Peut-il jamais payer ce secret d'importance?
Mon remède guérit, par sa rare excellence,
Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an:
La gale,
La rogne,
La teigne,
La fièvre,
La peste,
La goutte,
Vérole,
Descente,
Rougeole.
O grande puissance
De l'orviétan!
SGANARELLE.
Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer
votre remède; mais pourtant voici une pièce de trente sous que vous
prendrez, s'il vous plaît.
L'OPÉRATEUR, chante.
Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend
Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense.
Vous pouvez, avec lui, braver en assurance
Tous les maux que sur nous l'ire du ciel répand:
La gale,
La rogne,
La teigne,
La fièvre,
La peste,
La goutte,
Vérole.
Descente,
Rougeole.
O grande puissance
De l'orviétan!
SCÈNE VIII.
Plusieurs trivelins et plusieurs scaramouches, valets de l'opérateur,
se réjouissent en dansant.
ACTE III
SCÈNE I.--MM. FILERIN, TOMÈS, DESFONANDRÈS.
M. FILERIN[43].
N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence,
pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes
étourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles
nous font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savans voient
les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et
nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats
et nos querelles, la forfanterie de notre art[44]? Pour moi, je ne
comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de
nos gens; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont
décriés depuis peu d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons
garde, nous allons nous ruiner nous mêmes. Je n'en parle pas pour mon
intérêt; car, Dieu merci! j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il
vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et
j'ai de quoi me passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes
ne valent rien pour la médecine. Puisque le ciel nous fait la grâce
que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons
point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs
sottises le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les
seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse
humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun
s'efforce de prendre les hommes par leur foible, pour en tirer quelque
profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour
que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain
encens qu'ils souhaitent; et c'est un art où l'on fait, comme on voit,
des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la
passion que l'on a pour les richesses, en promettant des montagnes
d'or à ceux qui les écoutent; et les diseurs d'horoscopes, par leurs
prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des
crédules esprits. Mais le plus grand foible des hommes, c'est l'amour
qu'ils ont pour la vie; et nous en profitons, nous autres par notre
pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération
que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous
donc dans le degré d'estime où leur foiblesse nous a mis, et soyons de
concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de
la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art.
N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions
d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes (et, de l'argent de
ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de si
beaux héritages.)
M. TOMÈS.
Vous avez raison en tout ce que vous dites: mais ce sont chaleurs de
sang, dont parfois on n'est pas le maître.
M. FILERIN.
Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre
accommodement.
M. DESFONANDRÈS.
J'y consens. Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit,
et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il
sera question.
M. FILERIN.
On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison.
M. DESFONANDRÈS.
Cela est fait.
M. FILERIN.
Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence.
[43] Pour: φιλος ερεβεος, ami de la mort. Symbole de la médecine
elle-même.
[44] Consulter, sur les disputes médicales de l'époque, l'_Histoire de
la découverte de la circulation du sang_, par M. Flourens.
SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, LISETTE.
LISETTE.
Quoi! messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort
qu'on vient de faire à la médecine?
M. TOMÈS.
Comment! Qu'est-ce?
LISETTE.
Un insolent, qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre métier,
et qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup
d'épée au travers du corps.
M. TOMÈS.
Écoutez, vous faites la railleuse; mais vous passerez par nos mains
quelque jour.
LISETTE.
Je vous permets de me tuer lorsque j'aurai recours à vous.
SCÈNE III.--CLITANDRE, en habit de médecin, LISETTE.
CLITANDRE.
Eh bien, Lisette, [que dis-tu de mon équipage? Crois-tu qu'avec cet
habit je puisse duper le bonhomme?] Me trouves-tu bien ainsi?
LISETTE.
Le mieux du monde; et je vous attendois avec impatience. Enfin le ciel
m'a fait d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux
amans soupirer l'un pour l'autre qu'il ne me prenne une tendresse
charitable et un désir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent.
