Et que de vous avoir on soit tant empressée?
Je vous trouve un esprit bien plein de vanité,
Si de cette créance il peut s'être flatté.
Le rebut de madame est une marchandise
Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise.
Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut.
Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut.
Vous ferez bien encor de soupirer pour elle,
Et je brûle de voir une union si belle.
SCÈNE VII.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE.
ALCESTE, à Célimène.
Eh bien, je me suis tu, malgré ce que je voi,
Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi.
Ai-je pris sur moi-même un assez long empire?
Et puis-je maintenant...
CÉLIMÈNE.
Oui, vous pouvez tout dire;
Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez,
Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.
J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse
Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse;
J'ai des autres ici méprisé le courroux;
Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.
Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable;
Je sais combien je dois vous paroître coupable,
Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir,
Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr.
Faites-le, j'y consens.
ALCESTE.
Eh! le puis-je, traîtresse?
Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse?
Et, quoique avec ardeur je veuille vous haïr,
Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir?
A Éliante et à Philinte.
Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,
Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse.
Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout,
Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout,
Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme,
Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.
A Célimène.
Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits;
J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits,
Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse
Où le vice du temps porte votre jeunesse,
Pourvu que votre cœur veuille donner les mains
Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains,
Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre,
Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre.
C'est par là seulement que, dans tous les esprits,
Vous pouvez réparer le mal de vos écrits,
Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre,
Il peut m'être permis de vous aimer encore.
CÉLIMÈNE.
Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,
Et dans votre désert aller m'ensevelir!
ALCESTE.
Et, s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde,
Que vous doit importer tout le reste du monde?
Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contens?
CÉLIMÈNE.
La solitude effraye une âme de vingt ans.
Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte.
Si le don de ma main peut contenter vos vœux,
Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds;
Et l'hymen...
ALCESTE.
Non. Mon cœur à présent vous déteste,
Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.
Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux,
Pour trouver tout en moi[93], comme moi tout en vous,
Allez, je vous refuse: et ce sensible outrage
De vos indignes fers pour jamais me dégage.
[93] Pour: résolue à trouver en moi. Ellipse et licence très-hardie et
très-énergique.
SCÈNE VIII.--ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE.
ALCESTE, à Éliante.
Madame, cent vertus ornent votre beauté,
Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité;
De vous depuis longtemps je fais un cas extrême;
Mais laissez-moi toujours vous estimer de même,
Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers,
Ne se présente point à l'honneur de vos fers;
Je me sens trop indigne, et commence à connoître
Que le ciel pour ce nœud ne m'avoit point fait naître;
Que ce seroit pour vous un hommage trop bas,
Que le rebut d'un cœur qui ne vous valoit pas;
Et qu'enfin...
ÉLIANTE.
Vous pouvez suivre cette pensée:
Ma main de se donner n'est pas embarrassée;
Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter,
Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter.
PHILINTE.
Ah! cet honneur, madame, est toute mon envie.
Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie.
ALCESTE.
Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentemens,
L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments!
Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,
Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices,
Et chercher sur la terre un endroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
PHILINTE.
Allons, madame, allons employer toute chose
Pour rompre le dessein que son cœur se propose.
FIN DU MISANTHROPE.
QUATRIÈME ÉPOQUE
1666-1667
ŒUVRES ÉCRITES POUR LA COUR ET DIVERTISSEMENTS
XIX. 1666. LE MÉDECIN MALGRÉ LUI.
XX. 1666. MÉLICERTE.
XXI. 1666. LA PASTORALE COMIQUE.
XXII. 1667. LE SICILIEN OU L'AMOUR PEINTRE.
LE
MÉDECIN MALGRÉ LUI[94]
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS
A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 9 AOÛT 1666.
[94] Annoncé aussi sous le nom du _Fagotier_.
Le _Misanthrope_, le chef-d'œuvre comique non-seulement de la scène
française, mais de la scène noble et de bon ton en Europe, faisait peu
d'argent. La farce du _Médecin malgré lui_, qui succéda immédiatement
à ce bel ouvrage, fut évidemment composée pour relever les intérêts
financiers du théâtre, et pour compenser, au moyen d'une vogue
populaire, la froide estime inspirée par le chef-d'œuvre.
