mit d'accord, elle les baigna d'une lueur terne où ils semblaient des
ours blancs au pôle. Machinalement, chacun avait repris à son banc la
place dominicale. L'idiot, juché sur le bénitier, riait, les doigts dans
le nez, les jambes pendantes.
Les trois vieux causaient, assez calmes d'apparence. Pour l'octogénaire,
c'était le garde-chasse du château qui avait abattu l'officier. Il
devrait donc se livrer, mais où était-il à cette heure?
--Bien loin, pour sûr, comme tous les capons, qui, leur coup fait,
s'enfuient et laissent les autres payer pour eux!
L'hémiplégique s'offrit à le dénoncer au capitaine, il le prenait sur
lui.
--Pour le temps qui me reste à vivre!...
--Ah! taisez-vous! leur jeta le curé, tremblant de honte.
Le rebouteux, tirant le gindre, s'était, sans mot dire, à pas ouatés,
rapproché de la tourelle du clocher. Qui sait si on ne pourrait pas
s'échapper à deux, l'un aidant l'autre, par la toiture?
--Non, tous ou personne, interposa le pasteur héroïque, et donnant un
tour de clef à la petite porte de l'escalier en spirale; il la jeta
devant lui, dans l'obscurité.
Pendant ce temps, concertés pour un autre subterfuge, le cabaretier,
le second fermier et le sabotier essayaient d'enfoncer l'huis de la
sacristie qui était clos et cédait déjà à leur triple poussée.
--N'entrez pas là! vociféra une voix éperdue qui réveilla l'écho des
orgues.
Et le prêtre se précipita, mais trop tard. Par la baie forcée, ils
avaient déjà vu, dressés sur leurs matelas, les deux mobiles blessés, la
tête bandée et grelottants de fièvre, que cachait là et soignait de son
mieux le saint homme. Et la découverte les exalta jusqu'au délire.
Sauvés! Ils étaient sauvés. Deux des victimes se présentaient
d'elles-mêmes à la vindicte allemande, à demi mortes déjà, d'ailleurs,
et quant à la troisième, il n'y avait même pas à la désigner. Élue
mentalement, dès la première minute, par les dix justiciers instinctifs,
unanimes; c'était évidemment le démenté qui, à califourchon sur le
bénitier, s'amusait follement de les voir se démener dans les verdâtres
reflets lunaires.
Ils appelèrent à grands cris le capitaine.
--Notre choix est fait, ouvrez!
Le curé s'était écroulé, les mains jointes, au pied du tabernacle, car
on peut lutter contre l'hyène, le chacal et le tigre, mais point contre
la bête humaine en mal de lâcheté. Il priait.
Le capitaine vint, et, d'un coup d'oeil, il vit et comprit. Il héla huit
hommes de sa compagnie:
--Portez ces deux soldats français au presbytère, plantez-y le drapeau
d'ambulance, et prévenez le major. Allez!
Et, cela dit, il disparut.
Ainsi donc ils en étaient pour leur infamie. C'était entre eux, les
onze, qu'ils devaient procéder à la sélection terrible et nommer les
trois fusillables. Ils s'affalèrent anéantis. La lune avait tourné et
les laissait en pleines ténèbres. L'horloge sonna la deuxième heure de
nuit, et la question: Que va-t-on faire? fut renouvelée par le plus gros
des deux métayers.
--Au sort! clama le tailleur, nos peaux se valent.
--Non, votons, proposons le cabaretier.
--Voter, comment? objecta le rebouteux, on n'y voit rien.
--C'est vrai!
Et tous de réclamer les cierges. Le curé les alluma à tâtons, comme
aveugle; de grosses larmes lui roulaient sur le rabat. Ils votèrent dans
sa barrette, sur une feuille de papier de contributions déchirée en dix
morceaux et que le cabaretier avait encore dans sa poche.
Au relevé, l'octogénaire était condamné par six voix, et, par quatre,
le sabotier, malheureux homme des bois, qu'ils connaissaient à peine
et pour le voir une fois l'an, à la foire, les jours de fête de la
paroisse.
--C'est bon, fit-il, on ira, mais qu'est-ce que je vous ai fait?
Le vieillard de quatre-vingts ans n'y mit pas le même fatalisme. C'était
un paysan sournois qui passait pour très riche et à qui on ne savait pas
d'héritiers.
--L'innocent n'a pas voté, ça ne compte pas. On n'était pas onze dans la
barrette.
