Holà! venez. Vous n'avez qu'à me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous

ne pouviez jamais mieux tomber que chez moi.

ZAÏDE.

Je vous suis obligée plus qu'on ne sauroit croire: mais je m'en vais

prendre mon voile; je n'ai garde, sans lui, de paroître à ses yeux.

SCÈNE XVIII.--DON PÈDRE, ADRASTE.

DON PÈDRE.

Le voici qui s'en va venir; et son âme, je vous assure, a paru toute

réjouie lorsque je lui ai dit que j'avais raccommodé tout.

SCÈNE XIX.--ISIDORE, sous le voile de Zaïde; ADRASTE, DON PÈDRE.

DON PÈDRE, à Adraste.

Puisque vous m'avez bien voulu abandonner votre ressentiment, trouvez

bon qu'en ce lieu je vous fasse toucher dans la main l'un de l'autre,

et que tous deux je vous conjure de vivre pour l'amour de moi, dans une

parfaite union.

ADRASTE.

Oui, je vous le promets que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec

elle, vivre le mieux du monde.

DON PÈDRE.

Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mémoire.

ADRASTE.

Je vous donne ma parole, seigneur don Pèdre, qu'à votre considération,

je m'en vais la traiter du mieux qu'il me sera possible.

DON PÈDRE.

C'est trop de grâce que vous me faites. (Seul.) Il est bon de pacifier

et d'adoucir toujours les choses. Holà! Isidore, venez!

SCÈNE XX.--ZAIDE, DON PÈDRE.

DON PÈDRE.

Comment! que veut dire cela?

ZAÏDE, sans voile.

Ce que cela veut dire? Qu'un jaloux est un monstre haï de tout le

monde, et qu'il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y

eût-il point d'autre intérêt; que toutes les serrures et tous les

verrous du monde ne retiennent point les personnes, et que c'est

le cœur qu'il faut arrêter par la douceur et par la complaisance;

qu'Isidore est entre les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous

êtes pris pour dupe.

DON PÈDRE.

Don Pèdre souffrira cette injure mortelle! Non, non, j'ai trop de

cœur, et je vais demander l'appui de la justice pour pousser le

perfide à bout. C'est ici le logis d'un sénateur. Holà!

SCÈNE XXI.--UN SÉNATEUR, DON PÈDRE.

LE SÉNATEUR.

Serviteur, seigneur don Pèdre. Que vous venez à propos!

DON PÈDRE.

Je viens me plaindre à vous d'un affront qu'on m'a fait.

LE SÉNATEUR.

J'ai fait une mascarade la plus belle du monde.

DON PÈDRE.

Un traître de François m'a joué une pièce.

LE SÉNATEUR.

Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau.

DON PÈDRE.

Il m'a enlevé une fille que j'avois affranchie.

LE SÉNATEUR.

Ce sont gens vêtus en Maures, qui dansent admirablement.

DON PÈDRE.

Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir.

LE SÉNATEUR.

Les habits merveilleux, et qui sont faits exprès.

DON PÈDRE.

Je demande l'appui de la justice contre cette action.

LE SÉNATEUR.

Je veux que vous voyiez cela. On la va répéter pour en donner le

divertissement au peuple.

DON PÈDRE.

Comment! de quoi parlez-vous là?

LE SÉNATEUR.

Je parle de ma mascarade.

DON PÈDRE.

Je vous parle de mon affaire.

LE SÉNATEUR.

Je ne veux point, aujourd'hui, d'autres affaires que de plaisir.

Allons, messieurs, venez. Voyons si cela ira bien.

DON PÈDRE.

La peste soit du fou avec sa mascarade!

LE SÉNATEUR.

Diantre soit le fâcheux avec son affaire!

SCÈNE XXII.--UN SÉNATEUR, TROUPE DE DANSEURS.

ENTRÉE DE BALLET.

Plusieurs danseurs, vêtus en Maures, dansent devant le sénateur, et

finissent la comédie.

FIN DU SICILIEN.

NOMS DES PERSONNES

QUI ONT DANSÉ ET CHANTÉ DANS LE SICILIEN.

DON PÈDRE, le sieur MOLIÈRE.

ADRASTE, le sieur LA GRANGE.

ISIDORE, mademoiselle DEBRIE.

ZAIDE, mademoiselle MOLIÈRE.

