II

Maître Le Ponsart était établi, depuis trente années, notaire à

Beauchamp, une petite localité située dans le département de la Marne;

il avait succédé à son père dont la fortune, accrue par certaines

opérations d'une inquiétante probité, avait été, dans les lentes soirées

de la province, un inépuisable aliment de commérages.

Une fois ses études terminées, Me. Le Ponsart, avant de retourner au

pays, avait passé à Paris quelque temps chez un avoué où il s'était

initié aux plus perfides minuties de la procédure.

D'instincts déjà très équilibrés, il était l'homme qui dépensait sans

trop lésiner son argent, jusqu'à concurrence de telle somme; s'il

consentait, pendant son stage à Paris, à gaspiller tout en parties

fines, s'il ne liardait pas trop durement avec une femme, il exigeait

d'elle, en échange, une redevance de plaisirs tarifiée suivant un barême

amoureux établi à son usage; l'équité en tout, disait-il; et, comme il

payait, pièces en poches, il croyait juste de faire rendre à son argent

un taux de joies usuraire, réclamait de sa débitrice un tant pour cent

de caresses, prélevait avant tout un escompte soigneusement calculé

d'égards.

A ses yeux, il n'y avait que la bonne chère et les filles qui pussent

représenter, en valeur, la dépense qu'elles entraînaient; les autres

bonheurs de la vie dupaient, n'équivalaient jamais à l'allégresse que

procure la vue de l'argent même inactif, même contemplé au repos, dans

une caisse; aussi usait-il constamment des petits artifices usités dans

les provinces où l'économie a la tenacité d'une lèpre; il se servait de

bobêchons, de brûle-tout, afin de consumer ses bougies jusqu'à la

dernière parcelle de leurs mèches, faisait, ne pouvant supporter sans

étourdissements le charbon de terre et le coke, de ces petits feux de

veuves où deux bûches isolées rougeoient à distance, sans chaleur et

sans flammes, courait toute la ville pour acquérir un objet à meilleur

compte et il éprouvait une satisfaction toute particulière à savoir que

les autres payaient plus cher, faute de connaître les bons endroits

qu'il se gardait bien, du reste, de leur révéler, et il riait sous cape,

très fier de lui, se jugeant très madré, alors que ses camarades se

félicitaient devant lui d'aubaines qui n'en étaient point.

De même que la plupart des provinciaux, il ne pouvait aisément dans un

magasin tirer son porte-monnaie de sa poche; il entrait avec l'intention

bien arrêtée d'acheter, examinait méticuleusement la marchandise, la

jugeait à sa convenance, la savait bon marché et de meilleure qualité

que partout ailleurs, mais, au moment de se décider, il demeurait

hésitant, se demandant s'il avait bien réellement besoin de cette

emplette, si les avantages qu'elle présentait étaient suffisants pour

compenser la dépense; de même encore que la plupart des provinciaux, il

n'eût point fait laver son linge à Paris par crainte des blanchisseuses

qui le brûlent, dit-on, au chlore; il expédiait le tout en caisse, par

le chemin de fer, à Beauchamp, parce que, comme chacun sait, à la

campagne, les blanchisseuses sont loyales et les repasseuses

inoffensives.

En somme, ses penchants charnels avaient été les seuls qui fussent assez

puissants pour rompre jusqu'à un certain point ses goûts d'épargne;

singulièrement circonspect lorsqu'il s'agissait d'obliger un ami, Me. Le

Ponsart n'eût pas prêté la plus minime somme à l'aveuglette, mais plutôt

que d'avancer cent sous à un camarade qui mourait de faim, il eût, en

admettant qu'il ne pût se dérober à ce service, offert de préférence à

l'emprunteur un dîner de huit francs, car il prenait au moins sa part du

repas et tirait un bénéfice quelconque de sa dépense.

Son premier soin, quand il revint à Beauchamp, après la mort de son

père, fut d'épouser une femme riche et laide; il eut d'elle une fille

également laide, mais malingre, qu'il maria toute jeune à M. Lambois qui

atteignait alors sa vingt-cinquième année et se trouvait déjà dans une

situation commerciale que la ville qualifiait de «conséquente.»

