III

C'est un des meilleurs moments de la vie, râlait Me. Le Ponsart qui

avait copieusement déjeuné au Boeuf à la Mode et était maintenant assis

dans la rotonde du Palais-Royal, le seul endroit où, de même que tout

bon provincial, il s'imaginait que l'on pût boire du vrai café. Il

soufflait, engourdi, la tête un peu renversée, sentant une délicieuse

lassitude lui couler par tous les membres. Il avait eu de la chance, la

journée s'annonçait bien; dès neuf heures du matin, il s'était rendu

chez le notaire qui s'occupait à Paris des affaires de son petit-fils;

nulle trace de testament; de là, il avait couru au _Crédit Lyonnais_ où

était placé cet argent dont la perte soupçonnée troublait ses sommes: le

dépôt y était encore. Décidément, le plus dur de la besogne lui était

épargné; la femme avec laquelle il allait se mesurer ne possédait, à sa

connaissance du moins, aucun atout juridique.--Allons, ça commence sous

d'heureux auspices, murmurait-il, poussant à petites bouffées bleues la

fumée de son cigare.

Puis il eut ce retour philosophique sur la vie qui succède si souvent à

la première torpeur des gens dont l'esprit se met à ruminer, quand

l'estomac est joyeux et le ventre plein. C'est égal, ce que les femmes

s'entendent à gruger les hommes! se disait-il, et il se complaisait dans

cette pensée sans imprévu. Peu à peu, elle se ramifia, s'embranchant sur

chacune des qualités corporelles qui contribuent à investir la femme de

son inéluctable puissance. Il songeait au festin de la croupe, au

dessert de la bouche, aux entremets des seins, se repaissait de ces

détails imaginaires qui finirent par se rapprocher, se fondre en un

tout, en la femme même, érotiquement nue, dont l'ensemble lui suscita

cette autre réflexion aussi peu inédite que la première dont elle

n'était d'ailleurs que l'inutile corollaire: «les plus malins y sont

pris.»

Il en savait quelque chose, Me. Le Ponsart, dont le tempérament sanguin

et la large encolure n'avaient pu s'amoindrir avec l'âge. La vue avait

bien baissé, après la soixantaine, mais le corps était demeuré vert et

droit; depuis la mort de sa femme, il souffrait de migraines, de menaces

de congestion que le médecin n'hésitait pas à attribuer à cette

perpétuelle continence qu'il devait garder à Beauchamp.

La soixante-cinquième année était sonnée et des désirs de paillardise

l'assiégeaient encore; après avoir eu, pendant sa jeunesse et son âge

mur, un robuste appétit qui lui permettait de contenter sa faim, plus

par le nombre des plats que par leur succulence, des tendances de

gourmets lui étaient venues avec l'âge; mais, ici encore, la province

avait façonné ses goûts à son image; ses aspirations vers l'élégance

étaient celles d'un homme éloigné de Paris, d'un paysan riche, d'un

parvenu qui achète du toc, veut du clinquant, s'éblouit devant les

velours voyants et les gros ors.

Tout en sirotant sa demi-tasse, il évoquait maintenant comme à

Beauchamp, alors qu'il digérait, assis à son bureau, devant un horizon

de cartons verts, ces raffinements particuliers qui le hantaient et qui

dérivaient tous de cette «Vie Parisienne» qu'il recevait et lisait ainsi

qu'un bréviaire, en la méditant. Elle lui ouvrait une perspective de

chic qui lui semblait d'autant plus désirable que sa jeunesse à Paris

n'avait été ni assez inventive ni assez riche pour l'approcher. Il eût

néanmoins hésité à vérifier ces opulences en s'y mêlant car, malgré ses

convoitises, l'avarice native de sa race le détournait de tels achats;

il se bornait à se susciter un idéal qu'il consentait à croire

inaccessible, à souhaiter simplement de le frôler, si faire se pouvait,

pour le moins cher et dans les conditions les moins humiliantes

possibles, car le bon sens du vieillard précis, du notaire, refrénait

cette poésie de lieux publics, en s'avouant très franchement que l'âge

n'était plus où il pouvait espérer de plaire aux femmes. Sans doute,

après le carême qu'il observait à Beauchamp, Me. Le Ponsart se croyait

encore en mesure de faire honneur au repas, pour peu qu'il fût précédé

de caresses apéritives et disposé sur une nappe blanche dans un service

encore jeune, sans fêlures ni rides; mais il savait, par expérience

aussi, qu'il se trouverait forcément en face d'une invitée qui ne

mangerait que du bout des lèvres et à laquelle son appétit ne

communiquerait nulle fringale.

