IV

Du haut de son comptoir, Mme Champagne aimait à s'écouter parler. Elle

était asthmatique et obèse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses

tissus relâchés, des rides se croisaient en tous sens, zébrant le front,

lézardant les yeux, lacérant les joues; ces rides étaient creusées sur

sa face, en noir, de même que si la poussière des âges avait pénétré

sous la peau et imprégné d'inneffaçables raies, le derme.

Elle était loquace et baguenaudière, convaincue de son importance,

révérée par le quartier qui la réputait influente et juste. Elle était,

en effet, la providence des pauvres, rédigeant des placets qu'elle

adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans

qu'on sût pourquoi.

En revanche, ses affaires personnelles réussissaient moins; elle

exploitait, rue du Vieux-Colombier, près de la Croix-Rouge, une boutique

mal achalandée de papeterie et de journaux, gagnant assez pour ne pas

être mise en faillite; mais elle s'estimait quand même heureuse, car les

plus intimes de ses souhaits étaient exaucés, ses penchants au cancanage

enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une véritable agence de

renseignements, une sorte de petite préfecture de police où, sur des

sommiers judiciaires parlés, étaient relatés, à défaut de condamnations

et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les

dettes inapaisées des ménages.

En tête des pauvresses qu'elle protégeait et recommandait à la charité

des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante-huit

ans, maigre et voûtée, avec des yeux confits, une bouche vide et

rentrée, une mine papelarde. Elle tenait de l'ancienne poseuse de

sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charité

sous le porche des églises, et elle les fréquentait, en effet, au mieux

avec les prêtres de Saint-Sulpice, vivant d'une dévotion également

répartie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

Ce jour-là, Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la

papetière, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de

ses pieds envahis par un potager d'oignons, de ses larges pieds cultivés

qui nécessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

Mme Champagne hochait le chef, en guise de consolante adhésion, quand

soudain elle s'écria:--Tiens, mais c'est Sophie! Ah bien, vrai, elle en

a des yeux!

--Où ça? demanda Mme Dauriatte, en allongeant le cou.

La papetière n'eut pas le temps de répondre; la porte s'ouvrit dans un

choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupières pochées par les larmes,

entra et se prit à sangloter devant les deux femmes.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a? demanda Mme Champagne.

--Faut toujours pas pleurer comme ça! fit en même temps Mme Dauriatte.

Elles s'empressèrent autour d'elle, la poussèrent sur un siège, la

contraignirent à boire du vulnéraire étendu d'eau afin de la

réconforter, et elles profitèrent de l'occasion pour s'adjuger un petit

verre.--Nous pouvons tout entendre maintenant, déclara Mme Dauriatte qui

se passa le revers de la manche sur la bouche.

Et, harcelée par les deux femmes dont les yeux grésillaient de

curiosité, Sophie raconta la scène qui avait eu lieu entre elle et le

grand-père de Jules.

Il y eut un moment de silence.

--Vieux mufle, va! s'écria Mme Dauriatte, laissant échapper par cette

injure, comme par une soupape, l'indignation qui pressait sa vieille

âme.

Mme Champagne, qui était femme de sang-froid, réfléchissait.

--Et il revient quand? dit-elle enfin à Sophie.

--Demain, avant midi.

Alors la papetière leva le doigt et, ainsi qu'un oracle, proféra cette

sentence: Nous n'avons pas de temps à perdre; mais, c'est moi qui te le

dis, tu n'as rien à craindre. Tu es enceinte, n'est-ce pas? Eh bien

alors la famille te doit une pension alimentaire; je ne suis pas ferrée

sur la justice, mais je sais tout cela; le tout est de ne pas se laisser

embobiner. Du reste, aussi vrai que je m'appelle Mme Champagne, je vas

lui montrer, moi à ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe!--Et

elle se leva.--Mon chapeau, mon châle, dit-elle à Mme Dauriatte, figée

d'admiration.--Elle les mit.--Je vous laisse la boutique en garde

jusqu'à tout à l'heure, ma chère;--quant à toi, ma fille, ne t'abîme pas

les yeux à pleurer et suis-moi: nous allons à côté, chez mon homme

d'affaires.

Devant l'assurance si virilement exprimée par Mme Champagne, Sophie

renfonça ses larmes.--C'est un homme très bien, vois-tu, que M. Ballot,

disait la papetière, en route; cet homme-là, il ferait suer de l'argent

à un vieux mur, puis rien ne l'embarrasse, il sait tout, tu vas voir;

c'est là, montons, non, attends que je souffle.

Elles gravirent péniblement les trois étages, s'arrêtèrent devant une

porte décorée d'une plaque de cuivre dans laquelle était incrustée en

rouge et en noir cette inscription: «Ballot, receveur de rentes, tourner

le bouton, s. v. p.» Mme Champagne haletait, couchée sur la

rampe;--c'est-il donc bête d'être grosse comme cela, soupira-t-elle;

puis, elle rejeta précipitamment des bouffées d'air, se moucha, et, la

mine recueillie, de même que si elle fût entrée dans une chapelle, elle

ouvrit la porte.

Elles pénétrèrent dans une salle à manger convertie en bureau, dont la

fenêtre était obstruée par deux tables en bois peintes en noir, avec des

gens courbés dessus, l'un vieux, le crâne garni de duvet de poule;

l'autre, jeune, rachitique et velu; aucun de ces deux employés ne daigna

tourner la tête.

--M. Ballot est-il visible? demanda Mme Champagne.

--Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

--Il est occupé, jeta le jeune homme par-dessus son épaule.

--Alors, nous attendrons.

Et Mme Champagne s'empara des chaises qu'on ne lui offrait point. Elles

s'assirent, sans parler; Sophie restait, les yeux baissés, incapable de

réunir deux idées, mal remise encore du coup asséné, le matin, par le

notaire; la papetière regardait la pièce, meublée de casiers gris, de

cartons, de liasses attachées avec des sangles; ça sentait les bottes

mal décrottées, le graillon et l'encre sèche; à certains instants, un

bruit de voix s'entendait derrière une porte à tambour vert, en face de

la croisée.

C'est là qu'est son bureau, dit confidentiellement Mme Champagne à sa

protégée que cette intéressante révélation ne désoucia point.