Je veux, à quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie où
elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu d'abord, je me
connois en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des
choses extraordinaires, et nous avons concerté ensemble une manière de
stratagème qui pourra peut-être nous réussir. Toutes nos mesures sont
déjà prises: l'homme à qui nous avons affaire n'est pas des plus fins
de ce monde; et, si cette aventure nous manque, nous trouverons mille
autres voies pour arriver à notre but. Attendez-moi là seulement, je
reviens vous quérir.
Clitandre se retire dans le fond du théâtre.
SCÈNE IV.--SGANARELLE, LISETTE.
LISETTE.
Monsieur, allégresse! allégresse!
SGANARELLE.
Qu'est-ce?
LISETTE.
Réjouissez-vous.
SGANARELLE.
De quoi?
LISETTE.
Réjouissez-vous, vous dis-je.
SGANARELLE.
Dis-moi donc ce que c'est, et puis je me réjouirai peut-être.
LISETTE.
Non. Je veux que vous vous réjouissiez auparavant; que vous chantiez,
que vous dansiez.
SGANARELLE.
Sur quoi?
LISETTE.
Sur ma parole.
SGANARELLE.
Allons donc! (Il chante et danse.) La lera la, la, la, lera, la. Que
diable!
LISETTE.
Monsieur, votre fille est guérie!
SGANARELLE.
Ma fille est guérie!
LISETTE.
Oui. Je vous amène un médecin, mais un médecin d'importance, qui fait
des cures merveilleuses, et qui se moque des autres médecins.
SGANARELLE.
Où est-il?
LISETTE.
Je vais le faire entrer.
SGANARELLE, seul.
Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres.
SCÈNE V.--CLITANDRE, en habit de médecin, SGANARELLE, LISETTE.
LISETTE, amenant Clitandre.
Le voici.
SGANARELLE.
Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune.
LISETTE.
La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton
qu'il est habile.
SGANARELLE.
Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remèdes admirables pour faire
aller à la selle.
CLITANDRE.
Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres. Ils ont
l'émétique, les saignées, les médecines et les lavements; mais moi,
je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des
talismans et par des anneaux constellés.
LISETTE.
Que vous ai-je dit?
SGANARELLE.
Voilà un grand homme!
LISETTE.
Monsieur, comme votre fille est là tout habillée dans une chaise, je
vais la faire passer ici.
SGANARELLE.
Oui, fais.
CLITANDRE, tâtant le pouls à Sganarelle.
Votre fille est bien malade.
SGANARELLE.
Vous connoissez cela ici?
CLITANDRE.
Oui, par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille[45].
[45] Scène imitée du _Medico volante_, canevas italien que Molière
avait traduit dans sa jeunesse. Voyez tome Ier, p. 17.
SCÈNE VI.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.
LISETTE, à Clitandre.
Tenez, monsieur, voilà une chaise auprès d'elle. (A Sganarelle).
Allons, laissez-les là tous deux.
SGANARELLE.
Pourquoi? Je veux demeurer là.
LISETTE.
Vous moquez-vous? Il faut s'éloigner. Un médecin a cent choses à
demander qu'il n'est pas honnête qu'un homme entende.
Sganarelle et Lisette s'éloignent.
CLITANDRE, bas, à Lucinde.
Ah! madame, que le ravissement où je me trouve est grand! et je ne
sais par où vous commencer mon discours. Tant que je ne vous ai parlé
que des yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses à vous dire; et,
maintenant que j'ai la liberté de vous parler de la façon que je
souhaitois, je demeure interdit, et la grande joie où je suis étouffe
toutes mes paroles.
LUCINDE.
Je puis vous dire la même chose; et je sens, comme vous, des mouvements
de joie qui m'empêchent de pouvoir parler.
CLITANDRE.