Devenu veuf, Me. Le Ponsart avait continué d'exploiter son étude, bien

qu'il ressentît souvent le désir de la vendre et de retourner se fixer à

Paris où la supercherie de ses adroites prévenances ne se fût pas ainsi

perdue dans une atmosphère tout à la fois lanugineuse et tiède.

Et pourtant où eût-il découvert un milieu plus propice et moins hostile?

Il était le personnage le plus considéré de ce Beauchamp qui ne lui

marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du

respect et de la peur. Après les éloges qui accompagnaient généralement

son nom, cette phrase corrective se glissait d'habitude: «C'est égal, il

fait bon d'être de ses amis,» et des hochements de tête laissaient

supposer que Me. Le Ponsart n'était point un homme dont la rancune

demeurait inactive.

Son physique seul avertissait, tout en les déconcertant, les moins

prévenus; son teint aqueux, ses pommettes vergées de fils roses, son nez

en biseau, relevé du bout, ses cheveux blancs enroulés sur la nuque et

couvrant l'oreille, ses laborieuses épaules de vigneron, sa familière

bedaine de curé gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d'abord à

se confier à lui, presque à lui taper gaiement sur le ventre, les

imprudents que glaçaient aussitôt l'étain de son regard, l'hiver de son

oeil froid.

Au fond, nul à Beauchamp n'avait pénétré le véritable caractère de ce

vieillard qu'on vantait surtout parce qu'il semblait représenter la

distinction parisienne en province et qui n'avait néanmoins pas abdiqué

son origine, étant resté un pur provincial, malgré son séjour dans la

capitale.

Parisien, il l'était au suprême degré pour toute la ville, car ses

savons et ses vêtements venaient de Paris et il était abonné à «la Vie

Parisienne» dont les élégances tolérées allumaient ses prunelles graves;

mais il corrigeait ces goûts mondains par un abonnement au «Moliériste»

une revue où quelques gaziers s'occupaient d'éclairer la vie obscure du

«grand Comique.» Il y collaborait, du reste--la gaieté de Molière étant

pour lui compréhensible--et son amour pour cette indiscutable gloire

était tel qu'il mettait «le Bourgeois gentilhomme» en vers; ce

prodigieux labeur était sur le chantier depuis sept ans; il s'efforçait

de suivre le texte mot à mot, recueillant une immense estime de ce beau

travail qu'il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des poésies

de circonstance qu'il se plaisait à débiter, les jours de naissance ou

de fête, dans l'intimité, alors qu'on portait des toasts.

Provincial il l'était aussi au degré suprême: car il était tout à la

fois amateur de commérages, gourmand et liardeur; remisant ses instinct

sensuels qu'il n'eût pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une

petite ville, il avouait les charmes de la bonne chère et donnait de

savoureux dîners, tout en rognant sur l'éclairage et les cigares. Me. Le

Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui

jalousaient ses dîners tout en les prônant. Dans les premiers temps, ce

luxe de la table et cet abonnement à un journal parisien, cher,

faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp était à

même de supporter; le notaire manqua d'acquérir la réputation d'un

roquentin et d'un prodigue; mais bientôt ses concitoyens reconnurent

qu'il était un des leurs, animé des mêmes passions qu'eux, des mêmes

haines; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, Me. Le

Ponsart encourageait les médisances, se délectait au récit des petits

cancans; puis il aimait tant le gain, vantait tant l'épargne, que ses

compatriotes s'exaltaient à l'entendre, remués délicieusement jusqu'au

fond de leurs moelles par ces théories dont ils raffolaient assez pour

les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et

toujours neuves. Au reste, ce sujet était pour eux intarissable; ici,

là, partout, l'on ne parlait que de l'argent; dès que l'on prononçait le

nom de quelqu'un, on le faisait aussitôt suivre d'une énumération de ses

biens, de ceux qu'il possédait, de ceux qu'il pouvait attendre. Les purs

provinciaux citaient même les parents morts, narraient des anecdotes

autant que possible malveillantes, scrutaient l'origine des fortunes,

les pesaient à vingt sous près.