Alors la papetière récola dans sa cervelle les pensées qu'elle

délibérait d'émettre; puis, pour tuer le temps, elle considéra les

souliers du vieil employé, leurs tiges déchirées, leurs élastiques

tortillés comme des vers, leurs talons gauchis; elle commençait à

s'endormir, quand le tambour vert s'écarta devant l'homme d'affaires qui

reconduisit un client jusqu'au palier, avec force salutations, revint

et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d'entrer.

Les deux femmes, debout, dès qu'il avait paru, le suivirent, sur la

pointe des pieds dans son cabinet; courtoisement, il leur désigna des

chaises, se renversa sur son fauteuil d'acajou, en hémicycle, et, jouant

nonchalamment avec un énorme coupe-papier en forme de rame, il invita

ses clientes à lui faire connaître l'objet de leur visite.

Sophie commença son histoire, mais Mme Champagne parlait en même temps,

greffant de ses réflexions personnelles la narration déjà confuse des

faits. Fatigué par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les

questions, une à une et il supplia Mme Champagne de se taire et de

laisser d'abord s'expliquer la personne directement en cause.

--Et vous désirez maintenant... fit-il après qu'il fut au courant de la

situation.

--Mais, nous désirons qu'il lui soit rendu justice, s'écria la papetière

qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est

enceinte de ce garçon; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle,

ça c'est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite

rente, quand ça ne serait que pour payer les mois de nourrice et élever

le gosse! comme c'est des pouacres et des sans-coeur qui lui ont dit

qu'ils la mettraient comme ça sur le pavé, demain, je viens savoir ce

qu'il y aurait à faire.

--Rien, ma chère Dame.

--Comment, rien! s'exclama la papetière au comble de la stupeur.--Mais

alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protégé! il y aurait donc

des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand ça leur

dirait!

M. Ballot haussa les épaules.--Le logement était au nom du défunt, les

meubles aussi, n'est-ce pas? bon;--d'autre part, M. Jules a des

héritiers, eh bien, ces héritiers ont le droit d'agir, dans espèce,

ainsi que bon leur semble! Quant à cet enfant posthume qui vous paraît

créer des titres à Mademoiselle, c'est une pure et simple erreur; rien,

absolument rien, vous m'entendez, ne peut les forcer à reconnaître que

la paternité de cet enfant appartient à M. Jules.

--Si c'est Dieu possible! étouffa Mme Champagne.

--C'est ainsi; le Code est là et il est formel, dit l'homme d'affaires,

en souriant.

--Ah bien, il est propre, votre Code! je me demande ce qu'il y a dedans,

moi, si des situations comme celle de Sophie n'y sont pas réglées!

--Mais si, elles sont réglées, ma bonne dame Champagne, et la preuve est

qu'il est interdit à Mademoiselle de réclamer quoi que soit par les

voies légales.

--Viens, viens, ma fille, cria la papetière qui s'exaspérait. Elle se

leva.--On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes; tout

pour eux, rien pour nous; je lui arracherais les yeux, moi, au

grand-père de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de

fait!--Et, poussée à bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme

Champagne perdit complètement la tête et affirma que si jamais un homme

se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se

vengerait, coûte que coûte, quitte à passer en Cour d'assises; ajouta,

du reste, qu'elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des

prisons, des juges, divagua pendant dix bonnes minutes, excitée par M.

Ballot qui, ne voyant aucun profit à tirer de cette affaire, s'amusait

pour son propre compte, très sympathique au fond à ce notaire de

province dont il appréciait, en connaisseur, l'adroit dilemme.

Quant à Sophie, elle demeurait immobile, clouée debout, les yeux fixes.

Depuis le matin, cette pensée qu'elle allait rôder, sans argent, sans

domicile, jetée comme un chien dehors, s'était émoussée; à cette

souffrance précise et aiguë, avait succédé une désolation vague, presque

douce; elle dormait tout éveillée, incapable de réagir contre cet

alanguissement qui la berçait. Elle ne pleurait plus, se résignait,

s'abandonnait à Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se

désintéressant même de sa propre personne, s'apitoyant avec la papetière

sur le malheur d'une femme qui la touchait de très près, mais qui

n'était plus absolument elle.

Ne comprenant pas cet amollissement, cette indifférence hébétée, qui

résulte de l'excès même des larmes, Mme Champagne s'agaça.

--Mais remue-toi donc, dit-elle; joue donc pas ainsi les

chiffes!--usant, dans cette exclamation, son reste de colère; puis elle

se remit un peu et, plus d'aplomb, s'adressa à l'agent d'affaires.

--Alors, Monsieur Ballot, c'est tout ce que vous pouvez nous dire?

--Hélas! oui, ma brave dame; je regrette de ne pouvoir vous assister

dans cette épreuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant

d'ailleurs de son dévouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de

sa haute estime.

Elles se retrouvèrent, anéanties, dans la boutique. Ce fut alors au tour

de Mme Dauriatte de s'emporter.--Mme Champagne gisait, dans son

comptoir, la tête entre les mains, secouée de temps à autre par les

vociférations de sa vieille amie dont l'intelligence fut, ce jour-là,

plus spécialement incohérente. A propos de Sophie, elle en vint, sans

transition raisonnable, à parler d'elle-même, à retracer la vie de feu

Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignoré ou oublié la

position sociale, car si elle se rappelait qu'il portait de l'or sur ses

habits, elle ne pouvait dire au juste s'il avait été maréchal de France

ou tambour-major, vendeur de pâte à rasoir ou suisse.

Cette douche d'histoires endormit la papetière que les émotions avaient

brisée; une cliente qui marchanda des plumes la réveilla.

Elle s'étira et songea au dîner; l'heure s'avançait; on convint que Mme

Dauriatte irait chercher aux «Dix-huit Marmites,» une gargote située rue

du Dragon, près de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot,

pour trois.--Je vais moudre le café, tandis que vous achèterez des

provisions, conclut Mme Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le

couvert.

Vingt minutes après, elles étaient installées dans l'arrière-boutique,

exclusivement meublée d'une table ronde, d'une fontaine, d'un petit

fourneau et de trois chaises.

Sophie ne pouvait avaler; les morceaux lui bouchaient la gorge.

--Allons, ma belle, disait Mme Dauriatte, qui mangeait ainsi qu'un ogre,

il faut vous forcer un peu.

Mais la jeune fille secouait la tête, donnant à Titi, le petit

chien-loup de la papetière, la viande qui se figeait dans son assiette.