Sur cette chicane la querelle s'engagea, sinistre, autour des cierges
qui semblaient brûler pour un autodafé.
--L'idiot ne sait ni lire ni écrire. Puisqu'il est le troisième, il
n'a pas à désigner les deux autres. Ce n'est pas de jeu, glapissait
l'octogénaire, vous êtes des misérables, nous sommes onze, onze,
onze!...
--Le vote est acquis.
--Oui, oui!
--Non!
--Si!
--C'est abominable, pire que chez des loups, on n'a encore pas vu ça
sur la terre! Fusiller un vieil homme de quatre-vingts ans! Grâce, mes
amis.... Tenez, qu'est-ce que vous voulez que je donne à M. le curé pour
ses pauvres, pour son église, pour vous?
--Assez, assez, c'est la justice. On a voté. Nous sommes en République.
Pour dépeindre ce qui se passa alors dans cette église de village, il
faudrait un Balzac ou un Shakespeare. Je ne l'essaierai pas. A la bouche
de l'enfer on n'entend pas de pareilles imprécations. L'octogénaire,
les poils hérissés, et tel un sanglier acculé dans sa bauge, vomissait,
contre ses juges, le torrent des accusations de vol, d'usure, de
débauche, d'assassinats, toute l'histoire de la commune, de pères en
fils, sur dix générations. C'était le carnet du diable. Ah! oui, ils
méritaient d'être tous fusillés par les Prussiens, et brûlés vifs, eux,
et leurs mères, et leurs femmes, et leurs bâtards, toute la vermine et
la racaille.
L'idiot dansait de joie autour du bénitier. Le prêtre s'était évanoui.
A l'aube, le portail s'ouvrit et les trois victimes furent livrées. Le
peloton de douze fusils était déjà rangé sur place. Le capitaine disposa
lui-même, et le dos tourné, les condamnés, 1e vieux qui paraissait
tomber en lambeaux, le sabotier qui se signait à tour de bras et le
porte-bonheur du village, et rapidement il leva son épée. Mais, plus
rapidement encore, une ombre noire avait passé, et la soutane d'un bon
pasteur du Christ ramassait toute la décharge.
Elle était, il y a deux ou trois ans encore, avec ses douze trous de
relique, dans le trésor de l'église de V... V..., où je l'ai vue.
LES CHEMISES SANGLANTES
J'ignore si depuis 1886, année de mon excursion en Corse, Sartène s'est
hausmanisée, et même humanisée, mais elle était alors la citadelle de la
vendetta.
Il y a des villes blondes, et des rousses, Sartène est brune. De ses
maisons en terrasses, échelonnées, comme des chèvres, au versant de
l'Incudine, la vue plane et plonge sur la vallée de Figari, la Tempé
corse, vaste vignoble onduleux, violet en septembre, brodé et ourlé d'or
où l'on presse certain vin, essence de soleil, dont un seul verre abat
son homme. C'est non loin de là, sur la route de Bonifacio que,
dans l'ombre du mont Quiéta, le bien nommé, se cache, sous les pins
ombellifères, un monastère blanc sans moines, désert, distillerie
aérienne d'aromates, où j'ai laissé l'un des rêves de ma vie, le rêve de
«quiétude».
Lorsque nous le découvrîmes, mes compagnons de route et moi, au hasard
d'une chevauchée, d'ailleurs asinesque, à travers les lianes et les
ronces du maquis, le couvent abandonné et bourdonnant d'abeilles venait
d'être témoin d'un meurtre.
--C'est ici, nous dit notre petit guide que Tafani a tué Gravona.
On a beau être rassasié de ces histoires de banditisme, dont la
_Colomba_ de Mérimée est le type et reste le chef-d'oeuvre, leur intérêt
romanesque se renouvelle singulièrement quand on les entend conter dans
l'île même. J'ajoute qu'on ne les comprend bien que là, et qu'il faut au
tableau son cadre.
--Qui, Tafani? Qui, Gravona? demandâmes nous d'une seule voix.
Et notre ânier parut nous mépriser de notre ignorance.
--Familles illustres du pays, lança-t-il par dessus l'épaule; Giuseppe
et Théobaldo, les deux derniers. Ils étaient en vendetta. Les stylets
étaient tirés depuis cent ans entre elles.
--Pour quelle cause?