Ah! madame, que je serois heureux s'il étoit vrai que vous sentissiez
tout ce que je sens, et qu'il me fût permis de juger de votre âme par
la mienne! Mais, madame, puis-je au moins croire que ce soit à vous à
qui je doive la pensée de cet heureux stratagème qui me fait jouir de
votre présence?
LUCINDE.
Si vous ne m'en devez pas la pensée, vous m'êtes redevable au moins
d'en avoir approuvé la proposition avec beaucoup de joie.
SGANARELLE, à Lisette.
Il me semble qu'il lui parle de bien près.
LISETTE, à Sganarelle.
C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage.
CLITANDRE, à Lucinde.
Serez-vous constante, madame, dans ces bontés que vous me témoignez?
LUCINDE.
Mais vous, serez-vous ferme dans les résolutions que vous avez montrées?
CLITANDRE.
Ah! madame, jusqu'à la mort. Je n'ai point de plus forte envie que
d'être à vous, et je vais le faire paroître dans ce que vous m'allez
voir faire.
SGANARELLE, à Clitandre.
Eh bien, notre malade? Elle me semble un peu plus gaie.
CLITANDRE.
C'est que j'ai déjà fait agir sur elle un de ces remèdes que mon art
m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de
lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir
à guérir les esprits avant que de venir aux corps. J'ai donc observé
ses regards, les traits de son visage et les lignes de ses deux mains;
et, par la science que le ciel m'a donnée, j'ai reconnu que c'étoit de
l'esprit qu'elle étoit malade, et que tout son mal ne venoit que d'une
imagination déréglée, d'un désir dépravé de vouloir être mariée. Pour
moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette
envie qu'on a du mariage.
SGANARELLE, à part.
Voilà un habile homme!
CLITANDRE.
Et j'ai eu et aurai pour lui toute ma vie une aversion effroyable.
SGANARELLE.
Voilà un grand médecin!
CLITANDRE.
Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu
en elle de l'aliénation d'esprit, et même qu'il y avoit du péril à ne
lui pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui
ai dit que j'étois venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain
son visage a changé, son teint s'est éclairci, ses yeux se sont animés;
et, si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette
erreur, vous verrez que nous la tirerons d'où elle est.
SGANARELLE.
Oui-da, je le veux bien.
CLITANDRE.
Après, nous ferons agir d'autres remèdes pour la guérir entièrement de
cette fantaisie.
SGANARELLE.
Oui, cela est le mieux du monde. Eh bien, ma fille, voilà monsieur qui
a envie de t'épouser, et je lui ai dit que je le voulois bien.
LUCINDE.
Hélas! est-il possible?
SGANARELLE.
Oui.
LUCINDE.
Mais tout de bon?
SGANARELLE.
Oui, oui.
LUCINDE, à Clitandre.
Quoi! vous êtes dans les sentiments d'être mon mari?
CLITANDRE.
Oui, madame.
LUCINDE.
Et mon père y consent?
SGANARELLE.
Oui, ma fille.
LUCINDE.
Ah! que je suis heureuse, si cela est véritable!
CLITANDRE.
N'en doutez point, madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime
et que je brûle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour
cela; et, si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme
elles sont, cet habit n'est qu'un pur prétexte inventé, et je n'ai fait
le médecin que pour m'approcher de vous, et obtenir [plus facilement]
ce que je souhaite.
LUCINDE.
C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis
sensible autant que je puis.
SGANARELLE, à part.
O la folle! ô la folle! ô la folle!
LUCINDE.
Vous voulez donc bien, mon père, me donner monsieur pour époux?
SGANARELLE.
Oui. Çà, donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vôtre, pour voir.
CLITANDRE.
Mais, monsieur...
SGANARELLE, étouffant de rire.
Non, non, c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez là.. Voilà
qui est fait.
CLITANDRE.
Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. (Bas,
à Sganarelle.) C'est un anneau constellé, qui guérit les égaremens
d'esprit.
LUCINDE.
Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque.
CLITANDRE.