Et comme Mme Dauriatte insistait:--Laissez-la, le chagrin nourrit,

attesta judicieusement Mme Champagne qui n'ayant, elle aussi, ce

soir-là, aucun appétit, s'alimentait du moins avec des verres d'un

liquide rouge.

Mme Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des

joues telles que des balles; et des rigoles de jus serpentaient jusqu'à

son menton, tant elle se hâtait à torcher les plats.

--Voyons maintenant, fit la papetière qui éteignit sa lampe à esprit de

bois et versa l'eau chaude sur le café,--voyons, parlons peu, mais

parlons bien: Sophie, comment allez-vous faire demain?

La jeune fille eut un geste douloureux d'épaules.

--Il faudrait peut-être aller voir le propriétaire, hasarda Mme

Champagne, et lui demander un répit de quelques jours.

--Oh! c'est des bourgeois! ils s'entendent toujours entre eux contre le

pauvre monde! laissa échapper, dans une confuse lueur de bon sens, Mme

Dauriatte.

--Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de

pouvoir emporter demain les meubles, murmura Mme Champagne; il est même

bien capable de lui avoir donné de l'argent pour qu'il vous

expulse.--Oh! les sans-coeur!--Eh bien, moi, c'est égal, je

m'empêcherais, malgré toutes leurs lois, d'être ainsi fichue dehors;

non, vrai, là, ils seraient trop contents!

Elle s'arrêta net, regardant Sophie qui buvait son café, goutte à

goutte, avec sa petit cuiller, et elle s'écria:

--Bois pas comme ça, ma fille, ça donne des vents!

--Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbée, cherchant à relier

le fil de ses idées interrompu par ce conseil; n'y parvenant

pas:--Suffit, reprit-elle; ce que je voulais te dire, en somme, c'est

que quand il y en a pour deux, il en a pour trois; j'ai pas le sou, ma

fille, mais ça ne fait rien; si l'on te chasse, tu viendras ici et

t'auras, en attendant, le vivre et la niche.

Soudain une nouvelle idée lui germa dans la cervelle.

--Tiens mais... comme tu n'es pas très débrouillarde, si demain c'était

moi qui parlais à ta place au grand-père de Jules; peut-être qu'en le

raisonnant j'obtiendrais qu'il t'indemnise.

Sophie accepta avec empressement.

--Ah! madame Champagne, que vous êtes donc bonne, fit-elle, en

l'embrassant; moi, toute seule, je ne m'en serais jamais tirée.

Ce fut dans la sombreur de sa détresse un jet de lumière. Persuadée de

la haute intelligence de la papetière, convaincue de sa parfaite

éducation, elle n'hésitait pas à croire que sa présence lui serait

préventive et propice; elle se rendait justice à elle-même, s'avouait

peu compréhensive, peu adroite. Quand elle avait quitté son pays, un

petit village près de Beauvais, elle ne savait rien, n'avait reçu aucune

éducation de ses père et mère qui la rouaient simplement de coups. Son

histoire était des plus banales. Traquée par le fils d'un riche fermier

et lâchée aussitôt après le carnage saignant d'un viol, elle avait été à

moitié assommée par son père qui lui reprochait de n'avoir pas su se

faire épouser; elle s'était enfuie et s'était placée, en qualité de

bonne d'enfant, à Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait à

peu près crever de faim.

Par hasard Jules la rencontra; il s'amouracha de cette belle fille

fraîche, qui témoignait, à défaut d'éducation, d'un caractère aimant et

d'un certain tact. Habituée aux rebuffades, elle s'éprit à son tour de

ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la

commander; joyeusement, elle accepta la proposition de vivre avec lui.

Leur ménage n'avait cessé d'être heureux; elle, attentive à plaire à son

amant, se dégrossissait, abandonnait peu à peu la quiétude de ses

pataquès, savait à propos se taire; lui, qui détestait les bals, les

cafés, les filles délurées devant lesquelles il perdait toute

contenance, était satisfait de rester dans sa chambre près d'une femme

dont la douceur un peu moutonnière l'enhardissait, en le mettant à

l'aise; puis le jour était venu où elle s'était sentie enceinte, et

l'enfant avait été bravement accepté par Jules, flatté à son âge de

contracter déjà de sérieuses charges.

Tout à coup, sans qu'on sût comment, le jeune homme était tombé

gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait

cessé. En sus des inquiétudes, des tourments que lui inspirait cette

maladie, la probable arrivée du père de Jules l'épouvantait. Elle

s'était ingéniée à retarder sinon à parer cette menace; comme son amant

envoyait toujours son linge sale, en caisse, chez son père, elle avait

dû porter les chaussettes et les chemises empesées d'homme pour les

salir avant de les expédier à la campagne; ce subterfuge avait d'abord

réussi, mais bientôt M. Lambois, surpris de ne plus recevoir de lettres

régulières de son fils, s'était plaint; le malade avait réuni ses forces

pour gribouiller quelques lignes dont la divaguante incertitude

changeait en alarme l'étonnement du père; d'autre part, le médecin,

jugeant son client perdu, avait cru nécessaire de prévenir la famille,

et M. Lambois était aussitôt arrivé.

Elle s'était renfermée dans la cuisine, se bornant à un rôle effacé de

bonne, préparant les tisanes, ne desserrant pas les lèvres, affectant,

malgré les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l'indifférence

d'une domestique contemporaine devant le moribond qu'elle mangeait de

caresses, dès que le père retournait à son hôtel.

Mais, si bonasse, si simple qu'elle fût, elle comprenait bien, tout en

ignorant les aveux et les recommandations du médecin au père, que

celui-ci n'était point dupe de son manège. Au reste, mille détails

trahissaient le concubinage dans ce logement: le matelas enlevé du lit

et installé sur le parquet de la salle à manger, le logis dénué de

chambre de bonne, l'unique cuvette, les deux brosses à dents dans le

même verre, le seul pot de pommade, en permanence sur la toilette. Elle

avait eu la précaution d'enlever ses robes de l'armoire à glace; mais

elle n'avait d'abord pas songé aux autres indices, tant cette subite

arrivée du père lui troublait la tête; peu à peu, elle s'aperçut de ces

oublis, s'efforça, dans sa maladresse, de cacher les objets

compromettants, ne s'imaginant pas qu'elle eût dissipé, par ce soin

même, les derniers doutes de M. Lambois.

