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ŒUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
E. Colin.--Imprimerie de Lagny.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
NOUVELLE ÉDITION
PAR
M. PHILARÈTE CHASLES
PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
«Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour
Molière».
SAINTE-BEUVE.
TOME TROISIÈME
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1887
Tous droits réservés
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE MOLIÈRE
TROISIÈME ÉPOQUE
1664-1666
DRAME PHILOSOPHIQUE ET SATIRIQUE
XV. 1664. TARTUFFE[1].
XVI. 1665. DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE.
XVII. 1665. L'AMOUR MÉDECIN.
XVIII. 1666. LE MISANTHROPE.
DON JUAN
OU
LE FESTIN DE PIERRE
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU
PALAIS-ROYAL, LE 15 FÉVRIER 1665.
Plus d'un déboire avait accueilli Molière à la cour, et sa vie
domestique n'était pas de nature à le consoler. Depuis environ deux
années il avait travaillé à peu près exclusivement pour les plaisirs
du monarque et sacrifié à cette mission, qui était pour lui une
sauvegarde, une partie tragique qu'aujourd'hui. Selon le moine Tellez
(et cette idée règne dans toutes ses pièces), qui trompe les femmes est
nécessairement puni dans ce monde et damné dans l'autre. Il ne pardonne
pas à cet abus de la puissance, de l'esprit de la richesse. Quant à ses
victimes, ce sont de vraies Espagnoles, et non les tendres Allemandes
de Mozart; elles ouvrent au séducteur un enfer anticipé, en attendant
l'autre enfer; terribles personnes auxquelles nul don Juan n'estimerait
prudent de se jouer.
[1] Joué en partie devant le roi, à Versailles, le 10 mai 1664, puis
suspendu; joué ensuite à Paris, devant le public, le 5 août 1667, puis
suspendu de nouveau, et repris le 5 février 1669.
Ce beau sujet, qui non-seulement a couru tous les théâtres de l'Europe,
mais qui, sous la main de Molière et de Byron, a créé un nouveau type
moderne, le «don Juan,» et enrichi d'un personnage symbolique la vaste
galerie qui contient déjà Lovelace, Panurge, Tartuffe, Falstaff et
Patelin, a inspiré à Tirso des scènes admirables et plus d'un trait
de génie. Lorsque don Juan, un flambeau à la main, veut reconduire la
statue et l'accompagner dans les ténèbres:
«Ne m'éclaire pas, dit le mort! Je suis en état de grâce.»
Le dénoûment de l'œuvre espagnole, où se joue une libre et puissante
imagination est d'un effet dramatique extraordinaire et peut-être
sans égal dans les annales dramatiques. Poursuivi par les familles
offensées de Séville, Tenorio se réfugie dans la cathédrale. C'est là
qu'il trouve le tombeau et la statue de celui qu'il a tué. Il soupe
dans l'église, en face de l'autel, sous les grandes voûtes gothiques,
parmi les statues des saints et pendant la nuit. Là le _Gracioso_,
type du Sganarelle de Molière et du Leporello de Mozart, met la table
par ordre du «moqueur» son maître. Du haut des degrés de marbre blanc,
sous la clarté de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme
mort descend pour répondre à la railleuse invitation du mauvais sujet
entre deux vins; car, nous l'avons dit, le don Juan de Tellez n'est
qu'un débauché ingénu, poursuivi par la justice, forcé de souper
quelque part, invité d'ailleurs par la statue; s'il fait dresser sa
table dans l'église où il s'est réfugié, rien de plus naturel, rien qui
ressorte mieux du point de vue catholique; rien de plus dramatique et
de plus profond que cette frivolité enivrée qui raille Dieu, éveille
les cadavres, appelle son propre châtiment, et à laquelle répondent,
du fond des tombeaux, le sérieux de la mort inévitable et de la vie
éternelle.
Le côté populaire de cette création, qui appartient réellement au
prieur de la Merci, s'empara tellement des imaginations méridionales en
Espagne et en Italie, que de mauvaises imitations, d'abord italiennes,
puis françaises, toutes ornées de l'inévitable statue du commandeur et
de son cheval, la plupart écrites d'un style misérable et surchargées
de grotesques lazzi, eurent la vogue à travers toute l'Europe. _El
Combibado di piedra_, le second titre du drame de Tirso, transformé
par quelque Italien ignorant en «Festin de Pierre,» occupa l'attention
publique de 1650 à 1660. La vraie traduction du titre espagnol est «le
Convive-statue,» qui devint _le Festin de Pierre_, «Pietro,» soit que
le premier arrangeur ne sût pas l'espagnol ou qu'il fît allusion à _don
Pierre_, nom du commandeur assassiné. Dans toutes les hypothèses, il ne
s'agirait pas «du Festin de Pierre,» puisque tout festin appartient à
la fois à celui qui le donne et à celui qui le reçoit.