L'idée d'un médecin pour rire, devant son crédit et sa réputation à de
grands mots, à une robe et à un bonnet, avait depuis longtemps pris
possession de l'esprit de Molière: on la retrouve déjà dans le _Médecin
volant_. L'idée collatérale et l'invention comique de cette femme qui,
pour se venger d'un mari, l'indique comme excellent médecin, mais
ne livrant ses ordonnances que sous le bâton, est venue renforcer
la donnée première, à laquelle toutes les querelles ridicules de la
Faculté et des apothicaires, leurs grands combats sur l'antimoine et
l'émétique, prêtèrent un corps plus solide.
De là cette délicieuse comédie du _Fagoteux_ ou _Fagotier_, à laquelle
Molière avait rêvé depuis sa jeunesse, de là le plus burlesque et le
plus philosophique ensemble, un long éclat de rire aux dépens de la
formule pédantesque et de l'antique empirisme. On a peine à croire
aujourd'hui que Boileau, cet homme d'un goût si sûr, et qui aimait
Molière, lui ait encore reproché, à ce propos, sérieusement, le
langage patois qu'il a prêté à ses paysans, tant le sentiment de la
décence et de l'élégance convenue dominait alors, tant les meilleurs
esprits avaient peu de goût pour la vraie peinture du caractère et la
reproduction fidèle de la personnalité humaine. Il n'y avait qu'un
pas à franchir pour arriver aux bergers enrubanés de Fontenelle et de
Lamothe.
Molière fut récompensé par un succès étourdissant, succès bourgeois et
roturier, aussi net, aussi durable que le succès élégant et classique
du _Misanthrope_.
Ce fut, dit-on, dans un conte plaisant, dont Louis XIV avait ri, que
Molière trouva sa fable, qui se rapporte à la vieille légende ainsi
résumée par Anguilbert: «Quædam mulier percussa a viro suo ivit
ad castellanum infirmum, dicens virum suum esse medicum, sed non
mederi cuique nisi forte percuteretur, et sic eum fortissime percuti
procuravit.» (_Mensa philosophica_, cap. XVIII, _de Mulieribus_, in
fine, fol. 58.)--«Une certaine femme, frappée par son mari, alla chez
son seigneur malade, disant que son mari était médecin, mais qu'il
ne guérissait que ceux qui le battaient bien; et par là elle le fit
rosser de la bonne manière.» Cet Anguilbert, qui avait, comme beaucoup
de moines et de savants du moyen âge, recueilli, pour en garnir son
_Festin philosophique_, toutes les miettes anecdotiques ayant cours de
son temps, accorde trois lignes à ce vieux conte, que l'on retrouve
dans le fabliau du _Vilain mire_ ou du _Manant médecin_, et que sans
doute Molière avait entendu répéter sous une forme ou sous une autre à
la cour de Louis XIV.
On le voit, Molière ne lâche pas sa proie; la guerre commencée à la
porte de Nesle dans le _Médecin volant_, la lutte contre l'empirisme et
la crédulité, ne finira qu'avec le _Malade imaginaire_ et avec sa vie.
PERSONNAGES.
GÉRONTE, père de Lucinde.
LUCINDE, fille de Géronte.
LÉANDRE, amant de Lucinde.
SGANARELLE, mari de Martine.
MARTINE, femme de Sganarelle.
M. ROBERT, voisin de Sganarelle.
VALÈRE, domestique[95] de Géronte.
LUCAS, mari de Jacqueline.
JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas.
THIBAUT, père de Perrin, }
PERRIN, } paysans.
La scène est à la campagne.--Le théâtre représente une forêt.
[95] Pour: vivant dans la maison de Géronte. Du latin _domesticus_,
attaché à la famille; sans doute un intendant ou un secrétaire.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--SGANARELLE, MARTINE.
SGANARELLE.
Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de
parler et d'être le maître.
MARTINE.
Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je
ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.