Ces pensées lui revenaient surtout depuis qu'il était à Paris, seul, à

l'abri des regards d'une petite ville, libre de ses actes, le

porte-monnaie bien garni, la tête un peu échauffée par du faux bordeaux.

Il avait lu le dernier numéro de la «Vie Parisienne» et tout, depuis les

histoires pralinées et les dessins dévêtus des premières pages jusqu'aux

boniments des annonces, l'enthousiasmait.

Certes, les articles célébrant sans relâche les victoires de la

cavalerie et les défaites des grandes dames l'exaltaient, bien qu'il

doutât un peu que le faubourg Saint-Germain polissonnât de la sorte:

mais, plus que ces sornettes dont l'invraisemblance le frappait, la

réclame, précise, nette, isolée du milieu mensonger d'un conte, était

pour lui ductile au rêve. Quoiqu'il fît la part de l'exagération

nécessitée par les besoins de la vente, il demeurait cependant surpris

et chatouillé par l'imperturbable assurance de l'annonce vantant un

produit qui existait, qu'on achetait, un produit qui n'était pas, en

somme, une invention de journaliste, un canard imaginé en vue d'un

article.

Ainsi, tout en l'amenant à sourire, le lait Mamilla suggérait aussitôt

devant ses yeux le délicieux spectacle d'une gorge rebondie à point;

l'incrédulité même qu'il pouvait ressentir, en y réfléchissant, pour les

bienfaits si vivement affirmés de cette mixture, aidait à l'emporter

dans un plaisant vagabondage, car il lisait distinctement entre les

lignes de la réclame la façon non écrite d'employer ce lait, voyait

l'opération en train de s'accomplir, la gorge tirée de la chemise,

doucement frottée, et la nudité de ces seins forcément plats accélérait

encore ses songeries, le menant, par des degrés intermédiaires

d'embonpoint, à ces nainais énormes que ses mains chargées aimaient à

tenir.

Sa vieille âme gavée de procédure, saturée des joies de l'épargne, se

détendait dans ce bain imaginatif où elle trempait, dans ce lavabo de

journal où s'étalaient des rayons de parfumerie dont les étiquettes

chantaient sur un ton lyrique les discutables hosannas des peaux

réparées et revernies, des fronts délivrés de rides, des nez affranchis

de tannes!

Je n'étais décidément pas fait pour vivre en popote, au fond d'une

province, soupirait maintenant Me. Le Ponsart, ébloui par ce défilé

d'élégances qui se succédaient dans sa cervelle;--et il sourit, flatté

au fond de constater, une fois de plus, qu'il possédait une âme de

poète;--puis, l'association des idées le conduisit, à propos de femmes,

à penser à celle qui était la cause de son voyage.--Je suis curieux de

voir la péronnelle, se dit-il; si j'en crois Lambois, ce serait une

appétissante gaillarde, aux yeux fauves, une brune grasse; eh, eh! cela

prouverait que Jules avait bon goût. Il essaya de se la figurer, créant

de la sorte, au détriment de la véritable femme qu'il devait fatalement

trouver inférieure à celle qu'il imaginait, une superbe drôlesse dont il

détailla les charmes dodus en frissonnant.

Mais cette délectation spirituelle s'émoussa et il reprit son calme. Il

consulta sa montre: l'heure n'étant pas encore venue de visiter la femme

de son petit-fils, il pria le garçon de lui apporter des journaux; il

les parcourut sans intérêt.--Despotiquement, la femme revenait à la

charge, culbutait sa volonté de se plonger dans la politique, restait,

seule, implantée dans son cerveau et devant ses yeux.

