Maître Le Ponsart était établi, depuis trente années, notaire à
Beauchamp, une petite localité située dans le département de la Marne;
il avait succédé à son père dont la fortune, accrue par certaines
opérations d'une inquiétante probité, avait été, dans les lentes soirées
de la province, un inépuisable aliment de commérages.
Une fois ses études terminées, Me. Le Ponsart, avant de retourner au
pays, avait passé à Paris quelque temps chez un avoué où il s'était
initié aux plus perfides minuties de la procédure.
D'instincts déjà très équilibrés, il était l'homme qui dépensait sans
trop lésiner son argent, jusqu'à concurrence de telle somme; s'il
consentait, pendant son stage à Paris, à gaspiller tout en parties
fines, s'il ne liardait pas trop durement avec une femme, il exigeait
d'elle, en échange, une redevance de plaisirs tarifiée suivant un barême
amoureux établi à son usage; l'équité en tout, disait-il; et, comme il
payait, pièces en poches, il croyait juste de faire rendre à son argent
un taux de joies usuraire, réclamait de sa débitrice un tant pour cent
de caresses, prélevait avant tout un escompte soigneusement calculé
d'égards.
A ses yeux, il n'y avait que la bonne chère et les filles qui pussent
représenter, en valeur, la dépense qu'elles entraînaient; les autres
bonheurs de la vie dupaient, n'équivalaient jamais à l'allégresse que
procure la vue de l'argent même inactif, même contemplé au repos, dans
une caisse; aussi usait-il constamment des petits artifices usités dans
les provinces où l'économie a la tenacité d'une lèpre; il se servait de
bobêchons, de brûle-tout, afin de consumer ses bougies jusqu'à la
dernière parcelle de leurs mèches, faisait, ne pouvant supporter sans
étourdissements le charbon de terre et le coke, de ces petits feux de
veuves où deux bûches isolées rougeoient à distance, sans chaleur et
sans flammes, courait toute la ville pour acquérir un objet à meilleur
compte et il éprouvait une satisfaction toute particulière à savoir que
les autres payaient plus cher, faute de connaître les bons endroits
qu'il se gardait bien, du reste, de leur révéler, et il riait sous cape,
très fier de lui, se jugeant très madré, alors que ses camarades se
félicitaient devant lui d'aubaines qui n'en étaient point.
De même que la plupart des provinciaux, il ne pouvait aisément dans un
magasin tirer son porte-monnaie de sa poche; il entrait avec l'intention
bien arrêtée d'acheter, examinait méticuleusement la marchandise, la
jugeait à sa convenance, la savait bon marché et de meilleure qualité
que partout ailleurs, mais, au moment de se décider, il demeurait
hésitant, se demandant s'il avait bien réellement besoin de cette
emplette, si les avantages qu'elle présentait étaient suffisants pour
compenser la dépense; de même encore que la plupart des provinciaux, il
n'eût point fait laver son linge à Paris par crainte des blanchisseuses
qui le brûlent, dit-on, au chlore; il expédiait le tout en caisse, par
le chemin de fer, à Beauchamp, parce que, comme chacun sait, à la
campagne, les blanchisseuses sont loyales et les repasseuses
inoffensives.
En somme, ses penchants charnels avaient été les seuls qui fussent assez
puissants pour rompre jusqu'à un certain point ses goûts d'épargne;
singulièrement circonspect lorsqu'il s'agissait d'obliger un ami, Me. Le
Ponsart n'eût pas prêté la plus minime somme à l'aveuglette, mais plutôt
que d'avancer cent sous à un camarade qui mourait de faim, il eût, en
admettant qu'il ne pût se dérober à ce service, offert de préférence à
l'emprunteur un dîner de huit francs, car il prenait au moins sa part du
repas et tirait un bénéfice quelconque de sa dépense.
Son premier soin, quand il revint à Beauchamp, après la mort de son
père, fut d'épouser une femme riche et laide; il eut d'elle une fille
également laide, mais malingre, qu'il maria toute jeune à M. Lambois qui
atteignait alors sa vingt-cinquième année et se trouvait déjà dans une
situation commerciale que la ville qualifiait de «conséquente.»
