qu'il nous donne, le fâcheux, le bourreau qu'il est! Ah! si nous le
tenions ici, que je prendrois de joie à venger, sur son dos, tous les
pas inutiles que sa jalousie nous fait faire!
ADRASTE.
Si[122] faut-il bien, pourtant, trouver quelque moyen, quelque
invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal. J'y suis trop
engagé pour en avoir le démenti; et, quand j'y devrois employer...
HALI.
Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est
ouverte; et, si vous le voulez, j'entrerai doucement pour découvrir
d'où cela vient.
Don Pèdre se retire sur sa porte.
ADRASTE.
Oui, fais; mais sans faire de bruit. Je ne m'éloigne pas de toi. Plût
au ciel que ce fût la charmante Isidore!
DON PÈDRE, donnant un soufflet à Hali.
Qui va là?
HALI, rendant le soufflet à don Pèdre.
Ami.
DON PÈDRE.
Holà! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges,
Charles, Barthélemy. Allons, promptement mon épée, ma rondache, ma
hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils. Vite, dépêchez!
Allons, tue! point de quartier!
[122] Pour: cependant.
SCÈNE VI.--ADRASTE, HALI.
ADRASTE.
Je n'entends remuer personne. Hali, Hali!
HALI, caché dans un coin.
Monsieur!
ADRASTE.
Où donc te caches-tu?
HALI.
Ces gens sont-ils sortis?
ADRASTE.
Non. Personne ne bouge.
HALI, sortant d'où il étoit caché.
S'ils viennent, ils seront frottés.
ADRASTE.
Quoi! tous nos soins seront donc inutiles! Et toujours ce fâcheux
jaloux se moquera de nos desseins!
HALI.
Non. Le courroux du point d'honneur me prend: il ne sera pas dit qu'on
triomphe de mon adresse; ma qualité de fourbe s'indigne de tous ces
obstacles, et je prétends faire éclater les talens que j'ai eus du ciel.
ADRASTE.
Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par
quelque bouche, elle fût avertie des sentiments qu'on a pour elle, et
savoir les siens là-dessus. Après, on peut trouver facilement les
moyens...
HALI.
Laissez-moi faire seulement. J'en essayerai tant de toutes les
manières, que quelque chose enfin nous pourra réussir. Allons, le jour
paroît; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que
notre jaloux sorte.
SCÈNE VII.--DON PÈDRE, ISIDORE.
ISIDORE.
Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin. Cela
s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me
faire peindre aujourd'hui; et ce n'est guère pour avoir le teint frais
et les yeux brillans que se lever ainsi dès la pointe du jour.
DON PÈDRE.
J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est.
ISIDORE.
Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma
présence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les
douceurs du sommeil du matin.
DON PÈDRE.
Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est
pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et,
cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.
ISIDORE.
Il est vrai. La musique en étoit admirable.
DON PÈDRE.
C'étoit pour vous que cela se faisoit?
ISIDORE.
Je le veux croire ainsi puisque vous me le dites.
DON PÈDRE.
Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade?
ISIDORE.
Non pas; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée.
DON PÈDRE.
Obligée?
ISIDORE.
Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir.
DON PÈDRE.
Vous trouvez donc bon qu'il vous aime?
ISIDORE.
Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant.
DON PÈDRE.
Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin?
ISIDORE.
Assurément.
DON PÈDRE.
C'est dire fort net ses pensées.
ISIDORE.
A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours
bien aise d'être aimée. Ces hommages à nos appas ne sont jamais pour
nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des
femmes est, croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles
prennent ne sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si fière qui
ne s'applaudisse en son cœur des conquêtes que font ses yeux.
DON PÈDRE.
Mais, si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez-vous
bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement?
ISIDORE.
Je ne sais pourquoi cela; et, si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point
de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a-t-il
rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait? Et n'est-ce
pas pour s'applaudir que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable?
DON PÈDRE.
Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort
ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de
n'affecter point tant de la paroître à d'autres yeux.
ISIDORE.
Quoi! jaloux de ces choses-là?
DON PÈDRE.
