
nom!... c'est surtout les gosses, là-bas, à la cité, qui vous
connaissent...
Et, se tournant vers le comte d'Axen, il continua:
--Vu qu'mad'moiselle a toujours des pièces pour eux dans ses poches,
quand elle passe à cheval... même qu'à Noël elle leur a apporté une
pleine caisse de joujoux qu'ça remplissait la voiture... qu'ils en ont
eu plus qu'ils en pouvaient casser...
Son petit oeil dur s'adoucit un peu, et il conclut:
--Si tous les riches étaient comme mad'moiselle et monsieur... ça irait
mieux que ça n'va!... mais y en a qui veulent pas s'douter qu'y a d'la
misère... et des comme ça, j'en connais!...
--Moi aussi!...--fit involontairement Chiffon, qui pensait à sa mère.
Puis, aussitôt, elle demanda, s'adressant au comte d'Axen:
--Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe, monsei...
monsieur?...
--Oui... voulez-vous me permettre de faire un instant route avec
vous?...
--Mais oui...
Et, tout de suite, elle proposa:
--Seulement... il vaut mieux reprendre le sentier dans la forêt...
celui-ci est trop plein de pierres roulantes...
Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse entendit la voix de l'ouvrier
qui expliquait:
--J'ai idée qu'ces deux p'tits-là, c'est des promis!...
Elle se tourna en riant vers le prince:
--C'est de nous qu'ils parlent, monseigneur!...
Il s'inclina courtoisement:
--Je regrette qu'ils se trompent...
--Vous regrettez?... c'est beau, la politesse!... voyez-vous la tête que
j'aurais en reine?... non, mais la voyez-vous?... Ah! Seigneur!...
qu'est-ce que vous feriez de moi?...
Et, après un instant, elle ajouta:
--Et qu'est-ce que je ferais de vous?...
Il se mit à rire:
--Quel âge avez-vous, mademoiselle Coryse?...
--J'ai eu seize ans au mois de mai... et vous, monseigneur?...
--Moi, j'aurai vingt-quatre ans dans huit jours...
Et, pris d'un scrupule, il demanda:
--Dites-moi?... la marquise permet que vous vous promeniez avec un jeune
homme?...
--Ah! mais non!...
--Eh bien, mais... alors...
--Vous!... oh! mais vous, vous êtes un souverain... c'est pas un jeune
homme, un souverain!... ça ne compte pas!...
Elle rougit, et reprit en bafouillant:
--C'est-à-dire... je veux dire que ça compte trop... pour compter...
Et, voulant changer la conversation, elle questionna:
--Dites donc, monseigneur?... vous n'avez pas peur de vous faire
cueillir et reconduire à la frontière... en faisant comme ça... vous...
un étranger... de la politique d'opposition?...
--Oh!... elle est bien anodine, ma politique d'opposition!... qui
consiste à dire à des ouvriers que, si j'étais eux, je voterais pour
votre oncle...
--C'est égal!... à votre place, je me méfierais!... tenez, je voudrais
que M. d'Aubières fût revenu... il vous dirait ce que vous devez faire
ou ne pas faire... parce que vous m'avez l'air un peu jeune, dans tout
ça!...
--Vous vous intéressez donc à moi?...--demanda le prince, qui riait de
tout son coeur.
--Je m'y intéresse... sans m'y intéresser...
--C'est déjà quelque chose!... Eh bien, voyez comme on peut se
tromper?... j'aurais juré,--moi qui ai pourtant ce que vous appelez en
français «du flair»,--que, non seulement vous ne vous intéressiez pas à
moi, mais encore que je vous étais antipathique?...
--Et c'était vrai!...--s'écria franchement Coryse--oui!... jusqu'à tout
à l'heure... et puis, tout à l'heure, vous m'avez tout d'un coup fait
l'effet d'un brave garçon...
--Alors, nous sommes amis?...
--Oui...
Et, se reprenant:
--Oui, monseigneur!... je vous demande pardon... je vous parle très
mal...