A Lyon, en 1658, le comédien Dorimont fit représenter son «Festin de
Pierre,» calqué sur la farce italienne et non sur l'original espagnol,
œuvre très-bien accueillie malgré son peu de mérite et qui fut
imprimée dans la même ville, l'année suivante. Un autre comédien, de
Villiers, qui se piquait de littérature, et qui, à ce titre, se range
parmi les ennemis de Molière, trouvant que _l'homme et le cheval_,
il s'exprime ainsi dans sa préface, _faisaient de l'argent, et que
l'argent fait subsister le théâtre_, prit la peine de versifier de
nouveau le canevas italien et jeta dans son œuvre un peu plus de verve
que Dorimont, et infiniment plus de mauvais goût. Voici comment de
Villiers reproduit la scène comique inventée par le moine de la Merci,
scène burlesquement développée par l'imitateur italien, et dont Mozart
a fait un chef-d'œuvre d'élégance et de gaieté musicale. Pour consoler
une nouvelle victime de son maître, le valet de don Juan déroule à ses
yeux la liste de ses victimes antérieures (_mille e tre_):
D'autres ont eu par lui de semblables malheurs,
J'en connois plus de cent, Amarillis, Céphise,
Violante, Marcelle, Amarante, Bélise,
Lucrèce, qu'il surprit par un détour bien fin;
Ce n'est pas celle-là de monseigneur Tarquin.
Polycrite, Aurélie, et la belle Joconde,
Dont l'œil sait embraser le cœur de tout le monde;
Pasithée, Auralinde, Oronte aux noirs sourcils,
Bérénice, Aréthuse, Aminte, Anacorsis,
Nérinde, Doralis, Lucie, au teint d'albâtre,
Qu'après avoir surprise il battit comme plâtre.
Que vous dirai-je encor? Mélinte, Nitocris,
A qui cela coûta bien des pleurs et des cris;
Perrette la boiteuse, et Margot la camuse,
Qui se laissa tromper comme une pauvre buse.
Catin, qui n'a qu'un œil, et la pauvre Alison,
Aussi belle, ou du moins d'aussi bonne maison!
Claude, Fanchon, Paquette, Anne, Laure, Isabelle,
Jacqueline, Suzon, benoîte péronnelle;
Et, si je pouvois bien du tout me souvenir,
De quinze jours d'ici je ne pourrois finir!
Tel était le style des ennemis de Molière. Le grand comique, qui sans
doute n'a pas lu Tirso, s'empare du sujet et du personnage; après
avoir commencé, on sait avec quel succès, son attaque contre le savoir
sans pensée, la politesse sans simplicité, la moralité bourgeoise sans
vérité et la dévotion sans piété, il ouvre une nouvelle campagne contre
la noblesse de race sans vertu.
Comme il n'a pu faire jouer son _Tartuffe_, dont les trois premiers
actes ont effrayé le roi, il crée un Tartuffe courtisan, plus
redoutable encore, car celui-ci n'a rien de repoussant et de hideux; il
est le type suprême de l'élégance et de la grâce. Molière laisse sur le
second plan les femmes, dont la passion ardente occupe chez Tirso le
devant de la scène, et laisse éclater la triste pensée que nous avons
vue poindre dans l'_Étourdi_, l'honnête homme malheureux en ce monde
malgré son honneur; le favori de la fortune et du sort bravant tout,
grâce à la forme extérieure et à l'hypocrisie. Notre gentilhomme, qui
ne croit à rien, triompherait de tout si Dieu ne se manifestait par un
coup de foudre: c'est l'idée même de Machiavel.
Tous les sévères et tous les honnêtes, mais aussi tous les médiocres,
s'insurgèrent à la fois, depuis le prince de Conti devenu janséniste,
jusqu'à Saint-Évremond, le libre-penseur. Pour les uns, c'était
détruire la base chrétienne de la morale; pour les autres, c'était
révéler trop hardiment la plaie secrète et incurable de l'humanité.
Dès la seconde représentation il fallut supprimer cette effrayante
«scène du pauvre,» qui résume, par le contraste du scélérat triomphant
et de l'honnête homme sans pain et sans asile, ce que l'on peut
alléguer de plus fort et de plus douloureux sur les sociétés humaines.
