Oh! ça, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux,

Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux?

Que qui pourra montrer une marque certaine

D'avoir meilleure part au cœur de Célimène,

L'autre ici fera place au vainqueur prétendu,

Et le délivrera d'un rival assidu?

ACASTE.

Ah! parbleu, tu me plais avec un tel langage,

Et, du bon[72] de mon cœur à cela je m'engage.

Mais chut!

[71] Détail de mœurs théâtrales de l'époque. Voyez tome Ier, p. 261.

[72] Archaïsme passé de mode. Il nous est resté: du meilleur de son

cœur.

SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.

CÉLIMÈNE.

Encore ici?

CLITANDRE.

L'amour retient nos pas.

CÉLIMÈNE.

Je viens d'ouïr entrer un carrosse là-bas.

Savez-vous qui c'est?

CLITANDRE.

Non.

SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE.

BASQUE.

Arsinoé, madame,

Monte ici pour vous voir.

CÉLIMÈNE.

Que me veut cette femme?

BASQUE.

Éliante là-bas est à l'entretenir.

CÉLIMÈNE.

De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir?

ACASTE.

Pour prude consommée en tous lieux elle passe,

Et l'ardeur de son zèle...

CÉLIMÈNE.

Oui, oui, franche grimace.

Dans l'âme elle est du monde; et ses soins tentent tout

Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout.

Elle ne sauroit voir qu'avec un œil d'envie

Les amans déclarés dont une autre est suivie;

Et son triste mérite, abandonné de tous,

Contre le siècle aveugle est toujours en courroux

Elle tâche à[73] couvrir d'un faux voile de prude

Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude;

Et, pour sauver l'honneur de ses foibles appas,

Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.

Cependant un amant plairoit fort à la dame,

Et, même, pour Alceste elle a tendresse d'âme.

Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits;

Elle veut que ce soit un vol que je lui fais,

Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache,

En tous endroits sous main contre moi se détache.

Enfin, je n'ai rien vu de si sot à mon gré:

Elle est impertinente au suprême degré,

Et...

[73] Pour: tâcher de. C'est une faute plutôt qu'un archaïsme.

SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, CLITANDRE, ACASTE.

CÉLIMÈNE.

Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène?

Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine.

ARSINOÉ.

Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.

CÉLIMÈNE.

Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir!

Clitandre et Acaste sortent en riant.

SCÈNE V.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.

ARSINOÉ.

Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire.

CÉLIMÈNE.

Voulons-nous nous asseoir?

ARSINOÉ.

Il n'est pas nécessaire.

Madame, l'amitié doit surtout éclater

Aux choses qui le plus nous peuvent importer;

Et, comme il n'en est point de plus grande importance

Que celles de l'honneur et de la bienséance,

Je viens, par un avis qui touche votre honneur,

Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur.

Hier, j'étois chez des gens de vertu singulière,

Où sur vous du discours on tourna la matière;

Et là votre conduite, avec ses grands éclats,

Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.

Cette foule de gens dont vous souffrez visite,

Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,

Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu,

Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.

Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;

Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre;

Je vous excusai fort sur votre intention,

Et voulus de votre âme être la caution;

Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie

Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;

Et je me vis contrainte à demeurer d'accord

Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort;

Qu'il prenoit dans le monde une méchante face;

Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse,

Et que, si vous vouliez, tous vos déportemens

Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens.

Non que j'y croie au fond l'honnêteté blessée;

Me préserve le ciel d'en avoir la pensée!

Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,

Et ce n'est point assez de bien vivre pour soi.

Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE.

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre;

Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,

J'en prétends reconnoître à l'instant la faveur

Par un avis aussi qui touche votre honneur,

Et, comme je vous vois vous montrer mon amie

En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,

Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,

En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.

En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite,

Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite,

Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,

Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.

Là, votre pruderie et vos éclats de zèle

Ne furent pas cités comme un fort bon modèle;

Cette affectation d'un grave extérieur,

Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,

Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence

Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,

Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,

Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,

Vos fréquentes leçons et vos aigres censures

Sur des choses qui sont innocentes et pures,

Tout cela, si je puis vous parler franchement,

Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.

A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste,

Et ce sage dehors que dément tout le reste?

Elle est à bien prier exacte au dernier point,

Mais elle bat ses gens et ne les paye point.

Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle,

Mais elle met du blanc et veut paroître belle.

Elle fait des tableaux couvrir les nudités,

Mais elle a de l'amour pour les réalités.

