Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours?
Que vous vous faites tort par de telles alarmes,
Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes!
Eh bien, puisqu'il le faut, je jure par les dieux,
Et, si ce n'est assez, je jure par vos yeux
Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne.
Recevez-en ici la foi que je vous donne,
Et souffrez que ma bouche, avec ravissement,
Sur cette belle main en signe le serment.
MÉLICERTE.
Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie.
MYRTIL.
Est-il rien...? Mais, ô ciel! on vient troubler ma joie!
[117] Pour: la part de votre ennui.
SCÈNE IV.--LYCARSIS, MYRTIL, MÉLICERTE.
LYCARSIS.
Ne vous contraignez pas pour moi.
MÉLICERTE, à part.
Quel sort fâcheux!
LYCARSIS.
Cela ne va pas mal: continuez tous deux.
Peste! mon petit-fils, que vous avez l'air tendre,
Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre!
Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila,
Dans sa philosophie appris ces choses-là?
Et vous, qui lui donnez de si douce manière
Votre main à baiser, la gentille bergère,
L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs
Par qui vous débauchez ainsi les jeunes cœurs?
MYRTIL.
Ah! quittez de ces mots l'outrageante bassesse,
Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.
LYCARSIS.
Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés...
MYRTIL.
Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez.
A du respect pour vous la naissance m'engage;
Mais je saurai, sur moi, vous punir de l'outrage.
Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes vœux,
Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux,
Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice,
Au milieu de mon sein vous chercher un supplice;
Et, par mon sang versé, lui marquer promptement
L'éclatant désaveu de votre emportement.
MÉLICERTE.
Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme,
Et que mon dessein soit de séduire son âme.
S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien,
C'est de son mouvement: je ne l'y force en rien.
Ce n'est pas que mon cœur veuille ici se défendre
De répondre à ses vœux d'une ardeur assez tendre;
Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer:
Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer;
Et, pour vous arracher toute injuste créance,
Je vous promets ici d'éviter sa présence,
De faire place au choix où vous vous résoudrez,
Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.
SCÈNE V.--LYCARSIS, MYRTIL.
MYRTIL.
Eh bien; vous triomphez avec cette retraite.
Et, dans ces mots, votre âme a ce qu'elle souhaite;
Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez;
Que vous serez trompé dans ce que vous pensez,
Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance,
Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance.
LYCARSIS.
Comment! à quel orgueil, fripon! vous vois-je aller?
Est-ce de la façon que l'on me doit parler?
MYRTIL.
Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage;
Pour rentrer au devoir je change de langage,
Et je vous prie ici, mon père, au nom des dieux,
Et par tout ce qui peut vous être précieux,
De ne vous point servir, dans cette conjoncture,
Des fiers droits que sur moi vous donne la nature.
Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux.
Le jour est un présent que j'ai reçu de vous:
Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable,
Si vous me l'allez rendre, hélas! insupportable?
Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux;
Sans ses divins appas rien ne m'est précieux;
Ils font tout mon bonheur et toute mon envie;
Et, si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie.
LYCARSIS, à part.
Aux douleurs de son âme il me fait prendre part.
Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendard?
Quel amour! quels transports! quels discours pour son âge!
J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.
MYRTIL, se jetant aux genoux de Lycarsis.
Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir?
Vous n'avez qu'à parler: je suis prêt d'obéir.
LYCARSIS, à part.
Je n'y puis plus tenir: il m'arrache des larmes,
Et ses tendres propos me font rendre les armes.
MYRTIL.
Que si, dans votre cœur, un reste d'amitié
Vous peut de mon destin donner quelque pitié,
Accordez Mélicerte à mon ardente envie,
Et vous ferez bien plus que me donner la vie.
LYCARSIS.
Lève-toi.
MYRTIL.
Serez-vous sensible à mes soupirs?
LYCARSIS.
Oui.
MYRTIL.
J'obtiendrai de vous l'objet de mes désirs?
LYCARSIS.
