«Ah! vous ne savez pas comment elles se résignent à cette ressource, la

dernière avant le réchaud ou le plongeon dans ce bon fleuve d'oubli

qui roule autour de Notre-Dame! Une famille sans pain, devant qui tout

crédit se ferme, le chômage du père, le désespoir d'une mère aveugle à

force de larmes, un petit frère blême de faim, de fièvre et de froid, la

honte insurmontable, et si caractéristique chez les ouvriers de

Paris, de tendre la main, même, et surtout, à la charité publique et

administrative, et toute la tragédie enfin de la misère, de l'inique

misère! Il y a dans un coin du logis une jeune créature de Dieu,

intelligente, aimante, brave. Si elle n'est pas très jolie, elle a

d'admirables cheveux blonds, et tout, oh! tout, plutôt que de les vendre

comme les Auvergnates, au détesté «merlan» qui les guigne. Alors, elle

les noue en torsade, y pique une épinglette de deux sous, se dresse,

embrasse la maman et le môme, et, une, deux, trois, elle y va!... C'est

Louisa.

«Non, il n'y a pas de malhonnêtes femmes, interjeta le président

Mazèdes.

«--Il n'y a peut-être, observai-je, que de malhonnêtes sociétés. Mais

l'histoire de Louisa, on la demande?

«--Eh bien! voici. Un jour où, Thémis m'ayant fait des loisirs, je les

employais à jouer au bouchon avec les ablettes de la Marne, j'étais

entré, pour me rafraîchir, dans un de ces cabarets à tonnelles qui

bordent la rivière. Ils sont les oasis de nos caravanes fluviales,

et l'attrait dominical des familles d'ouvriers en balade. Outre

les berceaux de lierre et de vigne folle qui y jouent le rôle du

moucharabieb de la maison arabe, on y trouve des gymnastiques avec

trapèzes et balançoires, le jeu de tonneau et de boules, tous les

divertissements de plein air enfin, naïfs et chers à nos pères, où se

résument, pour les bonnes gens du peuple, le plaisirs de la campagne.

Une baignade, une traversée en canot jusqu'à l'île voisine, et le régal

d'une gibelotte leur en complètent le paradis.

«Je triomphais ce matin-là par une pêche miraculeuse, et l'idée d'y

faire honneur sur place m'avait amené à ce bouchon de mariniers, où

m'attirait encore, je l'avoue, le souvenir de certain «reginglard»

angevin qui datait dans ma magistrature.

«--Voici, dis-je au patron de l'oasis, en lui remettant ma cloyère;

faites-moi frire cette goujonnée, et, pour le reste, du meilleur!

«--Parbleu, mon président, vous tombez mal ou bien, selon votre humeur

du jour, nous avons aujourd'hui une noce. Des faubouriens et leurs

dames, tous en joie, et qui mènent déjà un train du diable. Du reste,

écoutez-les. Vous ne serez pas tranquille sous votre tonnelle.

«--La mariée est-elle jolie?

«Peuh! Affaire de sentiment. Elle a des cheveux magnifiques et elle

rayonne de bonheur, voilà tout ce qu'on peut en dire.

«--Le mari?

«--Un brave garçon. Il est dans la carrosserie. Laborieux, droit, franc

du collier, digne de son père, qui était d'Angers comme moi, pour vous

servir, il me paraît fou de sa blonde, et ça, c'est drôle tout de même,

car enfin?...

«--Car enfin, quoi?

«--Rien, ça les regarde, et il sait à quoi s'en tenir, elle ne lui a

rien caché, du reste. Et puis, vous le savez, mon président, dans le

populo, c'est comme à la campagne, on n'exige pas la fleur d'oranger. Le

tout est de se convenir, et ils s'épousent par amour. Mais tenez, les

voici, ils sont gentils, hein?

«Ils étaient mieux que gentils, ils étaient délicieux de passion

épanouie et d'allégresse amoureuse. Par un joli geste d'interversion

conjugale, c'était lui qui se pendait au bras de sa femme et semblait se

vouer à sa domination. Le père et la mère marchaient derrière, celle-ci

tenant un petit garçon par la main, et des camarades d'atelier formaient

escorte nuptiale au jeune charron. Quant à elle, du premier coup d'oeil,

je l'avais reconnue: c'était Louisa, la fille en carte.

