grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a guerre a, et qu'un
malheur ne vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme,
qui est morte.
M. GUILLAUME.
Et combien donc en voulez-vous avoir?
SGANARELLE.
Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est
très-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois
pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent
dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est
morte; je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De
tous les enfans que le ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une
fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une
mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable,
dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois même
apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois besoin
d'un bon conseil sur cette matière. (A Lucrèce.) Vous êtes ma nièce (à
Aminte); vous, ma voisine (à M. Guillaume et à M. Josse); et vous, mes
compères et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce que je dois
faire.
M. JOSSE.
Pour moi, je tiens que la braverie[30] et l'ajustement est la chose
qui réjouit le plus les filles; et, si j'étois que de vous, je lui
achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de
rubis, ou d'émeraudes.
M. GUILLAUME.
Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de
tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre à sa
chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue.
AMINTE.
Pour moi, je ne ferois pas tant de façons, et je la marierois fort
bien, et le plus tôt que je pourrois, avec cette personne qui vous la
fit, dit-on, demander il y a quelque temps.
LUCRÈCE.
Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le
mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et
c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer,
comme elle est, à faire des enfans. Le monde n'est point du tout son
fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle
trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur.
SGANARELLE.
Tous ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un
peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous.
Vous êtes orfèvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui
a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries,
monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui
vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque
inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fâchée de la voir
la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas
mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit,
et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez
de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter
charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et
mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous
trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. (Seul.) Voilà
de mes donneurs de conseils à la mode!
[30] Voyez la note, tome Ier, page 273.
SCÈNE II.--LUCINDE, SGANARELLE.
SGANARELLE.
Ah! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire;
elle lève les yeux au ciel. (A Lucinde.) Dieu vous garde! Bonjour, ma
mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste
et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as?
Allons donc, découvre-moi ton petit cœur! Là, ma pauvre mie, dis, dis,
dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que
je te baise? Viens. (A part.) J'enrage de la voir de cette humeur-là.
(A Lucinde.) Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et
ne puis-je savoir d'où vient cette grande langueur? Découvre-m'en la
cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu
n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais
serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout
dire. Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu
voies plus brave que toi? et seroit-il quelque étoffe nouvelle dont tu
voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas
assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet[31] de la foire
Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque
chose, et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer
du clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'être
mariée?
Lucinde fait signe que oui.
[31] Ce mot s'est conservé en anglais et dans le patois languedocien.
SCÈNE III.--SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.
LISETTE.
Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la
cause de sa mélancolie?
SGANARELLE.
Non. C'est une coquine qui me fait enrager.
LISETTE.
Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu.
SGANARELLE.
Il n'est pas nécessaire; et, puisqu'elle veut être de cette humeur, je
suis d'avis qu'on l'y laisse.
LISETTE.
Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-être qu'elle se découvrira plus
librement à moi qu'à vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce
que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me
semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez
quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir
aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque
chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien
pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté
que vous souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux[32] ne
tenteroient-ils point votre âme? Eh! avez-vous reçu quelque déplaisir
de quelqu'un? Eh! n'auriez-vous point quelque secrète inclination avec
qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât? Ah! je vous entends;
voilà l'affaire. Que diable! pourquoi tant de façons? Monsieur, le
mystère est découvert, et...
SGANARELLE.
Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton
obstination.
LUCINDE.
Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose...
SGANARELLE.
Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi.
LISETTE.
Monsieur, sa tristesse...
SGANARELLE.
C'est une coquine qui me veut faire mourir.
LUCINDE.
Mon père, je veux bien...
SGANARELLE.
Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait.
LISETTE.
Mais, monsieur...
SGANARELLE.
Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable.
LUCINDE.
Mais, mon père...
SGANARELLE.
Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.
LISETTE.
Mais...
SGANARELLE.
C'est une friponne!
LUCINDE.
Mais...
SGANARELLE.
Une ingrate!
LISETTE.
Mais...
SGANARELLE.
Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.
LISETTE.
C'est un mari qu'elle veut.
SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre.
Je l'abandonne.
LISETTE.
Un mari!
SGANARELLE.
Je la déteste!
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Et la renonce pour ma fille!
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Non, ne m'en parlez point!
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Ne m'en parlez point.
LISETTE.
Un mari.
SGANARELLE.
Ne m'en parlez point!
LISETTE.
Un mari, un mari, un mari!
[32] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268.
SCÈNE IV.--LUCINDE, LISETTE.
LISETTE.
On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne
veulent point entendre.
LUCINDE.
Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois
qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père! Tu le
vois.
LISETTE.
Par ma foi, voilà un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un
plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, madame,
que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal?