--On ne sait plus. Les vieux de Sartène disent que la querelle a
commencé au sujet d'un chien. Les femmes l'auraient envenimée, comme
toujours, et, depuis, ce temps-là, les Gravona tuent les Tafani, comme
les Tafani tuent les Gravona, de père en fils. Jusqu'à aujourd'hui, ils
avaient le même nombre de chemises sanglantes. A présent, ce sont les
Gravona qui l'emportent; une de plus, celle du pauvre Théobaldo!
Ceci dit, il secoua la tête, s'assit sur un bloc de quartz, bourra sa
pipe d'herbe corse, et nous n'en tirâmes rien davantage, du moins avant
qu'il n'eût achevé de fumer son tabac sauvage. On sentait qu'il gardait
sa réserve, méfiant de la blague des «continentaux», railleurs des
antiques usages.
--Je pris un biais pour le rassurer.
--Ce Gravona, c'était un de vos amis, ou de vos parents, peut-être?
--Nous le sommes tous plus ou moins, en Corse. Théobaldo et Giuseppe
avaient été élevés ensemble. Ils s'aimaient bien, mais l'âge marqué
était venu, ils étaient majeurs l'un et l'autre, il fallait donc que
l'un des deux y restât, à cause de l'hérédité. J'étais devant le café
de la Place le jour où ils s'embrassèrent en se déclarant loyalement le
«Garde-toi, je me garde!» Tout a été fait dans les règles, il n'y a rien
à dire.
Sur ce mot caractéristique, l'ânier se leva pour nous montrer l'endroit
où le vaincu de la vendetta séculaire avait reçu la balle mortelle, en
plein coeur, et aussi la cellule de moine qui avait servi d'embuscade au
vainqueur.
--C'est moi-même, messieurs, qui suis venu avec mes bêtes, chercher
le corps de Théobaldo pour le rendre à sa femme, Thérésa Brandi, de
Bastelica. La voilà veuve comme tant d'autres plus un petit garçon de
six mois qu'il lui laisse. Mais ils sont à l'aise. Les Gravona ont une
belle maison à Sartène.
--Et le meurtrier?
--Giuseppe Tafani? Où il est? Là dedans, fit-il en encerclant le maquis
d'un geste circulaire. Mais vous pouvez être tranquille, les gendarmes
ne l'auront pas.
Et ses yeux flambèrent d'une flamme qui m'éclaira toute l'âme de la
Corse.
Au retour de Bonifacio, quinze ou vingt jours après cette visite au
couvent de Sainte-Trinité, nous repassâmes par Sartène. Nous y arrivâmes
à la nuit tombante, pour dîner une fois encore, à l'hôtel César, tenu
par un excellent homme, beau-père du fameux dompteur Bidel, et qui
avait de ce vin ambroisiaque dont je vous ai parlé en commençant. Point
d'autre raison, je l'avoue, à ce crochet que nous faisions à notre
itinéraire, mais le Bacchus corse nous récompensa de notre piété
oenophile, voici comme.
La ville était sens dessus dessous. Dans la pénombre crépusculaire, les
gens couraient, criaient, se démenaient, se groupaient, se hélaient aux
portes et aux fenêtres, et s'enfonçaient dans le vieux quartier aux
ruelles tortueuses, enchevêtrées sous l'église.
--Que se passe-t-il donc, ce soir, chez vous, don César? (Nous avions
ainsi surnommé notre hôte.) Y a-t-il des élections à Sartène?
--Mieux, fit-il, et vous tombez à miracle pour enrichir d'une fleur
corse votre herbier philosophique. L'un de nos braves bandits, traqué,
dans le maquis, par les gendarmes, s'est réfugié dans la vieille ville
et il s'y cache. S'il n'y avait qu'eux et leurs bottes pour le prendre,
Giuseppe Tafani aurait le temps de faire, en paix, six enfants à sa
femme, nous lui prêterions tous notre lit. Mais, cette fois, il a
affaire à forte partie: la Thérésa Brandi, de Bastelica, qui a juré
d'avoir sa tête. Vous comprenez c'est entre Corses, et nous sommes tous
en l'air, comme vous voyez. Je vous demande même la permission de vous
brûler la politesse, car, de ces événements-là, il faut en être, et j'y
vais.