«Vous pensez si je me détournai rapidement pour lui épargner l'anxiété

dont la rencontre pouvait l'étreindre. Je savais, seul au monde sans

doute, mais enfin je savais! J'avais lu le registre. J'avais, dans mon

cabinet de juge, interrogé la malheureuse. Tout son bonheur, sa vie

peut-être, dépendaient du conflit de nos regards entre-croisés, non pas,

certes, qu'elle eût rien à craindre de mes lèvres scellées, mais sa

propre émotion pouvait la trahir, justifier au moins de questions

fatales contre lesquelles elle n'était pas de force à se défendre,

car, dans ce pauvre corps de martyre, souillé de toutes les boues du

trottoir, la nature, qui n'en met pas, elle, de femmes en carte,

avait allumé une âme lumineuse comme l'azur de ses yeux et totalement

incapable du moindre mensonge. Si elle avait «tout» dit à son futur

avant le mariage, elle ne lui avait pas dit «cela», puisqu'il

l'épousait, car la philosophie amoureuse de l'ouvrier parisien va

jusqu'au registre, mais s'y arrête, et quel cataclysme s'il lui

demandait «cela»! Elle le dirait.

«Il n'y avait qu'un parti à prendre, celui, messieurs, que vous auriez

pris vous-mêmes: renoncer à la goujonnée miraculeuse et au joli

reginglard et s'éclipser à «l'anglaise.» Il est quelquefois dur de

porter la toge!

«Trois ans après, je traversais un square populaire où s'ébattait une

nuée de marmots, lorsque à mon passage une ouvrière, assise sur un banc,

se dressa, courut prendre son enfant, qui jouait dans le sable, l'éleva

entre ses bras et me le présenta:

«--Dis: merci, monsieur le bon juge!

«Ah! ces Parigotes: elle m'avait reconnu, autrefois, dans la guinguette,

sous mon déguisement de pêcheur à la ligne.

«Je ne vous cache pas que j'ai, sous un prétexte, redemandé le registre,

et que j'y ai, comme par hasard, renversé la bouteille d'encre, à la

page où cette jeune mère était déshonorée.»

LA VÉNUS VITRIOLÉE

Le soir était venu, l'atelier s'assombrissait, il fallait clore la

séance. Le sculpteur l'aida lui-même à se rhabiller. Depuis deux mois

qu'elle lui posait, comme Pauline Borghèse à Canova, son Anadyomène, il

était devenu bonne «femme de chambre». En cinq minutes, elle fut sous

les armes, corsetée, chaussée, robée, puis chapeautée et gantée. Il

ne restait plus qu'à baisser la voilette pour traverser cette villa

d'artistes dont une allée centrale, bordée de beaux tilleuls, desservait

les jardinets. Elle l'embrassa à pleines lèvres.

--A demain, dis?

--A toujours.

Il tourna la clef dans la serrure, ouvrit la porte, et la chère Vénus

s'enfuit.

Il revint à sa statue, qui tremblait de vie dans la pénombre, et, comme

il s'apprêtait à en humecter la glaise, un hurlement de bête égorgée

déchira l'air de la petite cité. C'était la voix de Marina. D'un bond de

tigre, il fut sous les tilleuls. Devant le puits de l'allée, elle était

étendue, toute palpitante, les deux bras ramenés en croix sur le visage,

et elle criait éperdument.

Tous les artistes arrivaient l'un après l'autre, offrant leurs services.

--Laissez, fit Pétrus, un médecin seulement.

Et le statuaire, qui était d'une force athlétique, la souleva comme de

l'ouate et l'emporta entre ses bras à son atelier.

Elle était vitriolée.

Le célèbre statuaire Falguière qui, le siècle dernier, fut le maître de

la décoration monumentale et le chef de l'école toulousaine, n'a jamais

eu d'élève dont il fût plus fier que de Pétrus Lymon, et je l'ai entendu

vingt fois moi-même lui présager gloire et fortune.

--Tu verras, me disait-il de sa voix chaleureuse et chantante, c'est le

sculpteur de la femme moderne. S'il trouve le modèle de son idéal, il

nous enfoncera tous, moi, Paul Dubois, Mercié et les autres!

Or, Pétrus avait rencontré, _deo volente_, ce modèle en Marina, simple

commerçante du quartier, mariée, je crois, à un charcutier. Inutile,

comme on voit, d'aller perdre quatre ans de sa vie à Rome. Aucune femme

de Paris n'est insensible, et ne peut l'être, à l'adoration qu'elle

inspire à cet ouvrier de la beauté qu'est l'artiste. Outre qu'il avait

le verbe prenant de son maître même, il était de la race ensoleillée,

trempé en jeune Alcide, et sa volonté d'amour lui flambait aux yeux.