Oui, jaloux de ces choses-là, mais jaloux comme un tigre, et, si vous
voulez, comme un diable. Mon amour vous veut tout à moi. Sa délicatesse
s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous
les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux
galants, et m'assurer la possession d'un cœur dont je ne puis souffrir
qu'on me vole la moindre chose.
ISIDORE.
Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et
la possession d'un cœur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le
retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant d'une
femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude
à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nuit et jour
celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses
affaires, et l'on ne tarde guère à profiter du chagrin et de la colère
que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude.
DON PÈDRE.
Si bien donc que si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit
disposée à recevoir ses vœux?
ISIDORE.
Je ne vous dis rien là-dessus. Mais les femmes, enfin, n'aiment pas
qu'on les gêne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des
soupçons et de les tenir renfermées.
DON PÈDRE.
Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une
esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme...
ISIDORE.
Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre
beaucoup plus rude, si vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me
fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle?
DON PÈDRE.
Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour.
ISIDORE.
Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr.
DON PÈDRE.
Vous êtes aujourd'hui dans une humeur désobligeante; et je pardonne ces
paroles au chagrin où vous pouvez être de vous être levée matin.
SCÈNE VIII.--DON PÈDRE, ISIDORE, HALI, habillé en Turc, faisant
plusieurs révérences à don Pèdre.
DON PÈDRE.
Trêve aux cérémonies. Que voulez-vous?
HALI, se mettant entre don Pèdre et Isidore.
Il se tourne vers Isidore à chaque parole qu'il dit a don Pèdre, et
lui fait des signes pour lui faire connoître le dessein de son maître.
Signor (avec la permission de la signore), je vous dirai (avec la
permission de la signore) que je viens vous trouver (avec la permission
de la signore), pour vous prier (avec la permission de la signore) de
vouloir bien (avec la permission de la signore)....
DON PÈDRE.
Avec la permission de la signore, passez un peu de ce côté.
Don Pèdre se met entre Hali et Isidore.
HALI.
Signor, je suis un virtuose.
DON PÈDRE.
Je n'ai rien à donner.
HALI.
Ce n'est pas ce que je demande. Mais, comme je me mêle un peu de
musique et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient
bien trouver un maître qui se plût à ces choses, et, comme je sais que
vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier de les voir
et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur
enseigner quelqu'un de vos amis qui voulût s'en accommoder.
ISIDORE.
C'est une chose à voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir.
HALI.
Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps.
Ecoutez-bien! Chala bala.
SCÈNE IX.--DON PÈDRE, ISIDORE, HALI, ESCLAVES, TURCS.
UN ESCLAVE CHANTANT, à Isidore.
D'un cœur ardent, en tous lieux,
Un amant suit une belle;
Mais d'un jaloux odieux
La vigilance éternelle
Fait qu'il ne peut que des yeux
S'entretenir avec elle.
Est-il peine plus cruelle
Pour un cœur bien amoureux?
L'esclave turc, après avoir chanté, craignant que don Pèdre ne vienne
à comprendre le sens de ce qu'il vient de dire et à s'apercevoir
de sa fourberie, se tourne entièrement vers don Pèdre, et, pour
l'amuser, lui chante en langage franc ces paroles: (Livre du _Ballet
des Muses_.)
A don Pèdre.
Chiribirida ouch alla,
Star bon Turca,
Non aver danara:
Ti voler comprara?
Mi servir à ti,
Se pagar per mi;
Far bona cucina,
Mi levar matina,
Far boller caldara;
Parlara, parlara,
Ti voler comprara[123]?
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Danse des esclaves.
L'ESCLAVE, à Isidore.
C'est un supplice, à tous coups
Sous qui cet amant expire;
Mais, si d'un œil un peu doux
La belle voit son martyre,
Et consent qu'aux yeux de tous
Pour ses attraits il soupire,
Il pourroit bientôt se rire
De tous les soins du jaloux[124].
A don Pèdre.
Chiribirida ouch alla,
Star bon Turca,
Non aver danara:
Ti voler comprara?