Il s'estima lui-même ridicule, hocha la tête, regarda le café pour se

distraire, puis il chercha en l'air les traces des tuyaux chargés

d'amener le gaz dans d'étonnants lustres à pendeloques qui descendaient

du plafond culotté comme l'écume d'une vieille pipe, s'amusa à énumérer

les cuillers, disposées en éventail, dans une urne de maillechort, sur

le comptoir; pour varier ses plaisirs il contempla, par les vitres, le

jardin qui s'étendait presque désert, à cette heure, avec ses quelques

statues lépreuses, ses kiosques bigarrés, et ses allées plantées

d'arbres, aux troncs biscornus, frottés de vert; au loin, un petit jet

d'eau s'élevait au-dessus d'une soucoupe, pareil à l'aigrette d'un

colonel: cela ressemblait à l'un de ces jardins de boîtes à joujoux qui

sentent toujours le sapin et la colle, à un jouet défraîchi de jour de

l'an, serré, de même que dans une grande boîte à dominos sans couvercle,

entre les quatre murs de maisons pareilles.

Ce spectacle le lassa vite; il revint à l'intérieur du café: lui aussi,

était à peu près vide; deux étrangers fumaient; trois messieurs

disparaissaient derrière des journaux ouverts, ne montrant que des mains

sur le papier et sous la table des pantalons d'où sortaient des pieds;

un garçon bâillait sur une chaise, la serviette sur l'épaule, et la dame

du café balançait des comptes. Le vague relent de Restauration mélangée

de Louis-Philippe que dégageait cet endroit plus à Me. Le Ponsart. L'âme

de la vieille garde nationale, en bonnet à poils et en culotte blanche,

semblait revenir dans cette armoire ronde et vitrée où les étrangers et

les provinciaux qui s'y désaltéraient d'habitude ne laissaient aucune

émanation d'eux, aucune trace. Il se décida pourtant à partir; le temps

était sec et froid; ses obsessions se dissipèrent; le notaire ressortait

maintenant chez l'homme, la chicane reprenait le dessus, la digestion

s'achevait; il pressa le pas.

Je risque peut-être de ne point la rencontrer, murmurait-il, mais mieux

valait ne pas la prévenir de ma visite; ses batteries ne sont sans doute

pas encore montées; j'ai plus de chance de les démolir, en les

surprenant, à l'improviste.

Il trottait par les rues, vérifiant les plaques émaillées des noms,

craignant de se perdre dans ce Paris qu'il ne connaissait plus. Il

parvint, tant bien que mal, jusqu'à la rue du Four, examina les numéros,

fit halte devant une maison neuve; les murs du vestibule stuqué comme un

nougat, les tapis à baguettes de cuivre, les pommes en verre de la

rampe, la largeur de l'escalier lui parurent confortables; le concierge

installé derrière une grande porte à vantaux lui sembla présomptueux et

sévère, ainsi qu'un ministre de l'Église protestante. Il tourna le bec

de cane et son impression changea; ce pète-sec officiait dans une loge

qui empestait l'oignon et le chou.

--Mlle Sophie Mouveau? dit-il.

Le concierge le toisa, et d'une voix embrumée par le trois-six: Au

quatrième, au fond du corridor, à droite, la troisième porte.

Me. Le Ponsart commença l'ascension, tout en déplorant le nombre exagéré

des marches. Arrivé au quatrième étage, il s'épongea, s'orienta dans un

couloir sombre, chercha à tâtons le long des murs, découvrit la

troisième porte dans la serrure de laquelle était fichée une clef, et,

ne découvrant ni sonnette ni timbre, il appliqua un petit coup sur le

bois, avec le manche de son parapluie.

La porte s'ouvrit. Une forme de femme se dessina dans l'ombre. Me. Le

Ponsart entrait en pleines ténèbres. Il déclina son nom et ses qualités.

Sans dire mot, la femme poussa une seconde porte et le précéda dans une

petite chambre à coucher; là, ce n'était plus la nuit, mais le

crépuscule, au milieu du jour. La lumière descendait dans une cour,

large comme un tuyau de cheminée, se glissait, en pente, grise et sale,

dans la pièce, par une fenêtre mansardée, sans vue.