Aussi ne fut-ce pas long; elle alla à son sort terrestre, et sans songer

à l'autre. Depuis deux mois, elle lui incarnait, debout et sans voiles,

l'Aphrodite naissant, de l'écume de la mer.

Le désastre était effroyable. Sous l'action corrosive de l'acide

sulfurique, le pauvre charmant visage, si pur de galbe, si tendre de

lignes, couronnement d'un corps triomphal, clef de sa forme voluptueuse,

coup de pouce enfin du divin modeleur des types et des espèces, n'était

qu'une éponge sanguinolente où s'embroussaillaient les cheveux et la

voilette. Un interne ami, ramené par les camarades, était accouru

presque aussitôt et déjà muni des objets nécessaires au premier

pansement. Il souleva d'abord l'une et l'autre paupière, obstinément

scellées, de la martyre, puis il l'anesthésia au chloroforme et prépara

ses bandelettes. Un coup d'oeil jeté à l'Anadyomène lui avait éclairé la

situation.

--Qui est le vitrioleur? demanda-t-il à Pétrus ... ou la vitrioleuse?

Mais le sculpteur se détourna sans répondre. Du reste, il ne pouvait

rien dire, les artistes de la villa n'avaient vu personne, et Marina

n'avait encore ouvert la bouche que pour vociférer lamentablement.

--Est-ce que vous ne ferez pas votre déclaration au commissaire?

--Non, elle est ma femme, fut la réponse à laquelle l'interne se méprit.

--Alors, aidez-moi à la mettre au lit, ou plutôt, déshabillez-la

vous-même. L'acide a pu l'atteindre aussi sur quelque partie du corps.

Il faut voir.

Pétrus prit l'endormie sur les genoux, et, habile à l'office familier,

il l'eut bientôt dévêtue et déposée sur sa couchette. Rien, grâce au

ciel; les bras préservés par l'étoffe des manches, les mains sauvées par

les gants, le torse indemne. De cette part de l'Aphrodite, l'artiste

gardait tout. L'amant aussi. Mais la tête, oh! la tête, miséricorde!...

Que restait-il du beau front hellénique, celui des filles de Jupiter,

ourlé comme la vague, de l'écume dorée de la chevelure? Du double

arc-en-ciel des sourcils plongeant dans la brume bleuâtre des tempes?

Des oreilles, conques perlières d'une grotte de stalactites? Du cher

petit nez, timon du char nautique d'Amphitrite, dont les narines

lumineuses s'ébattaient comme des dauphins au soleil? De la bouche

adorée que l'attente de l'éternel baiser épanouissait et teintait de

tous les iris de l'actinie, ouverte dans les algues, à la caresse des

flots montants? Du menton, dé de quartz arrondi, qu'il comparait aux

promontoires des îles grecques, et de ces joues à la pulpe de fruits,

à la cuticule de fleurs, dont il lui fallait modeler les oves comme on

dessinerait un reflet de la lune sur la mer?...

--On pourra sauver les yeux, fit l'interne.

--Quoi, seulement?

--Oui.

Il lui expliqua que les globes n'étaient que légèrement touchés et que

tout dépendait du degré de perforation des paupières. Sur ce point

devait porter la cure, difficile d'ailleurs, d'une délicatesse extrême,

et qui réclamait une assiduité constante d'observations et de soins.

--Je vais aller moi-même vous faire préparer le collyre, mais vous

devriez, et ce serait plus sage, me la laisser transporter à mon

hôpital, j'y veillerais de plus près au pansement. Une absence d'un

quart d'heure, un assoupissement sur votre fauteuil de garde-malade, une

distraction suffiraient à achever l'oeuvre de destruction du visage.

Elle serait aveugle à jamais.

--Allez me chercher le collyre, dit Pétrus.

Pendant les trois premiers jours, doublés de leurs nuits, le sculpteur,

assis ou debout, ne quitta pas une seconde Marina, même du regard.

L'interne lui avait tracé minutieusement la ligne thérapeutique à

suivre, et il venait à chaque instant s'assurer de la bonne marche du

traitement.

--Ma foi, déclarait-il en lui serrant la main, vous êtes un infirmier

admirable! A quel moment pâturez-vous?

--Je ne sais pas, souriait l'artiste. On m'entonne de la bouillie, comme

aux gosses. Les camarades de la villa! Mais il n'y a plus d'heures, ni

de matin, ni de soir. Elle verra, n'est-ce pas?

