l'embauchage. Mais comme, sur le nombre, il n'y en avait que deux qui
eussent vingt et un ans, elle envoya les deux plus jeunes à la fauche et
ne garda dans la ferme que les deux autres. Quinze jours, ils y vécurent
comme coqs en pâte. Jacquemine, silencieuse à l'ordinaire, les harcelait
de questions bizarres, leur écartait les cheveux sur le front, leur
prenait les mains et les gardait entre les siennes, allait les écouter
dormir, veillait à ce que leurs vêtements fussent en bon état; enfin,
elle semblait quelque vieille poule soignant les poussins d'une autre.
Quand ils partirent, elle pleura.
Pour le coup, ses sept enfants se fâchèrent, et ils lui adressèrent des
reproches. Ils étaient jaloux:
--Sont-ils donc du même sang que nous, pour que tu te lamentes du départ
de ces «hossouères»? (étrangers), que tes sept enfants ne te suffisent
plus? Tu n'en as que pour eux, et les voilà dételés sans qu'ils t'aient
tant seulement payée d'un «merci, madame»!
Eyrnaud mourut à la Saint-Michel dernière, et dans un mois on embauchera
à la ferme, pour les moissons d'août.
Il en viendra de Pleurtruit, de Ploubalay et de Plouher, de Saint-Caast
et de Saint-Jacut, des solides et des malingres, des paresseux et des
braves, et Jacquemine entre eux choisira. Mais pour ce qui est de ceux
de Saint-Brieuc, où est l'asile des Enfants-Trouvés, elle ne choisira
pas, elle les engagera tous, et s'ils ont vingt-deux ans, ni plus ni
moins, et au prix qu'ils y mettront encore. Eyrnaud n'est plus là pour
parer à ce vertigo de charité. Et si les sept enfants se fâchent, les
sept enfants se fâcheront, il n'en ira ni mieux ni pis, et ce sera tout
comme. Voici pourquoi:
Il y a vingt-deux ans, Jacquemine n'était pas encore mariée, ni veuve.
Elle s'appelait Morizot, du nom de ses père et mère, et elle était jeune
fille, belle jeune fille voire: les anciens se la rappellent et ils
l'ont encore dans les yeux. Sans compter qu'elle était aussi vive et
chansonnière, en ce temps-là, qu'elle est, aujourd'hui, triste et
taciturne. Un voyageur de commerce, qui vendait des rubans et des
fanfreluches, la rencontra, une vesprée, au détour d'une sente. Il
l'enjôla, lui donna des cravates de couleur et, finalement, la poussa
sur une botte de paille. Ce qu'il est devenu, nul ne le sait et personne
n'en a cure. Il faut que jeunesse se passe. Papa Morizot, d'ailleurs,
n'en fit que rire, et la mère de même. Seulement, quand l'enfant arriva,
neuf mois après, au jour requis, ils sellèrent l'âne, mirent l'enfant
dans une manne et allèrent le porter à Saint-Brieuc, où il y a un
hospice pour les malvenus. Au retour, ils embrassèrent leur chère
Jacquemine, la soignèrent, la guérirent, et quand elle fut sur pied,
fraîche comme une rose et svelte comme un jonc, ils la marièrent à
Pierre Eyrnaud qui en était féru et proprement en dépérissait.
Mariage heureux s'il en fut, et fameux dans tout le pays pour la suite
de ses prospérités. Ils eurent sept enfants l'un de l'autre, tous forts,
bien portants et avisés, comme pas un.
Mais Jacquemine ne pense qu'à L'AUTRE, l'enfant perdu et le premier! O
terre immense, où est-il? l'aîné, l'enfant de l'amour?
L'HERITAGE D'YVON LEGOAZ
Il l'avait toujours dit, ce vieil Yvon Legoaz, et invariablement:
--A ma mort, je laisserai mon bien au plus apte à le faire prospérer.
