M. de Bray intervint:

--Fais faire ce que tu voudras... et tu m'apporteras la note.

--Merci, papa!... j'en ferai faire une petite blanche pour le bal du

Prince, alors...

La voix de la marquise s'éleva, menaçante et aiguë:

--Je vous défends de dire le bal du Prince!...

Et après un silence, elle ajouta:

--Alors, c'est entendu, tu viens à ce dîner?

--Ah! mais non!...--protesta Chiffon--ah! mais non!...

Madame de Bray réfléchit un instant:

--Dans ce cas... tu vas aller en te promenant à cheval à Barfleur...

--Quoi faire?...

--Dire toi-même à madame de Barfleur que tu ne peux pas dîner samedi...

que tu dînes chez ta tante de Launay ce jour-là... que je ne le savais

pas quand j'ai accepté...

--Oui...--répondit Coryse, en riant--c'est compris!... je vais faire un

petit racontar, à propos duquel tout le monde se coupera... vous, la

tante Mathilde, l'oncle Albert... enfin tout le monde...

Et, se levant de table:

--Vous me permettez?... faut que je m'habille... et, si je vais à

Barfleur et que je veuille être revenue pour le cours... j'ai que le

temps de me trotter...

--Oui...--dit majestueusement la marquise--je te permets, pour cette

fois, de quitter la table avant la fin du déjeuner... seulement ne

t'imagine pas que c'est un précédent pour recommencer à...

--Mais...--s'écria Coryse, bourrue--mais ça m'est bien égal d'être à

table jusqu'à la fin, moi!... je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j'y

vais, à être rentrée pour le cours!... et d'ailleurs je peux rester...

c'est bien plus simple!... on n'a qu'à envoyer le vieux Jean porter une

lettre... Au fait...--questionna-t-elle, l'oeil rieur--pourquoi est-ce

moi qui y vais, là-bas?... c'est pas naturel que ça soit moi!...

Et, brusquement, elle se rassit.

--Vous irez!...--ordonna la marquise, qui s'irritait peu à peu.

--Non... j'aime autant pas!... vous devez avoir quelque idée de derrière

la tête pour m'envoyer comme ça en course...

Elle s'arrêta un instant et acheva, en appuyant:

--... chez les Barfleur?...

--Mais non...--affirma madame de Bray, qui devint très rouge.

Cette fois encore, le marquis voulut pacifier les choses:

--Voyons, Chiffon... va donc!... puisque tu vois que ta maman le

désire...

--Hum!...--fit Coryse, en envoyant sous la table un coup de pied à son

beau-père, en manière d'avertissement.

Il était trop tard. La marquise avait entendu, et ce mot «maman»,

lorsqu'il s'appliquait à elle, avait le don de l'exaspérer. Furieuse,

elle s'adressa à son mari:

--En vérité...--commença-t-elle--vous...

--Hum!... hum!... hum!... hum!...--chantonna encore Chiffon en arpège.

La marquise se retourna vers elle:

--Sortez!... et faites immédiatement ce que je vous ai dit de faire...

vous m'avez entendue?...

--Oui...--répondit Coryse en pliant sa serviette avec une lenteur

affectée.

Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites dents pointues, que la

colère serrait un peu:

--Oh!... si seulement M. d'Aubières était pas si vieux!...

Le mariage de Chiffon · 第 15 / 25 题