Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire:

Rougissez bien plutôt, vous en avez raison;

Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison.

Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme;

Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme:

Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux,

Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux;

Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre,

Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre;

Mais ne présumez pas que, sans être vengé,

Je souffre le dépit de me voir outragé.

Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance,

Que l'amour veut partout naître sans dépendance,

Que jamais par la force on n'entra dans un cœur,

Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur:

Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,

Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte;

Et, rejetant mes vœux dès le premier abord,

Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort;

Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,

C'est une trahison, c'est une perfidie

Qui ne sauroit trouver de trop grands châtimens;

Et je puis tout permettre à mes ressentimens.

Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage;

Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.

Percé du coup mortel dont vous m'assassinez,

Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés;

Je cède aux mouvemens d'une juste colère,

Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

CÉLIMÈNE.

D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement?

Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

ALCESTE.

Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue

J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,

Et que j'ai cru trouver quelque sincérité

Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.

CÉLIMÈNE.

De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

ALCESTE.

Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre!

Mais, pour le mettre à bout, j'ai des moyens tout prêts.

Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits:

Ce billet découvert suffit pour vous confondre,

Et contre ce témoin on n'a rien à répondre.

CÉLIMÈNE.

Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit?

ALCESTE.

Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit!

CÉLIMÈNE.

Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse?

ALCESTE.

Quoi! vous joignez ici l'audace à l'artifice!

Le désavouerez-vous, pour n'avoir point de seing?

CÉLIMÈNE.

Pourquoi désavouer un billet de ma main?

ALCESTE.

Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse

Du crime dont vers moi son style vous accuse!

CÉLIMÈNE.

Vous êtes sans mentir un grand extravagant.

ALCESTE.

Quoi! vous bravez ainsi ce témoin convaincant!

Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte

N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte?

CÉLIMÈNE.

Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?

ALCESTE.

Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui;

Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre.

Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre?

En serez-vous vers moi moins coupable en effet?

CÉLIMÈNE.

Mais, si c'est une femme à qui va ce billet,

En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable?

ALCESTE.

Ah! le détour est bon, et l'excuse admirable.

Je ne m'attendois pas, je l'avoue, à ce trait,

Et me voilà par là convaincu tout à fait.

Osez-vous recourir à ces ruses grossières?

Et croyez-vous les gens si privés de lumières?

Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,

Vous voulez soutenir un mensonge si clair;

Et comment vous pourrez tourner pour une femme

Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme.

Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,

Ce que je m'en vais lire...

CÉLIMÈNE.

Il ne me plaît pas, moi.

Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire,

Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire!

ALCESTE.

Non, non, sans s'emporter, prenez un peu souci

De me justifier les termes que voici.

CÉLIMÈNE.

Non, je n'en veux rien faire; et, dans cette occurrence,

Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance.

ALCESTE.

De grâce, montrez-moi, je serai satisfait

Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.

CÉLIMÈNE.

Non, il est pour Oronte; et je veux qu'on le croie.

Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie;

J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est,

Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît.

Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête,

Et ne me rompez pas davantage la tête.

ALCESTE, à part.

Ciel! rien de plus cruel peut-il être inventé,

Et jamais cœur fut-il de la sorte traité?

Quoi! d'un juste courroux je suis ému contre elle,

C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle!

On pousse ma douleur et mes soupçons à bout,

On me laisse tout croire, on fait gloire de tout;

Et cependant mon cœur est encore assez lâche

Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache,

Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris

Contre l'ingrat objet dont il est trop épris!

A Célimène.

Ah! que vous savez bien ici, contre moi-même,

Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême,

Et ménager pour vous l'excès prodigieux

De ce fatal amour né de vos traîtres yeux!

Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,

Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable.

Rendez-moi, s'il se peut ce billet innocent;

A vous prêter les mains ma tendresse consent;

Efforcez-vous ici de paroître fidèle,

Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.

CÉLIMÈNE.

Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux,

Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous.

Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre

A descendre pour vous aux bassesses de feindre;

Et pourquoi, si mon cœur penchoit d'autre côté,

Je ne le dirois pas avec sincérité!

Quoi! de mes sentiments l'obligeante assurance

Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense!

Auprès d'un tel garant sont-ils de quelque poids?

N'est-ce pas m'outrager que d'écouter leur voix?

Et, puisque notre cœur fait un effort extrême

Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime;

Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux,

S'oppose fortement à de pareils aveux,

L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle

Doit-il impunément douter de cet oracle?