Vous pensez si nous le suivîmes! Je n'ai pas eu deux fois, dans ma vie,
le spectacle qu'offrait ce labyrinthe de venelles, noires, étroites,
tournantes, arc-boutées de contreforts, coupées d'échelles, de rampes
et de bornes, où quelques vitres, sous les toitures, accrochaient les
derniers rayons strabiques du couchant, tandis que la foule y débordait
comme le torrent dans les ruisseaux. Grâce à don César qui nous menait à
travers des logis en communication et même par des caves, nous parvînmes
à une petite place rectangulaire, dessinée par l'écartement de deux
maisons assez importantes, placées en vis-à-vis, hachées de meurtrières
vermoulues et dont les fenêtres en guillotine semblaient les
échauguettes de deux forts de frontière. Les Tafani et les Gravona
s'épiaient les uns les autres de ces carreaux, depuis cent ans, comme
les Montaigus et les Capulets de la Vérone shakespearienne.
Debout, au centre de cette plazzinette, et incomparablement belle dans
sa capuce de veuve, une jeune femme de vingt ans, immobile, tragique
et très simple, regardait la maison d'en face. L'ombre tombait autour
d'elle. Un groupe d'une douzaine d'hommes, les parents du mort,
les Gravona de souche ou d'alliance, se tenaient à l'arrière, en
demi-cercle, comme des juges dans un prétoire.
--Que vous avais-je dit, nous fit l'hôtelier, regardez: pas de
gendarmes! Pourtant le meurtrier est chez lui, tout le monde l'a vu, et
ils le savent. Mais l'arrêter, ils n'osent, c'est une querelle corse,
nous les écharperions, la veuve la première et les cousins en tête.
Alors, la nuit étant tout à fait établie, Thérésa se détacha du groupe
familial et marcha au perron de la maison ennemie. Elle avait à la main
une branche de pin garnie encore de ses trois pommes en couronne, et qui
brûlaient. Qu'allait-elle faire de ce brandon?
Je ne pouvais croire qu'elle voulût mettre le feu à la demeure rivale,
fût-ce pour contraindre le bandit à en sortir. Au moindre coup de vent
c'était l'incendie dans Sartène. Pourtant elle allait, dans la
fumée crépitante de la résine, la torche baissée, comme les anges
exterminateur de la Bible. J'interrogeai don César d'un regard.
--Oui, répondit-il, vengeance de femme. Mais elles n'ont pas le fusil.
Et puis, son gamin, le petit Orso, n'a que six mois à peine. Peut-elle
attendre qu'il ait l'âge requis de ramasser la carabine des Gravona?
Vingt et un ans, c'est trop long pour Thérésa Brandi, une fière fille,
une vraie Corse, et de la tête aux pieds. Du reste, ne craignez rien,
Giuseppe ne laissera pas brûler Sartène, il va sortir.
La porte s'ouvrit, en effet, et il y parut une vieille, qui, les bras
étendus comme une aveugle, s'avança sur le perron en terrasse.
--Si c'est à moi que tu as à parler, clama-t-elle en patois corse,
je t'écoute. Si c'est à mon fils, il n'est pas chez lui, et tu sais
pourquoi.
--Comment mens-tu, à ton âge, femme sans yeux? Je l'ai vu de ma fenêtre,
assis à tes genoux, et tenant l'écheveau de ton rouet.
--Il est vrai qu'il y est venu. Il était affamé et rompu de fatigue.
Je lui ai fait une soupe, il a dormi deux heures dans un lit et il
est reparti après avoir embrassé sa mère. Du reste, entre et cherche
toi-même. Voici les clefs.
Et elle lui en jeta le trousseau.
Thérésa revint à ses parents et cousins, et elle les consulta. L'un
d'eux, un berger du Niolo, couvert de son «pelone» en poils de chèvre
et qui semblait fort écouté des autres, fit trois pas en avant et dit à
voix haute:
--Giulia Tafani, si ton fils n'est point dans sa maison, où est-il?
Veux-tu, le dire à moi, Pierre Gravona, du Monte Cinto. Tu me connais,
tu sais que je ne révélerai pas le secret aux gendarmes.
--Eh bien, il est là, en face.
Et l'aveugle montra de l'index la maison des Gravona, qu'habitait la
veuve.
Giuseppe s'y était, en effet, réfugié. Il faut avoir constaté par
soi-même combien la loi de l'hospitalité est puissante dans l'île
de Sampierro et de Paoli pour comprendre l'effet extraordinaire que
produisit le geste de la mère, livrant à la vertu même de la race le
problème de ce meurtrier caché chez les vengeurs de sa victime. Un
Montaigu sous le toit d'un Capulet. Giuseppe devenait sacré pour la
Thérésa. A la nouvelle, propagée de bouche en bouche, Sartène vibrait
littéralement d'enthousiasme, et je vis perler une larme aux cils du
brave beau-père de Bidel, dompteur de fauves.