--Mais non!...
--Mais si!... je ne dis pas assez souvent monseigneur... et je ne dis
jamais Votre Altesse...
--Ne vous préoccupez pas de ça!... et puisqu'à présent nous sommes amis,
voulez-vous me dire pourquoi nous ne l'étions pas?... c'est-à-dire
«vous», car moi, je n'avais pas la même répulsion, je vous assure...
--Oui... je vais vous le dire... c'est que, d'instinct, je n'aime pas
beaucoup les étrangers... et que je déteste les protestants... alors,
comme vous êtes les deux, vous comprenez...
--Je comprends... et qu'est-ce que vous leur reprochez, aux
étrangers?...
--Oh!... je ne leur reproche absolument que de n'être pas Français...
--Et aux protestants?...
--Un tas de choses!... je les trouve intrigants, faux, hypocrites... et
rats, donc!... naturellement, je reconnais des exceptions...
--Naturellement... moi, d'abord?...
Elle se mit à rire.
--Pas seulement vous!... d'autres encore... mais je parle de la masse
des protestants... et des protestants de France, bien entendu... puisque
ce sont les seuls que je connaisse...
--Moi... en voyant l'espèce de répulsion que je vous inspirais... je
m'étais imaginé que vous me preniez pour un espion?...
--Oh!... monseigneur!... oh!... non!... ça, pas!... d'abord, je vous
dirai... j'y crois pas tant que ça, moi, aux espions... parce qu'on en
voit souvent où il n'y en a pas... c'est un peu comme les chiens enragés
que les sergents de ville tuent pour avoir une récompense... et qui ne
sont pas plus enragés que moi, les pauv's bêtes!...
Et, revenant à ce qui l'intéressait, Chiffon déclara:
--C'est égal... c'est rudement gentil à vous... de travailler à
l'élection de l'oncle Marc, toujours!...
--Ne m'ayez de cela aucune reconnaissance... car je vous avoue que la
conversation que vous avez entendue a été l'effet d'un pur hasard... ces
hommes avaient gardé mon cheval pendant que je visitais les forges... je
ne savais pas au juste lequel l'avait tenu... et puis, je craignais, en
donnant une seule grosse pièce, d'amener des batteries... alors, je suis
allé à l'auberge qui est sur la grand'route et je leur ai fait apporter
à goûter... ils m'ont offert à boire... et, en buvant avec eux, j'ai
causé des candidats dont les affiches étaient placardées sur les
bâtiments des forges... vous voyez que ma propagande s'est bornée à peu
de chose?...
--Ça sert tout de même!... vous verrez comme il est gentil, l'oncle
Marc!... je suis sûre que... maintenant qu'il est revenu... vous allez
trouver la maison bien moins embêtante?
--Mais...--voulut protester le prince--jamais je n'ai...
Chiffon l'interrompit:
--Allons donc!... c'est pas à moi que vous ferez croire que vous ne vous
y embêtiez pas!... et, comme ça, monseigneur, ça ne vous choque pas, la
proclamation socialiste de l'oncle Marc... puisqu'elle l'est, il paraît,
socialiste?...
--Mais, moi aussi, je le suis!...
--Oh!...--fit la petite, saisie--ben, ne racontez pas trop ça à
Pont-sur-Sarthe... ça ne ferait pas bon effet!... Ah! vous êtes
socialiste, monseigneur!... et, ça ne vous gênera pas un peu pour
régner, dites?...
--J'espère que non!... mais si ça me gêne je passerai la main... c'est
bien ainsi que l'on dit, n'est-ce pas?...
--Oui, monseigneur...
--Ça me sera facile!... j'ai six frères!... Et vous, mademoiselle
Coryse... vous veniez de faire une tournée électorale, quand j'ai eu le
plaisir de vous rencontrer?...
--Non!... je venais de faire une commission chez les Barfleur!...
--Ah!... M. de Barfleur, c'est, n'est-ce pas, un petit monsieur très
mince?...
