de tout le monde: les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du
roi et de la reine, qui l'ont vue; l'approbation des grands princes
et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur
présence; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable,
tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre; et, tous
les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me
disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'étoit
l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de
jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent
la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du
ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner.
Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux
me justifier sur la conduite de ma comédie; et je les conjure de tout
mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se
défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux
dont les grimaces les déshonorent.
Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra
sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne
tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer; que je l'ai
traitée avec toutes les précautions que me demandoit la délicatesse de
la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été
possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui
du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la
venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en
balance; on le connoît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un
bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne
peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse
éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
Je sais bien que pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce
n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande,
avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est
une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent
en aucune façon; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur
faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la
religion, et faisoit partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos
voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée; et
que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie
à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne; que c'est
un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importans mystères
de notre foi; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres
gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne; et, sans aller
chercher si loin, que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes
de M. Corneille[128], qui ont été l'admiration de toute la France.
[128] _Polyeucte_ et _Théodore_, vierge et martyre.
Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je
ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci
est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les
autres; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la
correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins
puissans, le plus souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend
mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une
grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le
monde. On souffre aisément des répréhensions; mais on ne souffre point
la raillerie. On veut bien être méchant; mais on ne veut point être
ridicule.
On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de
mon imposteur. Eh! pouvois-je m'en empêcher, pour bien représenter
le caractère d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse
connoître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que
j'en aie retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine à lui
entendre faire un mauvais usage.--Mais il débite au quatrième acte une
morale pernicieuse.--Mais cette morale est-elle quelque chose dont
tout le monde n'eût les oreilles rebattues. Dit-elle rien de nouveau
dans ma comédie? Et peut-on craindre que des choses si généralement
détestées fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende
dangereuses en les faisant monter sur le théâtre; qu'elles reçoivent
quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence
à cela; et l'on doit approuver la comédie du _Tartuffe_, ou condamner
généralement toutes les comédies.
C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps; et jamais
on ne s'étoit si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier
qu'il n'y ait eu des pères de l'Église qui ont condamné la comédie;
mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui
l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend
appuyer la censure est détruite par ce partage; et toute la conséquence
qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés
des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment,
et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres
l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains
spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses, et non pas des mots,
et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre,
et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut
qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie
en soi, pour voir si elle est condamnable. On connoîtra sans doute
que, n'étant autre chose qu'un poëme ingénieux qui, par des leçons
agréables, reprend les défauts des hommes, on ne sauroit la censurer
sans injustice; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de
l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont
donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient profession d'une
sagesse si austère, et qui crioient sans cesse après les vices de leur
siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au
théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire
des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des
premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes; qu'il y
en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles
qu'ils avoient composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son
estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a
voulu l'honorer; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des
honneurs extraordinaires: je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la
licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des
consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et
qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? Il
n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime;
point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les
intentions; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de
mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère
comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il
y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait
un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel:
elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connoissance d'un
Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on
n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a
occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses mêmes les plus
saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes; et nous
voyons des scélérats qui tous les jours abusent de la piété, et la
font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse
pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire:
on n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses
que l'on corrompt avec la malice des corrupteurs: on sépare toujours
le mauvais usage d'avec l'intention de l'art; et, comme on ne s'avise
point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la
philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne
doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée
en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent
point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir; et nous ne
devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus
loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable.
La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la
comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre
celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont
tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que
la ressemblance du nom; et ce seroit une injustice épouvantable que
de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a
une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute,
feroient un grand désordre dans le monde. Il n'y auroit rien par là
qui ne fût condamné; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur à
tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même
grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra
régner l'instruction de l'honnêteté.
Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir
aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont les plus
dangereuses; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus
touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont
attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand
crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête; et c'est
un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent
faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans
les forces de la nature humaine; et je ne sais s'il n'est pas mieux
de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de
vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il
vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si l'on veut blâmer toutes
les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il
est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais
qu'elle soit condamnée avec le reste; mais, supposé, comme il est
vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que
les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur
en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis
étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince[129] sur la
comédie du _Tartuffe_.
[129] Le grand Condé.
Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour
une pièce intitulée _Scaramouche ermite_; et le roi, en sortant, dit au
grand prince que je veux dire: «Je voudrois bien savoir pourquoi les
gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent
mot de celle de _Scaramouche_;» à quoi le prince répondit: «La raison
de cela, c'est que la comédie de _Scaramouche_ joue le ciel et la
religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point; mais celle de
Molière les joue eux-mêmes; c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir.»
PREMIER PLACET
PRÉSENTÉ AU ROI
Sur la comédie du _Tartuffe_, qui n'avoit pas encore été représentée
en public.
SIRE,
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les
divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve[130],
je n'avois rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures
ridicules les vices de mon siècle; et, comme l'hypocrisie, sans doute,
en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux,
j'avois eu, SIRE, la pensée que je ne rendrois pas un petit service
à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisois une comédie
qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes
les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les
friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent
attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique.
[130] Cet emploi est celui de chef de la troupe du roi.
Je l'ai faite, SIRE, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois,
et toutes les circonspections que pouvoit demander la délicatesse de la
matière; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux
vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que
j'avois à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui
pouvoit confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi, dans cette
peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font
reconnoître d'abord un véritable et franc hypocrite.
Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, SIRE,
de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on
a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux
dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont
eu l'adresse de trouver grâce auprès de VOTRE MAJESTÉ; et les originaux
enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et
quelque ressemblante qu'on la trouvât.
Bien que ce m'eût été un coup sensible que la suppression de cet
ouvrage, mon malheur pourtant étoit adouci par la manière dont VOTRE
MAJESTÉ s'étoit expliquée sur ce sujet; et j'ai cru, SIRE, qu'elle
m'ôtoit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle
ne trouvoit rien à dire dans cette comédie, qu'elle me défendoit de
produire en public.
Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde
et du plus éclairé, malgré l'approbation encore de monsieur le
légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans
les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se
sont trouvés d'accord avec les sentiments de VOTRE MAJESTÉ; malgré
tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de..., qui
donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. VOTRE
MAJESTÉ a beau dire, et monsieur le légat et messieurs les prélats
ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue[131],
est diabolique, et diabolique mon cerveau; je suis un démon vêtu de
chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice
exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offense,
j'en serois quitte à trop bon marché; le zèle charitable de ce galant
homme de bien n'a garde de demeurer là; il ne veut point que j'aie de
miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné; c'est
une affaire résolue.
[131] Pour: sans qu'elle ait été vue. Faute de français.
Ce livre, SIRE, a été présenté à VOTRE MAJESTÉ: et, sans doute, elle
juge bien elle-même combien il m'est fâcheux de me voir exposé tous
les jours aux insultes de ces messieurs; quel tort me feront dans le
monde de telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolérées; et quel
intérêt j'ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au
public que ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit.
Je ne dirai point, SIRE, ce que j'aurois à demander pour ma réputation,
et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage: les
rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on
souhaite; ils voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux
que nous ce qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes
intérêts entre les mains de VOTRE MAJESTÉ; et j'attends d'elle, avec
respect, tout ce qu'il lui plaira d'ordonner là-dessus.
SECOND PLACET
PRÉSENTÉ AU ROI
Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les sieurs
LA THORILLIÈRE et LA GRANGE, comédiens de SA MAJESTÉ, et compagnons
du sieur MOLIÈRE sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de
représenter le _Tartuffe_ jusques à nouvel ordre de SA MAJESTÉ.
SIRE,
C'est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand
monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes; mais, dans l'état où
je me vois, où trouver, SIRE, une protection qu'au lieu où je la viens
chercher; et qui puis-je solliciter contre l'autorité de la puissance
qui m'accable, que la source de la puissance et de l'autorité, que le
juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le
maître de toutes choses?
Ma comédie, SIRE, n'a pu jouir ici des bontés de VOTRE MAJESTÉ. En
vain je l'ai produite sous le titre de l'_Imposteur_, et déguisé le
personnage sous l'ajustement d'un homme du monde; j'ai eu beau lui
donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée,
et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits des
adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable
de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait
que je voulois faire, tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est
réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose.
Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre
matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre.
Ma comédie n'a pas plutôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup
d'un pouvoir qui doit imposer du respect; et tout ce que j'ai pu faire
en cette rencontre pour me sauver moi-même de l'éclat de cette tempête,
c'est de dire que VOTRE MAJESTÉ avoit eu la bonté de m'en permettre la
représentation, et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander
cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me
l'eût défendue.