Devenu veuf, Me. Le Ponsart avait continué d'exploiter son étude, bien
qu'il ressentît souvent le désir de la vendre et de retourner se fixer à
Paris où la supercherie de ses adroites prévenances ne se fût pas ainsi
perdue dans une atmosphère tout à la fois lanugineuse et tiède.
Et pourtant où eût-il découvert un milieu plus propice et moins hostile?
Il était le personnage le plus considéré de ce Beauchamp qui ne lui
marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du
respect et de la peur. Après les éloges qui accompagnaient généralement
son nom, cette phrase corrective se glissait d'habitude: «C'est égal, il
fait bon d'être de ses amis,» et des hochements de tête laissaient
supposer que Me. Le Ponsart n'était point un homme dont la rancune
demeurait inactive.
Son physique seul avertissait, tout en les déconcertant, les moins
prévenus; son teint aqueux, ses pommettes vergées de fils roses, son nez
en biseau, relevé du bout, ses cheveux blancs enroulés sur la nuque et
couvrant l'oreille, ses laborieuses épaules de vigneron, sa familière
bedaine de curé gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d'abord à
se confier à lui, presque à lui taper gaiement sur le ventre, les
imprudents que glaçaient aussitôt l'étain de son regard, l'hiver de son
oeil froid.
Au fond, nul à Beauchamp n'avait pénétré le véritable caractère de ce
vieillard qu'on vantait surtout parce qu'il semblait représenter la
distinction parisienne en province et qui n'avait néanmoins pas abdiqué
son origine, étant resté un pur provincial, malgré son séjour dans la
capitale.
Parisien, il l'était au suprême degré pour toute la ville, car ses
savons et ses vêtements venaient de Paris et il était abonné à «la Vie
Parisienne» dont les élégances tolérées allumaient ses prunelles graves;
mais il corrigeait ces goûts mondains par un abonnement au «Moliériste»
une revue où quelques gaziers s'occupaient d'éclairer la vie obscure du
«grand Comique.» Il y collaborait, du reste--la gaieté de Molière étant
pour lui compréhensible--et son amour pour cette indiscutable gloire
était tel qu'il mettait «le Bourgeois gentilhomme» en vers; ce
prodigieux labeur était sur le chantier depuis sept ans; il s'efforçait
de suivre le texte mot à mot, recueillant une immense estime de ce beau
travail qu'il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des poésies
de circonstance qu'il se plaisait à débiter, les jours de naissance ou
de fête, dans l'intimité, alors qu'on portait des toasts.
Provincial il l'était aussi au degré suprême: car il était tout à la
fois amateur de commérages, gourmand et liardeur; remisant ses instinct
sensuels qu'il n'eût pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une
petite ville, il avouait les charmes de la bonne chère et donnait de
savoureux dîners, tout en rognant sur l'éclairage et les cigares. Me. Le
Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui
jalousaient ses dîners tout en les prônant. Dans les premiers temps, ce
luxe de la table et cet abonnement à un journal parisien, cher,
faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp était à
même de supporter; le notaire manqua d'acquérir la réputation d'un
roquentin et d'un prodigue; mais bientôt ses concitoyens reconnurent
qu'il était un des leurs, animé des mêmes passions qu'eux, des mêmes
haines; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, Me. Le
Ponsart encourageait les médisances, se délectait au récit des petits
cancans; puis il aimait tant le gain, vantait tant l'épargne, que ses
compatriotes s'exaltaient à l'entendre, remués délicieusement jusqu'au
fond de leurs moelles par ces théories dont ils raffolaient assez pour
les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et
toujours neuves. Au reste, ce sujet était pour eux intarissable; ici,
là, partout, l'on ne parlait que de l'argent; dès que l'on prononçait le
nom de quelqu'un, on le faisait aussitôt suivre d'une énumération de ses
biens, de ceux qu'il possédait, de ceux qu'il pouvait attendre. Les purs
provinciaux citaient même les parents morts, narraient des anecdotes
autant que possible malveillantes, scrutaient l'origine des fortunes,
les pesaient à vingt sous près.