LUCINDE.
Hélas! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt? et
n'aurois-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie? Crois-tu
que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne
susse pas à fond tous les sentimens de mon père, et que le refus qu'il
a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami n'ait pas étouffé
dans mon âme toute sorte d'espoir?
LISETTE.
Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...?
LUCINDE.
Peut-être n'est-il pas honnête à une jeune fille de s'expliquer si
librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'étoit permis de vouloir
quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble
aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il
a pour moi; mais, dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et
ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a
fait faire de moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon cœur n'a pu
s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs; et, cependant, tu vois où la
dureté de mon père réduit toute cette tendresse.
LISETTE.
Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de
vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir
votre amour; et, pourvu que vous ayez assez de résolution...
LUCINDE.
Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorité d'un père? Et s'il est
inexorable à mes vœux...
LISETTE.
Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et,
pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer un peu
de la tyrannie d'un père. Que prétend-il que vous fassiez? N'êtes-vous
pas en âge d'être mariée? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez,
encore un coup, je veux servir votre passion; je prends, dès à présent,
sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des
détours... Mais je vois votre père. Rentrons, et me laissez agir.
SCÈNE V.--SGANARELLE.
Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les
choses qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement de parer
la déclaration d'un désir que je ne suis pas résolu de contenter.
A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut
assujettir les pères, rien de plus impertinent et de plus ridicule que
d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'élever une fille avec
beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de
l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non,
non; je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille
pour moi.
SCÈNE VI.--SGANARELLE, LISETTE.
LISETTE, courant sur le théâtre et feignant de ne pas voir Sganarelle.
Ah! malheur! ah! disgrâce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! où
pourrai-je te rencontrer?
SGANARELLE, à part.
Que dit-elle là?
LISETTE, courant toujours.
Ah! misérable père! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle?
SGANARELLE, à part.
Que sera-ce?
LISETTE.
Ma pauvre maîtresse!
SGANARELLE, à part.
Je suis perdu!
LISETTE.
Ah!
SGANARELLE, courant après Lisette.
Lisette!
LISETTE.
Quelle infortune!
SGANARELLE.
Lisette!
LISETTE.
Quel accident!
SGANARELLE.
Lisette!
LISETTE.
Quelle fatalité!
SGANARELLE.
Lisette!
LISETTE, s'arrêtant.
Ah! monsieur!
SGANARELLE.
Qu'est-ce?
LISETTE.
Monsieur!
SGANARELLE.
Qu'y a-t-il?
LISETTE.
Votre fille...
SGANARELLE.
Ah! ah!
LISETTE.
Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire.
SGANARELLE.
Dis donc vite!
LISETTE.
Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la
colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans
sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde
sur la rivière.
SGANARELLE.
Eh bien?
LISETTE.
Alors, levant les yeux au ciel: «Non, a-t-elle dit, il m'est impossible
de vivre avec le courroux de mon père; et, puisqu'il me renonce pour sa
fille, je veux mourir.»
SGANARELLE.
Elle s'est jetée?
LISETTE.
Non, monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée
mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement; et tout
d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a
manqué, et elle m'est demeurée entre les bras.
SGANARELLE.
Ah! ma fille! [Elle est morte?
LISETTE.
Non, monsieur][33]. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais
cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera
pas la journée.
SGANARELLE.
Champagne! Champagne! Champagne!
[33] Ce qui est renfermé entre des crochets n'existe point dans
l'édition originale.
SCÈNE VII.--SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE.
SGANARELLE.
Vite, qu'on m'aille quérir des médecins, et en quantité. On n'en peut
trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille!
PREMIÈRE ENTRÉE.
SCÈNE VIII.
Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de
quatre médecins.
SCÈNE IX.
Les quatre médecins dansent et entrent avec cérémonie chez Sganarelle.
ACTE II
SCÈNE I.--SGANARELLE, LISETTE.
LISETTE.
Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas
assez d'un pour tuer une personne?
SGANARELLE.
Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.
LISETTE.
Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces
messieurs-là?
SGANARELLE.
Est-ce que les médecins font mourir?
LISETTE.
Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons,
qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fièvre et
d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre médecins
et de deux apothicaires.
SGANARELLE.
Chut! n'offensez pas ces messieurs-là.
LISETTE.
Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il
fit du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger
et sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce
qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites,
et il n'auroit pas manqué de le purger et de le saigner.
SGANARELLE.
Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence!
Les voici.
LISETTE.
Prenez garde, vous allez être bien édifié. Ils vous diront en latin que
votre fille est malade.
SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE,
LISETTE.
SGANARELLE.
Eh bien, messieurs?
M. TOMÈS[34].
Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup
d'impuretés en elle.
SGANARELLE.