Oui.
MYRTIL.
Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige
A me donner sa main?
LYCARSIS.
Oui. Lève-toi, te dis-je.
MYRTIL.
O père! le meilleur qui jamais ait été,
Que je baise vos mains après tant de bonté!
LYCARSIS.
Ah! que pour ses enfans un père a de foiblesse!
Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse?
Et ne se sent-on pas certains mouvemens doux,
Quand on vient à songer que cela sort de vous?
MYRTIL.
Me tiendrez-vous au moins la parole avancée?
Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée?
LYCARSIS.
Non.
MYRTIL.
Me permettez-vous de vous désobéir.
Si de ces sentimens on vous fait revenir?
Prononcez le mot.
LYCARSIS.
Oui. Ah! nature! nature!
Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture
De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez.
MYRTIL.
Ah! que ne dois-je point à vos rares bontés!
Seul.
Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte!
Je n'accepterois pas une couronne offerte,
Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter
Ce merveilleux succès qui la doit contenter.
SCÈNE VI.--ACANTHE, TYRÈNE, MYRTIL.
ACANTHE.
Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes
Qui nous ont préparé des matières de larmes;
Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs,
De ce que nous aimons nous enlève les cœurs.
TYRÈNE.
Peut-on savoir, Myrtil, vers qui, de ces deux belles,
Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles?
Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux,
Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos vœux?
ACANTHE.
Ne faites point languir deux amans davantage,
Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.
TYRÈNE.
Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatans
En mourir tout d'un coup que traîner si longtemps.
MYRTIL.
Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme,
La belle Mélicerte a captivé mon âme.
Auprès de cet objet mon sort est assez doux,
Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous;
Et, si vos vœux enfin n'ont que les miens à craindre,
Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.
ACANTHE.
Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amans...
TYRÈNE.
Est-il vrai que le ciel, sensible à nos tourmens...
MYRTIL.
Oui; content de mes fers comme d'une victoire,
Je me suis excusé de ce choix plein de gloire:
J'ai de mon père encor changé les volontés,
Et l'ai fait consentir à mes félicités.
ACANTHE, à Tyrène.
Ah! que cette aventure est un charmant miracle,
Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle!
TYRÈNE, à Acanthe.
Elle peut renvoyer ces nymphes à nos vœux,
Et nous donner moyen d'être contens tous deux.
SCÈNE VII.--NICANDRE, MYRTIL, ACANTHE, TYRÈNE.
NICANDRE.
Savez-vous en quel lieu Mélicerte est cachée?
MYRTIL.
Comment?
NICANDRE.
En diligence elle est partout cherchée.
MYRTIL.
Et pourquoi?
NICANDRE.
Nous allons perdre cette beauté.
C'est pour elle qu'ici le roi s'est transporté;
Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie.
MYRTIL.
O ciel! Expliquez-moi ce discours, je vous prie.
NICANDRE.
Ce sont des incidens grands et mystérieux.
Oui, le roi vient chercher Mélicerte en ces lieux;
Et l'on dit qu'autrefois feu Bélise sa mère,
Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère...
Mais je me suis chargé de la chercher partout:
Vous saurez tout cela tantôt de bout en bout.
MYRTIL.
Ah! dieux! quelle rigueur! Eh! Nicandre, Nicandre!
ACANTHE.
Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre.
FIN DE MÉLICERTE.
PASTORALE COMIQUE
PERSONNAGES DE LA PASTORALE.
IRIS, jeune bergère. Mlle DEBRIE.
LYCAS, riche pasteur, amant d'Iris. MOLIÈRE.
PHILÈNE, riche pasteur, amant d'Iris. ESTIVAL.
CORYDON, jeune berger, confident de Lycas,
amant d'Iris. LA GRANGE.
UN PATRE, ami de Philène.
UN BERGER.
PERSONNAGES DU BALLET.
MAGICIENS dansans.
MAGICIENS chantans.
DÉMONS dansans.
PAYSANS.