Ah! c'est une grande intelligence doublée d'une grande discrétion!
disait l'élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué!
ajoutaient les dames. Quel dommage qu'il ne se prodigue pas davantage!
reprenait le choeur, car Me. Le Ponsart, malgré les adulations qui
l'entouraient, se laissait désirer, jouant la coquetterie, afin de
maintenir intact son prestige; puis souvent il se rendait à Paris, pour
affaires, et, à Beauchamp, la société qui se partageait les frais
d'abonnement du «Figaro,» demeurait un peu surprise que cette feuille
n'annonçât point l'entrée de cet important personnage dans la métropole,
alors que, sous la rubrique: «Déplacements et villégiatures» elle notait
spécialement, chaque jour, les départs et les arrivées «dans nos murs»
des califes de l'industrie et des hobereaux, au vif contentement du
lecteur qui ne pouvait certainement que s'intéresser à ces personnes
dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu'aux noms.
Cette gloire qui rayonnait autour de Me. Le Ponsart avait un peu
rejailli sur son gendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, établi à
Reims, et retiré, après fortune faite, à Beauchamp. Veuf de même que son
beau-père et n'ayant aucune étude à gérer, M. Lambois occupait son
oisiveté dans les cantons où il s'enquérait de la santé des bestiaux et
de l'ardeur à naître des céréales; il assiégeait les députés, le préfet,
le sous-préfet, le maire, tous les adjoints, en vue d'une élection au
conseil général où il voulait se porter candidat.
Faisant partie des comités électoraux, empoisonnant la vie de ses
députés qu'il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de
courses, il pérorait dans les réunions, parlait de notre époque qui se
jette vers l'avenir, affirmait que le député, mis sur la sellette, était
heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prônait
l'imposante majesté du peuple réuni dans ses comices, qualifiait d'arme
pacifique le bulletin de vote, citait même quelques phrases de M. de
Tocqueville, sur la décentralisation, débitait, deux heures durant, sans
cracher, ces industrieuses nouveautés dont l'effet est toujours sûr.
Il rêvait à ce mandat de conseiller général, ne pouvant encore briguer
le siège de son député qui n'était pas dupe de ses manigances et était
bien résolu à ne point se laisser voler sa place; il y rêvait, non
seulement pour lui, dont les convoitises seraient exaucées, mais aussi
pour son fils qu'il destinait au sacerdoce des préfectures. Une fois que
Jules aurait passé sa thèse, M. Lambois espérait bien, par ses
protections, par ses démarches, le faire nommer sous-préfet et puis
préfet. Il comptait même agir si fortement sur les députés, qu'ils le
feraient placer à la tête du département de la Marne: alors, ce serait
son enfant à lui, Lambois, ex-bonnetier retiré des affaires, qui
régirait ses compatriotes et qui administrerait son département
d'origine. Positivement, il eût vu dans l'élévation de son fils à un si
haut grade, une sorte de noblesse décernée à sa famille dont il vantait
pourtant la roture, une sorte d'aristocratie qu'on pourrait opposer à la
véritable, qu'il exécrait, tout en l'enviant.
Mais tout cet échafaudage de désirs avait croulé; la mort de son enfant
avait obscurci cet avenir de vanité, brouillé cet horizon d'orgueil.
puis, il avait réagi contre ce coup, et ses ambitions familiales
s'étaient reversées sur ses ambitions personnelles et s'y étaient
fondues. Avec autant d'âpreté, il souhaitait maintenant d'entrer au
conseil général et, soutenu par Me. Le Ponsart qui le guidait pas à pas,
il s'avançait peu à peu, sans encombre, souvent à plat ventre, espérant
une élection bénévole, sans concurrent sérieux, sans frais sévères. Tout
marchait suivant ses voeux, et voilà que se levait la menace d'une
gourgandine ameutant la contrée autour d'un petit Lambois, écroué dans
la temporaire prison de son gros ventre!
Jules a dû lui communiquer dans ses moments d'expansion mes projets, se
disait-il douloureusement, le jour où il reçut la demande d'argent
signée de cette femme.
--Ah! c'est là notre point vulnérable, notre talon d'Achille, soupira le
notaire quand il lut cette missive, et tous deux, malgré les principes
dont ils faisaient parade, regrettaient les anciennes lettres de cachet
qui permettaient d'incarcérer, jadis, pour de semblables motifs, les
gens à la Bastille.