Ma fille est impure?
M. TOMÈS.
Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité
d'humeurs corrompues.
SGANARELLE.
Ah! je vous entends.
M. TOMÈS.
Mais... Nous allons consulter ensemble.
SGANARELLE.
Allons, faites donner des siéges.
LISETTE, à M. Tomès.
Ah! monsieur, vous en êtes!
SGANARELLE, à Lisette.
De quoi donc connoissez-vous monsieur?
LISETTE.
De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nièce.
M. TOMÈS.
Comment se porte son cocher?
LISETTE.
Fort bien. Il est mort.
M. TOMÈS.
Mort?
LISETTE.
Oui.
M. TOMÈS.
Cela ne se peut.
LISETTE.
Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est.
M. TOMÈS.
Il ne peut pas être mort, vous dis-je.
LISETTE.
Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré.
M. TOMÈS.
Vous vous trompez.
LISETTE.
Je l'ai vu.
M. TOMÈS.
Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se
terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours
qu'il est tombé malade.
LISETTE.
Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort.
SGANARELLE.
Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de
consulter la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer
auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une
affaire faite, voici...
Il leur donne de l'argent, et chacun, en le recevant, fait un geste
différent.
[34] Pour: le coupeur. Mot grec inventé par Despréaux. Il s'agit de
Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup.
SCÈNE III.--MM. DESFONANDRÈS, TOMÈS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et
toussent.
M. DESFONANDRÈS[35].
Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la
pratique donne un peu.
M. TOMÈS.
Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine
à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.
M. DESFONANDRÈS.
J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.
M. TOMÈS.
Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été,
premièrement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg
Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du
Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg
Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu[36];
de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place
Royale.
M. DESFONANDRÈS.
Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai été à Ruel
voir un malade.
M. TOMÈS.
Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux
médecins Théophraste et Artémius? car c'est une affaire qui partage
tout notre corps.
M. DESFONANDRÈS.
Moi, je suis pour Artémius.
M. TOMÈS.
Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué
le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur
assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne
devoit pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous?
M. DESFONANDRÈS.
Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse
arriver.
M. TOMÈS.
Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis;
et l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un médecin
de dehors, pour une consultation où j'arrêtai toute l'affaire, et
ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans
l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la
maladie pressoit; mais je n'en voulus point démordre, et la malade
mourut bravement pendant cette contestation.
M. DESFONANDRÈS.
C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre et de leur montrer
leur bec jaune[37].
M. TOMÈS.
Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence;
mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps
des médecins.
[35] Pour: le tueur d'hommes. Mot grec également inventé par Boileau.
Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de
l'antimoine, guérissant toutes les maladies avec de la poudre blanche,
rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche.
[36] Cette porte s'élevait à l'extrémité de la rue de Richelieu; elle
fut démolie en 1701.
[37] Voyez plus haut la note première, page 37.
SCÈNE IV.--SGANARELLE, MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS.
SGANARELLE.
Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire
vite ce que vous avez résolu.
M. TOMÈS, à M. Desfonandrès.
Allons, monsieur.
M. DESFONANDRÈS.
Non, monsieur; parlez, s'il vous plaît.
M. TOMÈS.
Vous vous moquez.
M. DESFONANDRÈS.
Je ne parlerai pas le premier.
M. TOMÈS.
Monsieur...
M. DESFONANDRÈS.
Monsieur...
SGANARELLE.
Eh! de grâce, messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que
les choses pressent.
Ils parlent tous quatre à la fois.
M. TOMÈS.
La maladie de votre fille...
M. DESFONANDRÈS.
L'avis de tous ces messieurs tous ensemble...
M. MACROTON[38].
A-près a-voir bi-en con-sul-té.
M. BAHIS[39].
Pour raisonner...
SGANARELLE.
Eh! messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce.
M. TOMÈS.
Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon
avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang: ainsi
je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.
M. DESFONANDRÈS.
Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs causée par
une trop grande réplétion; ainsi je conclus à lui donner de l'émétique.
M. TOMÈS.
Je soutiens que l'émétique la tuera.
M. DESFONANDRÈS.
Et moi, que la saignée la fera mourir.
M. TOMÈS.
C'est bien à vous de faire l'habile homme!
M. DESFONANDRÈS.
Oui, c'est à moi; et je vous prêterai le collet[40] en tout genre
d'érudition.
M. TOMÈS.
Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés.
M. DESFONANDRÈS.
Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde il y a
trois jours.
M. TOMÈS, à Sganarelle.
Je vous ai dit mon avis.
M. DESFONANDRÈS, à Sganarelle.
Je vous ai dit ma pensée.
M. TOMÈS.
Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une
personne morte.
Il sort.
M. DESFONANDRÈS.
Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart
d'heure.