SGANARELLE.
Oh! la grande fatigue que d'avoir une femme, et qu'Aristote a bien
raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon!
MARTINE.
Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote!
SGANARELLE.
Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi
raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui
ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur.
MARTINE.
Peste du fou fieffé!
SGANARELLE.
Peste de la carogne!
MARTINE.
Que maudits soient l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui!
SGANARELLE.
Que maudit soit le bec cornu[96] de notaire qui me fit signer ma ruine!
MARTINE.
C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire! Devrois-tu
être un seul moment sans rendre grâces au ciel de m'avoir pour ta
femme? et méritois-tu d'épouser une personne comme moi?
SGANARELLE.
Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer
la première nuit de nos noces! Eh! morbleu, ne me fais point parler
là-dessus: je dirois de certaines choses...
MARTINE.
Quoi? que dirois-tu?
SGANARELLE.
Baste[97]! laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que
nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
MARTINE.
Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à
l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai!...
SGANARELLE.
Tu as menti! j'en bois une partie.
MARTINE.
Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis!
SGANARELLE.
C'est vivre de ménage.
MARTINE.
Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois!...
SGANARELLE.
Tu t'en lèveras plus matin.
MARTINE.
Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison!...
SGANARELLE.
On en déménage plus aisément.
MARTINE.
Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire!
SGANARELLE.
C'est pour ne me point ennuyer.
MARTINE.
Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?
SGANARELLE.
Tout ce qu'il te plaira.
MARTINE.
J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras...
SGANARELLE.
Mets-les à terre.
MARTINE.
Qui me demandent à toute heure du pain.
SGANARELLE.
Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout
le monde soit soûl dans ma maison.
MARTINE.
Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même?
SGANARELLE.
Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.
MARTINE.
Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches?
SGANARELLE.
Ne nous emportons point, ma femme.
MARTINE.
Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir?
SGANARELLE.
Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante et que j'ai le
bras assez bon.
MARTINE.
Je me moque de tes menaces!
SGANARELLE.
Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.
MARTINE.
Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.
SGANARELLE.
Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose[98].
MARTINE.
Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles?
SGANARELLE.
Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.
MARTINE.
Ivrogne que tu es!
SGANARELLE.
Je vous battrai.
MARTINE.
Sac à vin!
SGANARELLE.
Je vous rosserai.
MARTINE.
Infâme!
SGANARELLE.
Je vous étrillerai.
MARTINE.
Traître! insolent! trompeur! lâche! coquin! pendard! gueux! bélître!
fripon! maraud! voleur!
SGANARELLE.
Ah! vous en voulez donc?
Sganarelle prend un bâton et bat sa femme.
MARTINE, criant.
Ah! ah! ah! ah!
SGANARELLE.
Voilà le vrai moyen de vous apaiser.
[96] Voyez plus haut la note, t. II. p. 168.
[97] Pour: cela suffit. De l'italien _basta_.
[98] Pour: me forcer de donner, proverbe populaire.
SCÈNE II.--M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.
M. ROBERT.
Holà! holà! holà! Fi! Qu'est ceci? Quelle infamie! Peste soit le coquin
de battre ainsi sa femme!
MARTINE, à M. Robert.
Et je veux qu'il me batte, moi!
M. ROBERT.
Ah! j'y consens de tout mon cœur.
MARTINE.
De quoi vous mêlez-vous?
M. ROBERT.
J'ai tort.
MARTINE.
Est-ce là votre affaire?
M. ROBERT.
Vous avez raison.
MARTINE.
Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre
leurs femmes!
M. ROBERT.
Je me rétracte.
MARTINE.
Qu'avez-vous à voir là-dessus?
M. ROBERT.
Rien.
MARTINE.
Est-ce à vous d'y mettre le nez?
M. ROBERT.
Non.
MARTINE.
Mêlez-vous de vos affaires!
M. ROBERT.
Je ne dis plus mot.
MARTINE.
Il me plaît d'être battue.
M. ROBERT.
D'accord.
MARTINE.
Ce n'est pas à vos dépens.
