Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien aise

que je devienne madame?

PIERROT.

Jerniguié! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.

CHARLOTTE.

Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te

ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage

cheux nous.

PIERROT.

Ventreguienne! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerois deux

fois autant. Est-ce donc comme ça que t'écoutes ce qu'il te dit?

Morguienne, si j'avois su ça tantôt, je me serois bien gardé de le

tirer de gliau, et je gli aurois baillé un bon coup d'aviron sur la

tête.

DON JUAN, s'approchant de Pierrot pour le frapper.

Qu'est-ce que vous dites?

PIERROT, se mettant derrière Charlotte.

Jerniguienne! je ne crains parsonne.

DON JUAN, passant du côté où est Pierrot.

Attendez-moi un peu.

PIERROT, repassant de l'autre côté.

Je me moque de tout, moi.

DON JUAN, courant après Pierrot.

Voyons cela.

PIERROT, se sauvant encore derrière Charlotte.

J'en avons bian vu d'autres!

DON JUAN.

Ouais!

SGANARELLE.

Eh! monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le

battre. (A Pierrot, en se mettant entre lui et don Juan.) Écoute, mon

pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien.

PIERROT, passant devant Sganarelle, et regardant fièrement don Juan.

Je veux lui dire, moi!

DON JUAN, levant la main pour donner un soufflet à Pierrot.

Ah! je vous apprendrai...

Pierrot baisse la tête et Sganarelle reçoit le soufflet.

SGANARELLE, regardant Pierrot.

Peste soit du maroufle!

DON JUAN, à Sganarelle.

Te voilà payé de charité.

PIERROT.

Jarni! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci.

SCÈNE IV.--DON JUAN, CHARLOTTE, SGANARELLE.

DON JUAN, à Charlotte.

Enfin, je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne

changerois pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de

plaisirs quand vous serez ma femme, et que...

SCÈNE V.--DON JUAN, MATHURINE, CHARLOTTE, SGANARELLE.

SGANARELLE, apercevant Mathurine.

Ah! ah!

MATHURINE, à don Juan.

Monsieu, que faites-vous donc là avec Charlotte? Est-ce que vous lui

parlez d'amour aussi?

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Non. Au contraire, c'est elle qui me témoignoit une envie d'être ma

femme, et je lui répondois que j'étois engagé à vous.

CHARLOTTE, à don Juan.

Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine?

DON JUAN, bas, à Charlotte.

Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je

l'épousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux.

MATHURINE.

Quoi! Charlotte.

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la

tête.

CHARLOTTE.

Quement donc! Mathurine....

DON JUAN, bas, à Charlotte.

C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui ôterez point cette

fantaisie.

MATHURINE.

Est-ce que...

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.

CHARLOTTE.

Je voudrois...

DON JUAN, bas, à Charlotte.

Elle est obstinée comme tous les diables.

MATHURINE.

Vraiment...

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Ne ne lui dites rien, c'est une folle.

CHARLOTTE.

Je pense...

DON JUAN, bas, à Charlotte.

Laissez-la là, c'est une extravagante.

MATHURINE.

Non, non, il faut que je lui parle.

CHARLOTTE.

Je veux voir un peu ses raisons.

MATHURINE.

Quoi!...

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser.

CHARLOTTE.

Je...

DON JUAN, bas, à Charlotte.

Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la

prendre pour femme.

MATHURINE.

Holà! Charlotte, ça n'est pas bian de courir su le marché des autres.

CHARLOTTE.

Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que monsieu me parle.

MATHURINE.

C'est moi que monsieu a vue la première.

CHARLOTTE.

S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de

m'épouser.

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Eh bien, que vous ai-je dit?

MATHURINE, à Charlotte.

Je vous baise les mains; c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis

d'épouser.

DON JUAN, bas, à Charlotte.

N'ai-je pas deviné?

CHARLOTTE.

A d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je.

MATHURINE.

Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup.

CHARLOTTE.

Le v'là qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.

MATHURINE.

Le v'là qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai.

CHARLOTTE.

Est-ce, monsieu, que vous lui avez promis de l'épouser?

DON JUAN, bas, à Charlotte.

Vous vous raillez de moi.

MATHURINE.

Est-il vrai, monsieu, que vous lui avez donné parole d'être son mari?

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Pouvez-vous avoir cette pensée?

CHARLOTTE.

Vous voyez qu'al le soutient.

DON JUAN, bas, à Charlotte.

Laissez-la faire.

MATHURINE.

Vous êtes témoin comme al l'assure.

DON JUAN, bas, à Mathurine.

Laissez-la dire.

CHARLOTTE.

Non, non, il faut savoir la vérité.