UNE ÉGYPTIENNE chantante et dansante.
ÉGYPTIENS dansans.
La scène est en Thessalie, dans un hameau de la vallée de Tempé.
SCÈNE I.--LYCAS, CORYDON.
SCÈNE II.--LYCAS, MAGICIENS chantans et dansans, DÉMONS.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Deux magiciens commencent, en dansant, un enchantement pour embellir
Lycas; ils frappent la terre avec leurs baguettes, et en font sortir
six démons, qui se joignent à eux. Trois magiciens sortent aussi de
dessous terre.
TROIS MAGICIENS CHANTANS.
Déesse des appas,
Ne nous refuse pas
La grâce qu'implorent nos bouches.
Nous t'en prions par tes rubans,
Par tes boucles de diamans,
Ton rouge, ta poudre, tes mouches,
Ton masque, ta coiffe et tes gants.
UN MAGICIEN, seul.
O toi qui peux rendre agréables
Les visages les plus mal faits,
Répands, Vénus, de tes attraits
Deux ou trois doses charitables
Sur ce museau tondu tout frais!
LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
Déesse des appas,
Ne nous refuse pas
La grâce qu'implorent nos bouches.
Nous t'en prions par tes rubans,
Par tes boucles de diamans,
Ton rouge, ta poudre, tes mouches,
Ton masque, ta coiffe et tes gants.
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les six démons dansans habillent Lycas d'une manière ridicule et
bizarre.
LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
Ah! qu'il est beau,
Le jouvenceau!
Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau!
Qu'il va faire mourir de belles!
Auprès de lui les plus cruelles
Ne pourront tenir dans leur peau.
Ah! qu'il est beau,
Le jouvenceau!
Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau[118]!
Ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho!
TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les magiciens et les démons continuent leurs danses, tandis que les
trois magiciens chantans continuent à se moquer de Lycas.
LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
Qu'il est joli,
Gentil, poli!
Qu'il est joli! qu'il est joli!
Est-il des yeux qu'il ne ravisse!
Il passe en beauté feu Narcisse,
Qui fut un blondin accompli.
Qu'il est joli,
Gentil, poli!
Qu'il est joli! qu'il est joli!
Hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi!
Les trois magiciens chantans s'enfoncent dans la terre, et les
magiciens dansans disparoissent.
[118] Couplets empruntés textuellement ou à peu près par les auteurs de
l'opéra-comique le _Postillon de Longjumeau_, joué en 1837.
SCÈNE III.--LYCAS, PHILÈNE.
PHILÈNE, sans voir Lycas, chante.
Paissez, chères brebis, les herbettes naissantes;
Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer;
Mais, si vous désirez vivre toujours contentes,
Petites innocentes,
Gardez-vous bien d'aimer.
LYCAS, sans voir Philène.
Ce pasteur, voulant faire des vers pour sa maîtresse, prononce le nom
d'Iris assez haut pour que Philène l'entende.
PHILÈNE, à Lycas.
Est-ce toi que j'entends, téméraire? Est-ce toi
Qui nommes la beauté qui me tient sous sa loi?
LYCAS.
Oui, c'est moi; oui, c'est moi.
PHILÈNE.
Oses-tu bien, en aucune façon,
Proférer ce beau nom?
LYCAS.
Eh! pourquoi non? eh! pourquoi non?
PHILÈNE.
Iris charme mon âme;
Et qui pour elle aura
Le moindre brin de flamme,
Il s'en repentira.
LYCAS.
Je me moque de cela,
Je me moque de cela.
PHILÈNE.
Je t'étranglerai, mangerai,
Si tu nommes jamais ma belle;
Ce que je dis, je le ferai,
Je t'étranglerai, mangerai.
Il suffit que j'en aie juré:
Quand les dieux prendroient ta querelle,
Je t'étranglerai, mangerai,
Si tu nommes jamais ma belle.
LYCAS.
Bagatelle, bagatelle!