Mi servir à ti,
Se pagar per mi;
Far bona cucina,
Mi levar matina,
Far boller caldara;
Parlara, parlara,
Ti voler comprara?
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les esclaves recommencent leur danse.
DON PÈDRE chante.
Savez-vous, mes drôles,
Que cette chanson
Sent pour vos épaules
Les coups de bâton?
Chiribirida ouch alla,
Mi ti non comprara,
Ma ti bastonara,
Si ti non andara,
Andara, andara,
O ti bastonara[125].
Oh! oh! quels égrillards! (A Isidore.) Allons, rentrons ici: j'ai changé
de pensées; et puis le temps se couvre un peu. (A Hali qui paroit
encore). Ah! fourbe! que je vous y trouve!
HALI.
Eh bien, oui, mon maître l'adore. Il n'a point de plus grand désir que
de lui montrer son amour; et, si elle y consent, il la prendra pour
femme.
DON PÈDRE.
Oui, oui; je la lui garde.
HALI.
Nous l'aurons malgré vous.
DON PÈDRE.
Comment! coquin!...
HALI.
Nous l'aurons, dis-je, en dépit de vos dents.
DON PÈDRE.
Si je prends...
HALI.
Vous avez beau faire la garde, j'en ai juré, elle sera à nous.
DON PÈDRE.
Laisse-moi faire, je t'attraperai sans courir.
HALI.
C'est nous qui vous attraperons. Elle sera notre femme, la chose est
résolue. (Seul.) Il faut que j'y périsse ou que j'en vienne à bout.
[123] «Moi être bon Turc, moi avoir point d'argent. Vouloir vous
acheter moi? Moi servir vous, si vous payer moi. Moi faire une bonne
cuisine; moi lever matin. Moi faire marmite bouillir. Vous parler,
acheter moi?». Imitation du patois barbare, mêlé d'italien et de
turc, encore usité dans les Echelles du Levant.
[124] Le livre du _Ballet des Muses_ indique ici le même jeu de
théâtre que nous avons déjà indiqué à la fin du premier couplet.
[125] «Moi pas acheter toi; mais te bâtonner si toi pas en aller. Toi
en aller, ou moi bâtonner toi.»
SCÈNE X.--ADRASTE, HALI, DEUX LAQUAIS.
ADRASTE.
Eh bien, Hali, nos affaires s'avancent-elles?
HALI.
Monsieur, j'ai déjà fait quelque petite tentative; mais je...
ADRASTE.
Ne te mets point en peine; j'ai trouvé, par hasard, tout ce que je
voulois, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je
me suis rencontré chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui
il venoit faire le portrait de cette adorable personne; et, comme il
est depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes
feux, et m'envoie à sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire
accepter. Tu sais que, de tout temps, je me suis plu à la peinture, et
que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne
veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire: ainsi j'aurai la liberté
de voir cette belle à mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux
fâcheux ne soit toujours présent, et n'empêche tous les propos que nous
pourrions avoir ensemble; et, pour te dire vrai, j'ai, par le moyen
d'une jeune esclave, un stratagème pour tirer cette belle Grecque des
mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente.
HALI.
Laissez-moi faire, je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir
entretenir. (Il parle bas à l'oreille d'Adraste.) Il ne sera pas dit
que je ne serve de rien dans cette affaire-là. Quand allez-vous?
ADRASTE.
Tout de ce pas, et j'ai déjà préparé toutes choses.
HALI.
Je vais, de mon côté, me préparer aussi.
ADRASTE.
Je ne veux point perdre de temps. Holà! il me tarde que je ne goûte le
plaisir de la voir.
SCÈNE XI.--DON PÈDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.
DON PÈDRE.
Que cherchez-vous, cavalier, dans cette maison?
ADRASTE.
J'y cherche le seigneur don Pèdre.
DON PÈDRE.
Vous l'avez devant vous.
ADRASTE.
Il prendra, s'il lui plaît, la peine de lire cette lettre..
DON PÈDRE.
«Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez,
ce gentilhomme françois, qui, comme curieux d'obliger les honnêtes
gens, a bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en
ai faite. Il est, sans contredit, le premier homme du monde pour ces
sortes d'ouvrages, et j'ai cru que je ne vous pouvois rendre un service
plus agréable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez
d'avoir un portrait achevé de la personne que vous aimez. Gardez-vous
bien surtout de lui parler d'aucune récompense; car c'est un homme qui
s'en offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et la
réputation.»
Seigneur François, c'est une grande grâce que vous me voulez faire, et
je vous suis fort obligé.
ADRASTE.
Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite.
DON PÈDRE.
Je vais faire venir la personne dont il s'agit.
SCÈNE XII.--ISIDORE, DON PÈDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.
DON PÈDRE, à Isidore.
Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la
peine de vous peindre. (Adraste, qui embrasse Isidore en la saluant.)
Holà! seigneur François, cette façon de saluer n'est point d'usage en
ce pays.
ADRASTE.
C'est la manière de France.
DON PÈDRE.
La manière de France est bonne pour vos femmes; mais pour les nôtres
elle est un peu trop familière.
ISIDORE.
Je reçois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend
fort; et, pour dire le vrai, je ne m'attendois pas d'avoir un peintre
si illustre.
ADRASTE.
Il n'y a personne, sans doute, qui ne tînt à beaucoup de gloire de
toucher à un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habileté; mais le sujet,
ici, ne fournit que trop de lui-même, et il y a moyen de faire quelque
chose de beau sur un original fait comme celui-là.
ISIDORE.
L'original est peu de chose; mais l'adresse du peintre en saura couvrir
les défauts.
ADRASTE.
Le peintre n'y en voit aucun; et tout ce qu'il souhaite est d'en
pouvoir représenter les grâces aux yeux de tout le monde aussi grandes
qu'il les peut voir.
ISIDORE.
Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un
portrait qui ne me ressemblera pas.
ADRASTE.
Le ciel, qui fit l'original, nous ôte le moyen d'en faire un portrait
qui puisse flatter.
ISIDORE.
Le ciel, quoi que vous en disiez, ne...
DON PÈDRE.
Finissons cela, de grâce. Laissons les compliments, et songeons au
portrait.
ADRASTE, aux laquais.
Allons, apportez tout. (On apporte tout ce qu'il faut pour peindre
Isidore.)
ISIDORE, à Adraste.
Où voulez-vous que je me place?
ADRASTE.
Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues
favorables de la lumière que nous cherchons.
ISIDORE, après s'être assise.
Suis-je bien ainsi?
ADRASTE.
Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plaît; un peu plus de ce côté-là;
le corps tourné ainsi; la tête un peu levée, afin que la beauté du
cou paroisse; ceci un peu plus découvert, (Il découvre un peu plus sa
gorge.) Bon; là; un peu davantage; encore tant soit peu.
DON PÈDRE, à Isidore.
Il y a bien de la peine à vous mettre. Ne sauriez-vous vous tenir comme
il faut?
ISIDORE.
Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi; et c'est à monsieur à me
mettre de la façon qu'il veut.
ADRASTE, assis.
Voilà qui va le mieux du monde, et vous vous tenez à merveille. (La
faisant tourner un peu vers lui.) Comme cela, s'il vous plaît. Le tout
dépend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint.
DON PÈDRE.
Fort bien.
ADRASTE.
Un peu plus de ce côté. Vos yeux toujours tournés vers moi, je vous
prie; vos regards attachés aux miens.
ISIDORE.
Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre,
des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites
du peintre s'il ne les fait toujours plus belles qu'elles ne sont. Il
faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car
toutes demandent les mêmes choses, un teint tout de lis et de roses, un
nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus;
et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un
pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et
qui n'oblige point à demander qui c'est.
ADRASTE.
Il seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre; et vous avez des traits
à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de
charmes, et qu'on court de risque à les peindre!
DON PÈDRE.
Le nez me semble un peu trop gros.
ADRASTE.