Lui, avait été on ne peut plus digne. Il acceptait les soins de Sophie,

se faisait, économiquement, préparer son dîner par elle, et il daignait

même la complimenter de certains plats.

Jamais, il n'avait lancé une allusion au rôle joué par cette femme;

après la mort de son fils seulement, il permit d'entendre qu'il

connaissait la vérité, car il remit à Sophie une photographie d'elle

qu'il avait trouvée dans l'un des tiroirs entrebâillés du bureau, en lui

disant: Mademoiselle, je vous restitue ce portrait dont la place ne

saurait plus être désormais dans ce meuble.--Et, dans le tracas d'un

enterrement, d'un transport de corps en province, il l'avait en quelque

sorte oubliée, ne lui envoyant ni argent, ni nouvelles.

Depuis ce jour, elle avait vécu dans un état voisin de l'hébétude,

pleurant toutes les larmes de ses yeux sur son pauvre Jules, malade de

fatigue et tourmentée par sa grossesse, vivant avec quelques sous par

jour, espérant encore que le père de son amant lui viendrait en aide.

Puis, à bout de ressources, elle lui avait écrit une lettre, vivant,

l'oreille au guet, dans l'espoir d'une réponse qui n'arriva pas et à

laquelle suppléa la visite du terrible vieillard qui la chassait.

Enfin, la chance lui souriait tout de même maintenant un peu; Mme

Champagne qu'elle avait connue, en achetant des journaux et de l'encre

et en se livrant chez elle à une causette quotidienne, le matin,

lorsqu'elle se rendait au marché, consentait à la secourir. Outre

qu'elle avait une langue alerte et bien pendue et une grande habitude du

monde, songeait Sophie, c'était une femme établie, une commerçante qui

avait été réellement mariée. Ce n'était plus une pauvre fille comme

elle-même, qu'on pouvait rabrouer parce qu'elle était sans situation

honorable, sans défense, que le notaire allait avoir à combattre;

sautant d'un extrême à l'autre, du morne accablement au vif espoir,

Sophie était certaine que sa misère était sur le point de prendre fin,

et Mme Dauriatte, par platitude, exprima tout haut ce que la jeune fille

pensait tout bas.

--Votre affaire est dans le sac, ma petite, parce que, voyez-vous, entre

gens qui ont des positions convenables, on s'entend toujours; elle

ajouta qu'on s'était sans doute exagéré les menaces de ce notaire qui,

en raison même de ses richesses qu'elle se figura tout à coup, sans

qu'on sût pourquoi, incalculables, ne pouvait pas être un mauvais homme;

et, de bonne foi, maintenant, par suite de cette fortune notariale

qu'elle évoquait, Mme Dauriatte fut prise d'une immense considération

pour ce vieillard qu'elle avait jusqu'alors si durement honni.

De son côté, Mme Champagne ne laissait point que d'éprouver un certain

orgueil à l'idée qu'elle parlerait à ce monsieur respectable, qu'elle

discuterait en femme du monde avec lui; puis, cette mission

l'investissait à ses propres yeux d'une grande importance. Quel sujet de

conversation pendant des mois! quel prestige dans le quartier qui

louerait son bon coeur, vanterait son ingéniosité diplomatique,

clabauderait à perte de vue sur son comme il faut! Elle se perdait dans

ce rêve, souriait béatement, apprêtant déjà sur sa bouche, pour le

lendemain, d'heureux effets de cul de poule.

--Il n'est pas décoré? dit-elle tout à coup à Sophie. La jeune fille ne

se rappela pas avoir vu du rouge sur l'habit de cet homme. La papetière

en fut fâchée, car l'entrevue eût été plus auguste, mais elle se

consola, en se répétant que, jamais dans sa vie, pareille occasion ne

s'était présentée de montrer ainsi ses talents et de déployer ses

grâces.

A la tristesse du premier moment avait succédé dans la boutique une

expansion de joie.--Allons, un petit verre, ma belle, proposa Mme

Champagne à Sophie.--Et vous? ma chère, dit-elle à Mme Dauriatte.

Celle-ci ne se fit pas prier; elle tendit sa tasse, ne la retirant

point, espérant peut-être qu'on la remplirait jusqu'au bord; mais la

papetière lui versa la valeur d'un dé à coudre, et elles trinquèrent

toutes les trois, se souhaitant ensemble longue santé et heureuse

chance.

Quand l'heure vint de clore les volets, Sophie réconfortée, presque

tranquille après tant de sursauts, ne doutait plus du succès de

l'entreprise, supputait déjà le chiffre de la somme qu'elle obtiendrait

et, d'avance, la divisait en plusieurs parts: tant pour la sage-femme,

tant pour la nourrice, tant pour elle-même, en attendant qu'elle se

procurât une place.

--Tu feras bien de mettre aussi un peu de côté pour les cas imprévus,

recommanda sagement Mme Champagne, et elles rirent, pensant que la vie

avait du bon; Titi, le chien, que cette joie électrisait, jappa, sauta

ainsi qu'un cabri sur la table, accrut encore l'hilarité, en balayant

avec le plumeau de sa queue la face réjouie des trois femmes.

--Une idée! s'exclama subitement Mme Dauriatte.

Elle se leva, chercha un vieux jeu de cartes et commença une

réussite.--Tu vas voir, ma fille, que demain t'auras de la veine; coupe,

non, de la main gauche, parce que tu n'es pas mariée.--Et elle tirait

trois cartes à la fois, examinait si deux d'entre elles appartenaient à

la même série et, dans ce cas, gardait et rangeait sur la table celle

qui était la plus rapprochée de son pouce.

--T'es la dame de trèfle, vois-tu, car t'es brune, et la dame de pique

est bien brune aussi, mais elle ne peut être qu'une veuve ou qu'une

méchante femme; ce qui ne serait pas vrai pour toi.

Elle épuisa de la sorte, trois fois, le jeu de trente-deux cartes, en

rejetant une partie, dans sa jupe, à chaque coup; il restait sur la

table dix-sept cartes, l'indispensable nombre impair; et elle comptait

maintenant avec ses doigts, allant, de droite à gauche, à partir de son

héroïne, la dame de trèfle; une, deux, trois, quatre, cinq, s'arrêtant

sur cette dernière carte. Un neuf de trèfle! s'écria-t-elle

triomphalement, c'est de l'argent. Une, deux, trois, quatre, cinq, qui

sera donné par ce Roi, un homme sérieux. Un, deux, trois, quatre,

cinq...