HALI, le sieur LA THORILLIÈRE.

UN SÉNATEUR, le sieur DU CROISY.

MUSICIENS chantans, les sieurs BLONDEL, GAYE, NOBLET.

ESCLAVE TURC chantant, le sieur GAYE.

ESCLAVES TURCS dansans, les sieurs LE PRÊTRE, CHICANNEAU, MAYEU,

PESAN.

MAURES de qualité, le ROI, M. LE GRAND, les marquis DE VILLEROY et

de RASSAN.

MAURESQUES de qualité, MADAME, mademoiselle DE LA VALLIÈRE,

madame DE ROCHEFORT, mademoiselle DE BRANCAS.

MAURES nus, MM. COCQUET, DE SOUVILLE, les sieurs BEAUCHAMP, NOBLET,

CHICANNEAU, LA PIERRE, FAVIER et DES-AIRS-GALAND.

MAURES à capot, les sieurs LA MARE, DU FEU, ARNALD, VAGNARD et

BONNARD.

LE TARTUFFE

OU

L'IMPOSTEUR

COMÉDIE

Représentée pour la première fois, à Versailles, devant la cour, dans

les _Plaisirs de l'Ile enchantée_ (1664).--Les trois premiers actes,

sur le théâtre du Palais-Royal, le 5 août 1667; défendue le lendemain,

et reprise sans interruption le 5 février 1669.

En 1664, comme nous l'avons dit, le 10 mai, les trois premiers actes

d'une œuvre conçue depuis longtemps par Molière, et dès lors terminée

si ce n'est corrigée, furent représentés comme essai pendant les fêtes

de Versailles.

C'était à la fois une singulière audace et une grande habileté.

L'œuvre était évidemment dirigée contre le jansénisme même et

la rigidité extérieure. Le roi, dont les austères et les dévots

contrariaient les amours et prétendaient régenter les plaisirs,

allait-il prendre parti contre eux et reconnaître l'auteur dramatique

pour premier ministre de ses vengeances et de ses plaisirs? ou bien

imposerait-il silence à Molière et concéderait-il implicitement aux

censeurs le droit de critiquer les préférences de son cœur et les

voluptés de son trône?

Un puritanisme hypocrite, cherchant à se rendre maître du crédit, de

l'autorité et de la fortune, plus vicieux en secret, plus sensuel en

réalité que ceux dont il blâmait les penchants, occupait le centre de

la composition nouvelle; et l'on peut croire que le comédien nomade,

élève de Gassendi, traducteur de Lucrèce, lié avec Bernier, Chapelle

et les libertins, eut exactement la même pensée qui dicta plus tard à

Fielding son _Tom Jones_: la haine du pédant et des dehors hypocrites;

une grande foi dans les penchants naturels de l'humanité, une grande

répugnance pour les austérités affectées. La société anglaise de

Fielding et de Richardson, entre 1688 et 1780, vivait de décence et de

formalisme comme la société de Louis XIV entre 1660 et 1710. Ce sont

les œuvres parallèles, mais non égales en mérites, que l'ÉCOLE DE LA

MÉDISANCE et _Tartuffe_.

Au XVIe siècle, le même point de vue avait inspiré à Shakespeare

l'admirable portrait de ce magistrat sévère qui, dans _Measure for

Measure_ (_Un prêté pour un rendu_), se laisse entraîner à sa passion,

commet des crimes épouvantables et devient d'autant plus coupable que

sa doctrine est plus rigide. Sheridan n'a pas imité Molière, Molière

n'a pas imité Shakespeare. Tous trois ont pénétré l'extrême faiblesse

humaine, sa pente facile vers l'excès, et la fragilité de nos vertus.

L'œuvre de Shakespeare est plus générale et plus philosophique;