J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelles peignit autrefois une maîtresse
d'Alexandre d'une merveilleuse beauté, et qu'il en devint, la peignant,
si éperdument amoureux, qu'il fut près d'en perdre la vie; de sorte
qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'objet de ses vœux. (A don
Pèdre.) Je pourrois faire ici ce qu'Apelles fit autrefois; mais vous
ne feriez pas, peut-être, ce que fit Alexandre. (Don Pèdre fait la
grimace.)
ISIDORE, à don Pèdre.
Tout cela sent la nation; et toujours messieurs les François ont un
fonds de galanterie qui se répand partout.
ADRASTE.
On ne se trompe guère à ces sortes de choses, et vous avez l'esprit
trop éclairé pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on
vous dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre
amant, je ne pourrois m'empêcher de vous dire que je n'ai rien vu de si
beau que ce que je vois maintenant, et que...
DON PÈDRE.
Seigneur François, vous ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela
vous détourne de votre ouvrage.
ADRASTE.
Ah! point du tout. J'ai toujours coutume de parler quand je peins; et
il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour éveiller
l'esprit et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes
que l'on veut peindre.
SCÈNE XIII.--HALI, vêtu en Espagnol; DON PÈDRE, ADRASTE, ISIDORE
DON PÈDRE.
Que veut cet homme-là? Et qui laisse monter les gens sans nous en venir
avertir?
HALI, à don Pèdre.
J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle liberté est
permise. Seigneur, suis-je connu de vous?
DON PÈDRE.
Non, seigneur.
HALI.
Je suis don Gilles d'Avalos; et l'histoire d'Espagne vous doit avoir
instruit de mon mérite.
DON PÈDRE.
Souhaitez-vous quelque chose de moi?
HALI.
Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matières il
est malaisé de trouver un cavalier plus consommé que vous; mais je vous
demande, pour grâce, que nous nous tirions à l'écart.
DON PÈDRE.
Nous voilà assez loin.
ADRASTE, à don Pèdre qui le surprend parlant bas à Isidore.
J'observois de près la couleur de ses yeux[126].
HALI, tirant don Pèdre, pour l'éloigner d'Adraste et d'Isidore.
Seigneur, j'ai reçu un soufflet. Vous savez ce qu'est un soufflet
lorsqu'il se donne à main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai
ce soufflet fort sur le cœur, et je suis dans l'incertitude si, pour
me venger de l'affront, je dois me battre avec mon homme, ou bien le
faire assassiner.
DON PÈDRE.
Assassiner, c'est le plus sûr et le plus court chemin. Quel est votre
ennemi?
HALI.
Parlons bas, s'il vous plaît. (Hali tient don Pèdre en lui parlant, de
façon qu'il ne peut voir Adraste.)
ADRASTE, aux genoux d'Isidore, pendant que don Pèdre et Hali parlent
bas ensemble.
Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux
mois, et vous les avez entendus. Je vous aime plus que tout ce que
l'on peut aimer, et je n'ai point d'autre pensée, d'autre but, d'autre
passion, que d'être à vous toute ma vie.
ISIDORE.
Je ne sais si vous dites vrai; mais vous persuadez.
ADRASTE.
Mais vous persuadé-je jusqu'à vous inspirer quelque peu de bonté pour
moi?
ISIDORE.
Je ne crains que d'en trop avoir.
ADRASTE.
En aurez-vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je
vous ai dit?
ISIDORE.
Je ne puis encore vous le dire.
ADRASTE.
Qu'attendez-vous pour cela?
ISIDORE.
A me résoudre.
ADRASTE.
Ah! quand on aime bien, on se résout bientôt.
ISIDORE.
Eh bien, allez; oui, j'y consens.
ADRASTE.
Mais consentez-vous, dites-moi, que ce soit dès ce moment même?
ISIDORE.
Lorsqu'on est une fois résolu sur la chose, s'arrête-t-on sur le temps?
DON PÈDRE, à Hali.
Voilà mon sentiment, et je vous baise les mains.
HALI.
Seigneur, quand vous aurez reçu quelque soufflet, je suis aussi homme
de conseil, et je pourrai vous rendre la pareille.
DON PÈDRE.
Je vous laisse aller sans vous reconduire; mais, entre cavaliers, cette
liberté est permise.