Et n'est-il pas coupable, en ne s'assurant pas

A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats?

Allez, de tels soupçons méritent ma colère,

Et vous ne valez pas que l'on vous considère.

Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité

De conserver encor pour vous quelque bonté;

Je devrois autre part attacher mon estime,

Et vous faire un sujet de plainte légitime.

ALCESTE.

Ah! traîtresse! mon foible est étrange pour vous;

Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux;

Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée:

A votre foi mon âme est tout abandonnée;

Je veux voir jusqu'au bout quel sera votre cœur

Et si de me trahir il aura la noirceur.

CÉLIMÈNE.

Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime.

ALCESTE.

Ah! rien n'est comparable à mon amour extrême;

Et, dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous,

Il va jusqu'à former des souhaits contre vous.

Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvât aimable,

Que vous fussiez réduite en un sort misérable;

Que le ciel, en naissant, ne vous eût donné rien;

Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,

Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice

Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice;

Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour

De vous voir tenir tout des mains de mon amour.

CÉLIMÈNE.

C'est me vouloir du bien d'une étrange manière!

Me préserve le ciel que vous ayez matière...

Voici monsieur Dubois plaisamment figuré[84].

[83] Le motif et quelques vers de cette scène se retrouvent dans _Don

Garcie de Navarre_, où Molière les a repris. Voyez tome Ier, p. 334.

[84] Dubois en habit de voyage.

SCÈNE IV.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, DUBOIS.

ALCESTE.

Que veut cet équipage et cet air effaré?

Qu'as-tu?

DUBOIS.

Monsieur...

ALCESTE.

Eh bien?

DUBOIS.

Voici bien des mystères.

ALCESTE.

Qu'est-ce?

DUBOIS.

Nous sommes mal, monsieur, dans nos affaires.

ALCESTE.

Quoi?

DUBOIS.

Parlerai-je haut?

ALCESTE.

Oui, parle, et promptement.

DUBOIS.

N'est-il point là quelqu'un?

ALCESTE.

Ah! que d'amusement!

Veux-tu parler?

DUBOIS.

Monsieur, il faut faire retraite.

ALCESTE.

Comment?

DUBOIS.

Il faut d'ici déloger sans trompette.

ALCESTE.

Et pourquoi?

DUBOIS.

Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu.

ALCESTE.

La cause?

DUBOIS.

Il faut partir, monsieur, sans dire adieu.

ALCESTE.

Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage?

DUBOIS.

Par la raison, monsieur, qu'il faut plier bagage.

ALCESTE.

Ah! je te casserai la tête assurément,

Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement.

DUBOIS.

Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine

Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,

Un papier griffonné d'une telle façon

Qu'il faudroit, pour le lire, être pis qu'un démon.

C'est de votre procès, je n'en fais aucun doute;

Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verroit goutte.

ALCESTE.

Eh bien, quoi? Ce papier, qu'a-t-il à démêler,

Traître, avec le départ dont tu viens me parler?

DUBOIS.

C'est pour vous dire ici, monsieur, qu'une heure ensuite

Un homme qui souvent vous vient rendre visite

Est venu vous chercher avec empressement,

Et, ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement,

Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle,

De vous dire... Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle?

ALCESTE.

Laisse là son nom, traître, et dis ce qu'il t'a dit.

DUBOIS.

C'est un de vos amis; enfin, cela suffit.

Il m'a dit que d'ici votre péril vous chasse,

Et que d'être arrêté le sort vous y menace.

ALCESTE.

Mais quoi! n'a-t-il voulu te rien spécifier?

DUBOIS.

Non. Il m'a demandé de l'encre et du papier,

Et vous a fait un mot où vous pourrez, je pense,

Du fond de ce mystère avoir la connoissance.

ALCESTE.

Donne-le donc!

CÉLIMÈNE.

Que peut envelopper ceci?

ALCESTE.

Je ne sais; mais j'aspire à m'en voir éclairci.

Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable?

DUBOIS, après avoir longtemps cherché le billet.

Ma foi! je l'ai, monsieur, laissé sur votre table.

ALCESTE.

Je ne sais qui me tient...

CÉLIMÈNE.

Ne vous emportez pas,

Et courez démêler un pareil embarras.

ALCESTE.

Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,

Ait juré d'empêcher que je vous entretienne;

Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour

De vous revoir, madame, avant la fin du jour.

ACTE V

SCÈNE I.--ALCESTE, PHILINTE.

ALCESTE.

La résolution en est prise, vous dis-je.

PHILINTE.

Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige...

ALCESTE.

Non, vous avez beau faire et beau me raisonner,

Rien de ce que je dis ne peut me détourner;

Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,

Et je veux me tirer du commerce des hommes.

Quoi! contre ma partie on voit tout à la fois

L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois;

On publie en tous lieux l'équité de ma cause;

Sur la foi de mon droit mon âme se repose:

Cependant je me vois trompé par le succès,

J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès!

Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,

Est sorti triomphant d'une fausseté noire!

Toute la bonne foi cède à sa trahison!

Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison!

Le poids de sa grimace, où brille l'artifice,

Renverse le bon droit et tourne la justice!

Il fait par un arrêt couronner son forfait!

Et, non content encor du tort que l'on me fait,

Il court parmi le monde un livre abominable,

Et de qui la lecture est même condamnable;

Un livre à mériter la dernière rigueur,

Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur[85]!

Et là-dessus on voit Oronte qui murmure,

Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture!

Lui qui d'un honnête homme à la cour tient le rang,

A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc,

Qui me vient malgré moi, d'une ardeur empressée,

Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée;

Et, parce que j'en use avec honnêteté,

Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité,

Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire!

Le voilà devenu mon plus grand adversaire!

Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon,

Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon!

Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte!

C'est à ces actions que la gloire[86] les porte!

Voilà la bonne foi, le zèle vertueux,

La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux!

Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge,

Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.

Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,

Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous!

PHILINTE.

Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes;

Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites.

Ce que votre partie ose vous imputer

N'a point eu le crédit de vous faire arrêter;

On voit son faux rapport lui-même se détruire,

Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire.

ALCESTE.

Lui? de semblables tours il ne craint point l'éclat:

Il a permission d'être franc scélérat;

Et, loin qu'à son crédit nuise cette aventure,

On l'en verra demain en meilleure posture.

PHILINTE.

Enfin, il est constant qu'on n'a point trop donné

Au bruit que contre vous sa malice a tourné;

De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre:

Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre,

Il vous est en justice aisé d'y revenir,

Et contre cet arrêt...

ALCESTE.

Non, je veux m'y tenir.

Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse,

Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse;

On y voit trop à plein le bon droit maltraité,

Et je veux qu'il demeure à la postérité

Comme une marque insigne, un fameux témoignage

De la méchanceté des hommes de notre âge.

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter;

Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester

Contre l'iniquité de la nature humaine,

Et de nourrir pour elle une immortelle haine.

PHILINTE.

Mais enfin...

ALCESTE.

Mais enfin vos soins sont superflus.

Que pouvez-vous, monsieur, me dire là-dessus?

Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,

Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?

PHILINTE.

Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît.

Tout marche par cabale et par pur intérêt;

Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,

Et les hommes devroient être faits d'autre sorte;

Mais est-ce une raison que leur peu d'équité,

Pour vouloir se tirer de leur société?

Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie,

Des moyens d'exercer notre philosophie:

C'est le plus bel emploi que trouve la vertu;

Et, si de probité tout étoit revêtu,

Si tous les cœurs étoient francs, justes et dociles,

La plupart des vertus nous seroient inutiles,

Puisqu'on en met l'usage à pouvoir, sans ennui,

Supporter dans nos droits l'injustice d'autrui;

Et, de même qu'un cœur d'une vertu profonde...

ALCESTE.

Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde;

En beaux raisonnemens vous abondez toujours;

Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours.

La raison, pour mon bien, veut que je me retire;

Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire;

De ce que je dirois je ne répondrois pas,

Et je me jetterois cent choses sur les bras.

Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène.

Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amène;

Je vais voir si son cœur a de l'amour de moi;

Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi.

PHILINTE.

Montons chez Éliante, attendant sa venue.

ALCESTE.

Non, de trop de souci je me sens l'âme émue.

Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin

Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.

PHILINTE.

C'est une compagnie étrange pour attendre;

Et je vais obliger Éliante à descendre.

[85] Allusion à un libelle attribué à Molière par ses ennemis.

[86] Pour: vanité. Expression archaïque encore usitée dans le patois

du Languedoc: _gloria_.

SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE.

ORONTE.