Il pouvait, d'ailleurs, parler de la sorte, car, ne s'étant jamais
marié, il n'avait point d'enfants légitimes, partant pas d'héritiers
directs. Tout dépendait donc de son testament.
Ce testament était fait et prêt depuis longtemps déjà, car le jour où
Yvon Legoaz avait atteint la soixantaine, il l'avait dicté au notaire,
dans les formes requises par la loi, afin qu'il n'y eût erreur ni
procès, et il l'avait signé d'avance. Tout y était énuméré: meubles,
immeubles, terres, écus du bas de laine et le reste, jusqu'au brave
couteau avec lequel il tranchait ses tartines à la miche, taillait ses
rosiers et débourrait sa pipe. Seule y restait en blanc la place où
écrire le nom du légataire universel.
Le vieux paysan passait pour être fort riche, et, loin de s'en défendre,
il se vantait volontiers de cet avantage, ce qui est rare dans les
campagnes, et en Bretagne plus qu'ailleurs. Au moindre doute sur ce
sujet, il s'en allait chercher son testament dans le bahut où il le
serrait sous son linge, et il vous lisait des passages:
_Item_: un champ de soixante acres....
_Item_: deux fermes louées à bail sur vingt-cinq années....
_Item_: une maison bourgeoise sise à Dinan, dans la haute ville....
_Item_: le moulin dit de la Jeannée....
Et ainsi de suite. Puis, là-dessus, un petit hoquet de gorge qui était
son rire propre de philosophe. A qui cette fortune devait-elle échoir?
On ne savait, car huit jours avant son décès, la place du nom était
encore en blanc, vous dis-je, et le fait est incontestable.
Si Legoaz (Yvon-Conan) ne s'était jamais marié, c'est, disait-on, qu'il
avait, en son jeune temps, perdu sa bonne fiancée et lui avait juré,
au lit de mort, de rester toujours veuf «d'elle». Mais, fidèle à son
serment, il avait fait comme tout le monde, et ramené chez lui, après
la danse, les belles filles, peu farouches, que le plaisir étourdit
et désarme les soirs d'assemblée. Chez nous, elles y vont bon jeu bon
argent et ne cherchent pas à frustrer l'amour de ses conséquences;
aussi est-ce ici le pays des nourrices. C'est à ce sujet que le vieux
observait, un jour, si drôlement:
--Si le sang vient du lait qu'on tette, il n'y a quasiment point de
petits bourgeois des villes qui ne soient à demi bâtards, puisqu'ils
l'ont du sein de la mère laitière.
Or ses bâtards, à lui, ne l'étaient pas qu'à demi, ils l'étaient des
pieds à la tête et comme ceux du roi de France. Il en alignait trois,
dont une bâtarde, devant le sourcil un peu froncé du bon Dieu; mais
comme ils étaient dûment baptisés, face au diable, on ne parlait plus
de leur irrégularité d'origine, passée là-haut au compte de profits et
pertes. D'ailleurs, Legoaz les avait tout de suite pris à sa charge. Il
les avait élevés, nourris, vêtus, tandis que, de leurs mères naturelles,
deux s'étaient bellement mariées et constituaient famille ailleurs. La
troisième avait disparu dans quelque simoun du «désert d'hommes».
L'aîné, Mathieu, avait trente ans. Il était le plus solide, le mieux
trempé, laborieux à souhait, un vrai Legoaz, s'il eût eu le droit de
l'être. Pour la vertu de parcimonie, il en remontrait à son auteur même.
Un rude paysan celte selon le type immémorial, au front carré.
--Je ne sais pas, disait de lui Yvon, si Mathieu augmentera mon bien,
mais, pour sûr, il n'en perdrai pas une motte de terre, voire une paille
d'avoine.
Laurent, beaucoup plus dégourdi, futé même jusqu'il la matoiserie (sa
mère était Normande), reproduisait, à mesure égale au moins, la qualité
paternelle de volonté, patiente, obstinée, temporisatrice. Il marchait
vers sa vingt-cinquième année.