--Mon dieu! et mon ménage qui n'est pas fait! dit la femme.

Me. Le Ponsart eut un geste d'indifférence et commença:

--Madame, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, je suis le

grand-père de Jules; en ma qualité de cohéritier du défunt et en

l'absence de M. Lambois dont je suis le mandataire, je vous demanderai

la permission d'inventorier tout d'abord les papiers laissés par mon

petit-fils.

La femme le considérait d'un air tout à la fois ahuri et plaintif.

--Eh bien? fit-il.

--Mais, je ne sais pas moi où Jules mettait ses affaires. Il avait un

tiroir où il serrait ses lettres; tenez, là, dans cette table.

Me. Le Ponsart acquiesça du chef, ôta ses gants qu'il plaça sur le

rebord de son chapeau et prit place devant l'un de ces petits bureaux en

acajou couleur d'orangeade d'où l'on tire difficilement une planchette

revêtue de basane. Il était déjà habitué à la brune de la pièce et, peu

à peu, il distinguait les meubles. Au-dessus du bureau, pendait,

inclinée sur de la corde verte dont les noeuds passaient derrière les

pitons et le cadre, une photographie de Monsieur Thiers, semblable à

celle qui parait la salle à manger du père, à Beauchamp,--cet homme

d'État étant évidemment l'objet d'une vénération spéciale dans cette

famille;--à gauche, s'étendait le lit fourragé, avec les oreillers en

tapons; à droite se dressait la cheminée pleine de flacons de pharmacie;

derrière Me. Le Ponsart, à l'autre bout de la pièce, s'affaissait un de

ces petits canapés-lits tendu de ce reps bleu que le soleil et la

poussière rendent terreux et roux.

La femme s'était assise sur ce canapé. Le notaire, gêné de sentir

quelqu'un derrière son dos, fit volte-face et pria la femme de ne pas

interrompre, à cause de lui, ses opérations domestiques, l'invita à

faire absolument comme si elle était chez elle, appuyant un peu sur ces

expressions, préparant ainsi ses premiers travaux d'approche. Elle ne

parut pas comprendre le sens qu'il prêtait aux mots et demeura, assise,

silencieuse, regardant obstinément la cheminée décorée de fioles.

--Diable! fit Me. Le Ponsart, la mâtine est forte; elle a peur de se

compromettre en ouvrant la bouche. Il lui tourna le dos, le ventre

devant la table; il commençait à s'exaspérer de cette entrée en matière;

étant admis le système qu'il présumait adopté par cette femme, il allait

falloir mettre les points sur les _i_, marcher de l'avant, à

l'aveuglette, attaquer au petit bonheur un ennemi retranché qui

l'attendait. Aurait-elle entre les mains un testament? se disait-il, les

tempes soudain mouillées de sueur.

L'extérieur de la femme qu'il avait dévisagée, en se penchant vers elle,

l'inquiétait et l'irritait tout à la fois. Impossible de lire sur cette

figure une idée quelconque; elle semblait ahurie et muette; ses yeux

fauves vantés par M. Lambois étaient déserts; aucune signification

précise ne pouvait être assignée à leur éclat.

Tout en dépliant des liasses de lettres, Me. Le Ponsart réfléchissait.

Le peu de bienveillance qu'il avait pu apporter avec la fin d'une

heureuse digestion disparaissait. C'était, au demeurant, une souillon

que cette fille! bien bâtie, mais plutôt maigre que grasse, elle était

vêtue d'un caraco de flanelle grise, à raies marron, d'un tablier bleu,

de bas de filoselle, emmanchés dans des savates aux quartiers rabattus

et écrasés par le talon.

L'indulgence instinctive qu'il eût éprouvée pour la femme qu'il s'était

imaginée, pour une belle drôlesse, grassouillette et fosselue, chaussée

de bas de soie et de mules en satin, sentant la venaison et la poudre

fine, avait fait place à l'indifférence, même au mépris. Bon Dieu! que

ce pauvre Jules était donc jeune! se disait-il, en guise de conclusion.

