DON CARLOS.
Ah! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le
secours de son bras, j'aurois été tué par des voleurs que j'ai trouvés.
DON ALONSE.
Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance? Tous
les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mérite pour
engager notre âme; et, s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, votre
reconnoissance, mon frère, est ici ridicule; et, comme l'honneur est
infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement
que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur.
DON CARLOS.
Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours
mettre entre l'un et l'autre; et la reconnoissance de l'obligation
n'efface point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je
lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de la
vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la
liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.
DON ALONSE.
Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et
l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre
ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé
mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures; et, si
vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à vous
retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.
DON CARLOS.
De grâce, mon frère...
DON ALONSE.
Tous ces discours sont superflus: il faut qu'il meure.
DON CARLOS.
Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on
attaque ses jours; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre
qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie
qu'il a sauvée; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me
perciez.
DON ALONSE.
Quoi? vous prenez le parti de votre ennemi contre moi; et, loin d'être
saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir
pour lui des sentiments pleins de douceur!
DON CARLOS.
Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime, et ne
vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez.
Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien
de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de
notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je
ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, et je lui
ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.
Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante; au
contraire, elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir
pu prendre la fera paroître plus juste aux yeux de tout le monde.
DON ALONSE.
O l'étrange foiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi
les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation
chimérique!
DON CARLOS.
Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute,
je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre
honneur; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour,
que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que
j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous
rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du
reste, croire que je m'acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et
que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait.
Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je
vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez
à prendre. Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous nous
faites, et je vous fais juge vous-même des réparations qu'elle demande.
Il est des moyens doux pour nous satisfaire, il en est de violents et
de sanglants; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez
donné parole de me faire raison par don Juan. Songez à me la faire, je
vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à
mon honneur.
DON JUAN.
Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.
DON CARLOS.
Allons, mon frère; un moment de douceur ne fait aucune injure à la
sévérité de notre devoir.
SCÈNE VI.--DON JUAN, SGANARELLE.
DON JUAN.
Holà! hé! Sganarelle!
SGANARELLE, sortant de l'endroit où il étoit caché.
Plaît-il!
DON JUAN.
Comment! coquin, tu fuis quand on m'attaque!
SGANARELLE.
Pardonnez-moi, monsieur, je viens seulement d'ici près. Je crois que
cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter.
DON JUAN.
Peste soit l'insolent! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus
honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie!
SGANARELLE.
Moi? non.
DON JUAN.
C'est un frère d'Elvire.
SGANARELLE.
Un...
DON JUAN.
Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir
démêlé avec lui.
SGANARELLE.
Il vous seroit aisé de pacifier toutes choses.
DON JUAN.
Oui; mais ma passion est usée pour done Elvire, et l'engagement ne
compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le
sais, et je ne saurois me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre
murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me
laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon cœur est à toutes les
belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant
qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois
entre ces arbres?
SGANARELLE.
Vous ne le savez pas?
DON JUAN.
Non, vraiment.
SGANARELLE.
Bon! c'est le tombeau que le commandeur faisoit faire lorsque vous le
tuâtes.
DON JUAN.
Ah! tu as raison. Je ne savois pas que c'étoit de ce côté-ci qu'il
étoit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien
que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.
SGANARELLE.
Monsieur, n'allez point là.
DON JUAN.
Pourquoi?
SGANARELLE.
Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.
DON JUAN.
Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et
qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons,
entrons dedans.
Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du commandeur.
SGANARELLE.
Ah! que cela est beau! les belles statues! le beau marbre! les beaux
piliers! ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, monsieur?
DON JUAN.
Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce
que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa
vie d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour
quand il n'en a plus que faire.
SGANARELLE.
Voici la statue du commandeur.
DON JUAN.
Parbleu! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain!
SGANARELLE.
Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,
et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient
peur si j'étois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de
nous voir.
DON JUAN.
Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais.
Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.
SGANARELLE.
C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.
DON JUAN.
Demande-lui, te dis-je.
SGANARELLE.
Vous moquez-vous! Ce seroit être fou que d'aller parler à une statue.
DON JUAN.
Fais ce que je te dis.
SGANARELLE.