celle de Sheridan, plus légère et plus vive de ton; celle de Molière

contient une leçon sociale plus puissante et plus forte. Un bourgeois

simple et honnête, sans doute quelque conseiller de parlement, qui aura

touché dans sa jeunesse aux troubles de la Fronde, et qui gouverne

assez mal sa famille, donne accès chez lui à un dévot de robe courte,

cheveux plats, ajustements simples mais élégants, homme de bien à ce

qu'il dit lui-même et à ce que l'on croit, que le père de famille

a rencontré dans une église, toujours en dévotes prières, poussant

des _hélas!_ mystiques et des soupirs affectés, et prouvant sa piété

tendre par la componction la plus fervente et la plus humble. C'est

M. Tartuffe. Notre bourgeois s'intéresse, s'informe, apprend que le

personnage fait l'aumône aux pauvres, qu'il vit modestement, qu'il est

gentilhomme, peu riche il est vrai, mais en passe de le devenir. C'est

un saint. On le répète dans le quartier. Poussé du désir de sanctifier

son logis magistral, d'inculquer le bon exemple à son jeune fils, de

morigéner sa femme, jeune, belle, aimant, quoique sage, la parure et

les divertissements mondains, le père offre un asile au prétendu modèle

de la perfection chrétienne, qui amène Laurent, son valet, dévot comme

lui, portant soigneusement la haire et la discipline.

L'aspect extérieur de ce M. Tartuffe n'avait rien de redoutable. Un

heureux embonpoint et une face riante, des yeux modestement baissés,

un costume noir de la propreté la plus exquise, les mains jointes sur

la poitrine, l'air béat et le sourire doucereux, il n'inspirait que

bienveillante confiance. C'était le papelard de la Fontaine, et non le

scélérat lugubre. Une voix moelleuse, caressante et mystique achevait

ce personnage.

Dès que M. Tartuffe a pénétré dans la maison, il y fait son nid, il s'y

incarne; sa sensualité se gorge des bons dîners de son hôte et s'endort

voluptueusement dans la couche molle qu'on lui apprête. Pour exploiter

la situation il n'a pas besoin de faire jouer d'autres ressorts que

l'apparente sincérité de sa vie dévote; il prêche, il gourmande

doucement les vices, il sert d'espion domestique. Son crédit augmente;

sa grimace sacrée suffit pour l'enraciner dans ce lieu de délices.

Comme Sganarelle, avec trois mots latins, guérit tout le monde;--Comme

don Juan, avec des révérences et des politesses soutenues de son habit

brodé, paye M. Dimanche;--M. Tartuffe n'a besoin que d'un rosaire et

d'un scapulaire pour vivre gros et gras, s'emparer des esprits et

monter au ciel. Il doit une partie de son succès à la doctrine qu'il

prêche; doctrine d'apparences qui permet à un père l'égoïsme foncier

et la cruauté réelle envers les siens, sous le voile de l'austérité

dévote. Il peut affamer et déshériter sa famille sous prétexte de son

propre salut, il ne doit compte qu'à Dieu; la formule le sauvera, qu'il

soit mauvais père et méchant homme en sûreté de conscience.

Voilà M. Tartuffe maître et roi de la situation; sa santé prospère, son

corps et son âme fleurissent, il est à la fleur de l'âge, et, malgré

son humilité, il aime à vivre. Voilà son écueil. La femme du maître est

jolie et passe pour coquette. Attachée à son mari par devoir plus que

par sentiment, cette situation la rapproche sans cesse de M. Tartuffe,

et la tentation de la chair vient saisir le saint homme. L'amour

sensuel s'empare de cette âme béate. Malgré lui il jette son masque, ou

du moins le soulève et laisse entrevoir à la femme de son bienfaiteur,

sous un spiritualisme de formules, le fond même de cette nature

grossière et dissimulée, qui veut des réalités et qui s'en repaît;

nature friande et onctueuse, brutale et subtile, lourde et intéressée,

qui trompe le monde au moyen de quelques dehors, d'un rôle appris et

d'une facile hypocrisie. Alors et sous le coup de ses mêmes vices qui

éclatent, tout l'édifice du dévot s'écroule au moment même de son

triomphe. Le père voulait lui donner sa fille, bien qu'il eût engagé

sa parole à un autre prétendant; il lui avait même cédé la partie la

plus nette de sa fortune et lui avait confié un secret d'État relatif

à ses jeunes années, secret qui compromettait jusqu'à sa vie. Dénoncé

par la famille, livré par la jeune femme, Tartuffe est renversé. Mais

les armes que l'engouement lui a prêtées, il les emploie sans pitié, et

le saint homme devient scélérat. L'autorité royale intervient, foudroie

Tartuffe, rétablit la paix, et après ce grand enseignement remet Orgon

au sein de sa famille.