Subitement l'idée qu'elle était enceinte lui traversa d'un jet la

cervelle.

Il mit ses lunettes qu'en vieux barbon il avait fait disparaître alors

qu'il pensait trouver une fille élégante et grasse, et, brusquement, il

se tourna.

Les hanches remontaient, en effet, élargies un peu; sous le tablier, le

ventre bombait; examinée avec plus de soin, la figure lui parut un peu

talée; décidément, elle n'avait pas menti dans sa lettre. La femme le

regardait, surprise de cette insistance à la dévisager; Me. Le Ponsart

jugea utile de rompre le silence.

--Avez-vous un bail? lui dit-il.

--Un bail?

--Oui, Jules a-t-il signé avec le propriétaire un engagement qui lui

assure, moyennant certaines conditions, la jouissance de ce logement,

pendant trois, six ou neuf ans?

--Non, Monsieur, pas que je sache.

--Allons, tant mieux.

Il lui tourna le dos derechef et, cette fois, commença la besogne.

Il vérifiait rapidement les lettres qu'il ouvrait: toutes étaient sans

importance, ne renfermaient aucune allusion à cette femme dont les

antécédents inconnus le poursuivaient; d'autres liasses ne le

renseignèrent pas davantage; il se contenta de noter l'adresse des gens

qui les avaient signées, se réservant de leur écrire, de les consulter,

si besoin était, en dernier ressort; enfin il scruta un paquet de

factures acquittées, classé à part; celui-là, il le mit aussitôt dans sa

poche. En somme, aucun papier n'était là qui pût l'éclairer sur les

volontés du défunt; mais qui sait si cette femme n'avait pas enlevé un

testament qu'elle se réservait de montrer, au moment propice? Il était

sur des épines, exaspéré contre son petit-fils et contre cette fille; il

résolut de sortir de cette incertitude qui ajournait la mise en oeuvre

de son plan, et il hésitait néanmoins à poser brutalement la question,

appréhendant de laisser voir la partie faible de son attaque, d'avouer

sa crainte, redoutant aussi de mettre la femme sur une voie à laquelle

elle n'avait peut-être pas sérieusement songé.

Oh! ce serait, en tout cas, improbable, murmura-t-il, se répondant à

cette dernière objection; et il se détermina.

--Voyons, ma chère enfant, et ce ton paternel étonna Sophie que glaçait

en même temps l'oeil taciturne de ce notaire; voyons, vous êtes bien

sûre que notre pauvre ami n'a pas conservé d'autres papiers, car, à ne

vous rien celer, je suis surpris de ne pas découvrir un bout de mot, une

ligne, qui ait trait à ses amis. Généralement, quand on a du coeur,--et

mon cher Jules en était abondamment pourvu,--on lègue un petit cadeau,

une babiole, un rien, ce couteau par exemple ou cette pelote, enfin un

souvenir, aux personnes qui vous aimaient. Comment peut-il se faire

qu'ayant eu tout le temps nécessaire pour prendre ses dispositions,

Jules soit mort ainsi, égoïstement, pour lâcher le mot, sans penser aux

autres?

Il fixait attentivement la femme; il vit les larmes qui lui emplirent

soudain les yeux.

--Mais vous, vous qui l'avez soigné avec tant de dévouement, il est

impossible qu'il vous ait oubliée!--Et il eut un ton de chaleur presque

indignée.

Tant pis, se disait-il, je joue le tout pour le tout. Les pleurs aperçus

l'avaient, en effet, brusquement décidé. Elle s'attendrit; elle va tout

avouer, si je la presse, pensa-t-il. Et il renversait sa tactique,

posait, contrairement à ce qu'il avait d'abord arrêté, la question nette

mais adoucie, maintenant à peu près certain d'ailleurs que la femme ne

détenait aucun testament, car il ne songeait même point qu'elle pût

pleurer au souvenir de son amant, et il attribuait, sans hésiter, son

chagrin au regret de ne pas posséder ce titre.