MATHURINE.

Il est question de juger ça.

CHARLOTTE.

Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune[19].

MATHURINE.

Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse[20].

CHARLOTTE.

Monsieu, videz la querelle, s'il vous plaît.

MATHURINE.

Mettez-nous d'accord, monsieu.

CHARLOTTE, à Mathurine.

Vous allez voir.

MATHURINE, à Charlotte.

Vous allez voir vous-même.

CHARLOTTE, à don Juan.

Dites.

MATHURINE, à don Juan.

Parlez.

DON JUAN.

Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez également toutes deux que

je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de

vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je

m'explique davantage? Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites? Celle

à qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-même, de quoi

se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine,

pourvu que j'accomplisse ma promesse? Tous les discours n'avancent

point les choses. Il faut faire et non pas dire; et les effets décident

mieux que les paroles. Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux

mettre d'accord; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux

a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu'elle voudra.

(Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas,

à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous.

(Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas,

à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.

(Haut.) J'ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un

quart d'heure.

[19] Pour: montre votre niaiserie. Les jeunes oiseaux, ou _niais_ en

termes de fauconnerie, ont presque tous le bec jaune.

[20] Pour: honteuse de votre défaite. Mot proverbial qui équivaut à

«avoir le nez cassé.»

SCÈNE VI.--CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.

CHARLOTTE, à Mathurine.

Je suis celle qu'il aime, au moins.

MATHURINE, à Charlotte.

C'est moi qu'il épousera.

SGANARELLE, arrêtant Charlotte et Mathurine.

Ah! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je

ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi l'une

et l'autre: ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous fait, et

demeurez dans votre village.

SCÈNE VII.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.

DON JUAN, dans le fond du théâtre, à part.

Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.

SGANARELLE.

Mon maître est un fourbe; il n'a dessein que de vous abuser, et

en a bien abusé d'autres; c'est l'épouseur du genre humain, et...

(Apercevant don Juan.) Cela est faux; et quiconque vous dira cela, vous

lui devez dire qu'il en a menti. Mon maître n'est point l'épouseur

du genre humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous

tromper, et n'en a point abusé d'autres. Ah! tenez, le voilà;

demandez-le plutôt à lui-même.

DON JUAN, regardant Sganarelle, et le soupçonnant d'avoir parlé.

Oui!

SGANARELLE.

Monsieur, comme le monde est plein de médisans, je vais au-devant des

choses; et je leur disois que, si quelqu'un leur venoit dire du mal de

vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de

lui dire qu'il en auroit menti.

DON JUAN.

Sganarelle!

SGANARELLE, à Charlotte et à Mathurine.

Oui, monsieur est homme d'honneur; je le garantis tel.

DON JUAN.

Hon!

SGANARELLE.

Ce sont des impertinens.

SCÈNE VIII.--DON JUAN, LA RAMÉE, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.

LA RAMÉE, bas, à don Juan.

Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.

DON JUAN.

Comment?

LA RAMÉE.

Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un

moment; je ne sais par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi; mais

j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et auquel

ils vous ont dépeint. L'affaire presse; et le plus tôt que vous pourrez

sortir d'ici sera le meilleur.

SCÈNE IX.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.

DON JUAN, à Charlotte et à Mathurine.

Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici; mais je vous prie de

vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que

vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir.

SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE.

DON JUAN.

Comme la partie n'est pas égale, il faut user de stratagème et éluder

adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête

de mes habits; et moi...

SGANARELLE.

Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et...

DON JUAN.

Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais; et bien heureux est

le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître.

SGANARELLE.

Je vous remercie d'un tel honneur. (Seul.) O ciel! puisqu'il s'agit de

mort, fais-moi la grâce de n'être point pris pour un autre!

ACTE III

Une forêt.

SCÈNE I.[21]--DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en médecin.

SGANARELLE.

Ma foi, monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un

et l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'étoit point

du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous

vouliez faire.

DON JUAN.

Il est vrai que te voilà bien; et je ne sais où tu as été déterrer cet

attirail ridicule.

SGANARELLE.

Oui. C'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu

où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. Mais

savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération; que

je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter

ainsi qu'un habile homme?

DON JUAN.

Comment donc?

SGANARELLE.

Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus

demander mon avis sur différentes maladies.

DON JUAN.

Tu leur as répondu que tu n'y entendois rien?

SGANARELLE.

Moi? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit; j'ai

raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.

DON JUAN.

Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés?

SGANARELLE.

Ma foi, monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper, j'ai fait

mes ordonnances à l'aventure, et ce seroit une chose plaisante si les

malades guérissoient, et qu'on m'en vînt remercier.