Non-seulement les dévots modérés, mais les gens du monde, furent
tellement épouvantés de la lumière lugubre jetée par cette œuvre
rapide et profonde, qu'il fallut la retirer de la scène après treize
représentations. On n'osa l'imprimer que dix-huit ans plus tard, en
1682 d'abord, puis en 1683; encore dut-on y faire des «cartons,»
c'est-à-dire des altérations qui portèrent spécialement sur la «scène
du pauvre.»
Les grands compliments, les embrassades et les vaines paroles des
courtisans, l'art de séduire et d'éconduire, les puériles controverses
pour et contre le tabac et l'émétique, la bouffonnerie doctorale que
Molière n'a jamais épargnée et qu'il attribue ici au valet Sganarelle
devenu médecin, complètent le champ d'ironie et de satire que ce grand
esprit a parcouru dans son _Don Juan_, la plus personnelle peut-être de
toutes ses œuvres, bien qu'elle prétende être imitée de l'espagnol.
On vit une attaque à la religion là où se trouvait une attaque à
l'homme de cour, et le goût général pour la décence et le noble langage
porta les beaux esprits à blâmer Molière d'avoir écrit son œuvre en
prose, surtout d'avoir fait parler sur la scène de vrais paysans comme
les paysans parlent. Disons-le à l'honneur de Louis XIV: Molière, en
butte à une meute d'ennemis furieux et assiégé de toutes parts, reçut,
après _Don Juan_, le titre de comédien du roi; sa pension fut doublée.
PERSONNAGES. ACTEURS.
DON JUAN, fils de don Louis. LA GRANGE.
SGANARELLE. MOLIÈRE.
ELVIRE, femme de don Juan. Mlle DU PARC.
GUSMAN, écuyer d'Elvire.
DON CARLOS, } frères d'Elvire.
DON ALONSE, }
DON LOUIS, père de don Juan. BÉJART.
FRANCISQUE, pauvre.
CHARLOTTE, } paysannes. Mlle MOLIÈRE.
MATHURINE, } Mlle DE BRIE.
PIERROT, paysan. HUBERT.
LA STATUE DU COMMANDEUR.
LA VIOLETTE, } valets de don Juan.
RAGOTIN, }
M. DIMANCHE, marchand. DU CROISY.
LA RAMÉE, spadassin. DE BRIE.
SUITE DE DON JUAN.
SUITE DE DON CARLOS ET DE DON ALONSE,
frères.
UN SPECTRE.
La scène est en Sicile
ACTE PREMIER
Un palais.
SCÈNE I.--SGANARELLE, GUSMAN.
SGANARELLE, tenant une tabatière.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien
d'égal au tabac: c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans
tabac n'est pas digne de vivre. Non-seulement il réjouit et purge les
cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on
apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès
qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le
monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout
où l'on se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court
au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire
des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.
Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours.
Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse, surprise de
notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon
maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir
chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur
qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville
produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de
là.
GUSMAN.
Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut
t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t'a-t-il ouvert
son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque
froideur qui l'ait obligé à partir?
SGANARELLE.
Non pas; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des
choses, et, sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que
l'affaire va là. Je pourrois peut-être me tromper, mais enfin, sur de
tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.
GUSMAN.
Quoi! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de don Juan? Il
pourroit faire cette injure aux chastes feux de done Elvire?
SGANARELLE.
Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...
GUSMAN.
Un homme de sa qualité feroit une action si lâche!
SGANARELLE.
Eh! oui, sa qualité! La raison en est belle; et c'est par là qu'il
s'empêcheroit des choses!
GUSMAN.
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.
SGANARELLE.
Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel
homme est don Juan.
GUSMAN.
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous
ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, après tant
d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressans,
de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de
protestations ardentes et de sermens réitérés, tant de transports
enfin, et tant d'emportemens qu'il a fait paroître, jusqu'à forcer,
dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done Elvire
en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela,
il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.
SGANARELLE.
Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi; et, si tu connoissois
le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas
qu'il ait changé de sentimens pour done Elvire, je n'en ai point de
certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui; et,
depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu; mais, par précaution,
je t'apprends, _inter nos_, que tu vois, en don Juan mon maître, le
plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien,
un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni
Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute;
un pourceau d'Épicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à
toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite
de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta
maîtresse; crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec
elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage
ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d'autres piéges
pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame,
demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de
trop froid pour lui; et, si je te disois le nom de toutes celles qu'il
a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusqu'au
soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours; ce n'est
là qu'une ébauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il
faudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit[2] qu'il faut que
le courroux du ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien
mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant
d'horreurs, que je souhaiterois qu'il fût déjà je ne sais où; mais un
grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui
sois fidèle, en dépit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office du
zèle, bride mes sentimens, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce
que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais,
séparons-nous. Écoute au moins; je t'ai fait cette confidence avec
franchise et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais, s'il
fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement
que tu aurois menti.