--C'est le petit au nez pointu que j'adopterais, déclarait Legoaz, si
je pouvais le faire, équitablement, sans nuire aux autres. Laurent
tiendrait tête, dans un procès, à tous ces messieurs de la justice, et
il le ferait durer d'un règne à l'autre!
Enfin Madeleine, brune pâle, sorte de sirène nabote, aux cheveux de
varech, aux yeux vert de mer, aux allures sèches et brusques, dure à
tous, même aux bêtes, et dont la voix sifflait comme le vent d'est dans
les cordages des barques.
Elle, il avait fallu l'élever par les coups, comme un mauvais gars, et
jamais on ne l'avait vu rire, entendu chanter, surprise à se parer. Elle
n'aimait rien ni personne. Ah! celle-là était bien pour le cloître,
preuve que la nature en fait, quoi qu'on en dise. Il n'en allait pas
moins que la terrible fille s'était peu à peu emparée, servante à la
fois et maîtresse, de la direction des affaires familiales. Elle tenait
les comptes, réglait les fermages, touchait les loyers et allait payer
les impôts à la ville.
On ne lui accordait aucune chance à l'héritage. Le père Legoaz voulait
de la descendance et il savait que Madeleine n'était pas mariable. Qui
donc s'exposerait à vivre avec une méchante, impatiente de tout joug, et
dont les animaux même avaient peur? Non, bien sûr, ce n'était pas son
nom qui remplirait la ligne blanche du testament.
Un soir, à la soupe, Yvon-Conan Legoaz annonça sa mort prochaine, du
reste très simplement:
--J'ai les soixante-six, leur dit-il, c'est l'âge où ceux de ma race
s'en vont.
Sur la route, à la nuit tombante, il avait rencontré le fantôme de
son propre père, une grande ombre blanche, assise sur les degrés du
calvaire, qui s'était levée à son approche et lui avait fait le signe du
départ.
--On y va, l'ancien!...
Et il était rentré pour les préparatifs du voyage sans retour.
Le repas terminé, il alla prendre le testament dans le coffre,
l'étendit, déplié, sur la table, demanda l'encre et la plume et s'assit,
la tête entre les mains.
--Montez vous coucher tous les trois, ordonna-t-il.
Puis, resté seul sous la chandelle vacillante, le vieux chouan ouvrit en
lui-même le grand débat définitif de sa succession.
--Je laisserai mon bien, avait-il dit et redit, au plus apte à le faire
prospérer.
Mathieu, Laurent ou Madeleine?
De Mathieu, un acte l'avait beaucoup frappé, car il témoignait d'un
esprit d'ordre et d'économie d'autant plus extraordinaire qu'il venait
d'un enfant et révélait ainsi une vertu ethnique fondamentale. Un jour
que l'on battait au fléau selon l'usage, sur des draps, dans le gazon,
une récolte de petit pois surabondante, bons seulement pour la graine,
le petit bâtard, à peine âgé de neuf ans, avait voulu, quoique la
besogne fût finie, rester sur le champ de battage. Et, jusqu'à la chute
du jour, il avait glané les pois épars dans l'herbe, les recueillant un
à un, comme des pépites d'or, au creux de sa blouse.
Et le matin en avait bien encore rapporté un demi-sac à la grange.
Cette patience ne s'était jamais démentie, et Mathieu ramassait encore
les petits pois perdus en toutes choses.
Il est vrai qu'il y avait, à l'acquis de Laurent, un trait de caractère
non moins explicite et qui le brevetait d'une énergie doublée de malice
telles qu'Yvon lui rendait les armes et s'en avouait lui-même incapable.
Une fois que deux jeunes chats joueurs avaient si inextricablement mêlé
les bobines de fil de la corbeille de Madeleine que sa chambre en était
tendue comme d'une toile d'araignée, il s'était fait fort d'en dévider
l'embrouillamini et de rebobiner les pelotes sans que la filière en fût
rompue. Il y avait employé quatre jours et, nouveau Thésée, il était
sorti vainqueur du labyrinthe.