Telle est cette admirable conception, méditée par Molière depuis le

moment de son entrée à Paris, élaborée avec l'amour le plus persévérant

pendant sept années, et qui, pour être enfin jouée, a coûté à son

auteur autant de diplomatie, de démarches, de persévérance et d'adresse

qu'il avait fallu de sagacité, de génie et de combinaison pour la

créer. Ninon de Lenclos, le prince de Condé, les libres esprits, tous

ceux qui préparaient l'ascendant futur des idées philosophiques,

le groupe croissant des _libertins_ (comme on les nommait alors),

encouragea, surveilla et protégea le développement de l'œuvre.

C'était tout un monde que cette sphère des esprits forts; et Nicole

avait raison de dire qu'il n'y avait déjà plus en 1660 d'hérétiques,

mais des incrédules; à leur tête marchaient la Rochefoucauld, le

prince de Condé, son amie madame Deshoulières, qui ne baptisa

sa fille qu'à vingt-neuf ans; Retz et de Lyonne, la Palatine et

Bourdelot, le bonhomme Rose, qui ne croyait à rien, Saint-Évremond et

Saint-Réal, Desbarreaux l'athée, Milton l'esprit fort, l'aimable de

Méré, Saint-Pavin, Lainé et Hénaut, enfin les anciens compagnons de

Théophile, les nouveaux amis de la Fontaine.

Ninon prêta son salon pour la première lecture du _Tartuffe_.

Chapelle, Bernier, Boileau lui-même, qui étaient présents, applaudirent

avec les jeunes seigneurs.

Mais comment parvenir à faire représenter l'œuvre? Tout se dirigeait

vers l'ordre apparent, vers la décence extérieure. Louis XIV, en se

livrant à ses amours, aimait que la dévotion régnât autour de lui.

Il fallut marcher pas à pas à la conquête de la position, établir

la sape et la tranchée, circonvenir le roi, se faire des appuis

partout, choisir le moment où Paris était désert et s'armer d'une

promesse verbale du monarque, qui venait de partir pour le camp devant

Lille, pour faire jouer enfin le _Tartuffe_ en 1667, sur le théâtre

du Palais-Royal. Il y avait quelque chose de subreptice dans cette

introduction de l'hypocrite, à qui Molière avait enlevé son nom de

Tartuffe pour le nommer _Arnolphe_, et qu'il avait adouci sur plusieurs

points. Malgré ces précautions, tout se souleva. Le premier président

de Lamoignon ordonna la suspension de l'œuvre pour en référer au roi.

Deux acteurs de la troupe, la Thorillière et la Grange, partirent avec

un placet et allèrent supplier Louis XIV et le prier de lever ladite

défense. Bien reçus par le monarque, ils n'obtinrent qu'une réponse

dilatoire et la promesse de faire examiner la pièce à son retour.

C'était la grande question morale du XVIIIe siècle qui se débattait

déjà, celle de la religion contre la philosophie, celle de Bossuet

contre Voltaire.

En 1660, on avait brûlé les _Provinciales_, satire redoutable de la

fausse dévotion. D'une part, on essayait de resserrer violemment les

liens de l'unité religieuse, et la révocation de l'édit de Nantes se

préparait. D'une autre, le salon de Ninon de Lenclos, cette antichambre

de Ferney, servait de rendez-vous et de point d'appui aux partisans et

aux protecteurs du _Tartuffe_.

Pendant deux années, le combat eut lieu autour du _Tartuffe_. Enfin

Molière eut le dessus.

Après deux années d'interdiction, le 5 février 1669, grâce aux efforts

des amis de Molière et à la merveilleuse prudence de sa conduite, le

symbole du mensonge dévot apparut enfin sur la scène. On s'y porta en

foule; on se souvenait que deux ans auparavant, toutes les loges étant

pleines pour la seconde représentation du _Tartuffe_, un ordre exprès

était venu pour empêcher la représentation.

«_J'eus de la peine_, dit le journaliste Robinet, _à voir Tartuffe,

tant il y avoit de monde_:

Et maints couroient hazard

D'être étouffés dans la presse,

Où l'on oyoit crier sans cesse:

Hélas! monsieur Tartuffius,

Faut-il que de vous voir l'envie

Me coûte peut-être la vie?

On disloqua à quelques-uns

Manteaux et côtes...