[2] Pour: il suffit. Ellipse archaïque.
SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE.
DON JUAN.
Quel homme te parloit là? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon
Gusman de done Elvire?
SGANARELLE.
C'est quelque chose aussi à peu près de cela.
DON JUAN.
Quoi! c'est lui?
SGANARELLE.
Lui-même.
DON JUAN.
Et depuis quand est-il en cette ville?
SGANARELLE.
D'hier au soir.
DON JUAN.
Et quel sujet l'amène?
SGANARELLE.
Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.
DON JUAN.
Notre départ, sans doute?
SGANARELLE.
Le bonhomme en est tout mortifié et m'en demandoit le sujet.
DON JUAN.
Et quelle réponse as-tu faite?
SGANARELLE.
Que vous ne m'en aviez rien dit.
DON JUAN.
Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus? Que t'imagines-tu de cette
affaire?
SGANARELLE.
Moi! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour
en tête.
DON JUAN.
Tu le crois?
SGANARELLE.
Oui.
DON JUAN.
Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a
chassé Elvire de ma pensée.
SGANARELLE.
Eh! mon Dieu! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connois
votre cœur pour le plus grand coureur du monde; il se plaît à se
promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place.
DON JUAN.
Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?
SGANARELLE.
Eh! monsieur...
DON JUAN.
Quoi? Parle.
SGANARELLE.
Assurément que vous avez raison si vous le voulez; on ne peut pas aller
là contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut-être une
autre affaire.
DON JUAN.
Eh bien, je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentimens.
SGANARELLE.
En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
votre méthode et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme
vous faites.
DON JUAN.
Quoi! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend,
qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour
personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être
fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort
dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper
les yeux! Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules;
toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être
rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes
prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté
me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce
violence dont[3] elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour
que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux
autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends
à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi
qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois
d'aimable; et, dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois
dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après
tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour
est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par
cent hommages, le cœur d'une jeune beauté; à voir de jour en jour
les petits progrès qu'on y fait; à combattre, par des transports, par
des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à
rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites résistances
qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle se fait un
honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.
Mais, lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire
ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous
nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet
nouveau ne vient réveiller nos désirs et présenter à notre cœur les
charmes attrayans d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si
doux que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai,
sur ce sujet, l'ambition des conquérans, qui volent perpétuellement
de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs
souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs;
je me sens un cœur à aimer toute la terre, et, comme Alexandre, je
souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes
conquêtes amoureuses.
SGANARELLE.
Vertu de ma vie! comme vous débitez! Il semble que vous ayez appris
cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
DON JUAN.
Qu'as-tu à dire là-dessus?
SGANARELLE.
Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire; car vous tournez les choses
d'une manière qu'il semble que vous ayez raison; et cependant il est
vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du monde,
et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire; une autre
fois, je mettrai mes raisonnemens par écrit, pour disputer avec vous.
DON JUAN.
Tu feras bien.
SGANARELLE.
Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m'avez donnée,
si je vous disois que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que
vous menez?
DON JUAN.
Comment! quelle vie est-ce que je mène?
SGANARELLE.
Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier
comme vous faites!
DON JUAN.
Y a-t-il rien de plus agréable?
SGANARELLE.
Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort
divertissant, et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point
de mal; mais, monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et...
DON JUAN.
Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons
bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.
SGANARELLE.
Ma foi, monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante
raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font
jamais une bonne fin.
DON JUAN.
Holà, maître sot! Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les
faiseurs de remontrances.
SGANARELLE.
Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde! Vous savez ce que vous
faites, vous; et, si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons: mais
il y a de certains petits impertinens dans le monde qui sont libertins
sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts parce qu'ils croient
que cela leur sied bien, et, si j'avois un maître comme cela, je lui
dirois fort nettement, le regardant en face: Osez-vous bien ainsi vous
jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous
faites des choses les plus saintes? C'est bien à vous, petit ver de
terre, petit myrmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit),
c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que
tous les hommes révèrent! Pensez-vous que, pour être de qualité, pour
avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau,
un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas à vous
que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez
plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire
vos vérités? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit
tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie amène une méchante mort, et
que...
DON JUAN.
Paix!
SGANARELLE.