--Six! levez la chemise; sept, huit, neuf, tapez comme un boeuf! ajouta

Mme Champagne.

Mais, toute entière à sa réussite, Mme Dauriatte ne daigna point relever

cette puérile interruption.

--Cinq! reprit-elle, un neuf de carreau, c'est des papiers, à côté de ce

Roi de trèfle, qui est un homme de loi. Ça y est! Tu peux dormir en paix

sur tes deux oreilles, ton sort est bon.

--Et demain, il fera jour, jeta Mme Champagne qui rafla toutes les

cartes d'un tour de main; allons coucher, car il faudra être prête de

bonne heure! Elle serra la main de Mme Dauriatte qui promit de la

remplacer aussitôt qu'on ouvrirait la boutique, et, embrassant Sophie

sur les deux joues, elle lui recommanda de nettoyer son ménage, de

s'habiller, de se mettre sous les armes, dès le matin. Elle-même, émue

comme à la veille d'une partie de fête, songea qu'elle s'ornerait de

tous ses bijoux, qu'elle revêtirait sa robe d'apparat, afin d'être à la

hauteur des circonstances et d'en imposer à ce notaire qui ne pourrait

certainement qu'être flatté de trouver une telle compagnie disposée à le

recevoir.

V

A son âge!--Avoir été la dupe d'une fille racolée chez Peters! Me. Le

Ponsart regrettait sa méprise, cette poussée incompréhensible, ce

mouvement irraisonné qui l'avait, en quelque sorte, forcé à offrir des

consommations à cette femme et à l'accompagner jusque chez elle.

Il n'avait pourtant eu la tête égayée par aucun vin; cette drôlesse

était venue se placer à sa table, avait causé avec lui de choses et

autres, non sans qu'il l'eût loyalement prévenue qu'elle perdait son

temps; puis des messieurs étaient entrés qui l'avaient saluée et

auxquels elle avait tendu la main et parlé bas. De ce fait sans

importance était peut-être issue, souterrainement, l'instinctive

résolution de la posséder; peut-être y avait-il eu là une question de

préséance, un entêtement d'homme arrivé le premier et tenant à conserver

sa place, un certain dépit de se trouver en concurrence avec des gens

plus jeunes, un certain amour-propre de vieux barbon sollicitant de la

fille, à prix même supérieur, une quasi-préférence;--mais non, rien de

tout cela n'était vrai; il y avait eu une impulsion irrésistible, un

agissement indépendant de sa volonté, car il n'était féru d'aucun désir

charnel et le physique même de cette femme ne répondait à aucun de ses

souhaits; d'autre part, le temps était sec et froid, et Me. Le Ponsart

ne pouvait invoquer à l'appui de sa lâcheté l'influence de ces chaleurs

lourdes ou de ces ciels mous et pluvieux qui énervent l'homme et le

livrent presque sans défense aux femmes en chasse. Tout bien considéré,

cette aventure demeurait incompréhensible.

En voiture, le long du chemin, il se disait qu'il était ridicule, que

cette rencontre était niaise, fertile en carottes et en déboires; et il

se sentait sans force pour quitter cette fille qu'il suivait

machinalement, mu par ce bizarre sortilège que connaissent les gens

attardés, le soir, et qu'aucune psychologie n'explique.

Il s'était même retourné l'épingle dans la plaie, se répétant: «Si l'on

me voyait! j'ai l'air d'un vieux polisson!»--murmurant, tandis qu'il

payait le cocher et que la femme sonnait à sa porte: «Voilà l'ennui qui

commence; elle va me proposer de me tenir par la main pour que je ne me

casse pas le cou dans l'obscurité sur les marches et, une fois dans la

chambre, la mendicité commencera! Bon Dieu! faut-il que je sois

bête!»--Et il était quand même monté et tout s'était passé ainsi qu'il

l'avait prévu.

Il avait cependant éprouvé un certain dédommagement des tristesses

conçues d'avance. Le logis était meublé avec un luxe dont le mauvais

goût lui échappait. La cheminée enveloppée de rideaux en faux brocart,

les chenets à boules fleurdelysées, la pendule et les appliques en jeune

cuivre, munies de bougies roses que la chaleur avait courbées, les

divans recouverts de guipures au crochet, le mobilier en thuya et

palissandre, le lit debout dans la chambre à coucher, les consoles

parées de marmousets en faux saxe, de verreries de foire, de statuettes

de Grévin, lui semblèrent déceler une apéritive élégance et un

langoureux confort. Il regarda complaisamment la pendule arrêtée pendant

que la femme se débarrassait de son chapeau.

Elle se tourna vers lui et parla d'affaires.

Le notaire tressaillit, lâchant, un à un, des louis que la praticienne

lui extirpait tranquillement par d'insinuants et d'impérieux appels, se

consolant un peu de sa faiblesse de vieillard assis tardivement chez une

fille, par la vue du corsage qu'il jugeait rigide et tiède et des bas de

soie rouges qui lui paraissaient crépiter, aux lueurs des bougies, sur

des mollets pleins et des cuisses fermes.

Afin d'accélérer la vendange de sa bourse, la femme se campa sur ses

genoux.

--Je suis lourde, hein?

Bien que ses jambes pliassent, il affirma poliment le contraire,

s'efforçant de se persuader, du reste, pour s'égayer, que cette

pesanteur ne pouvait être attribuée qu'aux solides et copieuses

charnures qu'il épiait, mais plus que cette perspective de pouvoir les

brasser, tout à l'heure, à l'aise, le calcul de ses déboursés, la

constatation raisonnée de sa sottise et l'inexplicable impossibilité de

s'y soustraire, le dominaient et finissaient par le glacer.

Avec cela, la femme devenait insatiable; sous la problématique assurance

d'idéales caresses, elle insistait de nouveau pour qu'il ajoutât un

louis à ceux qu'il avait déjà cédés. La niaiserie même de ses propos, de

ses noms d'amitié de «mon gros loulou,» de «mon chéri,» de «mon petit

homme,» achevait de consterner le vieillard engourdi, dont la lucidité

doutait de la véracité de cette promesse qui accompagnait les

réquisitions: «Voyons, laisse-toi faire, je serai bien gentille, tu

verras que tu seras content.»