Quelle bizarrerie! Seigneur commandeur... (A part.) Je ris de ma
sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire. (Haut.) Seigneur
commandeur, mon maître don Juan vous demande si vous voulez lui faire
l'honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ah!
DON JUAN.
Qu'est-ce? qu'as-tu? dis donc! Veux-tu parler?
SGANARELLE, baissant la tête comme la statue.
La statue...
DON JUAN.
Eh bien, que veux-tu dire, traître?
SGANARELLE.
Je vous dis que la statue...
DON JUAN.
Eh bien, la statue? Je t'assomme, si tu ne parles.
SGANARELLE.
La statue m'a fait signe.
DON JUAN.
La peste! le coquin!
SGANARELLE.
Elle m'a fait signe, vous dis-je; il n'est rien de plus vrai.
Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être...
DON JUAN.
Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au doigt ta
poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur voudroit-il venir
souper avec moi?
La statue baisse encore la tête.
SGANARELLE.
Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles[24]. Eh bien, monsieur?
DON JUAN.
Allons, sortons d'ici.
SGANARELLE, seul.
Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire!
[24] Pour: parier dix pistoles contre l'arrivée de la statue.
ACTE IV
Le théâtre représente l'appartement de don Juan.
SCÈNE I.--DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.
DON JUAN, à Sganarelle.
Quoi qu'il en soit, laissons cela; c'est une bagatelle, et nous pouvons
avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui
nous ait troublé la vue.
SGANARELLE.
Eh! monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des
yeux que voilà. Il n'est rien de plus véritable que ce signe de tête;
et je ne doute point que le ciel, scandalisé de votre vie, n'ait
produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...
DON JUAN.
Écoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu
me dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu'un,
demander un nerf de bœuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te
rouer de mille coups. M'entends-tu bien?
SGANARELLE.
Fort bien, monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement;
c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de
détours: vous dites les choses avec une netteté admirable.
DON JUAN.
Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une chaise,
petit garçon.
SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.
LA VIOLETTE.
Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche, qui demande à vous
parler.
SGANARELLE.
Bon! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De
quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent? et que ne lui
disois-tu que monsieur n'y est pas?
LA VIOLETTE.
Il y a trois quarts d'heure que je lui dis; mais il ne veut pas le
croire, et s'est assis là dedans pour attendre.
SGANARELLE.
Qu'il attende tant qu'il voudra.
DON JUAN.
Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique
que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de
quelque chose; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur
donner un double[25].
[25] Pour: deux deniers.
SCÈNE III.--DON JUAN, MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE, LA VIOLETTE,
RAGOTIN.
DON JUAN.
Ah! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que
je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord! J'avois
donné ordre qu'on ne me fît parler à personne; mais cet ordre n'est pas
pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée
chez moi.
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, je vous suis fort obligé.
DON JUAN, parlant à Violette et à Ragotin.
Parbleu! coquins, je vous apprendrai à laisser monsieur Dimanche dans
une antichambre, et je vous ferai connoître les gens!
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, cela n'est rien.
DON JUAN, à M. Dimanche.
Comment! vous dire que je n'y suis pas! à monsieur Dimanche, au
meilleur de mes amis!
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, je suis votre serviteur. J'étois venu...
DON JUAN.
Allons, vite un siége pour monsieur Dimanche.
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, je suis bien comme cela.
DON JUAN.
Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
MONSIEUR DIMANCHE.
Cela n'est point nécessaire.
DON JUAN.
Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, vous vous moquez, et...
DON JUAN.
Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on mette
de différence entre nous deux.
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur...
DON JUAN.
Allons, asseyez-vous.
MONSIEUR DIMANCHE.
Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire.
J'étois...
DON JUAN.
Mettez-vous là, vous dis-je.
MONSIEUR DIMANCHE.
Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...
DON JUAN.
Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
DON JUAN.
Parbleu! monsieur Dimanche, vous vous portez bien?
MONSIEUR DIMANCHE.
Oui, monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...
DON JUAN.
Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint
vermeil et des yeux vifs.
MONSIEUR DIMANCHE.
Je voudrois bien...
DON JUAN.
Comment se porte madame Dimanche, votre épouse?
MONSIEUR DIMANCHE.
Fort bien, monsieur, Dieu merci.
DON JUAN.
C'est une brave femme.
MONSIEUR DIMANCHE.
Elle est votre servante, monsieur. Je venois...