De quoi est-il question?
DON JUAN.
Il est question de te dire qu'une beauté me tient au cœur, et
qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.
SGANARELLE.
Et n'y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce commandeur que
vous tuâtes il y a six mois?
DON JUAN.
Et pourquoi craindre? ne l'ai-je pas bien tué?
SGANARELLE.
Fort bien, le mieux du monde; et il auroit tort de se plaindre.
DON JUAN.
J'ai eu ma grâce de cette affaire.
SGANARELLE.
Oui; mais cette grâce n'éteint pas peut-être le ressentiment des parens
et des amis, et...
DON JUAN.
Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons
seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je
te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été
conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser; et le hasard me
fit voir ce couple d'amans trois ou quatre jours avant leur voyage.
Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre et
faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles
ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur, et mon amour
commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les
voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai
un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre
cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenoit offensée;
mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours
au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler[4] sa
maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes
choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite
barque et des gens, avec quoi, fort facilement, je prétends enlever la
belle.
SGANARELLE.
Ah! monsieur...
DON JUAN.
Hein?
SGANARELLE.
C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est
rien tel en ce monde que de se contenter.
DON JUAN.
Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d'apporter
toutes mes armes, afin que... (Apercevant done Elvire.) Ah! rencontre
fâcheuse! Traître! tu ne m'avois pas dit qu'elle étoit ici elle-même.
SGANARELLE.
Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé.
DON JUAN.
Est-elle folle de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu-ci
avec son équipage de campagne?
[3] Pour: par laquelle. Archaïsme très-fréquent chez Molière.
[4] Pour: donner le plaisir. Mot mis à la mode par les Espagnols.
SCÈNE III.--DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE.
DONE ELVIRE.
Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnoître? Et
puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté?
DON JUAN.
Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois
pas ici.
DONE ELVIRE.
Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous êtes surpris,
à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérois; et la manière
dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de
croire. J'admire ma simplicité, et la foiblesse de mon cœur à douter
d'une trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai été assez
bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour me vouloir tromper
moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai
cherché des raisons, pour excuser[5] à ma tendresse le relâchement
d'amitié qu'elle voyoit en vous; et je me suis forgé exprès cent sujets
légitimes d'un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont
ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avoient beau
me parler, j'en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes
yeux, et j'écoutois avec plaisir mille chimères ridicules, qui vous
peignoient innocent à mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet
plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend bien plus
de choses que je ne voudrois en savoir. Je serois bien aise pourtant
d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, don Juan,
je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.
DON JUAN.
Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Moi, monsieur. Je n'en sais rien, s'il vous plaît.
DONE ELVIRE.
Eh bien, Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende
ses raisons.
DON JUAN, faisant signe à Sganarelle d'approcher.
Allons, parle donc à madame.
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Que voulez-vous que je dise?
DONE ELVIRE.
Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un
départ si prompt.
DON JUAN.
Tu ne répondras pas?
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
DON JUAN.
Veux-tu répondre, te dis-je!
SGANARELLE.
Madame...
DONE ELVIRE.
Quoi?
SGANARELLE, se tournant vers son maître.
Monsieur...
DON JUAN, en le menaçant.
Si...
SGANARELLE.
Madame, les conquérans, Alexandre et les autres mondes, sont cause de
notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.
DONE ELVIRE.
Vous plaît-il, don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères?
DON JUAN.
Madame, à vous dire la vérité...
DONE ELVIRE.
Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui
doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de vous voir la
confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble
effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes
sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans
égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort?
Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous
ont obligé à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous,
vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner
d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous
sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et
qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé
de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit
comme vous êtes.
DON JUAN.
Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et
que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis
toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous
rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour
vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais
par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous
davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules,
madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai
fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture
d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre
part, et que le ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le
repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que
notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il nous attireroit
quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous
oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes.
Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que
j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras; que par...
DONE ELVIRE.
Ah! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour
mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une
telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais
sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel dont
tu te joues me saura venger de ta perfidie.
DON JUAN.
Sganarelle, le ciel!
SGANARELLE.
Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres!
DON JUAN.
Madame...
DONE ELVIRE.
Il suffit. Je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse même d'en
avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop
sa honte; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit
prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en
injures; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles
vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis
encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et,
si le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la
colère d'une femme offensée!
[5] Pour: fournir une excuse à ma tendresse. Ellipse hardie et
archaïque.
SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE.
SGANARELLE, à part.
Si le remords le pouvoit prendre!
DON JUAN, après un moment de réflexion.
Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.
SGANARELLE, seul.
Ah! quel abominable maître me vois-je obligé de servir!
ACTE II
Une campagne au bord de la mer.
SCÈNE I.--CHARLOTTE, PIERROT.
CHARLOTTE.
Notre dinse[6], Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point!
PIERROT.
Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingle qu'il
ne s'ayant nayés tous deux.
CHARLOTTE.
C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avoit renvarsés dans la
mar?
PIERROT.
Aga[7], quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme
cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés,
avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la mar,
moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes
de tarre que je nous jesquions à la tête; car, comme tu sais bian,
le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole, je
batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de
tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme
envars nous par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un
coup je voyois que je ne voyois plus rian. Eh! Lucas, ç'ai-je fait,
je pense que v'là des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il
fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble[8].
Palsanguienne, ç'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce sont
des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tu
gager, ç'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, ç'ai-je fait, et
que ce sont deux hommes, ç'ai-je fait, qui nageant droit ici, ç'ai-je
fait? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ça! ç'ai-je
fait, veux-tu gager dix sous que si? Je le veux bian, ce m'a-t-il fait,
et, pour le montrer, v'là argent au jeu, ce m'a-t-il fait. Moi, je
n'ai point été ni fou, ni étourdi; j'ai bravement bouté à tarre quatre
pièces tapées, et cinq sous en doubles, jerniguienne, aussi hardiment
que si j'avois avalé un varre de vin; car je sis hasardeux, moi, et je
vas à la débandade. Je savois bian ce que je faisois pourtant. Queuque
gniais! Enfin donc, je n'avons pas plutôt eu gagé, que j'avons vu les
deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir;
et moi de tirer auparavant les enjeux. Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu
vois bian qu'ils nous appelont; allons vite à leu secours. Non, ce
m'a-t-il dit, ils m'ont fait perdre. Oh! donc, tanquia qu'à la parfin,
pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés
dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons
tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et
pis ils se sant dépouillés tout nus pour se sécher, et pis il y en est
venu encore deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls; et
pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. V'là
justement Charlotte, comme tout ça s'est fait.
CHARLOTTE.
Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait
que les autres?
PIERROT.
Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu,
car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux
qui le servont sont des monsieux eux-mêmes; et stapandant, tout gros
monsieu qu'il est, il seroit par ma fiqué[9] nayé si je n'aviomme été
là.
CHARLOTTE.
Ardez[10] un peu!
PIERROT.
Oh! parguienne, sans nous il en avoit pour sa maine de fèves[11].
CHARLOTTE.
Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?
PIERROT.
Nannain, ils l'avont rhabillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en
avois jamais vu s'habiller. Que d'histoire et d'engingorniaux[12]
boutont[13] ces messieux-là les courtisans! Je me pardrois là dedans,
pour moi; et j'étois tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils
avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête; et ils boutont ça,
après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises
qui ant des manches où j'entrerions tout brandis[14], toi et moi. En
glieu d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe[15] aussi large que
d'ici à Pâques: en glieu de pourpoint de petites brassières, qui ne
leu venont pas jusqu'au brichet[16]; et, en glieu de rabat, un grand
mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu
pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout
des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et, parmi
tout ça, tant de rubans, tant de rubans que c'est une vraie piquié.
Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout depis un bout
jusqu'à l'autre; et ils sont faits d'une façon que je me romprois le
cou aveuc.
CHARLOTTE.
Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça.
PIERROT.
Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à te
dire, moi.
CHARLOTTE.
Eh bian, dis, qu'est-ce que c'est?
PIERROT.
Vois-tu, Charlotte? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon
cœur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés
ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi.
CHARLOTTE.
Quement, qu'est-ce que c'est donc qu'iglia?
PIERROT.
Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement.
CHARLOTTE.
Et quement donc?
PIERROT.
Tétiguienne, tu ne m'aimes point.
CHARLOTTE.
Ah! ah! n'est-ce que çà?
PIERROT.
Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez.
CHARLOTTE.
Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même chose.
PIERROT.
Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose;
et, si ce n'étoit pas toujou la même chose, je ne te dirois pas toujou
la même chose.
CHARLOTTE.
Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu?
PIERROT.
Jerniguienne! je veux que tu m'aimes.
CHARLOTTE.
Est-ce que je ne t'aime pas?
PIERROT.
Non, tu ne m'aimes pas; et si[17] je fais tout ce que je pis pour ça.
Je t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont;
je me romps le cou à t'aller dénicher des marles; je fais jouer pour
toi les vielleux quand ce vient ta fête, et tout ça comme si je me
frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête
de n'aimer pas les gens qui nous aimont.