De guerre lasse, convaincu que les imminents plaisirs qu'elle annonçait

seraient des plus médiocres, il souhaitait ardemment qu'ils fussent

consommés pour prendre la fuite.

Ce désir acheva de vaincre sa résistance et il se laissa complètement

dépouiller.

Alors, elle l'invita à enlever son pardessus, à se mettre à l'aise.

Elle-même se déshabillait, enlevant ceux de ses vêtements qu'elle eût pu

froisser. Il s'approcha, mais hélas! cet embonpoint qui l'avait un peu

désaffligé était à la fois factice et blet!--Elle aggrava cette dernière

désillusion par tout ce qu'une femme peut apporter de mauvaise grâce au

lit, prétendant se desintéresser de ses préférences, lui repoussant la

tête, grognant: Non, laisse, tu me fatigues; puis, alors qu'il

s'agissait de lui, répondant avec une moue méprisante et sèche: «Qu'il

s'était trompé s'il l'avait prise pour une femme à ça.»

Il poussa un soupir d'allégement en gagnant la porte. Ah! pour avoir été

volé, il avait été bien volé!--Et le sang lui empourprait la face, alors

qu'il se rappelait les détails grincheux de cette scène.

Puis, cet argent si malencontreusement extorqué l'étouffait. Il arrivait

à se représenter les choses utiles qu'il aurait pu se procurer avec la

même somme.

Il méditait cette réflexion stérile des gens grugés: qu'on se prive

d'acheter un objet plaisant ou commode par économie, alors qu'on

n'hésite pas à dépenser le prix qu'eût coûté cet objet, dans un intérêt

infructueux et bête.

--Ah! toi..., je te conseille de filer doux, conclut-il, songeant à la

maîtresse de son petit-fils, confondant dans une même réprobation les

deux femmes.

Il sourit pourtant, car il était certain de juguler Sophie Mouveau,

d'exercer impunément des représailles, de se venger sur elle des

déboires infligés par la cupidité de son sexe. Le propriétaire, enchanté

de rentrer en possession immédiate de son logement, s'était,--après

avoir, du reste, en sa qualité de père de famille, exprimé quelques

idées sans imprévu sur les dangers du libertinage et de la profonde

corruption du siècle,--montré tout disposé à seconder le notaire dans

ses entreprises, et le concierge s'était respectueusement incliné, alors

que Me. Le Ponsart lui avait exhibé l'ordre de laisser déménager les

meubles, d'aider au besoin à l'expulsion de la femme et de garder la

clef; deux pièces de cent sous, glissées dans la main, avaient même

amolli sa mine et détendu la rigidité luthérienne de son port.

Trente-trois francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois

francs soixante-quinze, pensait le notaire; c'est bien le chiffre que

j'ai annoncé à mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus.

Toutes ses précautions étaient prises: les déménageurs devaient se

trouver à midi précis devant la porte, descendre le mobilier, l'expédier

par chemin de fer, dans la voiture même, posée, sans roues, à plat sur

un camion de marchandises, jusqu'à Beauchamp.

Une seule question demeurait encore pendante: Sophie paraissait à Me. Le

Ponsart singulièrement retorse. Ce silence où elle se confinait le plus

possible, ce système ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire

qui attribuait à la finesse le profond désarroi et la sottise accablée

de cette fille. Il était absolument persuadé que cette larmoyante

stupeur cachait une embuscade et la crainte qu'elle ne vînt scandaliser

Beauchamp par sa présence ne le quittait plus. Après mûre délibération,

il s'était déterminé à recourir aux bons offices de son ancien ami, le

commissaire de police, s'était abouché, grâce à lui, avec son collègue

du VI^e arrondissement, et avait obtenu qu'on menaçât tout au moins la

femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas à rester

tranquille.

--Allons, il est temps d'achever la petite partie commencée et

d'emballer rondement la donzelle, se dit Me. Le Ponsart, en consultant

sa montre. Et il s'achemina vers la rue du Four, se consolant de ses

ennuis, par la pensée qu'il prendrait le train, le soir, et rentrerait

enfin dans ses pantoufles.

Le concierge baisa presque ses propres pieds, tant il se courba, dès

qu'il l'aperçut. Me. Le Ponsart monta, s'arrêta dans le couloir, et,

naturellement, sans y songer, il substitua au coup poli, discret, dont

il avait, la veille, toqué la porte, un coup impérieux et bref.

Il demeura surpris quand il eut pénétré, à la suite de Sophie, dans la

chambre, de rencontrer une grosse dame.

Cette dame se souleva, esquissa une révérence et se rassit. Qu'est-ce

que c'est que cela? se dit-il, en regardant cette bedonnante personne,

serrée à voler en éclats dans une robe d'un outremer atroce, sur le

corsage de laquelle tombaient les trois étages d'un menton en beurre.

En voyant les perles de corail rose qui coulaient des lobes cramoisis

des oreilles et une croix de Jeannette qui pantelait sous le va-et-vient

d'une océanique gorge, il pensa que cette vieille dame était une

harengère, vêtue de ses habits de fête.

Très méprisant, il détourna les yeux et les reporta sur la jeune fille:

alors il fronça le sourcil. Elle était, elle aussi, en grande toilette,

parée de tous les bijoux que Jules lui avait donnés, et, ainsi

pomponnée, les seins bien lignés par le corsage, les hanches bien

suivies par la jupe de cachemire, elle était charmante. Malheureusement

pour elle, cette beauté et ce costume qui eussent sans doute attendri le

vieillard, la veille, l'irritèrent par le souvenir qu'ils évoquaient

d'une soirée maudite. La malechance s'en mêlait; la tenue débraillée de

Sophie qui l'avait répugné, lors de sa première visite, était la seule

qui eût pu l'adoucir aujourd'hui.

De même que, pour la première fois, ses cheveux emmêlés sur le front

l'avaient induit à être brutal, de même aussi sa chevelure soigneusement

peignée l'incitait à être cruel.

D'un ton dur, il lui demanda si elle était décidée à signer le reçu.