De telle sorte que le testateur hésitait au choix de ces deux héritiers
également dignes d'hériter. Il allait se mettre au lit, très las de
cette perplexité, lorsque Madeleine, une lampe à la main, rentra.
Elle avait ses carnets de comptes, plus une liasse de papiers imprimés
et affranchis du timbre, qu'elle jeta brusquement sur la table....
--Voici les quittances, fit-elle.
--Quelles quittances?
--Celles de vos loyers, maison de rapport et fermages.
--Pourquoi me les apportes-tu à cette heure de nuit?
--Parce que vous allez mourir.
Et le mot fut dit sur le ton net d'une constatation d'évidence, avec le
léger haussement d'épaules qui est le geste du: à quoi pensez-vous donc?
des gens pratiques qui n'aiment pas à perdre du temps.
--Vère dam, hoqueta le vieillard, comme tu y vas! Est-ce pour le lever
du soleil?
--On ne sait pas. Vous avez vu le fantôme à la croix du tertre, il faut
parer à tout événement.
--Explique-toi, ma fille.
--Eh bien, dans trois jours, c'est le terme de la maison de Dinan. Il
faut donc que j'y aille porter les quittances de loyers aux locataires?
--Oui.
--Et, en revenant, celles aussi des fermages?
--Dà, et puis?
--Elles ne sont pas signées.
--Non.
--Signez-les.
--Je comprends ... d'avance?
--Naturellement.
Et elle les aligna devant lui, paisible.
Legoaz, la bouche bée, les yeux clignants, regarda longuement ce
monstre, sorti de ses flancs et doté d'une partie de son âme. Mathieu,
c'était son avarice; Laurent, sa ruse patiente; Madeleine, sa
prévoyance, et quelle prévoyance, celle-là, une pour laquelle le temps
ne sonnait point d'heures et que n'aveuglait même pas la mort d'un père!
--Laisse-moi les quittances, fit-il, tu l'es trouveras en règle dans le
coffre. Et à présent, va dormir.
Et, étrangement remué dans toute sa race, il la rappela:
--Embrasse-moi, veux-tu?
Elle s'y prit de son mieux, n'en ayant pas l'usage, et, du seuil, elle
lui siffla de sa voix de courant d'air:
--Adieu, monsieur Legoaz!
Ce fut ainsi qu'elle hérita, car, le surlendemain, après une agonie
calme comme celle d'un ascète dans sa caverne, Yvon-Conan mourut en sa
soixante-sixième année. Sans doute, il a rejoint la bonne fiancée dont
il était fidèlement resté veuf sur la terre; mais toujours est-il
que toutes les quittances étaient signées et que le nom de Madeleine
remplissait la place blanche du testament.
AZELINE
C'est une légende de notre vieille et candide Bretagne, où l'on s'en
transmet de si belles.
Elle a été défigurée par les folkloristes, au gré des provinces diverses
sur lesquelles ils opèrent. Je n'ignore pas, certes, que chaque race a
le droit d'assimiler à son caractère ethnique les contes merveilleux,
nés du rêve, dont l'humanité est légitime héritière. _Peau d'Ane_ est
d'origine hindoue, mais _Azeline_ est celtique, et son thème se prête
mal aux paraphrases de l'imagination méridionale, par exemple. Il y faut
l'encadrement de cette terre de granit recouverte de chênes, battue par
une mer méchante, et où les calvaires se mêlent encore aux dolmens
dans une confusion de croyances propice au surnaturel. Si la légende
saint-briacquoise repose sur un roman vécu, ledit roman n'a pu l'être
qu'en Bretagne. Et voici comment je l'ai eue, dans mon village, d'une
excellente sorcière traditionnaliste qui, l'an dernier, vivait encore,
et qu'on appelait: la mère l'Oie, parce qu'elle en traînait une, comme
un chien, à ses jupes. Il paraît que cette oie l'avait, une nuit, sauvée
des voleurs, comme celles du Capitole sauvèrent Rome, ni plus ni moins,
de nos aïeux les Gaulois.