DON JUAN.

Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurois-tu pas les mêmes priviléges

qu'ont tous les autres médecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux

guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font

rien que recevoir la gloire des heureux succès; et tu peux profiter,

comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout

ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.

SGANARELLE.

Comment, monsieur, vous êtes aussi impie en médecine?

DON JUAN.

C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

SGANARELLE.

Quoi! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique.

DON JUAN.

Et pourquoi veux-tu que j'y croie?

SGANARELLE.

Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps,

que le vin émétique fait bruire ses fuseaux[22]. Ses miracles ont

converti les plus incrédules esprits; et il n'y a pas trois semaines

que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

DON JUAN.

Et quoi!

SGANARELLE.

Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l'agonie; on ne

savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien; on

s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.

DON JUAN.

Il réchappa, n'est-ce pas?

SGANARELLE.

Non, il mourut.

DON JUAN.

L'effet est admirable.

SGANARELLE.

Comment! il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela

le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace?

DON JUAN.

Tu as raison.

SGANARELLE.

Mais laissons là la médecine où vous ne croyez point, et parlons des

autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en

humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez

les disputes, et que vous ne me défendez pas les remontrances.

DON JUAN.

Eh bien?

SGANARELLE.

Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne

croyiez point du tout au ciel?

DON JUAN.

Laissons cela.

SGANARELLE.

C'est-à-dire que non. Et à l'enfer?

DON JUAN.

Eh!

SGANARELLE.

Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît?

DON JUAN.

Oui, oui.

SGANARELLE.

Aussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie?

DON JUAN.

Ah! ah! ah!

SGANARELLE.

Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi

un peu; «le moine bourru[23], qu'en croyez-vous, eh?

DON JUAN.

»La peste soit du fat!

SGANARELLE.

«Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai

que le moine bourru, et je me ferois pendre pour celui-là. Mais encore

faut-il croire quelque chose «dans le monde.» Qu'est-ce «donc» que vous

croyez?

DON JUAN.

Ce que je crois?

SGANARELLE.

Oui.

DON JUAN.

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et

quatre sont huit.

SGANARELLE.

La belle croyance «et les beaux articles de foi» que voilà! Votre

religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique? Il faut avouer

qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour

avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi,

monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne

sauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit

bon sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que les livres,

et je comprends fort bien que tout ce monde que nous voyons n'est pas

un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien

vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et

ce ciel là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même. Vous voilà,

vous, par exemple, vous êtes là: est-ce que vous vous êtes fait tout

seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour

vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de

l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un

dans l'autre? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce

poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là,

et qui... Oh! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurois

disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me

laissez parler par belle malice.

DON JUAN.

J'attends que ton raisonnement soit fini.

SGANARELLE.

Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,

quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient

expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'ai

quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un

moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des

mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer

les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, tourner...

Il se laisse tomber en tournant.

DON JUAN.

Bon! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

SGANARELLE.

Morbleu! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous; croyez ce

que vous voudrez; il m'importe bien que vous soyez damné!

DON JUAN.

Mais, tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés. Appelle

un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.

[21] Les deux premières scènes de cet acte, imprimées dans l'édition

de 1682, faite sur les manuscrits de Molière, puis dans l'édition

d'Amsterdam de 1683, furent supprimées comme impies dans les éditions

subséquentes. Il paraît que l'édition de 1682 fut cartonnée, à

l'exception de deux ou trois exemplaires, dont l'un, appartenant à

M. de Lomenie, fut retrouvé par M. Beuchot. M. Simonin les publia

intégralement en 1813. Quant à la seconde scène, elle fut supprimée à

la seconde représentation.

[22] Pour: fait beaucoup de bruit. Métaphore populaire.

[23] Passages supprimés par la censure au temps de Louis XIV, comme

tous les autres passages marqués ici par des guillemets.--Le moine

bourru, spectre d'un moine, qui, selon la tradition populaire, battait

les passants attardés.

SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE.

SGANARELLE.

«Holà! oh! l'homme! oh! mon compère! oh! l'ami! un petit mot, s'il vous

plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

LE PAUVRE.

»Vous n'avez qu'à suivre cette route, messieurs, et détourner à main

droite quand vous serez au bout de la forêt; mais je vous donne avis

que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps,

il y a des voleurs ici autour.

DON JUAN.

»Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.

LE PAUVRE.

»Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumône.

DON JUAN.

»Ah! ah! ton avis est intéressé, à ce que je vois.

LE PAUVRE.

»Je suis un pauvre homme, monsieur, retiré tout seul dans ce bois

depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous

donne toute sorte de biens.