Il sort.
[38] Pour: le lent. Mot grec inventé aussi par Boileau. Il s'agit du
fameux Guénaud, dont le cheval, dit Boileau, éclaboussait tout Paris;
qui parlait par poids et mesures et faisait tout pour de l'argent.
[39] Pour: l'aboyeur. Mot grec inventé par Boileau. Il s'agit d'Esprit,
médecin qui bredouillait.
[40] Pour: accepter le combat. Locution archaïque, par allusion au
collet que saisissent et secouent les deux combattants.
SCÈNE V.--SGANARELLE, MM. MACROTON, BAHIS.
SGANARELLE.
A qui croire des deux? et quelle résolution prendre sur des avis si
opposés? Messieurs, je vous conjure de déterminer mon esprit, et de me
dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma
fille.
M. MACROTON.
Mon-si-eur, dans ces ma-ti-è-res-là, il faut pro-cé-der a-vec-que
cir-con-spec-tion, et ne ri-en fai-re, com-me on dit, à la vo-lé-e,
d'au-tant que les fau-tes qu'on y peut fai-re sont, se-lon no-tre
maî-tre Hip-po-cra-te, d'u-ne dange-reu-se con-sé-quen-ce.
M. BAHIS, bredouillant.
Il est vrai, il faut bien prendre garde à ce qu'on fait; car ce ne sont
pas ici des jeux d'enfant; et, quand on a failli, il n'est pas aisé de
réparer le manquement, et de rétablir ce qu'on a gâté: _experimentum
periculosum_. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme
il faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament des
gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu'on
y doit apporter.
SGANARELLE, à part.
L'un va en tortue, et l'autre court la poste.
M. MACROTON.
Or, mon-si-eur, pour ve-nir au fait, je trou-ve que vo-tre fil-le a
u-ne ma-la-di-e chro-ni-que, et qu'el-le peut pé-ri-cli-ter, si on
ne lui don-ne du se-cours, d'au-tant que les symp-tô-mes qu'el-le a
sont in-di-ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se et mor-di-can-te qui
lui pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or cet-te va-peur, que nous
nom-mons en grec _at-mos_, est cau-sé-e par des hu-meurs pu-tri-des,
te-na-ces et con-glu-ti-neu-ses, qui sont con-te-nu-es dans le
bas-ven-tre.
M. BAHIS.
Et, comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession
de temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignité qui
fume vers la région du cerveau.
M. MACR0T0N.
Si bi-en donc que, pour ti-rer, dé-ta-cher, ar-ra-cher, ex-pul-ser,
é-va-cu-er les-di-tes hu-meurs, il fau-dra u-ne pur-ga-ti-on
vi-gou-reu-se. Mais, au pré-a-la-ble, je trou-ve à pro-pos, et il n'y
a pas d'in-con-vé-ni-ent, d'u-ser de pe-tits re-mè-des a-no-dins,
c'est-à-di-re, de pe-tits la-ve-mens ré-mol-li-ents et dé-ter-sifs,
de ju-leps et de si-rops ra-fraî-chis-sants qu'on mê-le-ra dans sa
ti-sa-ne.
M. BAHIS.
Après, nous en viendrons à la purgation et à la saignée, que nous
réitérerons s'il en est besoin.
M. MACROTON.
Ce n'est pas qu'a-vec-que tout ce-la vo-tre fil-le ne puis-se mou-rir;
mais au moins vous au-rez fait quel-que cho-se, et vous au-rez la
con-so-la-ti-on qu'el-le se-ra mor-te dans les for-mes.
M. BAHIS.
Il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les
règles.
M. MACROTON.
Nous vous di-sons sin-cè-re-ment no-tre pen-sée.
M. BAHIS.
Et nous avons parlé comme nous parlerions à notre propre frère.
SGANARELLE, à M. Macroton, en allongeant ses mots.
Je vous rends très-hum-bles grâ-ces. (A M. Bahis, en bredouillant.) Et
vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise[41].
[41] Scène imitée du _Phormion_ de Térence, où le principal personnage
consulte inutilement trois avocats.
SCÈNE VI.--SGANARELLE.
Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étois auparavant.
Morbleu! il me vient une fantaisie; il faut que j'aille acheter de
l'orviétan[42] et que je lui en fasse prendre. L'orviétan est un remède
dont beaucoup de gens se sont bien trouvés. Holà!
[42] Électuaire apporté à Paris en 1647 par un charlatan d'Orviéto,
ville d'Italie.
DEUXIÈME ENTRÉE.
SCÈNE VII--SGANARELLE, UN OPÉRATEUR.
SGANARELLE.
Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je
m'en vais vous payer.
L'OPÉRATEUR, chante.