Armande était Elmire; du Croisy, dont la voix était douce et l'air

compassé, jouait Tartuffe. Madeleine Béjart, cette femme amère et

violente qui avait tourmenté sa jeune sœur et l'avait forcée à se

rejeter dans les bras d'un mari, représentait Dorine, la servante

maîtresse, «forte en gueule et impertinente,» devenue la première

autorité d'une maison mal conduite. Madame Pernelle, cette aïeule

entêtée qui ouvre la scène d'une façon si admirable, était représentée

par Béjart lui-même, et Molière s'était réservé le personnage du

crédule Orgon.

Depuis ce temps _Tartuffe_ représente le masque hypocrite et la

formule du mensonge, non-seulement pour la France, mais pour l'Europe

et l'avenir. Comme PATELIN, PANURGE, FIGARO et _Falstaff_, comme

_Lovelace_ et _Don Juan_, il vit toujours, il est immortel.

Mais qu'est-ce que _Tartuffe_? Selon quelques commentateurs, ce serait

le diable, _der Tauffel_, qui serait transformé en _ter Teufel_, puis

enfin en _Tartuffe_. Selon d'autres, ce serait une allusion à ce

personnage dévot qui, d'un ton contrit, onctueux et pieux, demandait

sans cesse qu'on lui servît des «truffes.» Absurde étymologie.

_Tartuffe_ est simplement le _Truffactor_ de la basse latinité, le

«trompeur,» mot qui se rapporte à l'italien et à l'espagnol «truffa»

combiné avec la syllabe augmentative «tra,» indiquant une qualité

superlative et l'excès d'une qualité ou d'un défaut. _Truffer_, c'est

tromper; «Tratruffar,» tromper excessivement et avec hardiesse.

L'euphonie a donné ensuite «tartuffar,» puis _Tartuffe_. Il est curieux

de retrouver cette dernière désignation appliquée aux «truffes» ou

«tartuffes,» qui deviennent ainsi les _trompeuses_. Platina, dans son

traité _de Honesta voluptate_, indique cette étymologie relevée par le

Duchat et Ménage. _Truffaldin_, le fourbe vénitien, se rapporte à la

même origine. _Tartuffe_, _Truffactor_, le Truffeur, est donc le roi

des fourbes sérieux comme Mascarille est le roi des fourbes comiques;

aussi toute manifestation de l'irritation française contre l'autorité

de la formule, contre l'envahissement des simulacres, a-t-elle eu pour

expression le mot _Tartuffe_. C'est _Tartuffe_ que l'on a demandé,

joué, applaudi, toutes les fois que le mécontentement populaire s'est

soulevé secrètement ou ouvertement contre le joug. Molière a été plus

effectif dans le sens que nous indiquons que cent révolutionnaires.

Molière n'eut pas seulement à combattre les résistances des dévots,

mais les coquetteries et les prétentions d'Armande, qui voulait jouer

le rôle d'Elmire en grande coquette, se surcharger de diamants et de

dentelles, et éblouir tout le monde de l'éclat de sa parure. Une telle

splendeur eût effrayé M. Tartuffe, dont la finesse madrée n'aurait

pas osé approcher d'une si brillante idole. Molière, au grand chagrin

d'Armande, lui imposa un ajustement plus modeste et plus conforme à la

situation sociale de son mari.

Quarante-quatre représentations attestèrent la conquête redoutable et

indestructible de Molière.

Tout s'émut. Un curé, qui s'appelait Roulet, et qui avait le soin d'une

petite église de Paris (Saint-Barthélemy), publia contre l'auteur un

pamphlet furieux, digne des temps de la Ligue. Bourdaloue tonna en

chaire, Bossuet exhorta les chrétiens à ne pas se laisser séduire

par le comédien impie. Le prince de Conti, devenu janséniste, frappa

d'anathème son ancien protégé. La Bruyère, qui tenait à Bossuet par

des liens sévères et secrets, essaya de prouver que le vrai Tartuffe,

plus homme du monde et plus raffiné, ne se montre jamais sous d'aussi

grossières et d'aussi franches couleurs. Les jésuites, bien qu'attaqués

dans les passages où la morale d'Escobar est raillée, pardonnèrent à

Molière, dont le père Bouhours composa l'épitaphe laudative; Fénelon,

leur ami, dont l'âme tendre se joignait à un esprit si fin, prit parti

pour le critique de la fausse dévotion, «qui, disait-il, rendait

service à la vraie piété;» enfin les comédiens ravis assurèrent double

part à Molière dans les recettes de toutes les représentations qui

suivirent.