Hélas! je le veux bien, madame. (Bas, à Sganarelle.) Je vais faire
monter l'homme qui écrit mes remèdes, et lui faire croire que c'est un
notaire.
SGANARELLE.
Fort bien.
CLITANDRE.
Holà! faites monter le notaire que j'ai amené avec moi.
LUCINDE.
Quoi! vous aviez amené un notaire?
CLITANDRE.
Oui, madame.
LUCINDE.
J'en suis ravie.
SGANARELLE.
O la folle! ô la folle!
SCÈNE VII.--LE NOTAIRE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.
Clitandre parle bas au notaire.
SGANARELLE, au notaire.
Oui, monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-là.
Écrivez. (A Lucinde.) Voilà le contrat qu'on fait. (Au notaire.) Je lui
donne vingt mille écus en mariage. Écrivez.
LUCINDE.
Je vous suis bien obligée, mon père.
LE NOTAIRE.
Voilà qui est fait. Vous n'avez qu'à venir signer.
SGANARELLE.
Voilà un contrat bientôt bâti.
CLITANDRE, à Sganarelle.
[Mais] au moins, [monsieur]...
SGANARELLE.
Eh! non, vous dis-je. Sait-on pas bien... (Au notaire.) Allons,
donnez-lui la plume pour signer, (A Lucinde.) Allons, signe, signe,
signe. Va, va, je signerai tantôt, moi.
LUCINDE.
Non, non, je veux avoir le contrat entre mes mains.
SGANARELLE.
Eh bien, tiens. (Après avoir signé.) Es-tu contente?
LUCINDE.
Plus qu'on ne peut s'imaginer.
SGANARELLE.
Voilà qui est bien, voilà qui est bien.
CLITANDRE.
Au reste, je n'ai pas eu seulement la précaution d'amener un notaire;
j'ai eu celle encore de faire venir des voix et des instrumens [et
des danseurs] pour célébrer la fête et pour nous réjouir. Qu'on les
fasse venir. Ce sont des gens que je mène avec moi, et dont je me sers
tous les jours pour pacifier avec leur harmonie [et leurs danses] les
troubles de l'esprit.
TROISIÈME ENTRÉE.
SCÈNE VIII.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.
LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, JEUX, RIS, PLAISIRS.
LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, ensemble.
Sans nous tous les hommes
Deviendroient malsains,
Et c'est nous qui sommes
Leurs grands médecins.
LA COMÉDIE.
Veut-on qu'on rabatte,
Par des moyens doux,
Les vapeurs de rate
Qui vous minent tous?
Qu'on laisse Hippocrate,
Et qu'on vienne à nous.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Sans nous tous les hommes
Deviendroient malsains,
Et c'est nous qui sommes
Leurs grands médecins.
Pendant que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre
emmène Lucinde.
SCÈNE IX.--SGANARELLE, LISETTE, LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET, JEUX,
RIS, PLAISIRS.
SGANARELLE.
Voilà une plaisante façon de guérir! Où est donc ma fille et le médecin?
LISETTE.
Ils sont allés achever le reste du mariage.
SGANARELLE.
Comment! le mariage?
LISETTE.
Ma foi, monsieur, la bécasse est bridée[46], et vous avez cru faire un
jeu qui demeure une vérité.
SGANARELLE.
Comment diable! (Il veut aller après Clitandre et Lucinde; les danseurs
le retiennent.) Laissez-moi aller, laissez-moi aller, vous dis-je! (Les
danseurs le retiennent toujours.) Encore! (Ils veulent faire danser
Sganarelle de force.) Peste des gens[47]!
[46] Pour: la bête est prise au lacet; comme les bécasses, qui se
_brident_ et s'attrapent elles-mêmes.
[47] Ce dénoûment est emprunté au _Pedant joué_ de Cyrano de Bergerac,
ami de Molière.
FIN DE L'AMOUR MÉDECIN.