--Je l'espère. Surveillez bien, cette nuit encore. Ça va. Bravo.

Voulez-vous que je vienne vous relayer?

--Merci, non. A demain.

Il n'y avait, en effet, rien à craindre. Non seulement Pétrus Lymon,

en qui la volonté virtualisait, pour ainsi parler, l'athlétisme, était

déterminé à lui conserver la vue, mais il était résolu à bien d'autres

choses encore. Il roulait donc ses divers projets dans l'ombre nocturne,

au pied du lit de la malade, sous la lampe à demi baissée, lorsque,

lentement redressée, Marina, d'une voix étouffée par les compresses,

murmura distinctement:

--Un miroir.

C'était son premier mot. Il signait la femme, certes, et toutes les

femmes, mais il terrifia le sculpteur plus que ne l'avaient fait toutes

ses clameurs de brûlée vive. Se voir, elle voulait se voir, ah!

mon Dieu, dans l'état de défiguration où le corrosif l'avait mise!

Qu'allait-il faire? Comment parer à cette curiosité dont l'effet allait

être épouvantable? Quel prétexte, quelle défaite, plus claire encore que

le refus pour elle? Un miroir à la Vénus vitriolée!...

--Le médecin ne te le permet pas encore, ma chérie. Pas d'imprudences.

Non.

--Mais j'y vois, insistait-elle, en écartant le bandage, je t'assure que

j'y vois. C'est un peu confus encore, mais je te distingue très bien,

mon Pétrus; tu es là, derrière l'abat-jour de la lampe. Donne-moi ton

petit miroir. Il est au mur de l'atelier. Tu ne veux pas? Je suis donc

devenue un monstre?

Il se leva, glacé de sueur froide, et, d'un tour de main rapide, il

éteignit la lampe.

--Tiens, il n'y a plus d'essence dans la torchère, s'écria-t-il en

éclatant de rire, elle est bien bonne!

Et, se penchant sur elle, il l'embrassa sur ces tristes yeux à peine

dessillés, comme on embrasse une morte, puis il la berça doucement, tout

doucement, avec des chuchotements d'amour, entre ses bras puissants de

manieur de terre, jusqu'à ce qu'elle fût bien endormie. Alors, il prit

le collyre et le jeta dans les tilleuls, par la baie de l'atelier. Puis,

avec son chapeau et son gourdin, il s'en alla heurter à la porte d'un

peintre voisin, qui était Corse, et dont il aimait le caractère rebelle

aux compromis de la société «continentale».

Quand ils revinrent, à l'aube, Marina n'avait plus besoin du miroir,

étant aveugle.

Deux ou trois jours après, dans les feuilles, une nouvelle diverse

relevait, entre autres suicides, celui d'un charcutier du sixième

arrondissement, dont on avait retrouvé le cadavre dans les filets de

Saint-Cloud, avec la justification de sa mort volontaire.

J'ai assisté, à côté de Falguière, au mariage de Pétrus Lymon avec

Marina, l'année de sa médaille d'honneur pour l'_Anadyomène_. Ce fut le

maître de Toulouse qui mena la mariée à l'autel. Elle était voilée

d'un épais crêpe bleu foncé qui l'enveloppait, comme une décapitée de

légende, jusqu'aux épaules. La moitié de l'Institut était là, toute

la villa des Tilleuls, et le peintre corse servait de témoin au jeune

sculpteur triomphant.

LA PLUS TERRIBLE ARME DU MONDE

Elle ne se signalait entre les dix ou douze autres lettres de son

courrier du jour que par l'apparence de prospectus qu'elle avait. Aussi

l'élimina-t-il pour la lire «quand il aurait le temps», non sans avoir

remarqué, au passage, que sur l'adresse, typographiée, son nom était

légèrement écorché, Lemalot au lieu de Lemalô, selon l'orthographe de

sa patronymie bretonne. Puis, sa correspondance dépouillée, il sortit,

ayant oublié la circulaire.

Quand il rentra, il la revit sur son sous-main, où l'honnête Firmin, le

valet de chambre, qui l'avait ramassée à terre, l'avait mise, bien en

vue, scrupuleusement. Il l'ouvrit donc et il lut. Elle ne contenait

qu'une ligne et la signature:

«Ta femme te trompe.... Un ami.»

C'était la bonne vieille lettre anonyme, dans toute la couardise de

sa stupidité. Comme l'adresse, elle était typographiée; et même, à y

regarder de plus près, composée de mots découpés dans quelque périodique

et collés à la suite avec un art remarquable. Il reprit l'enveloppe,

c'était de même. Un timbre y fleurissait sa politesse.