--Oui, Monsieur, dit-elle, en essuyant ses yeux, quand il a été bien

malade, Jules voulait me laisser de quoi m'établir, mais il est mort

avant d'avoir écrit.

--La jeunesse est tellement inconsidérée, proféra gravement Me. Le

Ponsart.--Et il se tut, pendant quelques minutes, dissimulant l'intense

jubilation qu'il ressentait. Il avait un poids de cent kilos de moins

sur la poitrine; les atouts affluaient dans ses cartes. Toi, je vais te

faire chelem et sans plus tarder, se dit-il.

Il se leva, marcha de long en large, dans la pièce, d'un air préoccupé,

regardant en dessous Sophie qui demeurait immobile, roulant son mouchoir

entre ses doigts.

Non, il manquait de raffinement, mon petit-fils, car elle est

singulièrement rustique, la brave fille!--Et il lorgnait ses mains un

peu grosses, à l'index poivré par la couture, aux ongles dépolis par le

ménage et crénelés par la cuisine. Mal mise, sans aucun chic, la poupée

à Jeanneton, pensait-il. Sans même qu'il s'en rendît compte, cette

constatation aggravait auprès de lui la cause de la femme. Les cheveux

mal peignés qui lui tombaient sur les joues l'incitèrent à se montrer

brutal.

--Mademoiselle,--et il s'arrêta devant elle,--il faut que je vienne

pourtant au fait. M. Lambois, tout en reconnaissant les bons soins que

vous avez prodigués à son fils, à titre de bonne, ne peut naturellement

admettre que cette situation se perpétue. Je vais donner congé à ce

logement aujourd'hui même, car nous sommes le 15 et il est temps; demain

je ferai emporter les meubles; reste la question pécuniaire qui vous

concerne.

M. Lambois a pensé, et cet avis est le mien, qu'étant données les

laborieuses qualités dont vous avez fait preuve, Jules ne pouvait avoir

une servante aussi dévouée, à moins de quarante-cinq francs par mois,

prix fort, comme vous ne l'ignorez pas, à Paris,--car, nous autres

campagnards, ajouta le notaire entre parenthèses, nous avons chez nous

des domestiques, à un prix beaucoup moindre, mais peu importe.--Donc,

nous sommes le 15, c'est quinze jours plus huit d'avance que je vous

dois, soit trente-trois francs soixante-quinze centimes, si je sais

compter. Veuillez bien me signer le reçu de cette petite somme.

Effarée, la femme se leva.

--Mais, monsieur, je ne suis pas une bonne, vous savez bien comment

j'étais avec Jules; je suis enceinte, j'ai même écrit...

--Pardonnez-moi de vous interrompre, dit Me. Le Ponsart. Si j'ai bien

compris vous étiez la maîtresse de Jules. Alors, c'est une autre paire

de manches: vous n'avez droit à rien du tout.

Elle demeura abasourdie par ce coup droit.

--Alors, comme ça, fit-elle, en suffoquant, vous me chassez sans argent,

avec un enfant que je vais avoir.

--Du tout, mademoiselle, du tout; vous déplacez la question; je ne vous

chasse point, en tant que maîtresse: je vous donne vos huit jours, en

tant que bonne, ce qui n'est pas la même chose. Voyons, écoutez-moi

bien; vous avez été présentée en qualité de servante par Jules, à son

père. Tout le temps que M. Lambois est resté ici, vous avez joué ce

rôle. M. Lambois ignore donc ou est du moins censé ignorer les relations

que vous entreteniez avec son fils. Étant actuellement souffrant, retenu

chez lui par une attaque de goutte, il m'a chargé de venir à Paris, en

son lieu et place, afin de régler les affaires laissées pendantes de la

succession, et, nécessairement, il a résolu de se priver des services

d'une bonne puisque la seule personne qui pouvait les utiliser n'est

plus.

Sophie éclata en sanglots.

--Je l'ai pourtant soigné, j'ai passé les nuits, je le referais encore

si c'était à refaire, car il m'aimait bien. Ah! lui, il avait bon coeur;

il se serait plutôt privé de tout, que de me mettre dans la peine. Non,

pour sûr, ce n'est pas lui qui aurait chassé une femme qu'il aurait mise

enceinte!