Ah! c'est une grande intelligence doublée d'une grande discrétion!

disait l'élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué!

ajoutaient les dames. Quel dommage qu'il ne se prodigue pas davantage!

reprenait le choeur, car Me. Le Ponsart, malgré les adulations qui

l'entouraient, se laissait désirer, jouant la coquetterie, afin de

maintenir intact son prestige; puis souvent il se rendait à Paris, pour

affaires, et, à Beauchamp, la société qui se partageait les frais

d'abonnement du «Figaro,» demeurait un peu surprise que cette feuille

n'annonçât point l'entrée de cet important personnage dans la métropole,

alors que, sous la rubrique: «Déplacements et villégiatures» elle notait

spécialement, chaque jour, les départs et les arrivées «dans nos murs»

des califes de l'industrie et des hobereaux, au vif contentement du

lecteur qui ne pouvait certainement que s'intéresser à ces personnes

dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu'aux noms.

Cette gloire qui rayonnait autour de Me. Le Ponsart avait un peu

rejailli sur son gendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, établi à

Reims, et retiré, après fortune faite, à Beauchamp. Veuf de même que son

beau-père et n'ayant aucune étude à gérer, M. Lambois occupait son

oisiveté dans les cantons où il s'enquérait de la santé des bestiaux et

de l'ardeur à naître des céréales; il assiégeait les députés, le préfet,

le sous-préfet, le maire, tous les adjoints, en vue d'une élection au

conseil général où il voulait se porter candidat.

Faisant partie des comités électoraux, empoisonnant la vie de ses

députés qu'il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de

courses, il pérorait dans les réunions, parlait de notre époque qui se

jette vers l'avenir, affirmait que le député, mis sur la sellette, était

heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prônait

l'imposante majesté du peuple réuni dans ses comices, qualifiait d'arme

pacifique le bulletin de vote, citait même quelques phrases de M. de

Tocqueville, sur la décentralisation, débitait, deux heures durant, sans

cracher, ces industrieuses nouveautés dont l'effet est toujours sûr.

Il rêvait à ce mandat de conseiller général, ne pouvant encore briguer

le siège de son député qui n'était pas dupe de ses manigances et était

bien résolu à ne point se laisser voler sa place; il y rêvait, non

seulement pour lui, dont les convoitises seraient exaucées, mais aussi

pour son fils qu'il destinait au sacerdoce des préfectures. Une fois que

Jules aurait passé sa thèse, M. Lambois espérait bien, par ses

protections, par ses démarches, le faire nommer sous-préfet et puis

préfet. Il comptait même agir si fortement sur les députés, qu'ils le

feraient placer à la tête du département de la Marne: alors, ce serait

son enfant à lui, Lambois, ex-bonnetier retiré des affaires, qui

régirait ses compatriotes et qui administrerait son département

d'origine. Positivement, il eût vu dans l'élévation de son fils à un si

haut grade, une sorte de noblesse décernée à sa famille dont il vantait

pourtant la roture, une sorte d'aristocratie qu'on pourrait opposer à la

véritable, qu'il exécrait, tout en l'enviant.

Mais tout cet échafaudage de désirs avait croulé; la mort de son enfant

avait obscurci cet avenir de vanité, brouillé cet horizon d'orgueil.

puis, il avait réagi contre ce coup, et ses ambitions familiales

s'étaient reversées sur ses ambitions personnelles et s'y étaient

fondues. Avec autant d'âpreté, il souhaitait maintenant d'entrer au

conseil général et, soutenu par Me. Le Ponsart qui le guidait pas à pas,

il s'avançait peu à peu, sans encombre, souvent à plat ventre, espérant

une élection bénévole, sans concurrent sérieux, sans frais sévères. Tout

marchait suivant ses voeux, et voilà que se levait la menace d'une

gourgandine ameutant la contrée autour d'un petit Lambois, écroué dans

la temporaire prison de son gros ventre!

Jules a dû lui communiquer dans ses moments d'expansion mes projets, se

disait-il douloureusement, le jour où il reçut la demande d'argent

signée de cette femme.

--Ah! c'est là notre point vulnérable, notre talon d'Achille, soupira le

notaire quand il lut cette missive, et tous deux, malgré les principes

dont ils faisaient parade, regrettaient les anciennes lettres de cachet

qui permettaient d'incarcérer, jadis, pour de semblables motifs, les

gens à la Bastille.

Un dilemme · 第 8 / 12 题