--Oh! pour mince, il l'est!...
--Qui a le genre très anglais?...
--Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe... oui...
--Et il a un beau château, ce monsieur?...
--Assez beau... mais c'est à sa mère, le château...
--Est-ce que sa mère est agréable?...
--Ah! mais non!... c'est une grande femme à la pose... et maigre!... et
majestueuse!... avec un faux air triste... l'air qu'il vient de lui
arriver des malheurs... moi, j'ai toujours envie, quand je lui parle, de
l'appeler «Infortunée princesse»... et lui, le petit, on l'appelle dans
le pays «_Deux liards de beurre_»...
Comme le comte d'Axen riait, Chiffon expliqua:
--Je ne suis pas méchante ni moqueuse, vous savez?... non... mais je ne
peux pas les sentir, les Barfleur!...
--Il n'y a que la mère et le fils?...
--Ah! Dieu!... c'est bien assez comme ça!...
--Je les rencontrerai probablement au bal que donnera madame votre mère
le jour des courses?...
--Sûr, vous les rencontrerez... mais qu'est-ce que ça peut bien vous
faire?...
--Je suis curieux de voir... après la société de Paris, que je connais
un peu... la société de province...
--Ben, ça vous fera une belle jambe!... si vous saviez ce que c'est
mesquin... et potinier... et rasant!... je sais bien que, comme vous
êtes au-dessus de tout ça...
--Mais je ne suis au-dessus de rien...
--En dehors, si vous voulez?... et, tenez, monseigneur... je crois qu'il
vaut peut-être mieux tout de même ne pas dire que nous nous sommes
promenés tous les deux tout seuls?...
--Ah! vous craignez les potins?...
--Oh! pas du tout!... mais j'ai peur que ma mère m'enlève si elle
apprend ça!...
--Alors, qu'est-ce que je dois faire?...
--Ne pas le dire... moi, je ne le dirai que si on me le demande... et,
comme on ne me le demandera pas...
--En effet, il est peu probable qu'on devine notre rencontre...
--Si par hasard on la devinait... nous dirions que oui.
--Nous dirions que oui.
--C'est entendu!... et maintenant, il faut nous quitter avant de sortir
de la forêt!... je vous demande encore pardon pour toutes mes
incorrections, monseigneur!...
Et elle ajouta en riant:
--Et je salue profondément Votre Altesse...
D'un large mouvement, le petit prince ôta son chapeau, et répondit en
riant aussi:
--Je vous salue profondément, mademoiselle Chiffon!...
X
Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas sans rencontrer le petit
Barfleur. Plusieurs fois, aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de
commissions données par sa mère; et, un soir, en entrant dans le salon
au moment du dîner, Coryse le trouva installé entre M. et madame de
Bray. Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte dans sa petite
charrette, mais elle le croyait parti depuis longtemps et elle s'arrêta
interdite.
--M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner avec nous...--dit la
marquise, qui semblait d'une humeur charmante;--nous le reconduirons ce
soir en nous promenant...
Tant que duraient les chaleurs, M. et madame de Bray sortaient
habituellement en voiture après le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces
promenades étaient odieuses. Assise dans le landau en face de ses
parents, elle n'osait ni bouger ni rire, et elle restait immobile et
ennuyée, telle qu'elle était toujours en présence de la marquise, dans
l'attente de la scène qu'elle redoutait.
Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa figure exprima, à la vue du
petit Barfleur, un si grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et,
tandis que sa mère passait au bras du vicomte dans la salle à manger,
elle dit à l'oncle Marc, qui semblait vraiment agacé et mécontent:
--Tu ne t'attendais pas à celle-là, hein?...
Il répondit, sans paraître remarquer les regards anxieux de son frère:
--Alors, il est de la maison, à présent, _Deux liards de beurre_?...
--Pas encore!...--fit en riant Chiffon--mais il y tâche!...
L'oncle Marc s'arrêta court:
--Qu'est-ce que tu veux dire?...--demanda-t-il brusquement.