DON JUAN.
Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle?
MONSIEUR DIMANCHE.
Le mieux du monde.
DON JUAN.
La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon cœur.
MONSIEUR DIMANCHE.
C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. Je vous...
DON JUAN.
Et le petit Collin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?
MONSIEUR DIMANCHE.
Toujours de même, monsieur. Je...
DON JUAN.
Et votre petit chien Brusquet gronde-t-il toujours aussi fort, et
mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?
MONSIEUR DIMANCHE.
Plus que jamais, monsieur; et nous ne saurions en chevir[26].
DON JUAN.
Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille,
car j'y prends beaucoup d'intérêt.
MONSIEUR DIMANCHE.
Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...
DON JUAN, lui tendant la main.
Touchez donc là, monsieur Dimanche. Êtes-vous bien de mes amis?
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, je suis votre serviteur.
DON JUAN.
Parbleu! je suis à vous de tout mon cœur.
MONSIEUR DIMANCHE.
Vous m'honorez trop. Je...
DON JUAN.
Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
MONSIEUR DIMANCHE.
Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
DON JUAN.
Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
MONSIEUR DIMANCHE.
Je n'ai point mérité cette grâce, assurément. Mais, monsieur...
DON JUAN.
Oh çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi?
MONSIEUR DIMANCHE.
Non, monsieur; il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...
DON JUAN, se levant.
Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que quatre
ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.
MONSIEUR DIMANCHE, se levant aussi.
Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul.
Mais...
Sganarelle ôte les siéges promptement.
DON JUAN.
Comment! Je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre
personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.
MONSIEUR DIMANCHE.
Ah! monsieur...
DON JUAN.
C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.
MONSIEUR DIMANCHE.
Si...
DON JUAN.
Voulez-vous que je vous reconduise?
MONSIEUR DIMANCHE.
Ah! monsieur, vous vous moquez! Monsieur...
DON JUAN.
Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois
d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde
que je ne fisse pour votre service.
Il sort.
[26] Pour: venir à chef, achever, devenir maître. Archaïsme perdu,
déjà suranné du temps de Molière, et qui s'était conservé dans la
bourgeoisie.
SCÈNE IV.--MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE.
SGANARELLE.
Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.
MONSIEUR DIMANCHE.
Il est vrai; il me fait tant de civilités et tant de complimens, que je
ne saurois jamais lui demander de l'argent.
SGANARELLE.
Je vous assure que toute sa maison périroit pour vous; et je voudrois
qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous donner
des coups de bâton, vous verriez de quelle manière...
MONSIEUR DIMANCHE.
Je le crois; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de
mon argent.
SGANARELLE.
Oh! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde.
MONSIEUR DIMANCHE.
Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier.
SGANARELLE.
Fi! ne parlez pas de cela.
MONSIEUR DIMANCHE.
Comment! Je...
SGANARELLE.
Ne sais-je pas bien que je vous dois?
MONSIEUR DIMANCHE.
Oui. Mais...
SGANARELLE.
Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer.
MONSIEUR DIMANCHE.
Mais mon argent?
SGANARELLE, prenant M. Dimanche par le bras.
Vous moquez-vous?
MONSIEUR DIMANCHE.
Je veux...
SGANARELLE, le tirant.
Eh!
MONSIEUR DIMANCHE.
J'entends...
SGANARELLE, le poussant vers la porte.
Bagatelles!
MONSIEUR DIMANCHE.
Mais...
SGANARELLE, le poussant encore.
Fi!
MONSIEUR DIMANCHE.
Je...
SGANARELLE, le poussant tout à fait hors du théâtre.
Fi! vous dis-je.
SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE
LA VIOLETTE, à don Juan.
Monsieur, voilà monsieur votre père.
DON JUAN.
Ah! me voici bien! Il me falloit cette visite pour me faire enrager.
SCÈNE VI.--DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.
DON LOUIS.
Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort
aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement
l'un l'autre, et, si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi
de vos déportemens. Hélas! que nous savons peu ce que nous faisons
quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il nous faut,
quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à
l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées!
J'ai souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles; je l'ai demandé
sans relâche avec des transports incroyables; et ce fils, que j'obtiens
en fatiguant le ciel de vœux, est le chagrin et le supplice de cette
vie même dont je croyois qu'il devoit être la joie et la consolation.