M. ROBERT.
Il est vrai.
MARTINE.
Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire.
Elle lui donne un soufflet.
M. ROBERT, à Sganarelle.
Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez,
battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.
SGANARELLE.
Il ne me plaît pas, moi.
M. ROBERT.
Ah! c'est une autre chose.
SGANARELLE.
Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre si je ne le
veux pas.
M. ROBERT.
Fort bien.
SGANARELLE.
C'est ma femme, et non pas la vôtre.
M. ROBERT.
Sans doute.
SGANARELLE.
Vous n'avez rien à me commander.
M. ROBERT.
D'accord.
SGANARELLE.
Je n'ai que faire de votre aide.
M. ROBERT.
Très-volontiers.
SGANARELLE.
Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui!
Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point
mettre l'écorce.
Il bat M. Robert et le chasse.
SCÈNE III.--SGANARELLE, MARTINE.
SGANARELLE.
Oh çà! faisons la paix nous deux. Touche là.
MARTINE.
Oui, après m'avoir ainsi battue!
SGANARELLE.
Cela n'est rien. Touche.
MARTINE.
Je ne veux pas.
SGANARELLE.
Eh?
MARTINE.
Non.
SGANARELLE.
Ma petite femme!
MARTINE.
Point!
SGANARELLE.
Allons, te dis-je.
MARTINE.
Je n'en ferai rien.
SGANARELLE.
Viens, viens, viens!
MARTINE.
Non! je veux être en colère.
SGANARELLE.
Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons.
MARTINE.
Laisse-moi là.
SGANARELLE.
Touche, te dis-je.
MARTINE.
Tu m'as trop maltraitée.
SGANARELLE.
Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main.
MARTINE.
Je te pardonne. (Bas, à part.) Mais tu le payeras.
SGANARELLE.
Tu es une folle de prendre garde à cela: ce sont petites choses qui
sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six
coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir
l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui
plus d'un cent de fagots.
SCÈNE IV.--MARTINE.
Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment, et
je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que
tu m'as donnés. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de
quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour
mon pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et
ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.
SCÈNE V.--VALÈRE, LUCAS, MARTINE.
LUCAS, à Valère, sans voir Martine.
Parguienne! j'avons pris là tous deux une guèble de commission, et je
ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.
VALÈRE, à Lucas, sans voir Martine.
Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à notre maître:
et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille,
notre maîtresse; et, sans doute son mariage, différé par sa maladie,
nous vaudra quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part
aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne; et, quoique elle ait
fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son
père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.
MARTINE, rêvant à part, se croyant seule.
Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?
LUCAS, à Valère.
Mais quelle fantaisie s'est-il boutée[99] là dans la tête, puisque les
médecins y avont tous perdu leur latin?
VALÈRE, à Lucas.
On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas
d'abord, et souvent en de simples lieux...
MARTINE, se croyant toujours seule.
Oui, il faut que je me venge à quelque prix que ce soit. Ces coups
de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer; et...
(Heurtant Valère et Lucas.) Ah! messieurs, je vous demande pardon;
je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui
m'embarrasse.
VALÈRE.
Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous
voudrions bien trouver.
MARTINE.
Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?
VALÈRE.
Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile
homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement
à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout
d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé
toute leur science après elle; mais on trouve parfois des gens avec
des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le
plus souvent ce que les autres n'ont pu faire, et c'est ce que nous
cherchons.
MARTINE, bas, à part.
Ah! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de
mon pendard! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour
rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons un homme, le plus
merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées.
VALÈRE.
Eh! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer?
MARTINE.
Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà qui s'amuse à
couper du bois.
LUCAS.
Un médecin qui coupe du bois!
VALÈRE.
Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire?
MARTINE.
Non; c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque,
bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est.
Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître
ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les
jours que d'exercer les merveilleux talens qu'il a eus du ciel pour la
médecine.
VALÈRE.
C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du
caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.
MARTINE.
La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle
va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa
capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas à bout,
qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie,
que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de
coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est
ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.
VALÈRE.
Voilà une étrange folie!