Oh! cette question-là, nous la laisserons de côté, fit assez vivement le

notaire. En admettant, comme vous le prétendez, que vous soyez grosse

des oeuvres de Jules, ce n'est pas, vous en conviendrez, à un homme de

mon âge qu'il appartient de sonder les mystères de votre alcôve; je me

récuse absolument pour cette besogne. Au fait, reprit-il, frappé d'une

idée subite, vous êtes grosse de combien de mois?

--De quatre mois, monsieur.

Me. Le Ponsart parut méditer. Quatre mois! mais Jules était déjà malade

et, par conséquent, il devait s'abstenir, par raison de santé, de ces

rapprochements que les personnes bien portantes peuvent seules se

permettre. Il y aurait donc présomption pour que ce ne fût pas lui...

--Mais il n'était pas au lit il y a quatre mois, s'écria Sophie indignée

de ces suppositions; le médecin n'était même pas venu... puis il

m'aimait bien et...

Me. Le Ponsart étendit la main.

--Bien, bien, fit-il, cela suffit, et, un peu vexé d'avoir fait fausse

route et de n'avoir pu, avec le chiffre des mois, confondre la femme, il

ajouta aigrement: Je me doutais déjà que des excès avaient dû causer la

maladie et hâter la mort de Jules, maintenant, j'en ai la certitude;

quand on n'est pas plus fort que n'était le pauvre garçon, c'est

véritablement malheureux de tomber sur une personne qui est... voyons,

comment dirais-je, trop bien portante, trop brune, fit-il, très

satisfait de cette dernière épithète, qu'il estimait à la fois

concluante et exacte.

Sophie le regarda, stupéfiée par cette accusation; elle n'avait même

plus le courage de répondre, tant les actes qu'on lui reprochait lui

semblaient inouïs; cette idée qu'on pouvait imputer à son affection la

mort de cet homme qu'elle avait soigné, jours et nuits, l'atterra; elle

étrangla, puis ses larmes qui semblaient taries recoulèrent de plus

belle.

Pendant ce temps, le notaire se faisait cette réflexion que ces pleurs

ne l'embellissaient pas: ce ventre qui sautait dans la saccade des

sanglots lui parut même grotesque.

Cette réflexion ne le disposait pas à la clémence; cependant, comme le

désespoir de la malheureuse augmentait, qu'elle pleurait maintenant à

chaudes larmes, la tête entre les mains, il s'amollissait un peu et

s'avouait intérieurement qu'il était peut-être cruel de jeter ainsi une

femme sur le pavé, en quelques heures.

Il s'irrita, mécontent de lui; mécontent tout à la fois de l'action

qu'il allait commettre et du semblant de pitié qu'il éprouvait.

Involontairement, il cherchait un argument décisif qui lui rendît cette

créature plus odieuse, un argument qui enforcît et justifiât sa dureté,

qui le débarrassât du soupçon de malaise qu'il sentait poindre.

Il posa deux questions, mais, trichant avec lui-même afin d'aider à se

convaincre et d'obliger la femme à répondre dans le sens qu'il espérait,

il plaida le faux pour savoir le vrai.

--En résumé, ma chère enfant, fit-il, je n'ignore pas la façon dont mon

petit-fils vous a connue. Certes, cela n'ôte rien à vos mérites, mais

permettez-moi de vous le dire, il n'a pas été le premier qui ait défloré

ces charmants appas--et il salua galamment de la main--de sorte que,

comme nous disons, nous autres hommes de loi, là où il n'y a pas eu de

préjudice, il ne saurait y avoir de réparation.

Sophie continuait à pleurer doucement: elle ne répondit point.

Bien, pensa Me. Le Ponsart, elle ne proteste pas; donc, j'ai touché

juste; Jules n'a pas été son premier amant--et d'une...