SCÈNE IV.--IRIS, LYCAS.
SCÈNE V.--LYCAS, UN PATRE.
Un pâtre apporte à Lycas un cartel de la part de Philène.
SCÈNE VI.--LYCAS, CORYDON.
SCÈNE VII.--PHILÈNE, LYCAS.
PHILÈNE, chante.
Arrête, malheureux!
Tourne, tourne visage;
Et voyons qui des deux
Obtiendra l'avantage.
LYCAS.
Lycas hésite à se battre.
PHILÈNE.
C'est par trop discourir;
Allons, il faut mourir.
SCÈNE VIII.--PHILÈNE, LYCAS, PAYSANS.
Les paysans viennent pour séparer Philène et Lycas.
QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les paysans prennent querelle en voulant séparer les deux pasteurs,
et dansent en se battant.
SCÈNE IX.--CORYDON, LYCAS, PHILÈNE, PAYSANS.
Corydon, par ses discours, trouve moyen d'apaiser la querelle des
paysans.
CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les paysans réconciliés dansent ensemble.
SCÈNE X.--CORYDON, LYCAS, PHILÈNE.
SCÈNE XI.--IRIS, CORYDON.
SCÈNE XII.--PHILÈNE, LYCAS, IRIS, CORYDON.
Lycas et Philène, amans de la bergère, la pressent de décider lequel
des deux aura la préférence.
PHILÈNE, à Iris.
N'attendez pas qu'ici je me vante moi-même,
Pour le choix que vous balancez;
Vous avez des yeux, je vous aime;
C'est vous en dire assez.
La bergère décide en faveur de Corydon.
SCÈNE XIII.--PHILÈNE, LYCAS.
PHILÈNE chante.
Hélas! peut-on sentir de plus vive douleur?
Nous préférer un servile pasteur!
O ciel!
LYCAS chante.
O sort!
PHILÈNE.
Quelle rigueur!
LYCAS.
Quel coup!
PHILÈNE.
Quoi! tant de pleurs,
LYCAS.
Tant de persévérance,
PHILÈNE.
Tant de langueur,
LYCAS.
Tant de souffrance,
PHILÈNE.
Tant de vœux,
LYCAS.
Tant de soins,
PHILÈNE.
Tant d'ardeur,
LYCAS.
Tant d'amour,
PHILÈNE.
Avec tant de mépris sont traités en ce jour!
Ah! cruelle!
LYCAS.
Cœur dur!
PHILÈNE.
Tigresse!
LYCAS.
Inexorable!
PHILÈNE.
Inhumaine!
LYCAS.
Inflexible!
PHILÈNE.
Ingrate!
LYCAS.
Impitoyable!
PHILÈNE.
Tu veux donc nous faire mourir?
Il te faut contenter.
LYCAS.
Il te faut obéir.
PHILÈNE, tirant son javelot.
Mourons, Lycas.
LYCAS, tirant son javelot.
Mourons, Philène.
PHILÈNE.
Avec ce fer, finissons notre peine.
LYCAS.
Pousse.
PHILÈNE.
Ferme!
LYCAS.
Courage!
PHILÈNE.
Allons, va le premier.
LYCAS.
Non, je veux marcher le dernier.
PHILÈNE.
Puisque même malheur aujourd'hui nous assemble,
Allons, partons ensemble.
SCÈNE XIV.--UN BERGER, LYCAS, PHILÈNE.
LE BERGER chante.
Ah! quelle folie
De quitter la vie
Pour une beauté
Dont on est rebuté!
On peut pour un objet aimable,
Dont le cœur nous est favorable,
Vouloir perdre la clarté;
Mais quitter la vie
Pour une beauté
Dont on est rebuté,
Ah! quelle folie!
SCÈNE XV.--UNE ÉGYPTIENNE, ÉGYPTIENS dansans.
L'ÉGYPTIENNE.
D'un pauvre cœur
Soulagez le martyre;
D'un pauvre cœur
Soulagez la douleur.
