Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on

pourra.

DONE ELVIRE.

Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.

DON JUAN.

Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

DONE ELVIRE.

Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus.

Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et

songez seulement à profiter de mon avis.

SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE.

DON JUAN.

Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle,

que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son

habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi

quelques petits restes d'un feu éteint?

SGANARELLE.

C'est-à-dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.

DON JUAN.

Vite à souper!

SGANARELLE.

Fort bien.

SCÈNE XI.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.

DON JUAN, se mettant à table.

Sganarelle, il faut songer à s'amender, pourtant.

SGANARELLE.

Oui-da?

DON JUAN.

Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette

vie-ci, et puis nous songerons à nous.

SGANARELLE.

Oh!

DON JUAN.

Qu'en dis-tu?

SGANARELLE.

Rien. Voilà le souper.

Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa

bouche.

DON JUAN.

Il me semble que tu as la joue enflée: qu'est-ce que c'est? Parle donc.

Qu'as-tu là?

SGANARELLE.

Rien.

DON JUAN.

Montre un peu. Parbleu! c'est une fluction qui lui est est tombée sur

la joue. Vite une lancette pour percer cela! Le pauvre garçon n'en peut

plus, et cet abcès le pourroit étouffer. Attends; voyez voyez comme il

étoit mûr! Ah! coquin que vous êtes!

SGANARELLE.

Ma foi, monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis

trop de sel ou trop de poivre.

DON JUAN.

Allons, mets-toi là et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soupé.

Tu as faim, à ce que je vois.

SGANARELLE, se mettant à table.

Je le crois bien, monsieur, je n'ai point mangé depuis ce matin. Tâtez

de cela, voilà qui est le meilleur du monde.(A Ragotin, qui, à mesure

que Sganarelle met quelque chose sur son assiette, la lui ôte dès que

Sganarelle tourne la tête.) Mon assiette, mon assiette! Tout doux s'il

vous plaît! Vertubleu! petit compère que vous êtes habile à donner des

assiettes nettes! Et vous, petit la Violette, que vous savez présenter

à boire à propos!

Pendant que la Violette donne à boire à Sganarelle, Ragotin ôte encore

son assiette.

DON JUAN.

Qui peut frapper de cette sorte?

SGANARELLE.

Qui diable nous vient troubler dans notre repas?

DON JUAN.

Je veux souper en repos, au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.

SGANARELLE.

Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-même.

DON JUAN, voyant venir Sganarelle effrayé.

Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?

SGANARELLE, baissant la tête comme la statue.

Le... qui est là.

DON JUAN.

Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit ébranler.

SGANARELLE.

Ah! pauvre Sganarelle, où te cacheras-tu?

SCÈNE XII.--DON JUAN, LA STATUE DU COMMANDEUR, SGANARELLE, LA VIOLETTE,

RAGOTIN.

DON JUAN, à ses gens.

Une chaise et un couvert. Vite donc! (Don Juan et la statue se mettent

à table. A Sganarelle.) Allons, mets-toi à table.

SGANARELLE.

Monsieur, je n'ai plus faim.

DON JUAN.

Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du commandeur! Je te la

porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin!

SGANARELLE.

Monsieur, je n'ai pas soif.

DON JUAN.

Bois, et chante ta chanson, pour régaler le commandeur.

SGANARELLE.

Je suis enrhumé, monsieur.

DON JUAN.

Il m'importe; allons! (A ses gens.) Vous autres, venez, accompagner sa

voix.

LA STATUE.

Don Juan, c'est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi.

En aurez-vous le courage?

DON JUAN.

Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle.

SGANARELLE.

Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi.

DON JUAN, à Sganarelle.

Prends ce flambeau.

LA STATUE.

On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel.

ACTE V

Le théâtre représente une campagne.

SCÈNE I.--DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.

DON LOUIS.

Quoi! mon fils, seroit-il possible que la bonté du ciel eût exaucé mes

vœux? Ce que vous me dites est-il bien vrai? ne m'abusez-vous point

d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveauté

surprenante d'une telle conversion?

DON JUAN.

Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs; je ne suis plus le

même d'hier au soir, et le ciel, tout d'un coup, a fait en moi un

changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme et

désillé mes yeux; et je regarde avec horreur le long aveuglement où

j'ai été et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en

repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme

le ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois, sur

ma tête, laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois

les grâces que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes

crimes, et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux

yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale

de mes actions passées, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine

rémission. C'est à quoi je vais travailler; et je vous prie, monsieur,

de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous-même à

faire choix d'une personne qui me serve de guide et sous la conduite de

qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer.