La situation était poignante. Il fallait que Thérésa renonçât à rentrer
chez elle ou que Giuseppe en sortît, de gré ou de force. Le berger
conseilla la ruse. Après quelques mots échangés à voix basse avec sa
cousine, il se mit à souffler sur les pommes de pin pour en raviver
la flamme, et il lui en redressa la torche au poing. Elle s'était
retournée, et elle allait à présent sur sa propre maison, hagarde, le
front découvert, résolue, terrible.
Elle lança le brandon dans la porte ouverte, et le feu prit.
Mais tout à coup, d'une fenêtre en guillotine, un paquet ficelé d'une
corde se déroula doucement, lentement, sur la muraille, et vint se poser
devant la veuve. C'était le petit Orso que le bandit renvoyait à sa
mère, afin qu'à l'âge voulu il fit honneur, à son tour, à la sainte
vendetta, justice rapide et sans phrases de son pays, berceau de
l'auteur du Code.
UNE FEMME LIBRE
«A la jonction de l'Arve et du Rhône, sous Genève, les eaux, toujours
bouillonnantes et grossies encore par une fonte de nos neiges alpestres,
ont rejeté sur la rive est, entre les vignes, le cadavre du docteur Max
Ozal, l'étrange négateur de l'amour, et dévoilé de la sorte le mystère
de sa disparition. Ce qui rend ici le suicide incompréhensible, c'est
que le corps athlétique du médecin était étroitement uni, disons-le,
bouche à bouche, à celui d'une jeune fille, d'ailleurs inconnue dans la
ville de Calvin et que les autorités consulaires n'ont pas identifiée
à l'heure où nous mettons sous presse. Nous aimerions à croire pour
l'honneur de la science helvétique, dont Max Ozal était comme un autre
Zimmermann, que le drame s'explique par un de ces accidents de montagne
que la Suisse, grâce à Dieu, n'a pas en privilège.» (_Le Léman._)
_Dernière heure._--«Nous apprenons que la jeune fille, une Française,
nous l'aurions parié, vient d'être réclamée par son père, célèbre
écrivain socialiste et l'un des apôtres de l'évolution libertaire
du féminisme. Taire son nom en cette circonstance, c'est respecter
doublement sa douleur. _Homo sum._» (N.D.L.R.)
Ce socialiste, c'était Théophraste-Edme Garrulon, et sa fille s'appelait
Olive. Elle avait vingt-deux ans.
Il était exact que Garrulon, mort à son tour dans un hospice de déments,
fut l'un des plus ardents apologistes de la libération sociale de la
femme chrétienne. Mais différent en cela des théoriciens platoniques de
sa doctrine, il la prêchait non seulement du verbe, écrit ou parlé,
mais du fait et de l'exemple. Resté veuf et seul avec une fille par
la disparition de sa femme, il avait élevé l'enfant conformément au
principe de l'égalité totale des deux sexes et aux conséquences dudit
principe, qui sont fort graves. Il l'avait trempée enfin pour le combat
sans appui de la vie à travers le maquis des lois, des moeurs et des
croyances. Et Olive était très forte. «Ma fille, disait d'elle le
doctrinaire, est cuirassée, casquée et armée de la lance comme Minerve,
à qui elle ressemble d'ailleurs, d'après l'iconographie antique. C'est
la femme libre idéale, telle que l'avenir la réclame.»
Le jour où elle atteignit à sa majorité, il eut avec elle un entretien
décisif. Il l'avait assurée dès sa naissance pour une somme considérable
dont il avait scrupuleusement payé, pendant vingt et un ans, les
arrérages. Elle avait la vie garantie, acquise par un jeu régulier du
mécanisme social, une dotation normale, constituée ensemble par l'État
et la famille, d'argent roulant et non hérité.
--A dater d'aujourd'hui, fais ce qu'il te plaira de faire et va où tu
voudras aller. Mon rôle protecteur est fini. Tu es belle, intelligente,
saine, et tu sais tout ce que l'on enseigne par le livre ou le sport,
au degré de la science où nous en sommes. Le reste ressort de ton
initiative propre. Vis toi-même le roman, heureux ou malheureux, de ta
vie individuelle. Tu connais mes idées sur ce sujet: je n'admets
pas qu'une autorité quelconque, fût-ce celle d'un père, influe sur
l'aventure d'une volonté, l'expression d'un organisme, les actes d'un
être de raison, et je nie l'expérience. Tu n'as d'autres devoirs envers
moi que ceux que je t'inspire, au gré de la nature, et si, avant de nous
séparer, elle t'indique de m'embrasser, je ne sens rien en moi qui s'en
révolte, et au contraire.