--Dépenser dix centimes pour ça, quel luxe! monologua-t-il gaiement, et

il flanqua le poulet dans la corbeille à papiers.

Adèle trompait Charles, son Charles qu'elle adorait, et chaque jour de

plus en plus, depuis leur mariage, au point que quelquefois cet amour,

en constant renouveau de lui-même, lui faisait peur. Il en arrivait à y

voir un présage de mort.

La nuit suivante, ils ne s'embrassèrent point. Adèle, un peu boudeuse,

mais non inquiète, s'était endormie chattement sur l'épaule du cher

bien-aimé. Quand il la sentit envolée au pays du rêve, il se laissa

glisser du lit, et nu-pieds, comme larron nocturne, sans se rendre

compte de l'inconséquence d'un pareil mystère, il souleva la tenture

de son cabinet, en poussa la porte, et se dirigea à tâtons vers la

corbeille. Il la trouva aisément, dans l'ombre, à la place usuelle,

la saisit, s'assit au bureau, le panier sur les genoux, et, ridicule

vraiment, il eut honte en cette obscurité.

«Que veux-tu de la lettre infâme?» lui criait dans la poitrine cette

voix intérieure que nous y entendons tous, qui demande: «Oui ou non»,

sans plus, et veut une réponse. «Oh! la détruire», fut la sienne, très

sincère. Morte la bête, mort le venin; il avait négligé de tuer le

crapaud.

Un tour au bouton électrique, le cabinet s'éclaire, la corbeille verse

toute sa paperasserie sur la table, voici la lettre. C'est bien elle. Ne

l'aurait-il pas reconnue, du reste, la «circulaire» typographique aux

mots collés, dans une charretée de chiffons?

La relire? A quoi bon, il la possède par coeur: «Ta femme te trompe.

Un ami.» Sa femme, c'est Adèle. L'ami, qui est-ce?... Peut-être

importerait-il de s'en enquérir tout de même? Et il la relit sous

l'abat-jour, dans le rond lunaire qu'il projette. Allons, il ne faut

rien détruire. C'est plus sage. On ne sait pas!...

Il replie la lettre, l'insinue dans son enveloppe, timbrée et datée par

la poste, et il la range au fond, tout au fond du tiroir dont il a seul

la clef, sous l'amas des papiers de famille. Puis il éteint la lampe

électrique, et il retourne au lit conjugal. Adèle dort, douce,

charmante, rayonnante de foi amoureuse, du sommeil pacifique des saintes

que le Juste fait relever du poste terrestre de la vie, les mains

jointes. Mais lui, le pauvre Charles, il ne dormira plus, ni cette nuit,

ni les autres:--les Euménides ont passé!...

Sauf le front carré ethnique, il ne demeurait plus rien, en Charles

Lemalô, de la race celtique, si rebelle aux fatalités, dont il relevait

par ses origines.

La malheureuse Adèle, désolée, ignorant tout et ne devinant rien, voyait

son Charles changer d'heure en heure,--il avait grisonné en quinze

jours,--ne comprenait pas ce qui le détachait d'elle, et elle regardait

s'en aller son amour comme une mère regarde, de la falaise, s'effacer la

fumée du navire qui lui emporte son petit.

--Qu'est-ce que tu as, enfin.... Mais qu'est-ce que tu as?

--Rien.... Je ne peux pas te dire.... Une espèce de neurasthénie.... Ni

cause, ni prétexte.... Je vais très bien.... Mes affaires aussi.... Ça

s'en ira comme c'est venu, aux premiers beaux jours.... Un petit voyage

peut-être?...

--Partons!

--Non, pas encore.

--Ah! tu ne m'aimes plus, sanglotait-elle.

Alors il l'entourait de ses bras et il la taxait de folie.... Ne plus

aimer Adèle, lui, Charles? On en entendait de drôles!... Mais elle

voyait juste: il ne pensait plus qu'à la lettre, nuit et jour. Partout,

et jusqu'à la Bourse, dans la vocifération.... La lettre, la lettre!...

Comme il avait fini par la porter sur lui, dans une poche à ressort de

son portefeuille, elle le perforait à même, tout vif, térébrante.