DON LOUIS.

Ah! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et

que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de

repentir! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous

m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me

faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue; je jette des larmes de

joie; tous mes vœux sont satisfaits, et je n'ai plus rien désormais

à demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous

conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais, tout de ce

pas, porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les

doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâces au ciel des

saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer.

SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE.

SGANARELLE.

Ah! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps

que j'attendois cela; et voilà, grâces au ciel, tous mes souhaits

accomplis.

DON JUAN.

La peste le benêt!

SGANARELLE.

Comment, le benêt?

DON JUAN.

Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois

que ma bouche étoit d'accord avec mon cœur?

SGANARELLE.

Quoi! ce n'est pas... Vous ne... Votre... (A part.) Oh! quel homme!

quel homme! quel homme!

DON JUAN.

Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les

mêmes.

SGANARELLE.

Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue

mouvante et parlante?

DON JUAN.

Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas; mais,

quoi que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon

esprit, ni d'ébranler mon âme; et, si j'ai dit que je voulois corriger

ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un

dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une

grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père

dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent

fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle,

t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond

de mon âme et des véritables motifs qui m'obligent à faire les choses.

SGANARELLE.

Quoi! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger

en homme de bien?

DON JUAN.

Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de ce

métier et qui se servent du même masque pour abuser le monde!

SGANARELLE, à part.

Ah! quel homme! quel homme!

DON JUAN.

Il n'y a plus de honte maintenant à cela: l'hypocrisie est un vice à la

mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage

d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse

jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux

avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et,

quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres

vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de

les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui,

de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une

impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite

avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur

les bras, et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et

que chacun connoît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je,

sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le

panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs

actions. Combien crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagème,

ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un

bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la

permission d'être les plus méchans hommes du monde? On a beau savoir

leurs intrigues et les connoître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent

pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement

de tête, un soupir mortifié et deux roulemens d'yeux rajustent dans le

monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que

je veux me sauver et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai

point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me

divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai,

sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale[27], et je

serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le

vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai

en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et

n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué

tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une

haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel, et,

sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai

d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui,

sans connaissance de cause, crieront en public après eux; qui les

accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité

privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et

qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.

SGANARELLE.

O ciel! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'être

hypocrite pour vous achever de tout point; et voilà le comble des

abominations. Monsieur, cette dernière-ci m'emporte, et je ne puis

m'empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi,

assommez-moi de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je décharge

mon cœur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez,

monsieur, que tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise; et,

comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est, en

ce monde, ainsi que l'oiseau sur la branche; la branche est attachée

à l'arbre; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes; les bons

préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se

trouvent à la cour; à la cour sont les courtisans; les courtisans

suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une

faculté de l'âme; l'âme est ce qui nous donne la vie; la vie finit par

la mort; la mort nous fait penser au ciel; le ciel est au-dessus de la

terre; la terre n'est point la mer; la mer est sujette aux orages; les

orages tourmentent les vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d'un bon

pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n'est pas dans les

jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux; les vieux

aiment les richesses; les richesses font les riches; les riches ne sont

pas pauvres; les pauvres ont de la nécessité; la nécessité n'a point

de loi; qui n'a pas de loi vit en bête brute, et, par conséquent, vous

serez damné à tous les diables.

DON JUAN.

O le beau raisonnement!

SGANARELLE.

Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

[27] Pour: les jésuites, déjà poursuivis sous ce nom par Pascal.

SCÈNE III.--DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.

DON CARLOS.

Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici

plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez

que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre présence, chargé de

cette affaire. Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les

choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour

porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir

publiquement confirmer à ma sœur le nom de votre femme.

DON JUAN, d'un ton hypocrite.

Hélas! je voudrois bien de tout mon cœur vous donner la satisfaction

que vous souhaitez; mais le ciel s'y oppose directement; il a inspiré à

mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres pensées

maintenant que de quitter entièrement tous les attachemens du monde, de

me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger

désormais, par une austère conduite, tous les déréglemens criminels où

m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.

DON CARLOS.

Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie

d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées

que le ciel vous inspire.

DON JUAN.

Hélas! point du tout. C'est un dessein que votre sœur elle-même a

pris; elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux en

même temps.