--En second lieu, reprit-il, vous pensiez bien, n'est-ce pas? que la

situation irrégulière dans laquelle vous viviez avec mon petit-fils ne

pouvait durer. D'une façon ou d'une autre, elle se serait rompue. Ou

Jules aurait été nommé sous-préfet dans une province et il se serait

honorablement et richement marié, ou pour une cause que l'avenir eût pu

seul nous apprendre, il vous eût quittée ou eût été quitté par vous:

dans ces deux cas, votre liaison aurait forcément pris fin.

--Non, monsieur, fit-elle vivement, en levant sa tête, non, Jules ne

m'aurait pas abandonnée. Il aurait épousé la mère de son enfant; il me

l'a dit, combien de fois!

--Allons donc, mâtine, murmura le notaire, voilà ce que je voulais te

faire avouer. Cette fois, ses scrupules se mettaient à couvert; cette

fille, qui n'avait pas l'excuse de s'être livrée vierge à son

petit-fils, nourrissait le projet de se marier!

C'est un comble, se répétait-il; nous aurions eu ce torchon-là dans

notre famille! Il resta déconcerté; en une rapide vision, il aperçut

Jules amenant cette femme, traversant la localité, toute entière sur ses

portes, entrant au milieu de la famille consternée par cette

mésalliance; il aperçut cette femme, sans tenue, ne sachant ni manger,

ni s'asseoir, lâchant des coq-à-l'âne, compromettant sa situation par le

ridicule de sa vie présente et l'infamie de sa vie passée.--Ah bien,

nous l'avons échappé belle!

Sa résolution était, du coup, inébranlable.

--Voulez-vous signer, oui ou non, ce reçu? dit-il, d'un ton bref.

Elle refusa d'un geste.

--Faites bien attention, je vous ouvre une porte de sortie, vous la

refusez; prenez garde que moi-même je ne la ferme.

Puis, voyant qu'elle persistait à se taire, il ravala sa colère, se

croisa les bras et reprit, d'une voix paterne:

--Croyez-moi, ne soyez pas mauvaise tête; d'abord, cela ne vous

avancerait à rien; réfléchissez: si vous refusez de signer ce reçu, que

va-t-il se passer? vous allez vous trouver sur le pavé, sans sou ni

maille, sans le temps de vous retourner pour en avoir; voyons, dans

l'intérêt même de ce petit innocent que vous portez dans vos entrailles,

ne vous entêtez pas à rejeter cette offre qui est la seule acceptable,

car elle concilie les intérêts des deux parties. Allons, un bon

mouvement...

Il lui mit le reçu sous le nez.

Elle le repoussa de la main.--Non, je ne signerai pas, nous verrons;

après tout, je veux élever son enfant qui est le mien...

--Demandez-moi tout de suite de le tenir sur les fonts baptismaux et de

payer les mois de nourrice, dit Me. Le Ponsart qui goguenarda presque,

tant cette prétention lui parut baroque! Mais, ma chère, la recherche de

la paternité est interdite, il n'y a pas besoin d'être un grand clerc

pour savoir cela.--Eh bien, nous décidons-nous, car le temps me presse?

Pour la seconde et dernière fois, je vous le répète: ou vous êtes la

bonne de Jules, auquel cas vous avez droit à une somme de trente-trois

francs soixante-quinze centimes; ou vous êtes sa maîtresse, auquel cas,

vous n'avez droit à rien du tout; choisissez entre ces deux situations

celle qui vous semblera la plus avantageuse.

--Et ça s'appelle un dilemme ou je ne m'y connais pas, fit-il très

satisfait, en aparté. Il prit son parapluie et son chapeau.

Sophie s'exaspéra.--C'est bien, je vais voir ce qui me reste à faire,

cria-t-elle.

--Rien, belle dame, croyez-moi. En attendant, vous avez jusqu'à demain

midi pour réfléchir. Passé ce délai, je pars, enlevant les meubles, et

je remets la clef du logement au propriétaire; la nuit porte conseil;

laissez-moi espérer qu'elle vous profitera, et que demain vous serez

revenue à des idées plus sages.

Et poliment, il la salua et l'invita ironiquement, la voyant immobile,

comme pétrifiée, à ne point se déranger pour le reconduire, et il ouvrit

et referma, en homme bien élevé, tout doucement la porte.

Un dilemme · 第 9 / 12 题