J'ai beau vous dire
Ma vive ardeur,
Je vous vois rire
De ma langueur.
Ah! cruelle, j'expire
Sous tant de rigueur.
D'un pauvre cœur
Soulagez le martyre;
D'un pauvre cœur
Soulagez la douleur.
SIXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Douze Égyptiens, dont quatre jouent de la guitare, quatre des
castagnettes, quatre des gnacares[119], dansent avec l'Égyptienne
aux chansons qu'elle chante.
L'ÉGYPTIENNE.
Croyez-moi, hâtons-nous, ma Sylvie,
Usons bien des momens précieux;
Contentons ici notre envie,
De nos ans le feu nous y convie,
Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux.
Quand l'hiver a glacé nos guérets,
Le printemps vient reprendre sa place,
Et ramène à nos champs leurs attraits;
Mais, hélas! quand l'âge nous glace,
Nos beaux jours ne reviennent jamais.
Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire,
Soyons-y l'un et l'autre empressés;
Du plaisir faisons notre affaire,
Des chagrins songeons à nous défaire;
Il vient un temps où l'on en prend assez.
Quand l'hiver a glacé nos guérets,
Le printemps vient reprendre sa place,
Et ramène à nos champs leurs attraits;
Mais, hélas! quand l'âge nous glace,
Nos beaux jours ne reviennent jamais.
[119] Les _gnacares_ étaient une espèce de cymbales. Le nom de cet
instrument est italien: _gnaccare_ ou _gnachere_.
FIN DE LA PASTORALE COMIQUE.
NOMS DES PERSONNES QUI RÉCITOIENT, CHANTOIENT ET DANSOIENT DANS LA
PASTORALE.
IRIS, mademoiselle DEBRIE.
LYCAS, le sieur MOLIÈRE.
PHILÈNE, le sieur ESTIVAL.
CORYDON, le sieur LA GRANGE.
UN BERGER, le sieur BLONDEL.
UN PATRE, le sieur de CHATEAUNEUF.
MAGICIENS dansans, les sieurs LA PIERRE, FAVIER.
MAGICIENS chantans, les sieurs LE GROS, DON, GAYE.
DÉMONS dansans, les sieurs CHICANNEAU, BONNARD, NOBLET le cadet,
ARNALD, MAYEU, FOIGNARD.
PAYSANS, les sieurs DOLIVET, DESONETS, DU PRON, LA PIERRE, MERCIER,
PESAN, LE ROY.
ÉGYPTIENNE dansante et chantante, le sieur NOBLET l'aîné.
ÉGYPTIENS dansans: quatre jouant de la guitare, les sieurs LULLI,
BEAUCHAMP, CHICANNEAU, VAIGART; quatre jouant des castagnettes,
les sieurs FAVIER, BONNARD, SAINT-ANDRÉ, ARNALD; quatre jouant
des gnacares, les sieurs LA MARRE, DES-AIRS second, DU FEU, PESAN.
LE SICILIEN
OU L'AMOUR PEINTRE
COMÉDIE-BALLET
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, DEVANT LA
COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 6 JANVIER 1667, ET A PARIS, SUR LE
THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 10 JUIN SUIVANT.
Molière n'était satisfait ni de sa _Pastorale comique_ ni de
_Mélicerte_. Le départ du jeune Baron renouvelait l'amertume de ses
chagrins intérieurs. Dans _le Sicilien_, charmante esquisse, d'un
coloris plus chaud que la plupart de ses œuvres, et qui devait trouver
sa place dans la seconde représentation du _Ballet des Muses_, il
revint avec bonheur à cette fantaisie délicate qui lui avait dicté
_l'Étourdi_ et _l'Amour médecin_, délicieux ouvrage où Beaumarchais a
trouvé presque tous les jeux de scènes de son _Barbier de Séville_, et
où le génie et les instincts de l'artiste dominent sans partage. La
danse, la musique, les sérénades, la douce joie, la jeune gaieté, la
folâtre ruse, voltigent autour de la coquetterie et de l'amour. Rien
d'excessif, de licencieux ou de guindé; rien de galant ou de fade. Une
lumière harmonieuse l'éclaire: c'est le soleil naissant sur la mer
sicilienne; tout est d'accord, localités, auteur, sujet du drame. La
prose elle-même est rhythmée et marche légère comme l'oiseau.