DON CARLOS.

Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris

que vous feriez d'elle et de notre famille; et notre honneur demande

qu'elle vive avec vous.

DON JUAN.

Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les

envies du monde, et je me suis même encore aujourd'hui conseillé[28] au

ciel pour cela; mais, lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix

qui m'a dit que je ne devois point songer à votre sœur, et qu'avec

elle assurément je ne ferois point mon salut.

DON CARLOS.

Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses?

DON JUAN.

J'obéis à la voix du ciel.

DON CARLOS.

Quoi! vous voulez que je me paye d'un semblable discours?

DON JUAN.

C'est le ciel qui le veut ainsi.

DON CARLOS.

Vous aurez fait sortir ma sœur d'un couvent pour la laisser ensuite?

DON JUAN.

Le ciel l'ordonne de la sorte.

DON CARLOS.

Nous souffrirons cette tache en notre famille?

DON JUAN.

Prenez-vous-en au ciel.

DON CARLOS.

Et quoi! toujours le ciel!

DON JUAN.

Le ciel le souhaite comme cela.

DON CARLOS.

Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous

prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je

saurai vous trouver.

DON JUAN.

Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de

cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en

vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au

grand couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point

moi qui me veux battre: le ciel m'en défend la pensée; et, si vous

m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.

DON CARLOS.

Nous verrons, de vrai, nous verrons.

[28] Pour: j'ai demandé conseil. L'emploi de ce verbe avec le pronom

réfléchi est un archaïsme hors d'usage.

SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE.

SGANARELLE.

Monsieur, quel diable de style prenez-vous là? Ceci est bien pis que

le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez

auparavant. J'espérois toujours de votre salut; mais c'est maintenant

que j'en désespère; et je crois que le ciel, qui vous a souffert

jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.

DON JUAN.

Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses; et, si toutes les

fois que les hommes...

SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE, en femme voilée.

SGANARELLE, apercevant le spectre.

Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous

donne.

DON JUAN.

Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus

clairement, s'il veut que je l'entende.

LE SPECTRE.

Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du

ciel; et, s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.

SGANARELLE.

Entendez-vous, monsieur?

DON JUAN.

Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix.

SGANARELLE.

Ah! monsieur, c'est un spectre, je le reconnois au marcher.

DON JUAN.

Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.

Le spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la

main.

SGANARELLE.

O ciel! Voyez-vous, monsieur, ce changement de figure?

DON JUAN.

Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux

éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.

Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut le frapper.

SGANARELLE.

Ah! monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le

repentir!

DON JUAN.

Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de

me repentir. Allons, suis-moi!

SCÈNE VI.--LA STATUE DU COMMANDEUR, DON JUAN, SGANARELLE.

LA STATUE.

Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger avec

moi.

DON JUAN.

Oui. Où faut-il aller?

LA STATUE.

Donnez-moi la main.

DON JUAN.

La voilà.

LA STATUE.

Don Juan, l'endurcissement au péché trame une mort funeste, et les

grâces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.

DON JUAN.

O ciel! que sens-je? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et

tout mon corps devient un brasier ardent! Ah!

Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur don

Juan. La terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de

l'endroit où il est tombé.

SCÈNE VII.--SGANARELLE.

Ah! mes gages! mes gages! Voilà, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel

offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parens

outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est

content; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes

gages!

FIN DU FESTIN DE PIERRE.

L'AMOUR MÉDECIN

COMÉDIE-BALLET

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 15 SEPTEMBRE 1665 ET

A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 22 DU MÊME MOIS.

Trois mois après la représentation du _Festin de Pierre_, Louis XIV

ayant demandé à Molière un divertissement nouveau, lui donna cinq jours

pour l'inventer, l'écrire, le faire apprendre et le faire jouer.

C'est de cet impromptu en trois actes, divisés par des danses, que

Molière fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli

avait composé la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que cette

esquisse improvisée.