--Mon Dieu! Monsieur, dit la grosse dame qui intervint, permettez-moi de

faire appel à votre bon coeur; comme vous voyez, la pauvre enfant est

toute ébaubie de ce qui lui arrive... elle ne sait pas..., moi, je l'ai

assurée que vous ne la laisseriez pas, comme ça, dans la peine. Sophie,

que je lui ai dit, Monsieur Ponsart est une homme qui a reçu de

l'éducation; avec ces gens-là qui ont de la justice, tu n'as rien à

craindre. Hein? dis, c'est-il vrai que je t'ai dit cela?

--Pardon, Madame, fit le notaire, mais je serais heureux de savoir à qui

j'ai l'honneur de parler.

La grosse dame se leva et s'inclina.

--Je suis madame Champagne, c'est moi qui tiens la maison de papeterie

au numéro 4. M. Champagne, mon mari...

Me. Le Ponsart lui coupa la parole d'un geste et du ton le plus sec:

--Vous êtes sans doute parente de Mademoiselle?

--Non, monsieur, mais c'est tout comme; je suis, comme qui dirait, sa

mère.

--Alors, Madame, vous n'avez rien à voir dans la question qui nous

occupe, permettez-moi de vous le dire; c'est donc à Mademoiselle seule

que je continuerai d'avoir affaire.--Il tira sa montre.--Dans cinq

minutes, les déménageurs seront ici, et je ne sortirai de ce logement,

je vous préviens, que la clef en poche. En conséquence, je ne puis,

Mademoiselle, que vous inviter à préparer un paquet des objets qui vous

appartiennent et à me faire décidément connaître si, oui ou non, vous

acceptez les propositions que je vous ai soumises.

--Oh! Monsieur! c'est-il Dieu possible! soupira Mme Champagne atterrée.

Me. Le Ponsart la fixa de son oeil d'étain et elle perdit son peu

d'assurance. Du reste, cette femme, d'habitude si loquace et si hardie,

semblait, ce matin-là, privée de ses moyens, dénuée d'audace.

Et, en effet, l'un de ces irréparables malheurs qu'on croirait s'abattre

de préférence, aux moments douloureux, sur les gens pauvres, lui était

survenu, dès le lever.

Mme Champagne possédait, en haut de la bouche, sur le devant, deux

fausses dents qu'elle enlevait, chaque soir, et déposait dans un verre

d'eau. Ce matin-là, elle avait commis l'imprudence de tirer ce bout de

ratelier de l'eau et de le placer sur le marbre de sa table de nuit où

Titi, le chien, l'avait happé, s'imaginant sans doute que c'était un os.

La papetière s'était presque évanouie, en lui voyant ainsi broyer le

vulcanite, le faux ivoire, les attaches, tout l'appareil. Depuis ce

moment, elle pinçait les lèvres de peur de laisser voir les brèches de

sa mâchoire, parlait en crachotant de côté, était anéantie par cette

idée fixe qu'elle n'avait pas l'argent nécessaire pour combler ses

trous. Cette absorbante préoccupation à laquelle se joignait la peur de

montrer au notaire les créneaux pratiqués dans ses gencives paralysait

ses facultés, la rendait idiote.

La sécheresse de ce vieillard, son verbe impérieux, le mépris dans

lequel il ne cessait de la tenir malgré ses frais de toilette achevèrent

de la glacer, d'autant qu'elle n'avait même pas douté, un seul instant

d'un accueil sympathique, d'une discussion aimable, d'un assaut de

courtoisies réciproques.

--Vous m'avez compris, n'est-ce pas? ajouta Me. Le Ponsart, s'adressant

à Sophie interdite.

Elle éclata en sanglots et Mme Champagne, bouleversée, oublia sa bouche,

se précipita vers la jeune fille qu'elle embrassa, en la consolant avec

des larmes.

Cette explosion crispa le notaire; mais il eut soudain un sourire de

triomphe: des pas de rouliers ébranlaient enfin les marches, au-dehors.

Un coup de poing s'abattit sur la porte qui roula ainsi qu'un tambour.

Le notaire ouvrit; des déménageurs déjà ivres emplirent les pièces.

--Tiens, dit l'un, v'la la bourgeoise qui tourne de l'oeil.

--Bien, vrai, je ne sais pas si elle est pleine, fit un autre, en lui

regardant le ventre, et il s'avança, l'oeil gai, pour prendre dans ses

bras Sophie qui s'affaissait sur une chaise.

Mme Champagne écarta d'un geste ces pandours.

--De l'eau! de l'eau! cria-t-elle, affolée, tournant sur elle-même.

--Ne vous occupez pas de cela et dépêchons, dit Me. Le Ponsart aux

hommes;--je me charge de Mademoiselle; et pas de comédie, n'est-ce pas?

fit-il, marchant, exaspéré sur la papetière dont il pétrit nerveusement

le bras;--allons, triez ses affaires et vite, ou moi j'emballe, au

hasard, le tout sans plus tarder.

Et il décrocha, lui-même, des jupons et des camisoles pendus à une

patère et les jeta dans un coin, tandis que Mme Champagne finissait de

frotter, en pleurant les tempes de la jeune fille.

Celle-ci revint à elle et alors, pendant que les hommes emportaient les

meubles, sous l'oeil vigilant du notaire qui surveillait maintenant la

descente, Mme Champagne comprenant que la partie était perdue, tenta de

sauver la dernière carte.

Monsieur, dit-elle, rejoignant Me. Le Ponsart sur le palier, un mot,

s'il vous plaît.

--Soit.

--Monsieur, puisque vous êtes sans pitié pour Sophie qui s'est tuée à

soigner votre petit-fils, dit-elle d'une voix suppliante et basse,

laissez-moi au moins faire appel à votre esprit de justice. Si vous

voulez, ainsi que vous le dites, considérer Sophie comme une bonne,

pensez alors qu'elle n'a pas touché de gages tant qu'elle a été chez M.

Jules, et payez-lui les mois qu'elle a passés chez lui, afin qu'elle

puisse accoucher chez une sage-femme et mettre l'enfant en nourrice.

Le notaire eut un haut-le-corps; puis un rire narquois lui rida la

bouche.

--Madame, fit-il, avec un salut cérémonieux, je suis au désespoir de ne

pouvoir accueillir la requête que vous m'adressez; et cela, mon Dieu,

par une raison bien simple: c'est que vous ne ferez croire à personne

qu'une bonne soit restée dans une maison où son maître ne la payait pas.