MARTINE.
Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.
VALÈRE.
Comment s'appelle-t-il?
MARTINE.
Il s'appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connoître. C'est un homme
qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit
jaune et vert.
LUCAS.
Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des parroquets?
VALÈRE.
Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?
MARTINE.
Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une
femme fut abandonnée de tous les autres médecins: on la tenoit morte il
y avait déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on
y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant
vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le
même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener
dans sa chambre, comme si de rien n'eût été.
LUCAS.
Ah!
VALÈRE.
Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable.
MARTINE.
Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune
enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur
le pavé la tête, les bras, et les jambes. On n'y eut pas plutôt amené
notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent
qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut
jouer à la fossette.
LUCAS.
Ah!
VALÈRE.
Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.
MARTINE.
Qui en doute?
LUCAS.
Tétigué! v'là justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le
chercher.
VALÈRE.
Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.
MARTINE.
Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai
donné.
LUCAS.
Eh! morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu'à battre, la vache
est à nous.
VALÈRE, à Lucas.
Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conçois,
pour moi, la meilleure espérance du monde.
[99] Voyez plus haut la note cinquième, p. 23.
SCÈNE VI.--SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS.
SGANARELLE, chantant derrière le théâtre.
La, la, la...
VALÈRE.
J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.
SGANARELLE, entrant sur le théâtre avec une bouteille à sa main, sans
apercevoir Valère ni Lucas.
La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour boire un coup. Prenons
un peu d'haleine. (Après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme
tous les diables.
Il chante.
Qu'ils sont doux,
Bouteille jolie,
Qu'ils sont doux,
Vos petits glougloux!
Mais mon sort feroit bien des jaloux,
Si vous étiez toujours remplie.
Ah! bouteille, ma mie,
Pourquoi vous videz-vous?
Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.
VALÈRE, bas, à Lucas.
Le voilà lui-même.
LUCAS, bas, à Valère.
Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus.
VALÈRE.
Voyons de près.
SGANARELLE, embrassant sa bouteille.
Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon!
Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l'examinent, il baisse la
voix.
Mais mon sort... feroit... bien des... jaloux,
Si...
Voyant qu'on l'examine de plus près.
Que diable! à qui en veulent ces gens-là?
VALÈRE, à Lucas.
C'est lui assurément.
LUCAS, à Valère.
Le v'là tout craché comme on nous l'a défiguré.
Sganarelle pose la bouteille à terre, et Valère se baissant pour le
saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met
de l'autre côté; Lucas faisant la même chose que Valère, Sganarelle
reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers
gestes qui font un jeu de théâtre.
SGANARELLE, à part.
Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils?
VALÈRE.
Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?
SGANARELLE.
Eh! quoi?
VALÈRE.
Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle?
SGANARELLE, se tournant vers Valère, puis vers Lucas.
Oui et non, selon ce que vous lui voulez.
VALÈRE.
Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.
SGANARELLE.
En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.
VALÈRE.
Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous
pour ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont
nous avons besoin.
SGANARELLE.
Si c'est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je
suis tout prêt à vous rendre service.
VALÈRE.
Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur,
couvrez-vous, s'il vous plaît; le soleil pourroit vous incommoder.
LUCAS.
Monsieur, boutez dessus.
SGANARELLE, à part.
Voici des gens bien pleins de cérémonies. (Il se couvre.)
VALÈRE.
Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous; les
habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de
votre capacité.
SGANARELLE.
Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme du monde pour
faire des fagots.
VALÈRE.
Ah! monsieur!...
SGANARELLE.
Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à
dire.
VALÈRE.
Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.
SGANARELLE.
Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.
VALÈRE.
Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.
VALÈRE.
Monsieur, nous savons les choses.
SGANARELLE.
Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.
VALÈRE.
Monsieur, c'est se moquer que...
SGANARELLE.
Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.
VALÈRE.
Parlons d'autre façon, de grâce.
SGANARELLE.
Vous en pourrez trouver autre part à moins; il y a fagots et fagots;
mais pour ceux que je fais...
VALÈRE.