ADRASTE, à Isidore.
Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon cœur les tendres
témoignages... (A don Pèdre, apercevant Adraste qui parle de près à
Isidore.) Je regardois ce petit trou qu'elle a du côté du menton,
et je croyois d'abord que ce fût une tache. Mais c'est assez pour
aujourd'hui, nous finirons une autre fois. (A don Pèdre, qui veut voir
le portrait.) Non, ne regardez rien encore; faites serrer cela, je vous
prie. (A Isidore.) Et vous, je vous conjure de ne vous relâcher point,
et de garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre
ouvrage.
ISIDORE.
Je conserverai pour cela toute la gaieté qu'il faut.
[126] Elle a les yeux bleus.
SCÈNE XIV.--DON PÈDRE, ISIDORE.
ISIDORE.
Qu'en dites-vous? ce gentilhomme me paroît le plus civil du monde; et
l'on doit demeurer d'accord que les François ont quelque chose en eux
de poli, de galant, que n'ont point les autres nations.
DON PÈDRE.
Oui; mais ils ont cela de mauvais qu'ils s'émancipent un peu trop, et
s'attachent, en étourdis, à conter des fleurettes à tout ce qu'ils
rencontrent.
ISIDORE.
C'est qu'ils savent qu'on plaît aux dames par ces choses.
DON PÈDRE.
Oui; mais, s'ils plaisent aux dames, ils déplaisent fort aux messieurs;
et l'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler
hardiment sa femme ou sa maîtresse.
ISIDORE.
Ce qu'ils en font n'est que par jeu.
SCÈNE XV.--ZAIDE, DON PÈDRE, ISIDORE
ZAÏDE.
Ah! seigneur cavalier, sauvez-moi, s'il vous plaît, des mains d'un
mari furieux dont je suis poursuivie. Sa jalousie est incroyable, et
passe, dans ses mouvemens, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques à
vouloir que je sois toujours voilée; et, pour m'avoir trouvée le visage
un peu découvert, il a mis l'épée à la main, et m'a réduite à me jeter
chez vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je
le vois paroître. De grâce, seigneur cavalier, sauvez-moi de sa fureur!
DON PÈDRE, à Zaïde, lui montrant Isidore.
Entrez là dedans avec elle, et n'appréhendez rien.
SCÈNE XVI.--ADRASTE, DON PÈDRE.
DON PÈDRE.
Eh quoi! seigneur, c'est vous? Tant de jalousie pour un François? Je
pensois qu'il n'y eût que nous qui en fussions capables.
ADRASTE.
Les François excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font;
et, quand nous nous mêlons d'être jaloux, nous le sommes vingt fois
plus qu'un Sicilien. L'infâme croit avoir trouvé chez vous un assuré
refuge; mais vous êtes trop raisonnable pour blâmer mon ressentiment.
Laissez-moi, je vous prie, la traiter comme elle mérite.
DON PÈDRE.
Ah! de grâce, arrêtez! L'offense est trop petite pour un courroux si
grand.
ADRASTE.
La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses
que l'on fait. Elle est à transgresser les ordres qu'on nous donne; et,
sur de pareilles matières, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort
criminel lorsqu'il est défendu.
DON PÈDRE.
De la façon qu'elle a parlé, tout ce qu'elle en a fait a été sans
dessein: et je vous prie enfin de vous remettre bien ensemble.
ADRASTE.
Eh quoi! vous prenez son parti, vous qui êtes si délicat sur ces sortes
de choses?
DON PÈDRE.
Oui, je prends son parti; et, si vous voulez m'obliger, vous oublierez
votre colère, et vous vous réconcilierez tous deux. C'est une grâce que
je vous demande; et je la recevrai comme un essai de l'amitié que je
veux qui soit entre nous.
ADRASTE.
Il ne m'est pas permis, à ces conditions, de vous rien refuser. Je
ferai ce que voudrez.
SCÈNE XVII.--ZAIDE, DON PÈDRE, ADRASTE, caché dans un coin du théâtre.
DON PÈDRE, à Zaïde.