Mademoiselle a donc, selon moi, par ce fait seul qu'elle n'a pas quitté

sa place, incontestablement touché, chaque mois, son dû; j'ajouterai

qu'on ne demande pas de reçus à une bonne, et que, par conséquent, de

l'absence de ces reçus, l'on ne saurait inférer que Mademoiselle demeure

créancière de la succession de M. Jules. J'en reviens donc, et pour la

dernière fois, Madame, car je suis las à la fin de répéter toujours la

même chose, à inviter Mlle Sophie à liquider sa situation, en signant,

par dérogation cependant à la règle que j'ai posée, le présent reçu. En

échange, je lui paierai la somme à laquelle je veux bien admettre

qu'elle ait droit.

--Mais c'est une infamie, Monsieur, une lâcheté, un vol, s'écria Mme

Champagne, jetée hors d'elle.

Me. Le Ponsart pirouetta et lui tourna le dos, sans même daigner

répondre à ces violences.

--Quant à vous, fichez-moi la paix, dit-il, sur le palier, aux

déménageurs qui tentaient de lui carotter un nouveau litre; et il rentra

dans le logis, l'oeil froncé, les mains derrière le dos.

Une sourde colère l'agitait; l'intrusion de la papetière dans une

question où elle n'avait, suivant lui, aucun motif de s'immiscer, avait

enforci ses résolutions sur lesquelles appuyaient encore la hâte d'en

finir, l'envie de quitter ce Paris qui lui était, depuis la veille,

odieux, le désir de regagner au plus vite son chez soi, par un train de

nuit. Puis, il s'entêtait à ne pas dépasser ce chiffre de cinquante

francs qu'il avait fixé comme maximum à M. Lambois; il se faisait un

point d'honneur de justifier ses prévisions, de montrer, une fois de

plus, combien il était un homme précis quand il s'agissait d'affaires;

cette économie lui semblait aussi une juste compensation de ses

prodigalités de l'autre soir; aux femmes, après tout, à s'arranger entre

elles! Enfin la rapacité des déménageurs l'avait outré; chacun voulait

tirer à boulets rouges sur sa bourse; eh bien, personne ne l'atteindrait

et personne n'aurait rien! Ces motifs qui s'entassaient dans son esprit

et se consolidaient les uns les autres, rendaient vaines les

supplications et les rages de Mme Champagne qui, aussitôt que Me. Le

Ponsart revint dans la pièce, perdit toute mesure et ne risquant plus de

gâter une cause déjà jugée, passa aux menaces.

--Oui, Monsieur, oui, dit-elle, en sifflant des dents, j'irai, moi-même,

dans votre pays, quand je devrais faire la route à pied, et je

chambarderai tout, vous m'entendez bien!--Je vous porterai l'enfant, je

dirai partout ce qui en est; je dirai que vous n'avez même pas eu le

coeur de le faire venir au monde, cet enfant-là...

--Ta, ta, ta, interrompit le notaire qui ouvrit son portefeuille, le cas

était prévu. Voici une assignation du commissaire de police qui invite

Mademoiselle à comparoir devant lui; un mot de plus, j'use de ce papier,

et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de

Paris, tranquille; quant à vous, ma chère dame, je vais être obligé de

vous faire assigner également par ce magistrat qui vous mettra à la

raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. Au

reste, venez à Beauchamp, si le coeur vous en dit; je me charge, dès

votre arrivée, de vous faire coffrer et vite...

--Oh! la crapule! a-t-il du vice! murmura Mme Champagne qui aperçut,

épouvantée, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et

la cruche de Latude, tout un lamentable décor de mélodrame.

Satisfait de son petit coup de théâtre, Me. Le Ponsart descendit dans la

cour où l'on chargeait les derniers meubles; puis, lorsque tout fut bien

en ordre, il invita le concierge à le suivre et remonta les quatre

étages.

--Ah, ah! nous nous décidons enfin, dit-il, voyant Mme Champagne qui

trempait une plume dans un encrier et la tendait à Sophie.

Et tandis que les mains tremblantes des deux femmes s'unissaient pour

dessiner un vague paraphe, au bas du papier, Me. Le Ponsart fit signe au

concierge de ficeler les frusques éparses de la femme, et lui-même prit

et serra ce récépissé dans lequel Sophie déclarait avoir servi comme

bonne chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reçu le montant intégral de

ses gages, attestait ne plus avoir droit à aucune somme.

--Après cela, tu auras de la peine à nous faire chanter, se dit-il, et

il déposa sur la cheminée la somme dont il tenait, depuis la veille, la

monnaie prête.

--Et maintenant, Mesdames, je suis à vos ordres. Et vous, si vous voulez

ranger ces paquets dans la cour,... reprit-il, s'adressant au concierge.

--Non, Monsieur, non, ça ne vous portera pas bonheur, gémit, en secouant

la tête, Mme Champagne qui soutint Sophie par le bras et l'emmena, toute

défaillante. Tu as bien tout ce qui t'appartient? et elle souleva le

couvercle d'un panier que la jeune fille avait, elle-même, empli.

L'autre approuva de la tête et, lentement, elles descendirent.

--Ouf! Quel tintouin! s'exclama Me. Le Ponsart demeuré seul maître de la

place. Il alluma un cigare qu'il s'était refusé, par galanterie, de

fumer, pour ne pas incommoder ces dames et il jeta un coup d'oeil sur

les murs nus; puis, par habitude de propreté, il poussa du bout de sa

bottine, dans l'âtre, des rognures de chiffons et de papiers qui

traînaient sur le plancher; un billet, plié en quatre, attira cependant

son attention; il le ramassa, et le parcourut; c'était une ordonnance de

pharmacie: De l'eau distillée de laurier cerise et de la teinture de

noix vomique. Il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en

sa qualité d'homme marié et de père de famille, que cette potion aidait

à combattre les vomissements de la grossesse.

Diable! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette

ordonnance!--Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour, attendit que

les deux femmes, descendues de l'escalier, parussent, toussa fortement

et lorsqu'elles levèrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et

s'abattit à leurs pieds.

--Je ne veux rien avoir à me reprocher, conclut-il, en tirant sur son

cigare. Il inspecta le local, une dernière fois, s'assura qu'il était

décidément vide, ferma soigneusement la porte et partit, à son tour,

restituant la clef au concierge.

Un dilemme · 第 10 / 12 题