Et Olive, très simplement, avait embrassé Théophraste-Edme Garrulon, son
_is pater_ et éducateur.
--Merci, fit-elle.
--Deux mots encore, avait ajouté le féministe pratiquant. D'abord, si
mon nom te gêne, prends-en un autre, celui de ta mère, par exemple, en
attendant que....
--En attendant que?
--Que tu te maries, si tu te maries. Te marieras-tu?
--Oui ou non, sourit-elle, en dessinant de la main la virevolte de la
girouette au vent.
--Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que jusqu'à présent tu
n'aimes personne encore, d'amour s'entend?
--Et comme on l'entend, non, personne.
--Tu dois être parée contre ou pour cette éventualité. Je t'ai laissé
entre les mains tous les livres, anciens ou modernes, techniques ou
sentimentaux, d'encre mâle ou femelle, où il est traité du rapport des
sexes?
--Je les ai tous lus, en effet, même ceux des poètes.
--Il ne me reste donc plus qu'à te souhaiter bonne chance et qu'à te
prier d'accepter, en souvenir de moi, le présent d'une petite boîte que
voici.
La boîte ouverte, Olive y trouva un joli revolver américain et les
cartouches. Elle regarda son père et comprit.
--Ah! fit-elle, arme offensive ou défensive, pour ou contre
l'éventualité?
--Oui, indispensable à la femme libre.
Huit jours après, elle courait les routes du vieux monde, le pauvre
monde latin où, depuis l'ère chrétienne, la compagne de l'homme réalise
ce miracle d'être à la fois la reine et l'esclave serve des nations
civilisées. Elle n'y eut aucune aventure. Son revolver ne sortit pas de
la boîte. Elle ne vit partout que des fronts courbés par la tâche, des
yeux ardents de la soif du gain, et elle n'entendit dans les bois, les
champs et les villes que des hurlements de haine et des imprécations de
misère. De telle sorte que lorsqu'elle arriva à Genève, elle était lasse
de la vie à en mourir. L'une de ses lettres à son père se terminait par
cette phrase: «Je ne puis plus regarder un petit de notre espèce pendu
au sein nourricier de sa mère sans que la pitié m'humecte les yeux.
Pourquoi, ah! pourquoi aime-t-on?»
Un jour qu'elle traînait dans les rues de la ville le désenchantement
de son âme vide et solitaire, ses regards furent attirés par une petite
affiche manuscrite, collée au travers d'une porte, sur la place où
l'histoire veut que Michel Seryet ait été brûlé par Jean Calvin, le pape
de Genève. Cette affiche annonçait une conférence sur l'amour par le
professeur Max Ozal, docteur es sciences, es arts, en médecine, et
correspondant attitré des académies de Paris et de Vienne. Ce nom de Max
Ozal ne lui sonnait pas pour la première fois. Olive l'avait lu dans
les journaux libertaires que recevait son père, mais il lui laissait la
personnalité du savant indécise. Tirée d'ailleurs par une attraction
obscure, elle poussa la porte et elle alla à sa destinée.
Le lieu de la conférence était moins une salle qu'un salon, où trente
personnes environ étaient assises comme au prêche. Ne trouvant plus une
seule chaise disponible, la jeune fille resta debout sous une tenture,
et elle vit ainsi pour la première fois celui pour qui et avec qui
elle devait mourir. C'était, en chair et en os, le docteur Faust de
la légende, dans la floraison du rajeunissement diabolique. Haut de
stature, le geste enveloppant, la tête pleine et pâle, trouée de deux
yeux phosphorescents, encadrée de cheveux roux, longs et serpentueux qui
lui battaient les épaules, il paraissait avoisiner la trentaine, quoique
à l'état civil il l'eût dépassée déjà de vingt hivers inavoués. Mais
tout son charme se dégageait de sa voix prenante, timbrée d'échos doux
et mourants comme une cloche de baptême dans les bois. Or, de cette
voix, le savant niait l'amour!...
Et non seulement il le niait, mais il le maudissait, le chargeait de
toutes les hontes du genre humain, de tous les crimes héréditaires des
empires, des républiques, des religions, des philosophies, de toute
association terrestre, et il le taxait d'insulte à la nature.