Oui, c'est à vous de voir si, par des nœuds si doux,

Madame, vous voulez m'attacher tout à vous.

Il me faut de votre âme une pleine assurance:

Un amant là-dessus n'aime point qu'on balance.

Si l'ardeur de mes feux a pu vous émouvoir,

Vous ne devez point feindre à me le faire voir:

Et la preuve, après tout, que je vous en demande,

C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende[87];

De le sacrifier, madame, à mon amour,

Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour.

CÉLIMÈNE.

Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,

Vous à qui[88] j'ai tant vu parler de son mérite?

ORONTE.

Madame, il ne faut point ces éclaircissemens;

Il s'agit de savoir quels sont vos sentimens.

Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'une ou l'autre:

Ma résolution n'attend rien que la vôtre.

ALCESTE, sortant du coin où il étoit.

Oui, monsieur a raison, madame, il faut choisir;

Et sa demande ici s'accorde à mon désir.

Pareille ardeur me presse, et même soin m'amène;

Mon amour veut du vôtre une marque certaine:

Les choses ne sont plus pour traîner en longueur,

Et voici le moment d'expliquer votre cœur.

ORONTE.

Je ne veux point, monsieur, d'une flamme importune

Troubler aucunement votre bonne fortune.

ALCESTE.

Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux,

Partager de son cœur rien du tout avec vous.

ORONTE.

Si votre amour au mien lui semble préférable...

ALCESTE.

Si du moindre penchant elle est pour vous capable...

ORONTE.

Je jure de n'y rien prétendre désormais.

ALCESTE.

Je jure hautement de ne la voir jamais.

ORONTE.

Madame, c'est à vous de parler sans contrainte.

ALCESTE.

Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.

ORONTE.

Vous n'avez qu'à nous dire où s'attachent vos vœux.

ALCESTE.

Vous n'avez qu'à trancher, et choisir de nous deux.

ORONTE.

Quoi! sur un pareil choix vous semblez être en peine!

ALCESTE.

Quoi! votre âme balance et paroît incertaine!

CÉLIMÈNE.

Mon Dieu! que cette instance est là hors de saison!

Et que vous témoignez tous deux peu de raison!

Je sais prendre parti sur cette préférence,

Et ce n'est pas mon cœur maintenant qui balance:

Il n'est point suspendu sans doute entre vous deux;

Et rien n'est sitôt fait que le choix de nos vœux.

Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte

A prononcer en face un aveu de la sorte:

Je trouve que ces mots, qui sont désobligeans,

Ne se doivent point dire en présence des gens;

Qu'un cœur de son penchant donne assez de lumière,

Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière,

Et qu'il suffit enfin que de plus doux témoins[89]

Instruisent un amant du malheur de ses soins.

ORONTE.

Non, non, un franc aveu n'a rien que j'appréhende;

J'y consens pour ma part.

ALCESTE.

Et moi, je le demande;

C'est son éclat surtout qu'ici j'ose exiger,

Et je ne prétends point vous voir rien ménager.

Conserver tout le monde est votre grande étude:

Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude;

Il faut vous expliquer nettement là-dessus,

Ou bien pour un arrêt je prends votre refus;

Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,

Et me tiendrai pour dit tout le mal que je pense.

ORONTE.

Je vous sais fort bon gré, monsieur, de ce courroux

Et je lui dis ici même chose que vous.

CÉLIMÈNE.

Que vous me fatiguez avec un tel caprice!

Ce que vous demandez a-t-il de la justice?

Et ne vous dis-je pas quel motif me retient?

J'en vais prendre pour juge Éliante qui vient.

[87] Pour: prétende à vous. C'est une licence plutôt qu'un archaïsme.

[88] Pour: vous que. La faute de français est évidente.

[89] Pour: témoignages. Expression impropre.

SCÈNE III.--ÉLIANTE, PHILINTE, CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE.

CÉLIMÈNE.

Je me vois, ma cousine, ici persécutée

Par des gens dont l'humeur y paroît concertée[90].

Ils veulent l'un et l'autre, avec même chaleur,

Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur,

Et que, par un arrêt qu'en face il me faut rendre,

Je défende à l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre.

Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.

ÉLIANTE.

N'allez point là-dessus me consulter ici;

Peut-être y pourriez-vous être mal adressée,

Et je suis pour les gens qui disent leur pensée.