--Mon bon monsieur, ce n'est pas que je l'ai connue, non vère, quoique
vieille, je suis trop jeune, mais la mère de mon père l'a vue comme
je vous vois. Elle s'appelait Azeline, et elle était du bourg de
Saint-Briac, où les filles sont le plus jolies et ont les plus belles
coiffes. C'était au temps jadis où il y avait encore des rois régnants
et où tout le monde allait, le dimanche, à la messe. Les parents
d'Azeline avaient du bien, ce qui n'est pas pour nuire, et, comme, à
leur mort, elle était seule à en hériter, il ne lui manquait pas de
danseurs aux assemblées. Mais elle n'en avait que pour son Jan Bris,
qui, nécessité de vivre, était marin et faisait la pêche à Terre-Neuve.
«Ce Jan Bris lui avait retenu son coeur. Ils devaient se marier
quasiment à la Saint-Michel, dès que son bateau serait de retour avec
le chargement, sans retard. Pendant son absence, elle se brodait du fin
linge et lui marquait des mouchoirs à leur chiffre entremêlé: J.A., ceci
pour bien vous le dire. Mais voilà qu'un soir son aiguille cassa sur
l'ouvrage. La première fois, ça ne compte pas. A la deuxième, vaut mieux
cesser de coudre, parce qu'à la troisième c'est le signe de mort. Elle
le savait, mais elle continua, elle l'aimait trop, ça n'était pas
possible. La troisième aiguille rompit.
«Sur nos côtes, voyez-vous, on ne sait pas comment les naufrages sont
connus avant qu'on en ait la nouvelle. C'est, dans les voix de la mer,
un certain cri particulier auquel les marins ne se trompent pas. Il
vient par les mouettes qui se passent le malheur. Le père d'Azeline
l'entendit de sa fenêtre, la mère aussi, et, sachant bien qu'elle
mourrait si on ne la préparait pas à petits coups à son chagrin, ils
l'emmenèrent à Jouvente-sur-Rance, où il y avait des noces pour les
fiançailles d'une cousine.
«A peine venaient-ils d'y partir que les Anglais rapportaient à
Saint-Jacut-de-la-Mer le corps du pauvre jeune homme, trouvé sur leurs
rochers, afin qu'il fût enterré dans la terre de son baptême. La
cérémonie eut lieu le jour même, en présence du recteur de la paroisse,
tandis qu'Azeline dansait, comme une innocente, à Jouvente-sur-Rance.
«Elle seule ignorait peut-être son infortune, annoncée par les mouettes.
Une cousine mauvaise, parce qu'elle était carabossue et naine, lui avait
bien dit, par allusion:
«Il y en a qui dansent sur les trous des fosses!
«Mais elle n'avait pas compris. Pouvait-elle comprendre? Elle l'aimait
tant, son beau Jan Bris! Et elle était rentrée dans la ronde.
«Ce fut alors qu'on vint l'avertir que quelqu'un la demandait à la porte
de la métairie, sur la route. Elle y alla; c'était Jan Bris.
«Il tenait par la bride un cheval gris de fer qui, malgré le soleil,
était enveloppé de brouillard. Ses naseaux en fumaient comme des
cheminées, et ses sabots en tiraient comme du chanvre qu'on dévide.
«--Jan, mon bien-aimé!...
«Mais il repoussa son doux embrassement.
«--Tu danses trop, fit-il.
«Et, consternée, elle lui disait:
«--Es-tu jaloux? Doutes-tu de moi? Je te suis fidèle. Je t'attendais!...
«--Alors viens, fut la réponse.
«--Et, la soulevant entre ses bras, il l'assit sur le cheval gris de
fer, et ils partirent. Elle ne lui demanda même pas où on allait, elle
était si heureuse, oh! si heureuse!...