LE MISANTHROPE
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU
PALAIS-ROYAL, LE 4 JUIN 1666.
La société française s'avance dans la route splendide et sévère que
le règne de Louis XIV lui a tracée. Les grandes guerres d'Allemagne
et de Hollande n'ont pas commencé encore. Recherché par le prince de
Condé et les grands seigneurs, admis dans la société intime de Boileau,
de la Fontaine, de Racine, et de son ancien ami Chapelle; continuant
à élever l'édifice de sa fortune par une sage économie et un ordre
parfait, Molière offrait un exemple frappant de cette double vie mêlée
de splendeurs et de tristesses, de gloires et de douleurs qui est
souvent le partage des hommes de génie. Son ménage était détruit; les
calomnies de Monfleury, son rival, qui l'accusait d'inceste, avaient
fait quelque impression sur le public: les pédants de toutes les
classes ne perdaient pas une occasion de lui nuire. Le jeune Racine
abandonnait son protecteur et son bienfaiteur, lui enlevait la belle
Duparc, qu'il faisait passer à l'hôtel de Bourgogne, c'est-à-dire dans
l'armée ennemie, et se plaignait même que Monfleury ne fût pas écouté à
la cour. La protectrice de Molière, Anne d'Autriche, venait de mourir.
Toujours épris de l'infidèle Armande, à laquelle il avait sans cesse
pardonné, il s'était vu forcé de se séparer d'elle, et, de temps à
autre, retiré à Auteuil, quittant les tracas de son théâtre, les
embarras de sa direction, il allait, comme il l'avoue, pleurer sans
contrainte, tantôt dans les bras de son ami Chapelle, auquel il avouait
toute sa faiblesse. «Ah! lui disait-il, j'ai beau faire, je ne peux
l'oublier, elle m'a toujours trompé, je le sais; elle est indifférente
à tout ce qui me concerne. Je suis le plus malheureux et le plus
insensé des hommes, mais rien ne peut me détacher de ses grâces et
des transports qu'elle me cause. Je l'aime en un tel point, que je
vais jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et, quand je
considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour
elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être la même difficulté à
détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de
disposition à la plaindre qu'à la blâmer. Toutes les choses du monde
ont du rapport avec elle dans mon cœur. Quand je la vois, une émotion
et des transports qu'on ne sauroit exprimer m'ôtent l'usage de la
réflexion. C'est là le dernier point de la folie. Je n'ai plus d'yeux
pour ses défauts, il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable.»
Cette conversation, reproduite exactement d'après Chapelle, son
interlocuteur, nous permet de lire dans l'âme passionnée de Molière.
Il avait le tempérament du génie: sérieux, ardent, accessible aux
émotions et les recevant à la fois vives et profondes. L'exercice
même des facultés supérieures de l'artiste et du poëte accroît leur
susceptibilité et les rend moins aptes à la résignation et à la
douleur; la plus légère influence atmosphérique détruit la santé du
cheval de course, tant sa nature s'est transformée, tant la délicatesse
exquise et morbide a remplacé les conditions vulgaires de la vie.
«Je suis bilieux comme tous les diables,» disait Molière, qui se
soumettait volontiers à un examen sévère. Il exigeait des siens, dans
l'administration de sa maison, la plus extrême régularité, et disait,
comme Jourdain de son _Bourgeois gentilhomme_: «Il n'y a pas de morale
qui tienne! Je veux me mettre en colère.»