Molière essaya pour la première fois ici l'initiation de cette
_lingua franca_ qui devait lui fournir de si grotesques ressources
dans _le Bourgeois gentilhomme_ et le _Malade imaginaire_. Ce fut _le
Sicilien ou l'Amour peintre_ qui remplaça _Mélicerte_ et la _Pastorale
comique_ dans le _Ballet des Muses_, où cette fois le roi, Madame, et
mademoiselle de la Vallière dansèrent avec plusieurs seigneurs de la
cour.
PERSONNAGES DE LA COMÉDIE.
DON PÈDRE, gentilhomme sicilien. MOLIÈRE.
ADRASTE, gentilhomme françois, amant d'Isidore. LA GRANGE.
ISIDORE, Grecque, esclave de don Pèdre. Mlle DEBRIE.
ZAIDE, jeune esclave. Mlle MOLIÈRE.
UN SÉNATEUR. DU CROISY.
HALI, Turc, esclave d'Adraste. LA THORILLIÈRE.
DEUX LAQUAIS.
PERSONNAGES DU BALLET.
MUSICIENS.
ESCLAVE chantant.
ESCLAVES dansans.
MAURES et MAURESQUES dansans.
SCÈNE I[120].--HALI, MUSICIENS.
HALI, aux musiciens.
Chut! N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu'à ce
que je vous appelle.
[120] Molière n'a pas indiqué le lieu de la scène, qui se passe
évidemment dans la rue.
SCÈNE II.--HALI.
Il fait noir comme dans un four: le ciel s'est habillé ce soir en
Scaramouche[121], et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de
son nez. Sotte condition que celle d'un esclave, de ne vivre jamais
pour soi, et d'être toujours tout entier aux passions d'un maître, de
n'être réglé que par ses humeurs, et de se voir réduit à faire ses
propres affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait
ici épouser ses inquiétudes; et, parce qu'il est amoureux, il faut que
nuit et jour je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et, sans
doute, c'est lui.
[121] _Scarra mucchia_, personnage de la comédie italienne
entièrement vêtu de noir, et _scarra mazzo_, baroque, bizarre.
SCÈNE III.--ADRASTE, DEUX LAQUAIS, portant chacun un flambeau; HALI.
ADRASTE.
Est-ce toi, Hali?
HALI.
Et qui pourroit-ce être que moi? A ces heures de nuit, hors vous
et moi, monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir
maintenant les rues.
ADRASTE.
Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son
cœur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir à
combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime, on a
toujours au moins le plaisir de la plainte, et la liberté des soupirs;
mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore,
ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est
pour lui plaire ou lui déplaire, c'est la plus fâcheuse, à mon gré, de
toutes les inquiétudes; et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui
veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un
pas sans la traîner à ses côtés.
HALI.
Mais il est, en amour, plusieurs façons de se parler; et il me semble,
à moi, que vos yeux et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit
bien des choses.
ADRASTE.
Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux;
mais comment reconnoître que, chacun de notre côté, nous ayons, comme
il faut, expliqué ce langage? Et que sais-je, après tout, si elle
entend bien tout ce que mes regards lui disent, et si les siens me
disent ce que je crois parfois entendre?
HALI.
Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière.
ADRASTE.
As-tu là tes musiciens?
HALI.
Oui.
ADRASTE.
Fais-les approcher. (Seul.) Je veux jusques au jour les faire ici
chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle à
paroître à quelque fenêtre.