ORONTE.

Madame, c'est en vain que vous vous défendez.

ALCESTE.

Tous vos détours ici seront mal secondés.

ORONTE.

Il faut, il faut parler, et lâcher la balance.

ALCESTE.

Il ne faut que poursuivre à garder le silence.

ORONTE.

Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos débats.

ALCESTE.

Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas.

[90] Pour: arrangée de concert.

SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE, ACASTE,

CLITANDRE, ORONTE.

ACASTE, à Célimène.

Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire,

Éclaircir avec vous une petite affaire.

CLITANDRE, à Oronte et à Alceste.

Fort à propos, messieurs, vous vous trouvez ici;

Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi.

ARSINOÉ, à Célimène.

Madame, vous serez surprise de ma vue;

Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue:

Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi

D'un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi.

J'ai du fond de votre âme une trop haute estime

Pour vous croire jamais capable d'un tel crime;

Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts,

Et, l'amitié passant sur de petits discords,

J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,

Pour vous voir vous laver de cette calomnie.

ACASTE.

Oui, madame, voyons d'un esprit adouci

Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.

Cette lettre, par vous, est écrite à Clitandre.

CLITANDRE.

Vous avez, pour Acaste, écrit ce billet tendre.

ACASTE, à Oronte et à Alceste.

Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité,

Et je ne doute pas que sa civilité

A connoître sa main n'ait trop su vous instruire.

Mais ceci vaut assez la peine de le lire:

«Vous êtes un étrange homme, de condamner mon enjouement, et de me

reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas

avec vous. Il n'y a rien de plus injuste; et, si vous ne venez bien

vite me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de

ma vie. Notre grand flandrin de vicomte...»

Il devroit être ici.

«... Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos

plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir; et, depuis que je

l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire

des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le

petit marquis...»

C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité.

«... Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je

trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont

de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux

rubans verts...»

A Alceste.

A vous le dé, monsieur.

«... Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois

avec ses brusqueries et son chagrin bourru; mais

il est cent momens où je le trouve le plus fâcheux du

monde. Et pour l'homme à la veste...»

A Oronte.

Voici votre paquet.

«... Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit, et

veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine

d'écouter ce qu'il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers.

Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien

que vous pensez; que je vous trouve à dire[91] plus que je ne voudrois

dans toutes les parties où l'on m'entraîne; et que c'est un

merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte, que la présence

des gens qu'on aime.»

CLITANDRE.

Me voici maintenant, moi.

«Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux,

est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amitié. Il est

extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'êtes de croire

qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentimens

contre les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider

à porter le chagrin d'en être obsédée.»

D'un fort beau caractère on voit là le modèle,

Madame; et vous savez comment cela s'appelle.

Il suffit. Nous allons, l'un et l'autre, en tous lieux,

Montrer de votre cœur le portrait glorieux.

ACASTE.

J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matière;

Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère;

Et je vous ferai voir que les petits marquis

Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix[92].

[91] Pour: que je trouve à vous désirer, regretter. Apocope archaïque,

fréquente chez Montaigne.

[92] Allusion à Mademoiselle de Montpensier.

SCÈNE V.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, ORONTE, PHILINTE.

ORONTE.

Quoi! de cette façon je vois qu'on me déchire,

Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire!

Et votre cœur, paré de beaux semblans d'amour,

A tout le genre humain se promet tour à tour!

Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être;

Vous me faites un bien, me faisant vous connoître;

J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez,

Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.

A Alceste.

Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme

Et vous pouvez conclure affaire avec madame.

SCÈNE VI.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, PHILINTE.

ARSINOÉ, à Célimène.

Certes, voilà le trait du monde le plus noir;

Je ne m'en saurois taire, et me sens émouvoir.

Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres?

Je ne prends point de part aux intérêts des autres;

Montrant Alceste.

Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur,

Un homme, comme lui, de mérite et d'honneur,

Et qui vous chérissoit avec idolâtrie,

Devoit-il...

ALCESTE.

Laissez-moi, madame, je vous prie,

Vider mes intérêts moi-même là-dessus;

Et ne vous chargez point de ces soins superflus.

Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle,

Il n'est point en état de payer ce grand zèle;

Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer,

Si, par un autre choix, je cherche à me venger.

ARSINOÉ.

Molière - Œuvres complètes, Tome 3 · 第 10 / 23 段