DON JUAN.

»Eh! prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des

affaires des autres.

SGANARELLE.

»Vous ne connoissez pas monsieur bonhomme; il ne croit qu'en deux et

deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit.

DON JUAN.

»Quelle est ton occupation parmi ces arbres?

LE PAUVRE.

»De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui

me donnent quelque chose.

DON JUAN.

»Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.

LE PAUVRE.

»Hélas! monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

DON JUAN.

»Tu te moques: un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut manquer

d'être bien dans ses affaires.

LE PAUVRE.

»Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau

de pain à mettre sous les dents.

DON JUAN.

»Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah!

ah! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu

veuilles jurer.

LE PAUVRE.

»Ah! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché?

DON JUAN.

»Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non: en voici un

que je te donne, si tu jures. Tiens: il faut jurer.

LE PAUVRE.

»Monsieur...

DON JUAN.

»A moins de cela, tu ne l'auras pas.

SGANARELLE.

»Va, va, jure un peu; il n'y a pas de mal.

DON JUAN.

»Prends, le voilà; prends, te dis-je; mais jure donc!

LE PAUVRE.

»Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

DON JUAN.

»Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.» (Regardant dans

la forêt.) Mais que vois-je là? Un homme attaqué par trois autres? La

partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

Il met l'épée à la main, et court au lieu du combat.

SCÈNE III.--SGANARELLE.

Mon maître est un vrai enragé d'aller se présenter à un péril qui ne

le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait

fuir les trois.

SCÈNE IV.--DON JUAN, DON CARLOS, SGANARELLE, au fond du théâtre.

DON CARLOS, remettant son épée.

On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras.

Souffrez, monsieur, que je vous rende grâces d'une action si généreuse,

et que...

DON JUAN.

Je n'ai rien fait, monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre

propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures; et l'action

de ces coquins étoit si lâche, que c'eût été y prendre part que de ne

pas s'y opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre

leurs mains?

DON CARLOS.

Je m'étois, par hasard, égaré d'un frère et de tous ceux de notre

suite; et, comme je cherchois à les rejoindre, j'ai fait rencontre de

ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui, sans votre valeur,

en auroient fait autant de moi.

DON JUAN.

Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville?

DON CARLOS.

Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligés, mon

frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires

qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille,

à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès

en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on

est contraint de quitter le royaume; et c'est en quoi je trouve la

condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer

sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être

asservi par les lois de l'honneur au déréglement de la conduite

d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens, dépendre de la

fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces

injures pour qui un honnête homme doit périr.

DON JUAN.

On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi

le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense

de gaieté de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrétion que de

vous demander quelle peut être votre affaire?

DON CARLOS.

La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque

l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher

notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même

le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point

de vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une sœur

séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est

un don Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons

depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport

d'un valet, qui nous a dit qu'il sortoit à cheval, accompagné de quatre

ou cinq, et qu'il avoit pris le long de cette côte; mais tous nos soins

ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu.

DON JUAN.

Le connoissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez?

DON CARLOS.

Non, quant à moi; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï

dépeindre à mon frère; mais la renommée n'en dit pas force bien, et

c'est un homme dont la vie...

DON JUAN.

Arrêtez, monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce

seroit à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal.

DON CARLOS.

Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout; et c'est

bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie,

que de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque

je ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous

lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son action, et ne

trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre la vengeance.

DON JUAN.

Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins

inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher; mais

il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, et

je m'engage à vous faire faire raison par lui.

DON CARLOS.

Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures?

DON JUAN.

Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la

peine de chercher don Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver au

lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

DON CARLOS.

Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs offensés; mais, après

ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous

fussiez de la partie.

DON JUAN.

Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne sauroit se battre que je ne me

batte aussi; mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous n'avez

qu'à dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfaction.

DON CARLOS.

Que ma destinée est cruelle! Faut-il que je vous doive vie, et que don

Juan soit de vos amis?

SCÈNE V.--DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.

DON ALONSE, parlant à ceux de sa suite, sans voir don Carlos ni don

Juan.

Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous; je veux un

peu marcher à pied. (Les apercevant tous deux.) O ciel! que vois-je

ici? Quoi! mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel?

DON CARLOS.

Notre ennemi mortel?

DON JUAN, mettant la main sur la garde de son épée.

Oui, je suis don Juan moi-même; et l'avantage du nombre ne m'obligera

pas à vouloir déguiser mon nom.

DON ALONSE, mettant l'épée à la main.

Ah! traître, il faut que tu périsses, et...

Molière - Œuvres complètes, Tome 3 · 第 2 / 23 段