Je ne doute point, SIRE, que les gens que je peins dans ma comédie ne
remuent bien des ressorts auprès de VOTRE MAJESTÉ, et ne jettent dans
leur parti, comme ils ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui
sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui
par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes
leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout
l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir, ils l'ont assez montré dans
les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en
public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquoient que la
piété et la religion, dont ils se soucient fort peu; mais celle-ci les
attaque et les joue eux-mêmes; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir.
Ils ne sauroient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux
de tout le monde; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à VOTRE
MAJESTÉ que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure,
SIRE, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on
en a faite; que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation
profitable; et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si
connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devroient
être l'horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable
piété dont elles font profession.
J'attends avec respect l'arrêt que VOTRE MAJESTÉ daignera prononcer sur
cette matière; mais il est très-assuré, SIRE, qu'il ne faut plus que
je songe à faire des comédies si les tartuffes ont l'avantage; qu'ils
prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront
trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de
ma plume.
Daignent vos bontés, SIRE, me donner une protection contre leur rage
envenimée! et puissé-je, au retour d'une campagne si glorieuse,
délasser VOTRE MAJESTÉ des fatigues de ses conquêtes, lui donner
d'innocens plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le
monarque qui fait trembler toute l'Europe!
TROISIÈME PLACET
PRÉSENTÉ AU ROI, LE 5 FÉVRIER 1669.
SIRE,
Un fort honnête médecin[132], dont j'ai l'honneur d'être le malade, me
promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore
trente années, si je puis lui obtenir une grâce de VOTRE MAJESTÉ. Je
lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que
je serois satisfait de lui, pourvu qu'il s'obligeât de ne me point
tuer. Cette grâce, SIRE, est un canonicat de votre chapelle royale de
Vincennes, vacant par la mort de...
Oserois-je demander encore cette grâce à VOTRE MAJESTÉ le propre jour
de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés? Je
suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots: et je le
serois, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans
doute, trop de grâces à la fois; mais peut-être n'en est-ce pas trop
pour VOTRE MAJESTÉ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse,
la réponse de mon placet.
[132] Mauvillain, médecin de Molière.
PERSONNAGES. ACTEURS.
MADAME PERNELLE, mère d'Orgon. BÉJART.
ORGON, mari d'Elmire. MOLIÈRE.
ELMIRE, femme d'Orgon. Mlle MOLIÈRE.
DAMIS, fils d'Orgon. HUBERT.
MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valère. Mlle DEBRIE.
VALÈRE. amant de Mariane. LA GRANGE.
CLÉANTE, beau-frère d'Orgon. LA THORILLIÈRE.
TARTUFFE, faux dévot. DU CROISY.
DORINE, suivante de Mariane. Mad. BÉJART.
M. LOYAL, sergent[133]. DEBRIE.
UN EXEMPT.
FLIPOTE, servante de madame Pernelle.
La scène est à Paris, dans la maison d'Orgon.
[133] Huissier.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE,
FLIPOTE.
MADAME PERNELLE.
Allons, Flipote, allons; que d'eux je me délivre.
ELMIRE.
Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre.
MADAME PERNELLE.
Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin:
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.
ELMIRE.
De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
Mais ma mère, d'où vient que vous sortez si vite?
MADAME PERNELLE.
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée:
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée.
On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud[134].
DORINE.
Si...
MADAME PERNELLE.
Vous êtes, ma mie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente:
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
DAMIS.
Mais...
MADAME PERNELLE.
Vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils,
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère;
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
MARIANE.
Je crois...
MADAME PERNELLE.
Mon Dieu! sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette!
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort;
Et vous menez sous chape[135] un train que je hais fort.
ELMIRE.
Mais, ma mère...
MADAME PERNELLE.
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise;
Vous devriez leur remettre un bon exemple aux yeux;
Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière; et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
CLÉANTE.
Mais, madame, après tout...
MADAME PERNELLE.
Pour vous, monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime et vous révère;
Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux,
Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.
DAMIS.
Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...
MADAME PERNELLE.
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute;
Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,
De le voir quereller par un fou comme vous.
DAMIS.
Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
Vienne usurper céans[136] un pouvoir tyrannique,
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir!
DORINE.
S'il le faut écouter et croire à ses maximes,
On ne peut faire rien qu'on ne fasse de crimes.
Car il contrôle tout, ce critique zélé.
MADAME PERNELLE.
Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.
C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire.
Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire[137].
DAMIS.
Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien,
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien:
Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte.
Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte;
J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat
Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.