CHARLOTTE.
Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.
PIERROT.
Oui, tu m'aimes d'une belle dégaîne!
CHARLOTTE.
Quement veux-tu donc qu'on fasse?
PIERROT.
Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.
CHARLOTTE.
Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut?
PIERROT.
Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries aux
parsonnes quand on les aime du bon cœur. Regarde la grosse Thomasse,
comme alle est assottée du jeune Robain; alle est toujou autour de li
à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait queuque
niche, ou li baille queuque taloche en passant; et l'autre jour qu'il
étoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit
choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où l'en voit les gens qui
aimont; mais toi tu ne me dis jamais mot, t'es toujou là comme eune
vraie souche de bois; et je passerois vingt fois devant toi, que tu
ne te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la
moindre chose. Ventreguienne! ça n'est pas bian, après tout; et t'es
trop froide pour les gens.
CHARLOTTE.
Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre.
PIERROT.
Ignia himeur qui quienne. Quand on a de l'amiquié pour les parsonnes,
l'on en baille toujou queuque petite signifiance.
CHARLOTTE.
Enfin, je t'aime tout autant que je pis; et, si tu n'es pas content de
ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre.
PIERROT.
Eh bian, v'là pas mon compte? Tétigué, si tu m'aimois, me dirois-tu ça?
CHARLOTTE.
Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit?
PIERROT.
Morgué! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié.
CHARLOTTE.
Eh bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que
ça viendra tout d'un coup sans y songer.
PIERROT.
Touche donc là, Charlotte.
CHARLOTTE, donnant sa main.
Eh bien, quien.
PIERROT.
Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage.
CHARLOTTE.
J'y ferai tout ce que je pourrai; mais il faut que ça vienne de
lui-même, Piarrot, est-ce là ce monsieu?
PIERROT.
Oui, le v'là.
CHARLOTTE.
Ah! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'auroit été dommage qu'il eût
été nayé!
PIERROT.
Je revians tout à l'heure; je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter
tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.
[6] Pour: notre dame. Mot de patois.
[7] Pour: _age_, mot latin, _allons_. Interjection patoise.
[8] Proverbe populaire fondé sur une ancienne superstition.
[9] Pour: ma foi. Mot patois.
[10] Pour: regardez. Abréviation populaire.
[11] Pour: mine de fèves, mesure; c'est-à-dire pour son compte.
[12] Pour: engins pour la gorge, parure, ornement. Mot patois.
[13] Pour: mettre, placer. Archaïsme populaire.
[14] Pour: tout entiers, droits comme une perche; du mot _brand_,
rameau, bruyère.
[15] Pour: tablier. Archaïsme rustique.
[16] Pour: creux de l'estomac. Archaïsme populaire.
[17] Voyez plus haut, _passim_.
SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, dans le fond de la cour.
DON JUAN.
Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue
a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait; mais, à te
dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je
lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin
que me donnoit le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas
que ce cœur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions à ne pas
me souffrir[18] longtemps de pousser des soupirs.
SGANARELLE.
Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés d'un
péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié qu'il a
daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa
colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... (Don Juan
prend un air menaçant.) Paix, coquin que vous êtes! Vous ne savez ce
que vous dites, et monsieur sait ce qu'il fait. Allons.
DON JUAN, apercevant Charlotte.
Ah! ah! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu
de plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien
l'autre?
SGANARELLE.
Assurément (A part.) Autre pièce nouvelle.
DON JUAN, à Charlotte.
D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable? Quoi! dans ces
lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des
personnes faites comme vous êtes?
CHARLOTTE.
Vous voyez, monsieu.
DON JUAN.
Êtes-vous de ce village?
CHARLOTTE.
Oui, monsieu.
DON JUAN.
Et vous y demeurez?...
CHARLOTTE.
Oui, monsieu.
DON JUAN.
Vous vous appelez?
CHARLOTTE.
Charlotte, pour vous servir.
DON JUAN.
Ah! la belle personne! et que ses yeux sont pénétrans!
CHARLOTTE.
Monsieu, vous me rendez toute honteuse.
DON JUAN.
Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle,
qu'en dis-tu? Peut-on rien voir de plus agréable? Tournez-vous un
peu, s'il vous plaît. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu
la tête, de grâce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux
entièrement. Ah! qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je
vous prie. Ah! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes!
Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne.
CHARLOTTE.
Monsieu, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous
railler de moi.
DON JUAN.
Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! Je vous aime trop pour cela,
et c'est du fond du cœur que je vous parle.