«Comment faisait-il déjà nuit en plein midi, ce n'est pas le plus
étrange, mais il est certain que le ciel était comme une ardoise. Il
serait impossible d'expliquer autrement pourquoi il y filait tant
d'étoiles. Le cheval gris de fer les rattrapait toutes à la course et il
arrivait avant elles à l'horizon.
«--As-tu peur d'aller si vite? lui demanda-t-il.
«--Je suis avec toi, je n'ai peur de rien.
«Et, nouée au cou de son fiancé, elle s'étonnait seulement de sa pâleur.
«--Tu es livide comme un mort, mon tendre ami?
«Et il approuvait d'un geste de la tête.
«Au-dessous d'eux, d'arbre en arbre, une corneille appelait ses petits,
enlevés par un émouchet. Jan la lui montra, en silence.
«--Non, lui jeta-t-elle à l'oreille, ce n'est pas un corbeau, c'est
une hirondelle de mer. Nous approchons de chez nous. J'entends le
déchirement de toile que font les vagues sur nos grèves. Voici le
clocher de Saint-Briac et les bassins, bordés de bois pleins de bruyères
où sont tous nos souvenirs. Tiens, la maison paternelle, regarde!...
«Il frissonna.
«--J'ai froid, fit-il.
«Azeline ôta sa capuce et la lui attacha sur les épaules. Le cheval
filait, filait toujours, sa filasse de nuage aux sabots. Saint-Briac
passa, puis, dans la plaine, des villages endormis qu'elle nommait au
passage. Les chiens hurlaient, comme ils font aux fantômes.
«Tout à coup, au-dessus du vieux castel du Guildo, qui croule depuis
huit siècles, pierre à pierre, dans l'Arguenon, Jan se plaignit que le
vent du nord lui traversât le crâne.
«--Ne le sens-tu pas siffler derrière moi, Azeline?
«Elle prit alors l'un des mouchoirs blancs qu'elle lui marquait J.A., de
leur chiffre entrelacé, et elle en banda le front du cavalier.
«--Merci, murmura-t-il.
«Et, comme ils arrivaient à Saint-Jacut-de-la-Mer, le cheval gris de
fer dessina une courbe dans l'air, comme s'il glissait du pont de
l'arc-en-ciel, et il vint s'abattre sur la place, devant le porche de
l'église.
«De tous ceux qui étaient là, les femmes seules et les enfants virent
distinctement Jan Bris sur le cheval et le reconnurent, mais les hommes,
eux, virent Azeline. Ils l'aidèrent même à mettre pied à terre.
«Dans l'église, le glas de l'enterrement ne tintait plus, mais il
bruissait encore. Le bedeau mouchait les cierges. L'encens s'évaporait à
peine, et sur un banc une vieille sanglotait à la Vierge mère, car Jan
était le plus beau de ses six enfants, le plus fort et le plus tendre.
La jeune fille courut à elle.
«--Qui donc est mort?
«--Va voir au cimetière!
«Elle y alla. On comblait le trou de la fosse, et le recteur la
bénissait.
«--Monsieur le curé, qui est-ce?
«--Mon enfant, un bon chrétien, un brave marin, un Breton, qu'on a
recueilli sur la côte anglaise. Le bateau est perdu, capitaine, équipage
et mousse. Le bon Dieu ne nous a rendu que Jan Bris, je veux dire son
cadavre.
«A ce nom, Azeline, sans un cri, tomba de son long sur la fosse, et,
elle aussi, elle trépassa.