Pour moi, contre chacun je pris votre défense;

Et leur assurai fort que c'étoit médisance;

Mais tous les sentimens combattirent le mien,

Et leur conclusion fut que vous feriez bien

De prendre moins de soin des actions des autres,

Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres;

Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps

Avant que de songer à condamner les gens;

Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire

Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;

Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,

A ceux à qui le ciel en a commis le soin.

Madame, je vous crois aussi trop raisonnable

Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,

Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets

D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ.

A quoi qu'en reprenant on soit assujettie,

Je ne m'attendois pas à cette repartie,

Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,

Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

CÉLIMÈNE.

Au contraire, madame; et, si l'on étoit sage,

Ces avis mutuels seroient mis en usage.

On détruiroit par là, traitant de bonne foi,

Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.

Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle

Nous ne continuions cet office fidèle,

Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous

Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ.

Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;

C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE.

Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout;

Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût.

Il est une saison pour la galanterie;

Il en est une aussi propre à la pruderie.

On peut, par politique, en prendre le parti,

Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti;

Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.

Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces:

L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps,

Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.

ARSINOÉ.

Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage,

Et vous faites sonner terriblement votre âge.

Ce que de plus que vous on en pourroit avoir

N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir;

Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte,

Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE.

Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi

On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.

Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre?

Et puis-je mais[74] des soins qu'on ne va pas vous rendre?

Si ma personne aux gens inspire de l'amour,

Et si l'on continue à m'offrir chaque jour

Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte,

Je n'y saurois que faire[75], et ce n'est pas ma faute;

Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas

Que pour les attirer vous n'ayez des appas[76].

ARSINOÉ.

Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine

De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine,

Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger

A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?

Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,

Que votre seul mérite attire cette foule?

Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour,

Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?

On ne s'aveugle point par de vaines défaites;

Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites

A pouvoir inspirer de tendres sentimens,

Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans;

Et de là nous pouvons tirer des conséquences

Qu'on n'acquiert point leur cœur sans de grandes avances.

Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant,

Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.

Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire

Pour les petits brillans[77] d'une foible victoire;

Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,

De traiter pour cela les gens de haut en bas.

Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres,

Je pense qu'on pourroit faire comme les autres,

Ne se point ménager, et vous faire bien voir

Que l'on a des amans quand on en veut avoir.

CÉLIMÈNE.

Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire.

Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire,

Et sans...

ARSINOÉ.

Brisons, madame, un pareil entretien,

Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien;

Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre,

Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre.

CÉLIMÈNE.

Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrêter[78],

Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter.

Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,

Je m'en vais vous donner meilleure compagnie,

Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir,

Remplira mieux ma place à[79] vous entretenir.

[74] Voyez plus haut, tome Ier, page 220.

[75] Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et énergique qui

s'est conservée dans la langue.

[76] Pour: piéges. Bossuet l'emploie dans le même sens.

[77] Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que l'Académie

française excluait alors.

[78] Pour: vous arrêter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre est un

archaïsme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou

supprimait le pronom des verbes réfléchis.

[79] Au lieu de: pour. Voyez plus haut.

SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ARSINOÉ.

CÉLIMÈNE.

Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre

Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre.

Soyez avec madame; elle aura la bonté

D'excuser aisément mon incivilité.

SCÈNE VII.--ALCESTE, ARSINOÉ.

ARSINOÉ.

Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,

Attendant un moment que mon carrosse vienne;

Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien

Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien.

En vérité, les gens d'un mérite sublime

Entraînent de chacun et l'amour et l'estime,

Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets

Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts.

Je voudrois que la cour, par un regard propice,

A ce que vous valez rendît plus de justice.

Vous avez à vous plaindre; et je suis en courroux

Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.

ALCESTE.

Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre?

Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre?

Qu'ai-je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi,

Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi?

ARSINOÉ.

Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices

N'ont pas toujours rendu de ces fameux services:

Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir;

Et le mérite enfin que vous nous faites voir

Devroit...

ALCESTE.

Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce;

De quoi voulez-vous là que la cour s'embarrasse?

Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands,

D'avoir à déterrer le mérite des gens.

ARSINOÉ.

Un mérite éclatant se déterre lui-même,

Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême;

Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits

Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids.

ALCESTE.

Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde,

Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde.

Tout est d'un grand mérite également doué;

Ce n'est plus un honneur que de se voir loué:

D'éloges on regorge, à la tête on les jette,

Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.

ARSINOÉ.

Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux,

Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.

Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines

On peut, pour vous servir remuer des machines;

Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous,

Qui vous feront à tout un chemin assez doux.

ALCESTE.

Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse?

L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse;

Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour,

Une âme compatible avec l'air de la cour.

Je ne me trouve point les vertus nécessaires

Pour y bien réussir et faire mes affaires.

Etre franc et sincère est mon plus grand talent;

Je ne sais point jouer les hommes en parlant;

Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense

Doit faire en ce pays fort peu de résidence.

Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui

Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui;

Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages,

Le chagrin de jouer de fort sots personnages;

On n'a point à souffrir mille rebuts cruels,

On n'a point à louer les vers de messieurs tels,

A donner de l'encens à madame une telle,

Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

ARSINOÉ.

Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour:

Mais, il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour;

Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées,

Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées.

Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux,

Et celle qui vous charme est indigne de vous.

ALCESTE.

Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie,

Que cette personne est, madame, votre amie?

ARSINOÉ.

Oui; mais ma conscience est blessée en effet

De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait.

L'état où je vous vois afflige trop mon âme,

Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme.

ALCESTE.

C'est me montrer, madame, un tendre mouvement,

Et de pareils avis obligent un amant.

ARSINOÉ.

Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme

Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme;

Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs.

ALCESTE.

Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs;

Mais votre charité se seroit bien passée

De jeter dans le mien une telle pensée.

ARSINOÉ.

Si vous ne voulez pas être désabusé,

Il faut ne vous rien dire; il est assez aisé.

ALCESTE.

Non. Mais sur ce sujet, quoi que l'on nous expose,

Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose;

Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fît savoir

Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir.

ARSINOÉ.

Eh bien, c'est assez dit; et, sur cette matière,

Vous allez recevoir une pleine lumière.

Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi.

Donnez-moi seulement la main jusque chez moi;

Là je vous ferai voir une preuve fidèle

De l'infidélité du cœur de votre belle;

Et, si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler,

On pourra vous offrir de quoi vous consoler.

ACTE IV

SCÈNE I.--ÉLIANTE, PHILINTE.

PHILINTE.

Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure,

Ni d'accommodement plus pénible à conclure:

En vain de tous côtés on l'a voulu tourner,

Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner;

Et jamais différend si bizarre, je pense,

N'avoit de ces messieurs occupé la prudence.

«Non, messieurs, disoit-il, je ne me dédis point.

»Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point.

»De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire?

»Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire?

»Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers?

»On peut être honnête homme, et faire mal des vers:

»Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières;

»Je le tiens galant homme en toutes les manières,

»Homme de qualité, de mérite et de cœur,

»Tout ce qu'il vous plaira; mais fort méchant auteur.

»Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense,

»Son adresse à cheval, aux armes, à la danse;

»Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur;

»Et, lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,

»On ne doit de rimer avoir aucune envie,

»Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie.»

Enfin toute la grâce et l'accommodement

Où s'est avec effort plié son sentiment,

C'est de dire, croyant adoucir bien son style:

«Monsieur, je suis fâché d'être si difficile;

»Et, pour l'amour de vous, je voudrois de bon cœur

»Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur.»

Et dans une embrassade on leur a, pour conclure,

Fait vite envelopper toute la procédure.

ÉLIANTE.

Dans ses façons d'agir il est fort singulier;

Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier;

Et la sincérité dont son âme se pique

A quelque chose en soi de noble et d'héroïque.

C'est une vertu rare, au siècle d'aujourd'hui,

Et je la voudrois voir partout comme chez lui.

PHILINTE.

Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne

De cette passion où son cœur s'abandonne.

De l'humeur dont le ciel a voulu le former,

Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer;

Et je sais moins encor comment votre cousine

Peut être la personne où son penchant l'incline.

ÉLIANTE.

Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs,

N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs;

Et toutes ces raisons de douces sympathies

Dans cet exemple-ci se trouvent démenties.

PHILINTE.

Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir?

ÉLIANTE.

C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir.

Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime?

Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même;

Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien,

Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien.

PHILINTE.

Je crois que notre ami, près de cette cousine,

Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine;

Et, s'il avoit mon cœur, à dire vérité,

Il tourneroit ses vœux tout d'un autre côté:

Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame,

Profiter des bontés que lui montre votre âme.

ÉLIANTE.

Pour moi, je n'en fais point de façons, et je croi

Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi.