CHARLOTTE.
Je vous suis bien obligée, si ça est.
DON JUAN.
Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis; et
ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable.
CHARLOTTE.
Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit
pour vous répondre.
DON JUAN.
Sganarelle, regarde un peu ses mains.
CHARLOTTE.
Fi! monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.
DON JUAN.
Ah! que dites-vous là! Elles sont les plus belles du monde; souffrez
que je les baise, je vous prie.
CHARLOTTE.
Monsieu, c'est trop d'honneur que vous me faites; et, si j'avois su ça
tantôt, je n'aurois pas manqué de les laver avec du son.
DON JUAN.
Eh! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans
doute?
CHARLOTTE.
Non, monsieu; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la
voisine Simonnette.
DON JUAN.
Quoi! une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan!
Non, non, c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née
pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure
fortune; et le ciel, qui le connoît bien, m'a conduit ici tout exprès
pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes: car enfin,
belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu'à
vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans
l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute;
mais quoi! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on
vous aime autant en un quart d'heure qu'en feroit une autre en six mois.
CHARLOTTE.
Aussi vrai, monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce
que vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde
de vous croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire
les monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne
songez qu'à abuser les filles.
DON JUAN.
Je ne suis pas de ces gens-là.
SGANARELLE, à part.
Il n'a garde.
CHARLOTTE.
Voyez-vous, monsieu? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je
suis une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et
j'aimerois mieux me voir morte que de me voir déshonorée.
DON JUAN.
Moi, j'aurois l'âme assez méchante pour abuser une personne comme
vous? Je serois assez lâche pour vous déshonorer? Non, non, j'ai trop
de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en
tout honneur; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je
n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un plus
grand témoignage? M'y voilà prêt quand vous voudrez; et je prends à
témoin l'homme que voilà de la parole que je vous donne.
SGANARELLE.
Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous
voudrez.
DON JUAN.
Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous
me faites grand tort de juger de moi par les autres; et, s'il y a
des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des
filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la
sincérité de ma foi; et puis votre beauté vous assure de tout. Quand
on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes
de craintes; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on
abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le cœur de mille
coups, si j'avois eu la moindre pensée de vous trahir.
CHARLOTTE.
Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que
l'on vous croit.
DON JUAN.
Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous
réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous
pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme?
CHARLOTTE.
Oui, pourvu que ma tante le veuille.
DON JUAN.
Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
CHARLOTTE.
Mais au moins, monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie; il y
aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la bonne
foi.
DON JUAN.
Comment! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité! Voulez-vous
que je fasse des sermens épouvantables? Que le ciel...
CHARLOTTE.
Mon Dieu! ne jurez point! je vous crois.
DON JUAN.
Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
CHARLOTTE.
Oh! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous prie. Après ça, je
vous baiserai tant que vous voudrez.
DON JUAN.
Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez!
abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille
baisers, je lui exprime le ravissement où je suis...
[18] Pour: permettre. Voyez plus haut.
SCÈNE III.--DON JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.
PIERROT, poussant don Juan qui baise la main de Charlotte.
Tout doucement, monsieu; tenez-vous, s'il vous plaît. Vous vous
échauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie.
DON JUAN, repoussant rudement Pierrot.
Qui m'amène cet impertinent?
PIERROT, se mettant entre don Juan et Charlotte.
Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos
accordées.
DON JUAN, repoussant encore Pierrot.
Ah! que de bruit!
PIERROT.
Jerniguienne! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens.
CHARLOTTE, prenant Pierrot par le bras.
Eh! laisse-le faire aussi, Piarrot.
PIERROT.
Quement! que je le laisse faire? Je ne veux pas, moi.
DON JUAN.
Ah!
PIERROT.
Tétiguienne! parce qu'ous êtes monsieu, ous viendrez caresser nos
femmes à notre barbe! Allez-v's-en caresser les vôtres!
DON JUAN.
Heu!
PIERROT.
Heu. (Don Juan lui donne un soufflet.) Tétigué! ne me frappez pas.
(Autre soufflet.) Oh! jerniguié! (Autre soufflet.) Ventregué! (Autre
soufflet.) Palsangué! morguienne! ça n'est pas bian de battre les gens,
et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé.
CHARLOTTE.
Piarrot! ne te fâche point.
PIERROT.
Je me veux fâcher; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole.
CHARLOTTE.
Oh! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut m'épouser,
et tu ne dois pas te bouter en colère.
PIERROT.
Quetement? Jerni! tu m'es promise.
CHARLOTTE.