Il y avait peu de temps que Bacon avait recommandé l'étude de la

nature, l'observation et l'expérience. Les médecins tenaient encore

au moyen âge. C'étaient des grands-prêtres ou plutôt des sorciers qui

employaient les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres

magiques, parlaient latin, grec et hébreu, enseignaient les propriétés

merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville,

montés sur leurs mules, affublés d'énormes manteaux et de chapeaux

pointus, cachés sous de longues perruques, ensevelis dans le satin

et la fourrure. Ces personnages astrologiques, représentants de la

superstition sans la foi, déjà criblés des flèches de Rabelais et

de Montaigne, et qui n'avaient pour se défendre ni l'autorité de la

Sorbonne ni les dogmes de l'Église, s'étaient donnés récemment en

spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulières,

les procès intéressés entre apothicaires et médecins, provoquaient le

mépris public et annonçaient la mort prochaine de l'empirisme. On avait

vu, près du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer et

Guénaud, se réunir à Vincennes et s'enquérir gravement de sa maladie.

Vallot plaçait la maladie au poumon, Brayer à la rate, Desfougerais au

mésentère, et Guénaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le

malade.

«Laissons passer M. le docteur, s'écriait un jour un charretier

parisien qui voyait venir à lui la mule de Guénaud: c'est lui qui nous

a fait la grâce de tuer le cardinal;» tant le mépris de la médecine

était devenu une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient

soulevé contre eux et leur hypocrisie doctorale l'indignation des

classes élevées; Boileau et Pascal marchaient contre eux. Ce n'était

pas à la médecine, mais au mensonge du savoir, que l'on en voulait;

«déniaisés, désabusés,» esprits forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin,

s'étaient «débarrassés du sot,» prenaient parti avec Molière contre

l'empirisme. Ce fut Boileau qui créa les noms grecs sous lesquels

Molière ridiculisa, dans sa nouvelle farce, les quatre premiers

médecins de la cour: vive jouissance pour le vieux Guy-Patin; s'il faut

même l'en croire, on fabriqua des masques comiques représentant le

visage des quatre empiriques sacrifiés.

Il faut reléguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'après

lesquelles Molière aurait vengé sur la Faculté les querelles

particulières de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand écrivain

étaient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses études

avaient altéré sa santé. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment;

sa poitrine était attaquée, et, forcé de demander secours aux

Hippocrates du temps, vivant de régime, mais mourant de ses passions,

il ne tarda pas à découvrir le néant de leur art et le vide de leurs

prétentions. Il venait d'éprouver qu'il était difficile d'attaquer les

courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les

médecins, et leur fit éprouver toute la force de son génie.

AU LECTEUR

Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a

voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous

ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et, lorsque je dirai qu'il a

été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai

que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il

y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que

les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille

de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir,

dans la lecture, tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est

qu'il seroit à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se

montrer à vous avec les ornemens qui les accompagnent chez le roi. Vous

les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les

symphonies de l'incomparable M. Lulli mêlés à la beauté des voix et à

l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont

toutes les peines du monde à se passer.

PERSONNAGES DU PROLOGUE.

LA COMÉDIE.

LA MUSIQUE.

LE BALLET.

PERSONNAGES DE LA COMÉDIE.

SGANARELLE, père de Lucinde.

LUCINDE, fille de Sganarelle.

CLITANDRE, amant de Lucinde.

AMINTE, voisine de Sganarelle.

LUCRÈCE, nièce de Sganarelle.

LISETTE, suivante de Lucinde.

M. GUILLAUME, marchand de tapisseries.

M. JOSSE, orfévre.

M. TOMÈS, }

M. DESFONANDRÈS, }

M. MACROTON, } médecins[29].

M. BAHIS, }

M. FILERIN. }

UN NOTAIRE.

CHAMPAGNE, valet de Sganarelle.

PERSONNAGES DU BALLET.

PREMIÈRE ENTRÉE.

CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant.

QUATRE MÉDECINS, dansants.

DEUXIÈME ENTRÉE.

UN OPÉRATEUR, chantant.

TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de l'opérateur.

TROISIÈME ENTRÉE.

LA COMÉDIE.

LA MUSIQUE.

LE BALLET.

JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants.

La scène est à Paris.

[29] Voyez ci-après les notes, pages 94, 96, 98, 103.

PROLOGUE

LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET

LA COMÉDIE.

Quittons, quittons notre vaine querelle;

Ne nous disputons point nos talens tour à tour;

Et d'une gloire plus belle

Piquons-nous en ce jour.

Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde.

Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,

Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.

LA MUSIQUE.

De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire,

Il se vient quelquefois délasser parmi nous.

LE BALLET.

Est-il de plus grande gloire?

Est-il bonheur plus doux?

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,

Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--SGANARELLE, AMINTE, LUCRÈCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE.

SGANARELLE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 3 · 第 4 / 23 段