De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas
d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le
mauvais visage; cette suite continuelle de méchantes affaires, qui
nous réduisent à toute heure à lasser les bontés du souverain, et qui
ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services et le crédit de
mes amis? Ah! quelle bassesse est la vôtre? Ne rougissez-vous point
de mériter si peu votre naissance? Êtes-vous en droit, dites-moi,
d'en tirer quelque vanité, et qu'avez-vous fait, dans le monde, pour
être gentilhomme? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les
armes, et que ce nous soit une gloire d'être sortis d'un sang noble,
lorsque nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n'est rien où la
vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres
qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler; et cet éclat de
leurs actions qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de
leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et
de ne point dégénérer de leur vertu, si nous voulons être estimés leurs
véritables descendans. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous
êtes né; ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont
fait d'illustre ne vous donne aucun avantage; au contraire, l'éclat
n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un
flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions.
Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la
nature; que la vertu est le premier titre de noblesse; que je regarde
bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je
ferois plus d'état du fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme que
du fils d'un monarque qui vivroit comme vous!
DON JUAN.
Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.
DON LOUIS.
Non, insolent, je ne veux point m'asseoir ni parler davantage, et je
vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme; mais sache,
fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes
actions; que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à
tes déréglemens, prévenir sur toi le courroux du ciel, et laver, par ta
punition, la honte de t'avoir fait naître.
SCÈNE VII.--DON JUAN, SGANARELLE.
DON JUAN, adressant encore la parole à son père, quoiqu'il soit sorti.
Eh! mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous
puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir
des pères qui vivent autant que leurs fils.
Il se met dans un fauteuil.
SGANARELLE.
Ah! monsieur, vous avez tort.
DON JUAN, se levant.
J'ai tort!
SGANARELLE, tremblant.
Monsieur...
DON JUAN.
J'ai tort!
SGANARELLE.
Oui, monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et
vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de
plus impertinent? Un père venir faire des remontrances à son fils, et
lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,
de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille
nature! Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme
il faut vivre? J'admire votre patience, et, si j'avois été en votre
place, je l'aurois envoyé promener. (Bas, à part.) O complaisance
maudite! à quoi me réduis-tu?
DON JUAN.
Me fera-t-on souper bientôt?
SCÈNE VIII.--DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.
RAGOTIN.
Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.
DON JUAN.
Que pourroit-ce être?
SGANARELLE.
Il faut voir.
SCÈNE IX.--DONE ELVIRE, voilée, DON JUAN, SGANARELLE.
DONE ELVIRE.
Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet
équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce
que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens
point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous
me voyez bien changée de ce que j'étois ce matin. Ce n'est plus cette
done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'âme irritée
ne jetoit que menace et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni
de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous
ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux
emportemens d'un amour terrestre et grossier, et il n'a laissé dans mon
cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une
tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour
soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.
DON JUAN, bas à Sganarelle.
Tu pleures, je pense?
SGANARELLE.
Pardonnez-moi.
DONE ELVIRE.
C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien,
pour vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du
précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les déréglemens
de votre vie; et ce même ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter
les yeux sur les égaremens de ma conduite, m'a inspiré de vous venir
trouver et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa
miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous,
qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être
vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand
de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous, par aucun
attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes
folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez
de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par
une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée
les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite,
j'aurois une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement
devînt un exemple funeste de la justice du ciel; et ce me sera une joie
incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête
l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, don Juan, accordez-moi
pour dernière faveur cette douce consolation; ne me refusez point votre
salut, que je vous demande avec larmes; et, si vous n'êtes point touché
de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le
cruel déplaisir de vous voir condamné à des supplices éternels.
SGANARELLE à part.
Pauvre femme!
DONE ELVIRE.
Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été
si cher que vous; j'ai oublié mon devoir pour vous; j'ai fait toutes
choses pour vous; et toute la récompense que je vous en demande, c'est
de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous
prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois,
don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des
larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout
ce qui est le plus capable de vous toucher.
SGANARELLE, à part, regardant don Juan.
Cœur de tigre!
DONE ELVIRE.
Je m'en vais après ce discours, et voilà tout ce que j'avois à vous
dire.
DON JUAN.