Je ne m'oppose point à toute sa tendresse;

Au contraire, mon cœur pour elle s'intéresse;

Et, si c'étoit qu'à[80] moi la chose pût tenir,

Moi-même à ce qu'il aime on me verroit l'unir.

Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,

Son amour éprouvoit quelque destin contraire,

S'il falloit que d'un autre on couronnât les feux,

Je pourrois me résoudre à recevoir ses vœux;

Et le refus souffert en pareille occurrence

Ne m'y feroit trouver aucune répugnance.

PHILINTE.

Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas,

Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas;

Et lui-même, s'il veut, il peut bien vous instruire

De ce que là-dessus j'ai pris soin de lui dire.

Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux,

Vous étiez hors d'état de recevoir ses vœux,

Tous les miens tenteroient la faveur éclatante

Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente:

Heureux si, quand son cœur s'y pourra dérober,

Elle pouvoit sur moi, madame, retomber!

ÉLIANTE.

Vous vous divertissez, Philinte.

PHILINTE.

Non, madame,

Et je vous parle ici du meilleur de mon âme.

J'attends l'occasion de m'offrir hautement,

Et de tous mes souhaits j'en presse le moment.

[80] Pour: et si cela arrivait que. Ellipse un peu obscure.

SCÈNE II.--ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE.

ALCESTE.

Ah! faites-moi raison, madame, d'une offense

Qui vient de triompher de toute ma constance.

ÉLIANTE.

Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir?

ALCESTE.

J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir;

Et le déchaînement de toute la nature

Ne m'accableroit pas comme cette aventure:

C'en est fait!... Mon amour... Je ne saurois parler.

ÉLIANTE.

Que votre esprit un peu tâche à[81] se rappeler[82].

ALCESTE.

O juste ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces

Les vices odieux des âmes les plus basses!

ÉLIANTE.

Mais encor, qui vous peut...

ALCESTE.

Ah! tout est ruiné;

Je suis, je suis trahi, je suis assassiné.

Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle?)

Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle.

ÉLIANTE.

Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?

PHILINTE.

Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement;

Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères...

ALCESTE.

Ah! morbleu, mêlez-vous, monsieur, de vos affaires.

A Éliante.

C'est de sa trahison n'être que trop certain,

Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main.

Oui, madame, une lettre, écrite pour Oronte,

A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte;

Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins,

Et que de mes rivaux je redoutois le moins.

PHILINTE.

Une lettre peut bien tromper par l'apparence,

Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense.

ALCESTE.

Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît,

Et ne prenez souci que de votre intérêt.

ÉLIANTE.

Vous devez modérer vos transports; et l'outrage...

ALCESTE.

Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage;

C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui

Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui.

Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente

Qui trahit lâchement une ardeur si constante,

Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

ÉLIANTE.

Moi, vous venger? Comment?

ALCESTE.

En recevant mon cœur.

Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidèle:

C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle,

Et je la veux punir par les sincères vœux,

Par le profond amour, les soins respectueux,

Les devoirs empressés et l'assidu service,

Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.

ÉLIANTE.

Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez,

Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez;

Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pense,

Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.

Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas,

On fait force desseins qu'on n'exécute pas;

On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,

Une coupable aimée est bientôt innocente;

Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisément,

Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.

ALCESTE.

Non, non, madame, non. L'offense est trop mortelle;

Il n'est point de retour, et je romps avec elle;

Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais,

Et je me punirois de l'estimer jamais.

La voici. Mon courroux redouble à cette approche,

Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche,

Pleinement la confondre, et vous porter après

Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits.

[81] Voyez plus haut la note, p. 157.

[82] Pour: se retrouver, rappeler ses forces. Archaïsme et

ellipse.--Ces six derniers vers ont déjà été placés par Molière dans

_Don Garcie de Navarre_; il se les est empruntés à lui-même. Voyez

tome I, p. 358.

SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE.

ALCESTE, à part.

O ciel! de mes transports puis-je être ici le maître?

CÉLIMÈNE, à part[83].

A Alceste.

Ouais! Quel est donc le trouble où je vous vois paroître?

Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés,

Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?

ALCESTE.

Que toutes les horreurs dont une âme est capable

A vos déloyautés n'ont rien de comparable;

Que le sort, les démons, et le ciel en courroux,

N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.

CÉLIMÈNE.

Voilà certainement des douceurs que j'admire.

ALCESTE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 3 · 第 9 / 23 段