SCÈNE IV.--ADRASTE, HALI, MUSICIENS.
HALI.
Les voici. Que chanteront-ils?
ADRASTE.
Ce qu'ils jugeront de meilleur.
HALI.
Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour.
ADRASTE.
Non. Ce n'est pas ce qu'il me faut.
HALI.
Ah! monsieur, c'est du beau bécarre.
ADRASTE.
Que diantre veux-tu dire avec ton beau bécarre?
HALI.
Monsieur, je tiens pour le bécarre. Vous savez que je m'y connois. Le
bécarre me charme; hors du bécarre, point de salut en harmonie. Écoutez
un peu ce trio.
ADRASTE.
Non. Je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui
m'entretienne dans une douce rêverie.
HALI.
Je vois bien que vous êtes pour le bémol; mais il y a moyen de nous
contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine
scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux
bergers amoureux, tout remplis de langueur, qui, sur bémol, viennent
séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se découvrent l'un
à l'autre la cruauté de leurs maîtresse; et là-dessus vient un berger
joyeux avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.
ADRASTE.
J'y consens. Voyons ce que c'est.
HALI.
Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène, et voilà deux
flambeaux pour éclairer la comédie.
ADRASTE.
Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera
dedans je fasse cacher les lumières.
FRAGMENT DE COMÉDIE
Chanté et accompagné par les musiciens qu'Hali a amenés.
SCÈNE I.--PHILÈNE, TIRCIS.
PREMIER MUSICIEN, représentant Philène.
Si, du triste récit de mon inquiétude,
Je trouble le repos de votre solitude,
Rochers, ne soyez point fâchés;
Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes,
Tout rochers que vous êtes,
Vous en serez touchés.
DEUXIÈME MUSICIEN, représentant Tircis.
Les oiseaux réjouis, dès que le jour s'avance,
Recommencent leurs chants dans ces vastes forêts;
Et moi j'y recommence
Mes soupirs languissans et mes tristes regrets.
Ah! mon cher Philène!
PHILÈNE.
Ah! mon cher Tircis!
TIRCIS.
Que je sens de peine!
PHILÈNE.
Que j'ai de soucis!
TIRCIS.
Toujours sourde à mes vœux est l'ingrate Climène.
PHILÈNE.
Chloris n'a point pour moi de regards adoucis.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
O loi trop inhumaine!
Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer,
Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer?
SCÈNE II.--PHILÈNE, TIRCIS, UN PATRE.
TROISIÈME MUSICIEN, représentant un pâtre.
Pauvres amans, quelle erreur
D'adorer des inhumaines!
Jamais les âmes bien saines
Ne se payent de rigueur;
Et les faveurs sont les chaînes
Qui doivent lier un cœur.
On voit cent belles ici,
Auprès de qui je m'empresse;
A leur vouer ma tendresse
Je mets mon plus doux souci;
Mais, lorsque l'on est tigresse,
Ma foi, je suis tigre aussi.
PHILÈNE ET TIRCIS, ensemble.
Heureux, hélas! qui peut aimer ainsi!
HALI.
Monsieur, je viens d'ouïr quelque bruit au dedans.
ADRASTE.
Qu'on se retire vite et qu'on éteigne les flambeaux.
SCÈNE V.--DON PÈDRE, ADRASTE, HALI.
DON PÈDRE, sortant de sa maison, en bonnet de nuit et en robe de
chambre, avec une épée sous son bras.
Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte; et sans doute
cela ne se fait pas pour rien; il faut que, dans l'obscurité, je tâche
à découvrir quelles gens ce peuvent être.
ADRASTE.
Hali!
HALI.
Quoi?
ADRASTE.
N'entends-tu plus rien?
HALI.
Non.
Don Pèdre est derrière eux, qui les écoute.
ADRASTE.
Quoi! tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à
cette aimable Grecque! et ce jaloux maudit, ce traître de Sicilien, me
fermera toujours tout accès auprès d'elle!
HALI.