«Toute la commune décida que de pareils amants ne pouvaient pas être
désunis, et que ce serait injuste s'ils ne partageaient pas, non
seulement la même tombe, mais le même cercueil. On le rouvrit donc, et
savez-vous ce que l'on y vit?... Ma grand'mère paternelle y était, et
jamais elle n'a menti en quatre-vingts ans d'existence.... Eh bien! le
corps de Jan Bris, longtemps ballotté par la mer, avait repris toute sa
consistance, il avait la capuce d'Azeline aux épaules, le mouchoir blanc
marqué J.A. autour du front, et, miracle d'amour plus admirable encore,
il portait au doigt l'anneau nuptial qu'elle lui avait donné à son
départ pour la pêche à Terre-Neuve, et que les Anglais n'avaient pas
retrouvé sur son cadavre.
«Voilà comment on s'aimait chez nous, mon bon monsieur, au temps où il y
avait des rois régnants, quand tout le monde allait, le dimanche, à la
messe, et ceux qui disent que l'histoire s'est passée ailleurs qu'en
Bretagne sont des menteurs qui veulent nous faire du tort dans l'esprit
du monde.»
Sur cette protestation, la vieille sorcière siffla son oie et s'en fut
désherber ses pommes de terre.
CONTES TRAGIQUES
LA TACHE D'ENCRE
Feu le président Mazèdes, de spirituelle mémoire, était par excellence
ce magistrat bénévole et évangélique qu'on nomme: un bon juge.
Au long cours de sa carrière judiciaire, il s'était adonné à l'étude
sociale de la condition vraiment déplorable de ces pauvres filles que
le siècle dernier appelait madelonnettes, du nom de leur patronne
chrétienne Magdalena, ou Madeleine, courtisane avérée pourtant, mais
patronne de la plus parisienne de nos églises, j'allais dire la plus
boulevardière.
Ceux qui ont lu, et on les lit encore, les excellents ouvrages du
président Mazèdes sur les tristes filles dites de joie, savent la pitié
singulière que leur sort, sans législation, inspirait au vieux juriste.
On ne les juge même pas, me disait-il, on les pousse en tas, comme
des bêtes, sans les entendre, et les Cafres sont moins rudes pour les
captives qu'ils enlèvent que nos policiers pour ces chrétiennes. Il y
en a pourtant d'honnêtes dans ce troupeau de douleur, mais oui, de très
honnêtes même, monsieur le tortoniste, et si je vous racontais....
«La plus malheureuse est sans contredit la fille en carte. Vous
n'ignorez pas à quelles mesures de police elle doit se soumettre pour
exercer son lugubre négoce. Elle est inscrite sur un registre secret
du bureau des moeurs, et jamais, vous m'entendez bien, jamais plus, se
fût-elle rachetée cent fois par une conduite exemplaire, elle n'est
rayée du livre d'infamie. J'en ai vu, moi qui vous parle, se rouler aux
pieds du chef de ce bureau, lui tendre leur enfant, perdu par la tare
maternelle, et s'en aller hagardes et battant les murs, sans avoir rien
obtenu. Et tenez, c'est là que j'ai compris qu'il n'y pas de malhonnêtes
femmes et que c'est le Christ qui a raison. Il est parfaitement exact et
scientifique en physiologie que l'amour refait une virginité. Quant à la
maternité, c'est de sainteté, ni plus ni moins qu'elle les revêt. Mais
passons.
«Le registre est secret, vous ai-je dit, et c'est le seul geste de
pitié, du règlement. Sous aucun prétexte, en aucun cas, on ne le
communique, même aux notaires, même à la police secrète, à personne.
Il n'est fait exception, que pour les seuls juges de cour, s'ils le
requièrent expressément, et pour des causes capitales. Or il advint, il
y a quelques années, qu'une de ces causes étant venue à mon tribunal,
je dus me réclamer de notre privilège. Il retournait d'une affaire de
meurtre dans lequel était impliquée, et inexplicablement, une fille de
dix-huit ans que nous appellerons, si vous voulez, Louisa. Toute la
lumière sur le crime sombrait sous cette question enténébrée: Louisa
était-elle, oui ou non, fille soumise, et par conséquent inscrite au
formidable registre? Il y allait d'une et même de deux têtes, car à
cette époque on les tranchait encore.
«Louisa était inscrite,--en carte.