Un matin, après une insomnie traversée d'hallucinations, le besoin

de tuer s'imposa à sa volonté reconquise; oui, s'imposa, comme une

certitude algébrique. Tuer, qui? L'«ami» de l'anonymat, le colleur de

mots découpés, celui qui savait la trahison d'Adèle, «fausse ou vraie»,

n'importe. Ce meurtre était bon, très bon, il fallait y procéder sans

retard. Ce n'était pas cela qui lui faisait peur. Il y a des agences

spéciales et «vidocquiennes» qui flairent les turpitudes humaines, comme

certains sorciers hydrographes sentent l'eau courante dans le sol par

l'humectation des orteils. S'adresser là?

Sans doute, en pareille détresse, il paierait ce qu'il faudrait payer,

et dirait ce qu'il faudrait dire. Mais lui demanderait-on la lettre?

Évidemment, rien à faire sans elle. «Ta femme te trompe.» Ils le

sauraient alors, les détectives? Impossible, on ne déshonore pas une

femme ... quand on l'aime ... fût-elle coupable. Un autre moyen.

Rue Sainte-Anne, numéro 11 _1er_, au quatrième étage, tous les jours de

2 à 6 heures consultations....

--Mme Sephora du Tarot, cartomancienne?

--C'est ici, monsieur. Veuillez entrer. Elle va vous recevoir, vous êtes

M. Charles Lemalô? Elle vous attend, Elle est prête.

Et il tend la lettre à la devineresse, dans l'enveloppe, timbrée et

datée par la poste.

--Qui m'a envoyé cela?

Mme Sephora ferme un instant les yeux, palpe la lettre, sourit et dit:

--On n'a pas besoin d'être du métier. C'est une délation ... contre une

personne qui vous est chère....

--En voyez-vous l'auteur?

--Distinctement. C'est une femme de basse extraction ... d'âme plus

basse encore, voleuse, ivrognesse, fielleuse, qui s'amuse, dans une loge

de concierge, à découper des mots dans les feuilletons.... Elle en fait

des phrases qu'elle adresse sous pli à des gens qu'elle ne connaît pas

et dont elle pique les noms, au hasard, avec une épingle à cheveux, dans

un vieux Bottin périmé.

--Comment, elle ne me connaît même pas?

--Ni vous, ni votre dame. C'est par plaisir. Elle charge son neveu,

jeune apache de quatorze ans, plein d'avenir, du soin de semer ses

compositions dans les boîtes à lettres devant lesquelles il passe. La

vôtre doit venir de Saint-Denis.

--Ce neveu, où loge-t-il?

--Ah! dame ... où il peut, le chérubin.

--Et la tante?

--Secret professionnel. Nous ne dénonçons point, nous voyons seulement.

--Merci, madame.

--A votre service.

Une concierge, la lettre venait d'une concierge, que récréait idiotement

ce jeu d'empoisonneuse et qui l'exerçait dans les vingt arrondissements!

Mais disait-elle vrai, la somnambule? Intelligente, perspicace, digne de

sa réputation considérable, certes, si la divination était une science;

or elle n'est qu'un art. Et Charles, en s'en allant, s'aperçut qu'il ne

croyait pas.

Le doute l'avait ressaisi dans l'escalier même. Les Euménides

l'attendaient à la porte. Dans le portefeuille, près du coeur, le curare

reprit son oeuvre, car il faut qu'elle ait son homme, la lettre anonyme!

la lettre, la lettre!...

Elle l'eut, et en un mois.

Un soir, Charles Lemalô sentit qu'il allait devenir fou. Il n'avait pas

pu «tuer». Il rentra chez lui, l'oreille bourdonnante, les méninges

enflammées, vide de toute pensée. Adèle était absente. Il tira la

lettre: «Ta femme te trompe.... Un ami», la délaya dans un verre d'eau,

en bouillie, l'avala et se fit sauter la cervelle.

En vérité, je vous le dis, la lettre anonyme est la plus terrible arme

de ce monde.

A DEUX DE JEU

La province n'a pas changé depuis Balzac et Flaubert, ni même depuis le

Pourceaugnac de Molière, et le capitaine Boldon s'y embêtait à périr.

Inutile de déterminer la ville où, dans l'ombre d'une magnifique

cathédrale, il n'arrivait plus à se raccrocher la mâchoire. Oyez

seulement, pour l'intelligence de ce conte, qu'il était trésorier-payeur

du régiment en garnison dans ladite ville. Il rehaussait l'honneur de

cette fonction de confiance par une demi-douzaine d'insignes militaires

décrochés à la pointe de son épée de brave et au milieu desquels

l'étoile rayonnait comme une planète entre ses satellites.

Contes de Caliban · 第 11 / 15 段