Les deux enfants qu'il avait eus d'Armande grandissaient dans sa
maison, mais non sous les yeux de leur mère, tout occupée de M. de
Lauzun et du comte de Guiche. Le plus léger, le plus fin, le plus
ironique des marquis, M. le comte de Guiche était probablement l'objet
le plus cher au cœur d'Armande. D'une aimable figure, vêtu avec une
rare élégance, sans autre prétention que celle de plaire, il convenait
parfaitement à cette jeune femme, «qui ne pensait (dit Molière encore)
qu'à jouir agréablement de la vie, allant toujours devant elle, et
plus sage que je ne suis.» Jusqu'à quel point les grands yeux noirs,
la belle taille, le visage rond et le teint magnifique de M. de Guiche
l'emportaient dans l'esprit d'Armande sur la silencieuse hardiesse,
l'impertinent éclat et la fatuité résolue de Lauzun, que les femmes
tiraient au sort, et qui ne leur accordait pas toujours ses faveurs,
c'est ce que personne ne peut savoir. Elle seule aurait pu nous
révéler ce secret, si une créature aussi légère, le caprice même et
l'inconstance en personne, eût pensé à autre chose qu'à son plaisir. Ce
qui est certain, c'est qu'un personnage sévère, simple, ardent, prenant
tout au sérieux, demandant à la vie plus qu'elle ne peut donner, à
l'amour une complète abnégation, à l'existence conjugale une félicité
parfaite, aux rapports sociaux une franchise absolue, à l'humanité
enfin une perfection sévère, manquait de proportion, détruisait
l'harmonie des choses et devenait ridicule.
Telle était la situation de Molière lui-même. Valet de chambre du roi
et homme de génie, d'un âge mûr et amoureux comme un enfant, directeur
et auteur, philosophe et plein d'une violence passionnée, tout était
contraste et douleur dans sa vie.
Il sent le ridicule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se
blâme lui-même, veut se punir et se venger, élève et idéalise tous
les personnages du drame dont il est le centre, ne se ménage point
lui-même, fait de sa jalousie invincible, de son inévitable passion,
le ressort de l'œuvre tout entière; des vanités et des légèretés
d'Armande, le type de la coquetterie féminine; de sa propre exagération
dans la recherche du bien, le caractère du Misanthrope; de Lauzun et
du comte de Guiche, deux marquis de nuances diverses, tous deux du
meilleur ton et de la fatuité la plus triomphale; des révolutions
intérieures de son ménage, l'intrigue même de sa pièce, où l'on voit
paraître de nouveau «tout son domestique,» jusqu'à l'indulgent et
spirituel Chapelle, devenu Philinte, jusqu'à la bonne demoiselle
Debrie, devenue Éliante, et prête à consoler par l'amitié celui que
l'amour repousse et torture.
Ainsi éclôt au sein des douleurs une œuvre qui me semble unique dans
toutes les littératures. Drame sans action, satire animée, tableau de
boudoir plein de vigueur, création où les élans douloureux d'une âme
énergique et d'un esprit pénétrant font éruption, pour ainsi dire, du
sein de la politesse des cours et des raffinements extrêmes. Alceste
est un janséniste, Alceste est même un révolutionnaire. Pour détruire
tout ce qu'il blâme, il faut renverser de fond en comble l'édifice de
la société française: politesse trompeuse, grands seigneurs ensevelis
sous les rubans, petits faiseurs de vers, gentilshommes impertinents,
beaux discours et cérémonies extravagantes, toutes les superfétations
nées des rapports sociaux d'une société factice.
On crut reconnaître mille gens de cour, et l'on inculpa Molière. Mais
plus tard, lorsque l'idée révolutionnaire, c'est-à-dire celle qui
voulait la destruction de la monarchie, s'annonça par l'organe de J.-J.
Rousseau, et se développa violemment de 1789 à 1795, Molière ne fut
plus accusé d'avoir été trop sévère pour les marquis, mais d'avoir été
trop dur pour le Misanthrope et de l'avoir fait ridicule. Double et
contraire accusation qui prouve la hauteur de son génie.
L'effet produit sur le public par cette création si élevée, si
passionnée, si délicate, dut être complexe, et a fort embarrassé les
commentateurs. On trouva d'abord la pièce sage, belle, estimable, _bien
assaisonnée_. Telles sont les expressions de Robinet:
«On diroit, mon benoît lecteur,
»Qu'on entend un prédicateur.»