Les commentateurs ont cherché avec un soin minutieux les diverses

circonstances et les anecdotes qui ont pu servir Molière dans la

création de _Tartuffe_. Il a puisé dans tous les événements et tous

les faits qui se sont manifestés entre 1660 et 1667: querelles du

jansénisme et du molinisme; les _Provinciales_ brûlées par le bourreau;

les intrigues de l'austère duchesse de Navailles et d'Olympe de Mancini

contre les amours du roi; la cassette de Fouquet et la chute de ce

ministre; le personnage odieux de Letellier; toutes les manœuvres

contradictoires des courtisans et des dévots; la fausse mysticité du

père Lemoine; la rigidité affectée de quelques amis d'Arnauld; la

morale relâchée d'Escobar; les arrestations arbitraires commandées

par le roi; le personnage patelin et sensuel de cet abbé de Roquette,

«qui prêchait les sermons d'autrui;» les anecdotes de la cour et de

la ville; la disgrâce de la comtesse de Soissons; tout, jusqu'à la

retraite sévère des Singlin et des Arnauld; l'époque entière vient se

concentrer dans son œuvre. Il a même indiqué par le personnage de

l'huissier «Loyal,» cet oiseau de proie si rempli de douceur, cet autre

Patelin exerçant pieusement son triste office, l'existence d'une secte

entière vouée à la componction la plus mielleuse et à une douceur de

ton qui ne fait que s'accroître de l'inhumanité des actes. Les jésuites

se turent. Les jansénistes sentirent le coup, et ne pardonnèrent pas à

Molière.

Rabelais, Boccace, Pascal, Platon dans sa _République_, Scarron même

dans sa nouvelle des _Hypocrites_, lui fournirent des couleurs et des

détails. Il y a dans cette dernière nouvelle, imitée de l'espagnol,

un «Montufar,» dont le nom, par parenthèse, n'est pas sans analogie

avec «Tartuffe,» et qui échappe à la vengeance des lois par la même

pénitence humiliée, par la même abjection chrétienne qui réussit à

Tartuffe. Qui ne se souvenait alors des profondes hypocrisies du

cardinal de Richelieu? Comme Tartuffe, il avait osé parler d'amour à la

femme de son maître. Comme le héros de Molière, il s'était prosterné

aux pieds de l'ennemi dont il allait faire tomber la tête.

_Tartuffe_ est le point culminant du génie et de la doctrine de

Molière. Le genre humain, facilement dupe de l'apparence; l'engouement

si naturel à la race française, préparant au charlatanisme une conquête

facile; la formule religieuse, le masque de la piété, en simulant

le suprême idéal comme offrant un danger terrible, telle est l'idée

fondamentale développée avec génie par Molière. La victoire lui reste.

Il savait bien ce qu'il voulait.

Lisez cette admirable préface du _Tartuffe_, chef-d'œuvre d'un style

qui se rapproche de celui de Rousseau et de Pascal, et qui s'élève

pour la netteté de la discussion au niveau des plus belles pages de la

langue française. Non-seulement il y défend la comédie et le théâtre

en général, mais la nature humaine qu'il réhabilite. C'est l'unique

fragment de ce penseur et de ce poëte où nous puissions contempler à nu

pour ainsi dire sa doctrine philosophique, que nous ne discutons pas

ici:

«Rectifier et adoucir les passions au lieu de les retrancher.»

PRÉFACE DU TARTUFFE

Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps

persécutée[127]; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils

étoient plus puissans en France que tous ceux que j'ai joués jusques

ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont

souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant

de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites

d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie; ils se sont

effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse

de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant

d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauroient me

pardonner; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur

épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a

blessés; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre

pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils

ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu; et le _Tartuffe_, dans

leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à

l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouvera rien qui ne mérite

le feu. Toutes les syllabes en sont impies; les gestes mêmes y sont

criminels; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête,

le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils

trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage.

[127] Cette préface a été mise par Molière en tête de la première

édition du _Tartuffe_, publiée en 1669, quelques mois après la

seconde représentation de cet ouvrage, et plus de deux ans après la

première.

Molière - Œuvres complètes, Tome 3 · 第 17 / 23 段